‹ Chronique de l'abbaye de Saint-AndréChapitre 26 sur 36 · ÉGLISE DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE NOTRE-DAME

Il y avait anciennement à Bruges deux églises dédiées à Notre-Dame, celle qui porte encore ce nom aujourd’hui et une autre située sur le Bourg, qui devint par la suite la cathédrale de St-Donat.

L’église dont nous nous occupons était d.nns le territoire de Sysseclc et dépendait de la cathédrale d’Utrecht. Jadis le territoire de la seigneurie de Sysscele environnait Brqgcs presque de tontes parts.

L’évêque Radbod institua, en 1091, un collège de chanoines a Notre-Dame. Cette église fut mise plus tard sous la juridiction spirituelle de l’évêché de Tournay, jusqu’en 1S59 où la ville de Bruges obtint un évêque spécial pour son diocèse.

En 745, saint Boniface, allant en Allemagne prêcher lo christianisme, passa par Drugos, y demeura quelque temps et, durant sort séjour, fit construire une petite chapelle qu’il consacra à la sainte Vierge. Elle était connue sous le nom de Onze Lieve f^rouwe ter Iteye, parcequ’ellc était située près du canal appelé de Beye en flamand. Cette chapelle fut l’origine de l’église actuelle. Il paraît que lo terrain alentour était autrefois marécageux, puisqu'on l’appela aussi Notre-Dame-du-Marais, et que des quartiers adjacents se nomment encore lo Marais.

Cette église fut rebâtie aux dépens et par la libéralité du comte Charlcs-le-Bon. Le bâtiment fut achevé, selon Vredius , en 1 120. Il parait que l’ancicnno tour était restée, puis(}up les historiens nous apprennent que ce ne fut que

quarante trqis ans plus tard qu’elle ton|ba en ruines.

U est à présumer que cette première reconstruction fut faite en pierres communément appelées teldsteen, comme les murailles vers l’occident noqs en montrent encore aujourd’hui. Toutes les églises de ce temps étaient bâties avec cette sorte do pierres , ou construits en bois. Ce que fit exécuter Charles-le-Bon , se borni^it au chœur pt à son pourtour. Vers llfiO , les cbâtelaiqs de Bruges y joignirent la nef et les deux premières bas-côtés.

Ce ne fut qu’aux xiv** et xv** siècles que les deux autres }>a»-côtés et les chs^pelles ou autels, qui de distance à distance occupent toute l’enceinte , furent successivement construits parles libéralités des paroissiens.

On ne mit qqe cinq ans à achever la nef et les deux premières bas-côtés.

La belle tour actuelle de féglise de Notre-Dame est la dernière partie que l’on ait ajoutée à ce bâtiment. EUe était haute de 485 pieds ; mais la flèche flanquée jadis fle quatre tourelles , a été raccourcie de notre temps , parce que le haut menaçait rqine. Nous rappellerons ici que la plus haute des pyramides d’Egypte n’a que 146 mètres et la coupole de St-Pierre que mètres au-dessus du spL

En 1760, on voyait encore les quatre jolies tourelles qui avaient quatre-vingt pieds fle hauteur. Par suite de leur démolitiop , la tour semble aujourd’hui un peu que et trop uniforme par rapport à sa grande élévation.

Elle incline, dit-on, tant soit peu vers le midi, ce qui a sans doute donné lieu à une tradition qui n’a rieq de certain. On rapporte que l’architecte aurait recommencé trois fois la construction de l’extrémité de la flèche , et qu’à la troisième fuis, voyant qu’elle n’était pas encore flroite, il se serait précipité de désespoir du haut en bas, pt qu’on aurait enterré son corps tout fracassé au pied

même de la tour. On sait qu’une tradition de ce genre existe au sujet de l’architecte de rhôtel-de-yi^e de Bruxelles.

La tour de l’cglisc de Notre-Dame fut fréquemment frappée par la foudre, au point qu’en 1324, on fut obligé de reLpiir la partie supérieure.

En 1711, l’orage abattit la croix en fer, haute de 18 pieds, et le coq de cuivre qui la surmontait. Le 1 4 juillet, malgré les dangers extraordinaires auxquels durent s’exposer les ouvriers, la croix et le coq furent replacés.

