Chronique de la grande guerre
14 octobre. — Les ivrognes sur le charnier : — Pour organiser les premiers Comités du Secours National et porter ses secours en Alsace et en Lorraine, je viens d aller par Troyes, Chaumont et Langres, à Belfort, à Épinal, à Saint-Dié, à Lunéville, à Nancy, au cœur même de nos armées, et quand j’ai eu constaté avec une infinie amitié les misères de mes compatriotes et pieusement écouté l’hymne de reconnaissance qu’ils élèvent d’une voix unanime en l’honneur des soldats de Castelnau et de Dubail, je suis revenu à Paris par T oui, Ghâlons, la montagne de Reims et Meaux, à travers les tombes encore fraîches delà victoire de la Marne.
T. Il-
Ce voyage de dix jours, d’un si prodigieux intérêt, je voudrais, toutes précautions prises, le raconter à nos lecteurs pour qu’ils sachent mieux encore, ce que nul n’ignore, à quel point les âmes sont transformées, haussées et unies, à cette heure, en France, par la vue claire d’un ignominieux adversaire, qui veut « briser les os » de notre nation et anéantir notre œuvre. Je rapporte des notes nombreuses et précises recueillies sur place, et voici que, dans cette minute où j’ai le cœur tout indigné, tout rempli des ruines que j’ai vues sur les parties de la Lorraine dès cette heure nettoyées du flot ennemi, je lis le manifeste des intellectuels allemands.
Ah ! messieurs les intellectuels allemands, vous approuvez et louangezles abominables soldats de Badonviller, de Raon-l’Étape, de Gerbéviller, de Nomeny, et vous prétendez établir une filiation entre eux et les nobles penseurs de l’Allemagne de jadis! Double thèse scandaleuse. « Intellectuels allemands, soldats allemands, nous ne faisons qu’une seule âme, dites-vous, et Gœthe, Kant, Beethoven sont nos pères. » C’est pitoyable de méchanceté et de dérision. Vous avez fusillé les notables, curés et maires, vous avez martyrisé de pauvres gens inoffensifs, vous avez brûlé volontairement des villages entiers, vos officiers ont fait venir leurs femmes pour piller avec elles les maisons où ils logeaient, et ces Gretchens voleuses ont entassé les meubles et la literie dans des fourgons; vous avez fait régulièrement vos ordures
dans les lits où vous couchiez. Goethe, Kant et Beethoven ne vous le conseillaient pas. Goethe a écrit ses faits et gestes durant « la campagne de France » de 1792. Dans ce beau livre, on ne voit rien d’analogue à vos actes et à vos pensées. Tout au contraire, on y voit de la manière la plus certaine qu’il se fût détourné avec dégoût des personnages que vous êtes.
Goethe avait été préparé par ses aïeux dans une grande ville libre où il y avait des mœurs et de la culture. Il était un citoyen de Francfort. C’est en vain que vous voulez le ranger sous la même désignation que les hordes que nous sommes en train de corriger et de chasser de France; c’est en vain que vous vous nommez, comme lui, des Allemands : sous ce mot subsistent des réalités très diverses. Gœthe appartenait à une ancienne civilisation libérale et ne se réclamait pas d’Attila. Il se proposait de s’approprier cette large civilisation latine et française, que vous vous proposez de détruire. Il voulait devenir chaque jour un cœur et un esprit plus larges. Il s’efforça triomphalement, durant tout un siècle, pour être le bénéficiaire et le collaborateur d’une grande tradition d’hnmanité, où vous vous glorifiez, malheureuses gens, de ne pas pénétrer.
Messieurs les intellectuels, si je vous énumérais les injustices et les atrocités que j’ai vu que vous aviez accomplies en Lorraine contre mes compatriotes, vous diriez que c’est la guerre, qu’il est absurde de l’ennoblir avec de la cheva-
lerie comme nous désirons le faire, et que vous êtes ravis d’apprendre qu’on vole, qu’on brûle et qu’on martyrise des paysans français inoffensifs. Mais si je vous montre de quelle manière vos gens de culture et de science, au cours de cette guerre, se conduisent envers leurs propres soldats, alors quelques-uns d’entre vous, peut-être, seront amenés à réfléchir et à constater à quel degré de dégradation vous êtes tombés depuis précisément que vous avez quitté la voie où Goethe s’était efforcé de vous mettre, depuis que, pour vous soumettre à la discipline prussienne, vous avez renoncé à conquérir, comme il le voulait, la pleine possession des hautes richesses de la civilisation traditionnelle et de la raison humaine; bref, depuis que vous opposez le germanisme à l’humanité tout entière.
