ROUSILLON TOUCHA A LA TARGE BLANCHE, ET FIT ARMES
A l'encontre du chevalier gardant le pas.
A- PRÈS les armes de cheval et de pied faites et accomplies par le chevalier gardant le pas, ainsi comme au premier jour de juin ensuivant, un gentil écuyer nommé Gérard de RoussUon fit toucher par Vallay poursuivant d'armes de monsieur de Pêmes, à la targe blanche, qui signifie les armes de ia hache. Et jaçoit-ce-que (quoique) par le chapitres, les armes se dévoient accomplir en dedans le huitième jour ensuivant du jour que touché aura été, toutes fois le chevalier gardant le pas de la fontaine des pleurs, accorda le jour des dites armes être reçu jusques au vingt huitième jour du dit mois; et demanda celui Gérard de Roussiilon , quinze coups de hache à ce jour. Le chevalier gardant le pas, comme accoumé avoit, le jour venu, ainsi comme à l'heure de onze heures ou environ, se partit de Féglise des Carmes et entra en son bateau, et passa la Saône, pour aller dedans les lices, en allant tout droit devant le juge faire sa présentation, et cefait, retourna en son pavillon pour soi armer.
Or fut ainsi, qu'à celui jour Toison-d'Or qui tloit leur juge s'étoit parti de là par le commande*
ment du duc, et allé en ambassade devers le roi de France: mais en son lieu y fut commis de par le duc un notable, prudent et sage éçujrer nommé Guillaume de Sarsy, bailly de Châlons, à y être juge. Pour revenir à celui de Roussillon, tantôt après que le chevalier du pas fut venu, celui de Roussilloa arriva aux lices monté à cheval, le bassinet en la tête, la cotte d^armes Têtue, et par devant lui fàisoit porter bannière et penon de ses armes qui sont losaugées d^or et d'azur, et un lambeau de gueules de trois pièces; et fit mettre cette- bannière et penon aux deux coins de son pavillon, et après ce alla tout droit devant le juge soi présenter, en lui disant: « Noble écuyer, je me présente devant tous, qui êtes juge commis de par mon très redouté et souverain seigneur, monseigneur le dup de Bourgogne , pour faire armes àl'encontre du chevalier gardant le pas selon le contenu en ses chapitres. Et combieu que par les dessus dits chapitres je pourrois commettre et mettre juge avec vous, si bon me semble: mais quant est à moi, pour le sens et loyauté que je connois être en vous, je m'en déporte, (dispense) en vous priant et requérant, que vous me Teuilliez tenir en bonne justice. »
Après icelles paroles dites, s'en retourna en son pavillon, là où il fut depuis onze heures et demie ou environ, jusques à deux heures après nonne; et la cause du long délai si fut, comme ils disoient, que l'armurier avoit failli à clouer le harnas de jain« bes; mais le dit chevalier du pas fut prêt et armé en son pavillon, bien l'espace de trois heures ou envi-
ron.Quandcelui deRoussillon fut prêt, le dit chevalier gardant le pas, issit (sortit) hors de son pavillon la salade en tête,etsur son harnas avoit vêtusa cotte blanche semée de larmes bleues, ainsi que toujours avoit été; et tenoit sa hache en sa main, laquelle n'avoit point de dague dessus. Gérard de Roussillon voyant le chevalier issir de son pavillon, par eillement issit du sien, sa cotte d'armes vêtue; et son harnas de tête étoit un chapeau de fer d'ancienne façon, qu'on avoit approprié pour ce faire, et par dessous avoit un hoiiscot de mailles et en ce point combattir. Lors moult vigoureusement et vaillamment se combattirent l'un contre l'autre; et tellement que tout en combattant vinrent devant le juge, où ils se combattirent et donn<îrent de moult grands et merveilleux coups de leurs haches. Eux deux étoient jeunes 5forts et puissants, et de hautain courage; et combattirent ainsi jusquesà l'accomplissement de quinze i'i seize coups. Lors le chevalier du pas, à qui il tardoit moultd'être au dessus de son homme, s'approcha près de celui de Roussillon, et prit sa hache- si le férit au visage un coup de hache delà daguede devant, et auparavant l'avoit tellement féru et assené, que le sang en étoit sailli. Et lors celui de Roussillon se sientant ainsi navré, prit la hache <Ju chevalier du pas. Lors le juge voyant qu^ils tenoient les haches l'un de l'autre, jeta le bâton; et en ce point furent pris par ceux qui à ce faire étoient ordonnés, et leur dit le juge qu'ils avoient bien et honorablement fait tous deux, et qu'il tenoit leurs armes pour accomplies, et qu'ils touchassent ensemble; laquelle
chose i)s firent Les armes faites et accomplies se partirent des lices, et alla chacun en son logisj, dont ils étoient partis. Puis quand ce vint le len-* demain, le dit Gérard de Roussillon fit un très beau dîner, là où fut le chevalier du pas, le juge et grând'foison de notables seigneurs.