Le lendemain , par un temps pur et serein , les religieux de l’abbaye des Dunes aperçurent, à leur grand étonnement, un homme perché sur le dos du coq. On lui fit des signes auxquels il répondit sans avoir l’air d’être aucunement effrayé de sa position ni de l’immense hauteur ou il se trouvait. La nouyelle de cet événement extraordinaire se répandit aussitôt, et en un instant les rues furent remplies de spectateurs, dont plusieurs tâchaient de se faire apercevoir qn agitant des drapeaux. De temps en |emps , l’homme du haut de la tour , semblait saluer avec son bonnet. Les bonnes gens levaient les mains au ciel , croyant que c’était un sorcier , d’autres priaient pour la conservation des jours d’un homme aussi téméraire. Tout était en rumeur,.

Subitement un coup de yent fit pirouetter le coq avec une rapidité incroyable. L’homme, pu moment, parut perdre l’équilibre , et l’on s’attendait a le voir lancer dans les {\irs. Même l’éloignemeqt , joint à la vivacité de l’impulsion , fit que pendant quelques minutes on ne le vit plus ; mais notre homme s’était si bien cramponné que bientôt il re]>arut dans la même position qu auparavant, et un tonnerre d’acclamations s’éleva de tous cotés pour, le saluer.

On le vit alors se suspendre à des cordes et descendre peu à peu jusqu’à la première croisée , par où il rentra dans la tour.

On sut enfin que ce trait d’audace était une bravade ilu charpentier Stevens, toujours le premier entre les ouvriers de la ville pour entreprendre les ouvrages les plus dangereux. On avait posé la croix en son absence. Ceux qui y avaient travaillé, le rencontrant, commencèrent à lé railler , disant qu’il avait bien fait de s’absenter lorsqu’il s’agissait d’une entreprise où il y allait de la vie. Stevens, blessé de ce reproche, sortit le lendemain à huit heures du matin de sa maison, muni seulement de quelques cordes, et après avoir dit à sa femme de prier pour lui, il va droit à l’éghse , trouve la porte de la tour ouverte, monte jusqu’au couronnement le plus élevé. Arrivé à la dernière fenêtre , il voit qu’il est encore à plus de 45 pieds du coq sur lequel il veut monter, et qu’il y a 30 pieds de maçonnerie qui ne présente pour tout point d’appui que quelques becs de corbeaux en pierre , travaillés dans la flèche. Cet obstacle ne l’àrrèto point; il se lie une des cordes autour du corps, parvient à l’attacher à la premièro arrête et à grands efforts il se hisse jusque-là , une autre corde à la main. Ainsi, d’arrête en arrête, il arrive, non sans risquer vingt fois de perdre la vie, jusqu’à la croix en fer. S’aidant alors des pieds et des mains, il s’assied enfin sur le coq. Il avoua lui-même après, qu’il fut plusieurs fois sur le point do tomber du haut en bas, et qu’il fut surtout saisi d’une grande frayeur lorsque le vent le fit tourbillonner en l’air au point de lui coupey presque Ig respiration.

Cette homme ne mourut qu’en 1746.

b’autcur Bcaucourt, qui rapporte ce fait, publia, en

sss

1773, nrie description historique très-détaillée de l'église de Mütrc*Danie.

l’arini !c grand nombre d’objets d'art qu’elle renferme ^ les etrangers connaissent surtout les tombes célèbres de Charles-le-Téihëraire et de Marie de Bourgogne sa fille (Ij.

Sous plusiers rapj)orts, c’est un monument des plus précieux. Le mariage de Marié de Bourgogne fut le ]>rincipe de la désunion qui exista pendant si longtemps entre l’Autriche et la France. Ce fut par allusion à cette circonstaiice que Louis XV, étant à Bruges en 1745, dit, en voyant ces superbes mausolées : Voilà le berceau de toutes nos guerres.

M; Rudd, dans sa collection au trait des principaux monuments de Bruges, a donné, avec la plus grande exactitude, la gravure de ces tombeaux sous leurs différents aspects, et M. De Barante, dans son Histoire des ducs de Bourgogne, a longuement décrit la lin malheureuse du dire Charles. C’est à Charles-Quint que Bruges doit ses cendres, qui étaient restées à Nancy jusqu’en 1650.