Messieurs les intellectuels d’Allemagne, je vous invite à demander aux autorités de votre pays d’ouvrir une enquête sur ce qui s’est passé dans votre « ambulance de la caserne » , à Raonl’Étape.
Quand les Français, après le départ des Allemands qui avaient à demi anéanti Raon-l’Étape, sont rentrés dans cette petite ville, ils sont allés à l’ambulance allemande installée à la caserne. Ils ont reculé d’horreur. Ils y ont trouvé vos blessés tout affolés, absolument terrifiés par leurs propres médecins. Les salles étaient remplies mi-parties de blessés et de cadavres datant de huit à dix jours. Le linge sale, les pansements,
les déjections, on les jetait dans la ruelle des lits. Les blessés nageaient dans le pus. Je note les renseignements techniques que m’a dictés un praticien témoin de cette ignominieuse situation : « Nous avons trouvé des opérations inachevées datant de quelques jours, des amputations en gigot, une débauche d’interventions, le tout suppurant. Enfin, toujours dans l’ambulance, une salle d’horreur contenait empilés des corps en putréfaction !
Faites votre enquête, messieurs les intellectuels. Je ne vous dis que ce qui se rapporte à vos propres blessés. Je pense bien qu’il vous serait égal de savoir que ces médecins faisaient enterrer les morts à quinze mètres de l’autre hôpital, sur les places publiques, sur les quais de la Meurthe, tout contre la rivière. Qu’importe, s’il ne s’agit que de nuire aux Français ! Pourtant cela est significatif pour compléter ce que je veux que l’on comprenne : à se permettre d’agir sans aucun respect de l’ennemi, on arrive nécessairement à perdre le respect de la science, de son art, de son devoir professionnel, de sa dignité propre.
A deux pas de Raon-l’Étape, dans la vallée de Celles, logeait un illustre chirurgien allemand, une des gloires de la science d’outre-Rhin. Pas une fois il ne s’est occupé des blessés, ses compatriotes : il a commandé du vin, et pendant quinze jours il n’a pas dessoûlé.
Voilà des faits parlants. Je ne les commenterai
pas. Je risquerais de les affaiblir par un ton passionné. Que l’on veuille bien, tout simplement, réfléchir sur cette effroyable dégradation où voilà tombés des représentants de la fameuse science allemande, après deux mois qu’ils se soumettent pratiquement à leurs doctrines de guerre (1).
Les théoriciens allemands déclarent que celui qui combat pour la grande Germanie n’a envers les autres nations aucun devoir de respect ni d’humanité. Ils flétrissent les scrupules, la générosité, la pitié, à l’égard de l’ennemi. Mais en abolissant dans leurs cœurs les scrupules, en libérant les instincts bruts, ils se dénaturent, ils corrompent leur humanité, et les voilà ivresmorts installés sur le charnier de leurs frères.
Il fallait que l’histoire saisît dans leur ignominie de Raon-1’ Étape les chirurgiens et médecins allemands, et j’espère bien que le préfet d’Épinal mettra dans le dossier officiel le récit authentique de ces faits. Je suis en mesure de les établir pleinement et si je m’abstiens ici de
(1) Un diplomate anglais qui résidait à Berlin aux environs du partage de la Pologne et dont la Revue des Deux Mondes du 1er septembre 1863 a publié les souvenirs, raconte : « Dans la dernière guerre, Frédéric II par des ordres secrets avait enjoint à plusieurs chirurgiens de son armée de laisser mourir ses soldats blessés plutôt que d’augmenter par des amputations le nombre et par conséquent la dépense de ses invalides. » Le professeur Vulpius a-t-il repense cette doctrine du plus célèbre des élèves de Machiavel (Machiavel, fameux pour avoir détaché la politique des doctrines religieuses et morales) — ou bien fut-il^ simplement un ignoble ivrogne?
quelques précisions qui les compléteraient, c’est que les Allemands, encore voisins des communes où habitent mes témoins, ne manqueraient pas de se venger. Au reste, les intellectuels allemands compromis par cette faillite de la science allemande et par cette indignité d’une haute célébrité de leur université ne peuvent faire moins que d’ouvrir une enquête (1) .
15 octobre. — La France en armes : — Qu elle soit en armes, nous le savons tous, mais ce n’est rien de le savoir, il faut le voir, il faut, comme je viens de faire pendant dix jours, circuler à travers notre patrie, la même et méconnaissable, où le sol, le ciel, l’horizon, les villes, au moins de Paris à Belfort, n’ont pas changé, où pourtant rien n’est pareil.
Que de fois je l’ai suivie, cette route qui mène en Lorraine ! Je connais ces nuages bas d’octobre, cette atmosphère ouatée, cette demi-obscurité dès les trois heures; mais il règne aujourd’hui une gravité religieuse sur ces campagnes immobiles qui retiennent leur respiration dans l’attente des événements. Pas une voiture sur la route, où, semés à des intervalles inégaux, d’innombrables
(i) Il n’v a plus d’inconvénient à citer l’homme qui pendant quinze jours s’est « saoulé comme un cochon » , d’après son hôte dont le langage habituel est extrêmement châtié. Cet Allemand s’appelle Vulpius, de Heidelberg. Le renseignement me venait du docteur Stévenel, de Raon-l’Etape, par le docteur Legras, d’Epinal.
postes de territoriaux, la baïonnette en avant, arrêtent la voiture, et, d’un œil soupçonneux, épellent notre laissez-passer. Au village, sur la place, quatre sexagénaires attendent les nouvelles et discutent les communiqués : ils s’approchent, nous interrogent :
— A Paris, que dit-on?
— Tout va bien, tout finira bien.
— Oh! nous en sommes sûrs.
— Avez-vous perdu beaucoup d’enfants du pays?
Et l’on cause comme des membres d’une même famille; puis, avant de se quitter, on se sert la main affectueusement.
A mesure qu’on avance vers l’Est, l’aspect guerrier du pays, qui fut toujours sensible dans les mœurs des habitants et dans les hautes positions de Chaumont, de Langres, s’accuse, domine et règne seul. On traverse les dépôts, où, massés en arrière des lignes combattantes et brûlant d’y entrer, les plus vieux et les plus jeunes s’entraînent. . .
D’un bout à l’autre de mon voyage, j’ai entendu l’éloge unanime des recrues de 1914, ces admirables enfants qui parachèveront la victoire et dont une partie a déjà reçu le baptême du feu, solide et gaie comme les vieux soldats. Salut, jeunes gens, les meilleurs que la France ait nourris, et qu’elle s’excuse d’appeler au péril à peine au sortir de l’enfance, et qui lui répondent par des cris d’enthousiasme et d’amour.
Je ne manquais jamais de mettre pied à terre pour admirer ces Marie-Louise. Et que de rencontres heureuses, durant ces dix jours, j’ai faites! Voulez-vous des nouvelles du colonel Marchand, de Hansi, de Zislin? J’ai pu les voir, leur donner l’accolade. Marchand, arrêté pour quelques jours par une blessure qu’il nie, est toujours le héros entraîneur d’hommes, une des gloires les plus pures de la France, et les deux patriotes alsaciens, sous l’uniforme, pleins de vaillance comme de talent, rayonnent de bonheur. J’ai manqué Marcel Habert et le commandant Tournade, l’un et l’autre aux lignes de feu, mais leurs camarades me les ont célébrés en termes pleins d’estime et d’amitié, que j’aurais voulu qu’entendissent tous nos ligueurs et Mlle Déroulêde.
Les nobles amis que je vous cite là, ce n’est pas sur ma route, de Paris à Belfort, que j’ai rencontré leur personne ou leur trace ; ils ont l’honneur d’être plus en avant, plus près du danger, mais il ne convient pas de nommer leurs régiments, ni les lieux où ils servent, et je ne place ici leurs noms qu’en hommage d’amitié. Amitié privée, accrue par la reconnaissance et le respect pour des camarades qui sont des combattants. Qu’ils soient heureux, et heureux encore, tous ces amis inconnus que j’ai eu la joie, ces jours-ci, au hasard de l’heure et de la route, de me découvrir dans l’armée.
La beauté du monde militaire, sa vertu, sa qualité éminemment salubre, dans un tel moment,
c’est qu’on y voit des hommes vrais. Ils portent inscrits sur leurs manches qu’ils sont généraux, colonels, lieutenants, c’est-à-dire chargés d’entraîner leurs subordonnés et de faire face avec eux à la mort. Et ce n’est pas une vaine annonce, une figuration. Ges aimables gens de qui je serrai la main, ils s’en iront, d’une minute à l’autre, sous une voûte de mitraille, accomplir la plus haute tâche qui puisse être proposée à l’être humain. Je les regarde, je les écoute, et, d’étape en étape, auprès d’eux tous, chefs et soldats, je goûte sans l’épuiser le divin plaisir de l’admiration...