En 1558, Philippe H, fils de Charles V, ordonna qu’une tombe semblable à celle de la princesse Marie , déjà faite depuis longtemps , fut construite pour le duc de Bourgogne. Elle Ile fut achevée qu’en 1562.

(1) On peut consulter, sur les autres mausolées , statues, tableaux, etc., qiie renferme cette église qui est un véritable musée, grâce au sèlc et à la générosité de HM. les marguilliers , mon Ouiile dans Bruges, vol. iu-12, 1838. Bruges, imprimerie de Bogaert-Uumurticr.

TOMBEAU

DE

Cl)ûrUfli-le-'îïfmfrûirf.

Bbcges possède à double titre le tombeau et les restes de Charles-le-Téinéraire, d’abord pareeque sa fille unique l’infortuncc Marie y avait son mausolée, et ensuite pareeque ee comte de Flandre eut des rapports fréquents avec les Brugeois.

Avant de parler de ces deux tombeaux , nous donnerons un aperçu des événements de celte vie turbulente et agitée dont notre ville fut le théâtre, et ainsi l’on pourra mieux juger de tout l’intérêt que nous portons à cet indomptable caractère, la terreur de Louis XI, à ce prince que Mézerai , le père Daniel et quelques autres historiens ont peint sous de trop sombres couleurs.

Charles de Valois, dernier duc de Bourgogne de la seconde race royale, naquit le 10 novembre 1433. On lui donna en apanage le comté de Charolais et le collier de l’ordre de la Toison d’Or.

Quoiqu’on ait dit de son caractère dur et farouche, il se montra toujours fort attaché à son père, le duc Philippe, jusqu’à ce qu’irrité des faveurs que celui-ci accordait aux seigneurs de Croï, et forcé de s’exiler pour conserver sa vie , exposée à finir par le poison , Charles résolut de se soustraire à ces indignes complots. Cette mésintelligence entre le père et le fils alla au point que le

«lue, ayant assemble les états-généraux de ses provinces dans la ville de Hi-uges, le 9 janvier 1464, le eomte, aulieu de s’y rendre, manda auprès de lui, dans la ville d’Anvers, les nobles du pays, afin de se justifier sur les causes pour lesquelles son père l’avait pris en haine. Philippe leur fit défense d’y aller, et Charles prit le parti d’écrire une lettre à son père pour lui témoigner que ce qui lui faisait le plus de peine était de voir son seigneur et père f&ché contre lui , mais qu’il ne pouvait se déterminer à rencontrer à la cour gens qui avaient cherché à l’empoisonner, et qui à chaque instant montraient le peu de respect qu’ils avaient pour lui.

Le comte de Charolais s’étant rendu .à Gand pour être plus à portée de savoir ce qui se passerait aux états de Bruges, l’évèque de Tournay, l’abbé de Citeaux et quelques autres députés, furent le trouver. Ce dernier lui représenta fortement l’obéissance que les enfants doivent à leurs pères, et le supplia ensuite de vouloir bien donner satisfaction au duc son j>èro. Charles montra la meilleure volonté et répondit que, pour l’amour de Dieu et du duci son seigneur , il était prêt à partir , pourvu qu’ils l’accompagnassent.

En conséquence, le lundi suivant, le comte, accompagne d’un grand nombre de chevaliers et de députés, se rendit de Gand à Bruges, où les principaux de la cour et les magistrats vinrent au devant de lui. Il monta incontinent à l’appartement de son père, devant lequel il se mit h genoux à trois reprises et , à la troisième , il lui dit : « Mon très-redouté seigneur et père , j’ai entendu que vous êtes malcontent de moi sur trois choses; si en ce je vous ai troublé ou courrouce, je vous en crie merci. » Le duc répondit : » De toutes vos excuses, je sais ce qu’il en est, ne m’en parlez plus; mais puisqus vous êtes venu

ici à ma merci , sof ez-moi bon flis , et je vouâ serai boit j)ère. » Puis le prenant par la main, il le releva et lui pardonna tout le passé.

Depuisl ors, malgré les emportements auxquels se livrait parfois le duc Philippe , la bonne harmonie continua à régner entre eux jusqu’au moment où Charles, âgé d^ trente-trois ans, succéda à son père. 11 donna avis de son avènement au roi de France et toutes les cours. Après la cérémonie des funérailles, le prince alla prendre possession des villes de ses étatsi

Durant ce voyage, la haine implacable des Liégeois contre la maison de Bourgogne éclata avec fureur. Ils se saisirent de leur évêque Louis de Bourbon, cousin du duc, et massacrèrent les gouverneurs et olhciers préposés par Charles.

Celui-ci marcha contre eux et , après avoir pris quelques places furies, en la puissance des rebelles, le 17 novembre 1467, il fit son entrée à Liège, à la tète de ses troupes rangées en ordonnance et bien équipées. 11 pardonna aux révoltés; mais, en mémoire de leur défaite, il fit enlever une colonne de cuivre qui était sur la place de Liège, la lit transporter à Bruges (1), et sur le piédestal fit mettre une inscription en latin et une autre en français , jwnr rappeler sa victoire.

Après être demeuré trois jours à Liège, Charles vint à Gand et de là à Bruges , où il reçut le serment de fidé-

(1) Meyer , Dcwet et de Barante rapportent les inscriptions gravées sur cotte colonne, qui fut mise sur la place de la Bourse à Bruges, où néanmoins elle ne demeura pas longtemps. On la restitua à la ville de Liège. M. de RciiTcnberg, tome x, page 177 de l’édition qu’il nous a donnée de l'Hisloiio'dtm ducs de Bourgogne , par M. de Barante, rapporte, d’après Lodens, la description de ce perron.

lilé des magistrats, jura de conserver les privilèges, et prit possession de la Flandre.

Cependant Louis XI et Charles de Bourgogne tachaient , chacun de son côté, de mettre le roi d’Angleterre Édouard d’York dans leurs intérêts. L’un voulait faire épouser Marguerite d’York à Charles duc de Berry, l’autre mettait tout en œuvre pour obtenir lui-môme la main de cette princesse. Charles de Bourgogne obt'nt l’avantage , et Marguerite lui fut accordée. Elle arriva au port de l’Écluse dans le mois de juin. Elle était suivie d’un cortège magnifique. La flotte qui la conduisait était de seize vaisseaux et une foule de nobles l’accompagnait. La duchesse douairière, avec Marie de Bourgogne sa petitefille, allèrent au-devant de la princesse et l’emmenèrent à Bruges , où le duc l’attendait avec les députés des quatre membres de la Flandre. Sa réception fut la plus brillante qu’on eût encore vu (1). La ville de Bruges lui fit présent d’un vase d’or rempli de pièces du même métal, et d’une statue de vermeil , représentant Ste-Marguerite , du poids de quarante marcs. Les nôces furent célébrées en présence

(1) M. De Reiffenberg a inséré dans les appendices de son édition de YHittoir» det ducs de Bourgogne , par M. de Barante , un extrait curieux d’un registre de l'ancienne chambre des comptes ( actuellement conservé au dépôt des archives générales du royaume ) , contenant les détails circonstanciés de tous les ouvrages de peinture et autres: « qui ont esté faits du commandement du très-redoubté seigneur le duc pour aomer la teste de ses nopces , pour fornir aux banequetx d’icelles, en l’bolel de monseigneur en la ville de Bruges , selon l’advix et ordonnance de messireOlivier seigneur de la Harche , muistre d'oslel d’icelui seigneur.»

Dans ce document du plus haut intérêt te trouvent des renseignements singuliers, et les noms de plusieurs peintres et sculpteurs inconnus jusqu'aujourdhui.

2ëd

d’une quantité de prélaU et de nobles, et suivies de fêtes et tournois magnidques (1).

Ce mariage contrsrift extrêmement Louis XI, qui suscita une guerre avec le duc de Bretagne.