Mais dans cette saison brumeuse, avec ces innombrables arrêts où m’invite l’amitié, où m’obligent encore les barrages des routes et les sentinelles soupçonneuses, on avance lentement. Voici la fin du jour qui nous oblige à nous arrêter. Où sommes-nous? Qu’importe au lecteur le nom! C’est la petite ville française de l’Est, toujours pareille et déjà plongée dans l’obscurité. J’ai mis pied à terre, et quittant l’auberge, je vais un peu à l’aventure dans les rues toutes vivantes, bien que déjà appareillées pour la nuit.
Volets clos d’où filtre la lumière, chiens qui aboient, porte qui s’ouvre pour qu’une ménagère jette à la rue une jatte d’eau, boulangeries éclatantes, cafés parcimonieux. Quelques groupes de femmes me croisent, qui viennent sans doute de l’église. Je remonte leur cours, et je franchis le porche quand on achève d’éteindre les cierges sous la nef humide et que le sonneur sonne Y Angélus.
Pendu des deux mains à sa corde, il est soulevé par la cloche ; il bondit, retombe et rebondit. Qu’il est svelte, ce vieillard! Gomme il me plaît, se démenant dans l’ombre, et si artiste par la manière dont il distribue son effort, avec prestesse, sur les trois cordes, pour que ses trois cloches bourdonnent en cadence. C’est un confrère, cet homme obscur qui fait un si charmant bruit dans le noir. Je devrais le féliciter, mais j’aime mieux longuement l’écouter. Que dit-il, ce gazetier du ciel , ce journaliste dans les nuages? Il fait un bruit qui me relie avec mes premières années, et si j’aime les vers que j’ai lus à dix-huit ans, j’aime plus mystérieusement encore les sonneries entendues à huit ans. Sonnez, cloches profondes des soirées d’automne; je n’ai pas besoin de vous comprendre pour subir votre influence, et je vous remercie de cette leçon que vous me donnez pour agir sur les âmes. Il s’agit d’entrer chez un être et non pas d’y rien apporter, mais d’y réveiller ce qui sommeillait et d’agiter les riches dépôts sur lesquels nos jours glissaient trop dépouillés et trop clairs. Une voix s’élève! A son appel, le papillon s’envole de la chrysalide, l’âme naît d’un être morne, toutes les ailes se déroulent. La France entière entend sonner le tocsin du péril et le carillon des victoires.
16 octobre. — La spontanéité du cœur : — Ce vendredi matin, un service solennel réunissait à Paris les amis du comte de Mun, et durant la
pieuse cérémonie, tout au long du discours, fort beau d’élévation et de justesse, prononcé par le cardinal Amette, une phrase me poursuivait, se présentait sans cesse à mon esprit, une phrase saisissante écrite par M. Renaudel, député socialiste et rédacteur en chef de V Humanité : « Jaurès aurait pleuré le comte de Mun. »
Ah! cette phrase, quel long coup de forage révélateur jeté dans les terrains profonds, dans les régions de notre être qui sont d’ancienne formation et sur lesquelles nous pourrions construire notre maison de famille, notre cité réconciliée. Elle nous montre un Jaurès qu’en effet je crois avoir distingué; elle témoigne qu’à cette minute notre union en face de l’ennemi existe toute parfaite, et, voici l’essentiel, elle nous prouve que nous nous comprenons et pouvons nous accorder, bien mieux que nous ne voulons en convenir.
Albert de Mun a dévoué sa vie à la défense du catholicisme et de l’armée. Jaurès menait à l’assaut ceux qui voulaient ruiner le catholicisme et l’armée. L’un et l’autre, en pleine lumière, sans réticences. Et pourtant, Jaurès aurait pleuré Albert de Mun. Belle victoire des cœurs, qui se reconnaissent et fraternisent quand les intelligences bataillent.
Celui qui n’a pas entendu Albert de Mun à la tribune ignorera toujours le chant, la flamme d’une âme éblouie de servir son Dieu et préparée à la fois dans les grâces mondaines et, le matin
même, à la table de l’eucharistie. Il nous remplissait de sérieux par la noblesse de son attitude, l’élévation de sa pensée, son émotion. Aucun pédantisme et même jusqu’à manquer de poids, mais pour nourrir son discours il avait à son service des forces de sentiment inépuisables, la sensibilité chrétienne. Et puis soudain, était-ce son défaut d’homme du monde, ou mon défaut plébéien, quand il quittait la tribune, il me décevait, redevenait trop vite souriant, gracieux, de plainpied. Là, j’aime mieux le monstre Jaurès qui, de retour à son banc, fume encore.
Ces deux hommes, depuis les deux extrémités de la Chambre, se regardaient et dans une certaine mesure, sans beaucoup se parler, se comprenaient. Le jour où Albert de Mun, après un long silence, au risque de sa vie, prononça son discours du Maroc, et que la Chambre debout lui voulut rendre un éclatant hommage d’estime, il me semble avoir vu Jaurès donner le signal des applaudissements. Qu’une telle minute d’entente, quasi involontaire, au milieu de tels obstacles, est chargée de sens !
Durant cette séance de décembre 1911, tandis qu’Albertde Mun prononçait ses novissima verba, en l’écoutant, en subissant avec la plus vive amitié son action, voyant son triomphe se faire, en remarquant sur chaque banc ceux qui résistaient et ceux qui s’enthousiasmaient, j’enregistrais des impressions que je retrouve, crayonnées en marge de mon Journal officiel du jour :
« Femmes, prêtres, publicistes, écrivais-je, vous tous qui encadrez et maintenez l’esprit et la sensibilité catholique en France, ne désespérez pas. Votre force éclate sous une mince couche qui la voile. Ce Parlement est vieille France catholique, bien plus qu’il ne croit. Il y a des obstacles et les plus graves malentendus. Mais vienne une occasion, cette Assemblée se précipite, s’aperçoit qu’elle aime dans l’idéal d’un Albert de Mun infiniment de choses, se pare de lui, se plaît à se louanger elle-même en lui. Voyez, disait l’Assemblée, quelle belle chose qu’un gentilhomme français! Admirez sa courtoisie, son langage, sa tenue, sa chevalerie, sa religion. Parce qu’ils repoussent la conception théocratique d’un Albert de Mun, ces auditeurs croient n’aimer que son art. Ils se méconnaissent. L’art de bien dire, tout seul, ne gagnerait pas leurs cœurs. Chez Albert de Mun, la puissance de plaire a une source plus cachée et plus pure, dont ses auditeurs gardent, à leur insu, le goût. »
Voilà ce que j’écrivais, au soir du discours triomphal d’Albert de Mun. De telles journées sont inoubliables; on y peut jouir de la Chambre comme du lieu d’une grande tragédie spirituelle. Les flots d’un immense océan, les vagues de l’histoire et les éternels instincts de notre nation composite s’y épandent et jouent sous notre regard. C’est la beauté des grands paysages chargés d’histoire, où, pour ma part, je trouve plus de plaisir que devant aucune œuvre d’art
Il arrive dans la vie un jour où l’on voit à cru et à nu ce que c’est qu’un poète. Un poète, c’est un homme qui possède l’art de fixer un frisson et de donner un caractère d’intensité et d’éternité à ce qu’il sait éphémère et superficiel ; c’est un homme capable d émotions, mais s’appliquant à les renouveler artificiellement; c’est un homme enfin qui coule une existence où les mots le dispensent des actes. Quand on a senti cela jusqu’à la nausée, on se détourne des génies individuels et l’on cherche la poésie dans la nature et dans les collectivités. Il y a une poésie des assemblées. Et, durant de longues années, il fut donné à Albert de Mun d’être un des hommes en qui cette poésie prenait une forme et une voix. Il a exprimé et fait reconnaître comme émouvantes et nobles, aux yeux de ceux-là même qui croient la détester, des parties importantes de la tradition française. Jaurès l’aurait pleuré.
Que de telles sympathies muettes puissent se former entre des gens à qui leur dignité intellectuelle ordonne de rester éloignés les uns des autres, cela prouve que dans notre pays la spontanéité du cœur vaut mieux que les doctrines et saurait faire l’union. Beaucoup de gens qui trouveraient leur satisfaction intérieure à s’entendre, se resserrent, arrêtent leur impulsion première, se privent d’essor et se dénaturent. Ne pourrons-nous pas sortir de cette stérilité? Guerre effroyable, obligez-nous, au milieu des pleurs et des joies du triomphe, à constater qu’à notre
insu, nous vivons tous du vieil héritage des vertus françaises et que nous n’aimons rien d’autre.