Malgré le peu de repos que le roi de France laissait à Cbarles-Ie-Témérairc , celui-ci ne perdait point de vue le soin de faire rendre la justice et de punir les malfaiteurs. U régnait en Flandre une maladie épidémique qui enlevait un grand nombre de ses sujets. On commit au soin de ces malades des hommes i{ui, après leur mort, étaient chargés de leur donner la sépulture. Ces misérables, voyant diminuer leurs profits avec la contagion, s’avisèrent d’un stratagème perfide , pour renouveler la maladie : ils achetèrent une provision considérable de cerises. Pendant une nuit obscure, ils allèrent découvrir un corps mort de la maladie pestilentielle , jetèrent une partie de ces cerises sur le cadavre corrompu , et ensuite les mêlèrent avec le surplus, qu’ils firent vendre. Ces scélérats furent condamnés au feu et exécutés à Bruges avec d’autres empoisonneurs qui jetaient du poison dans les bénitiers des églises.

Le duc de Bourgogne était inexorable sur la punition des coupables, nous en donnerons un second exemple, aussi arrivé à Bruges.

Le bâtard de Condé , âgé de 34 ans , de la plus belle figure et l’un des chambellans du duo, jouant un jour à la paume dans la cour du prince , un chanoine de St-Donat qui était présent , fut pris pour juge d’un coup , et décida

(1) Nous aroRi donné U description de ces fêles dans nos Légendeê tl ehroHiqut* dti Fkmdrt*, c'est pourquoi nous croyons inutile de le répéter ici.

qnc le bâtard avait perdu. Celui-ci en conçut un tel dépit qu’il chercha souvent le chanoine pour le tuer, mais l’ecclésiastique prit ses précautions et le bâtard ne put exécuter son dessein. Possédé de l’esprit de vengeance, il part un jour avec quelques mauvais sujets et se rend à une maison de campagne où se trouvait un frère de ce • chanoine. Inutilement cet homme innocent se jette aux pieds de Condé et le prie à mains jointes de lui accorder la vie , le brutal lui coupe d’abord les mains d’un coup de sabre , ensuite le perce impitoyablement jusqu’à ce qu’il le laisse mort.

Aussitôt que Charles-le-Téméraire fut averti de l’assassinat, il fit mettre le bâtard en prison et donna ordre de le juger d’après toute la rigueur des lois. Les ambassadeurs de Rome, ceux de Bretagne, la duchesse ellemême , s’employèrent vainement pour obtenir la grâce du coupable, il eut la tète tranchée sur la Grand’PIace de Bruges. Son corps fut exposé pendant trois jours sur une hauteur voisine de la ville , pour servir d’exemple. Enfin les parents et amis du bâtard obtinrent d’enlever le corptt et lui firent donner la sépulture. Le doc, ayant satisfait â ce qu’exigeait la justice, commanda qu’un service solennel fût célébré, pour le repos de son âme, en sa qualité d’un des officiers du prince (1).

Ce fut peu de temps avant le mariage de Charles avec Marguerite d’Yorck, que ce prince vint à Bruges pour y

(1) V. de Barante, qui donne une longne detoription de cet épisode, blâme ce qu’il appelie la dureté du duc, en cette circoaitanc». Il noua semble au contraire que la justice devant être égale ponr tons, la conduite de Charles est digne d’éloges, du -reste cet auteur a peint en général le caractère de Charles-Ie-Téméraire sous des couleurs beaucoup trop noires.

tenir le onzième chapitré de la Toison d’or. 11 y avait sept années que cette cérémonie n’avait eu lieu. Plusieurs places étaient vacantes dans l’ordre, et le duc n’avait pas encore pris possession de l’office de grand-maître. Tout se passa donc avec plus de pompe encore que de coutume. ^

Le premier chevalier élu par le chapitre fut Édouard roi d’Angleterre, qui allait devenir le beau-frère du duc. Ensuite, après plusieurs infâmes griefs reprochés au duc de Nevers , qui avait refusé de comparaître à la sommation à lui faite, on barbouilla de noir ses armoires, audessus de la place où il devait siéger, et il fut renvoyé de l’ordre. i

Dans ce chapitre il se traita des choses importantes, et l’on y censura publiquement Charles-le-Téméraire , qui, malgré sa fougue, reçut bénignement ces remontrances et répondit à la satisfaction de l’assemblée (1).

Cependant l’astucieux Louis XI ne manquait pas une occasion de susciter des ennemis à son puissant rival. 11 saisit avec ardeur le projet qu’avait conçu Warvick de détrôner Édouard, il fournit l’argent et les troupes nécessaires pour une descente en Angleterre, mais sous la promesse d’une ligue contre le duc de Bourgogne , qu’il voulait à toute force humilier. La tentative ne fut pas vaine. Warvick débarqua en Angleterre : en peu de mois Edouard se vit chassé de son royaume et forcé de chercher une retraite chez les Flamands, et Henri fut remis sur le trône par Warvick , qui l’en avait chassé.

La cour de Bourgogne, depuis Philippe-le-Bon , était

(1) Voir YHiatoire de l'ordre de la Toiton d'Or, par M. le )>an>i) de Beifleaberg , page 54.

un asile où les princes infortunés trouvaient toujours de la consolation dans leurs malheurs et des ressources dans leurs besoins. Bruxelles et Bruges étaient tour-à-toùr les villes qui recevaient ces grandes infortunes. On y avait vu les tristes débris de la maison de Lanoaslrc, tels que les ducs de Soramerset, de Glocester et de Chester. «Lesquels, dit Comraines, j’ai vu en si grande pauvreté, avant que le duc eut connaissance d’eux, que ceux qui demandent l’auqiône, ne sont pas si pauvres; car j’ai vu un duc de Cbester aller à pied sans chausses, pourchassant 9 !\ vie de maison en maison, n

Edouard à son tour éprouva Thospitalitc de cette terre secourable. Du trôn.e il était tombe dans une si grande misère que , pour payer le patron qui le transporta sur les côtes de Hollande, il fut contraint de lui donner son, habit en paiement^

Heureusement' le sîre de Gruthuyse, gouverneur de Hollande , se trouvait à Alckmaar lorsqu’Edouard s’y réfugia. Il alla au nom de Charles-le-Téméraire lui offrir l’hospitalité, resta auprès du monarque depuis le 9. octobre jusqu’au 26 décembre 1470, Le lendemain ils se rendirent ensemble au château de Gruthuyse, situé à. Qostcamp, village à une lieue de la ville de Bruges. Le duc ne tarda pas à se rendre auprès de son beau-frère, à qui il promit les plus puissants secours afin de l’aider à se remettre en possession de son royaume. I,e roi vint à Bruges le 13 janvier 1471 , et alla prendre son logement à l’hôtel de Gruthuyse, jusqu’au 19 du mois suivant, jour de son départ pour la Zélande. Au moment de quitter la ville, l’aâluence du peuple qui si précipitait sur le passage du roi, paur le voir encore une fois, était si grande que, touché de ce vif empressement dos Brugeuis, et voulant satisfaire pleinement leur curiosité, il prit le parti d’aller

à pied jusqu’à Damme, au lieu de monter sur un dns vaisseaux pavoises qui étaient prêts à la porte dite de Spey, et destinés à le recevoir avec sa suite pour le mener à Damme par le canal,

Lorsqu'Édouard IV eut recouvré son royaume , il créa par recounaissance le sire de Gruthuyse, comte de Winchester.

La fortune avait presque oonstamment soun à la noble ambition do Cbarles-le-Téméraire , aussi l’amour des combats était devenu sa passion dominante et le bruit des armes, les délices de sa vie; mais ses succès le perdirent enfin, comme tant d’antres. Accoutumé à marcher triomphant à la tète de ses armées victorieuses , la défaite de Granson l’engagea à vouloir prendre sa revanche, celle de Morat augmenta son acharnement à vouloir rétablir sa réputation , et enfin dans le dépit d’avoir échoué deux fois, il parut, devant Nanci, ne plus vouloir survivre à son infortune. Avec trois ou quatre mille hommes, excédés do la fatigue d’un long siège , il prit la résolution désespérée de s’ensevelir sous une masse de combattants ennemis, dix fois plus forte que l’armée qu'il commandait,

II avait régné neuf années et demie, et était âgé de 44 ans.

Ce serait faire tort à la mémoire du duc Charles, de juger de lui par les derniers mois de sa. vie: lorsqu’on veut donner l’idée d'une belle personne , on n’attend pas que les rides aient défiguré son visage. S’il eut des défauts, de grandes qualités lui méritèrent la gloire d’avoir été un souverain aimé de ses peuples (1).

(1) Don Planohet, Hisloin des dues de Bourgogne. Cette OMertian |ic peut être détruite par l’ingratitude que produisit eut quelques mois de revers.

Page 1