18 octobre. — Dans l’Alsace reconquise; un Van der Meulen : — L’autre jour, depuis Belfort, je suis allé me promener, en Alsace, par un ciel radieux, avec des officiers français. N’est- ce pas, lecteurs, que vous m'enviez ce plaisir?
Je vous prie de croire qu’on n’entre ni ne sort aisément de Belfort. Que de postes, que de consignes sévères ! Et puis que de savants travaux improvisés ! Oserai-je donner en passant un regret aux milliers d’arbres qu’il a fallu jeter bas? Ce sont, eux aussi, des victimes de la guerre. Mais quoi! ils repousseront. Félicitons-nous sans réserves d’habiles déboisements qui permettraient aux Prussiens d’arriver là, bien devant nos batteries.
Les jeunes officiers de Belfort se plaignent de ne pas se battre. « Nous croyions être au premier rang, et voilà que la guerre se termine en nous laissant dans un poste de tout repos. » Patience! et puis c’est votre faute, monsieur le Gouverneur de la ville, messieurs les officiers; vous avez fait la ville imprenable, alors les Allemands n’y viennent pas perdre leur temps. Votre mission d’empêcher que Belfort soit pris, vous l’aurez remplie sans un coup de fusil.
Sans un coup de fusil. C’est mal dire. On se bat tous les jours autour de Belfort; nous entendons la canonnade à quelques kilomètres, sur le
côté de Dannemarie, où nous allons. Et cette petite bataille continuelle, c’est la défense même de Belfort, c’est la ville mise à l’abri du bombardement par ses troupes avancées. Les projectiles que ces braves gens reçoivent, eux absents, repliés, tomberaient sur la ville.
A tous instants, au cours de notre route, nous croisons des convois, voitures de ravitaillement, voitures de blessés, voitures de prisonniers. Un prêtre nous arrête et me tend la main : « Je suis le curé de Chavanne-les-Grands, le curé du pre mier village français en arrivant d’Alsace. » — « Monsieur le curé, vous avez perdu votre titre. Vous ne gouvernez plus qu’un joli village au milieu du Haut-Rhin. » En effet, nous venons de passer devant la douane française abandonnée, désaffectée, et nous franchissons ce qui était depuis quarante-quatre ans la frontière. Le poteau a naturellement disparu. « Vive l’Alsace française! » crient les soldats automobilistes qui me conduisent.
Nous continuons de rouler vers le plus brillant soleil de victoire. A main droite, voici le viaduc de Dannemarie que l’on a fait sauter et dont le rail est resté suspendu, là-haut, dans le vide, avec ses traverses. Voici enfin Dannemarie, la charmante petite ville redevenue nôtre.
Elle est faite pour la paix, pour les plaisirs de la pêche, de la chasse, de la vie familiale et confortable, et cette guerre l’épouvante un peu. Gela, je le vois, tout de suite, en la regardant
T. II
avec amitié, toute pleine de soldats et toute brillante de soleil. Sa grand’rue, bien plane, toute droite, toute large, est bordée d’heureuses maisons coiffées de vastes toitures et, au milieu de la rue, sur la droite, l’église est cravatée d’un drapeau tricolore prodigieusement large, une vraie écharpe de fête. Mais enfin les notables sont un peu immobiles sur leurs hauts perrons, devant leurs belles maisons.
Notre voiture vient se ranger devant la mairie, et en un clin d’œil les lainages et le tabac, dont nous sommes chargés (grâce à nos généreux lecteurs), amassent les soldats. Quel est celui qui descend quatre à quatre? C’est Zislin. A la fenêtre de cette maison, quel est ce prêtre coiffé d’un béret à cocarde et qui me salue militairement? C’est l’aumônier du régiment. Je serre la main de tous les officiers.
— Vous voyez l’horloge du clocher? me dit l’un d’eux.
— Très bien, je suis presbyte. Mais qu’a-t-elle de particulier?
— Elle marque l’heure française. Quand nous arrivons dans un village, nos soldats mettent aussitôt l’heure de chez nous. Les Allemands reviennent et rétablissent l’heure allemande. Alors, il faut bien que nous y retournions.
Parfaitement! Je m’explique que les notables sur leurs hauts perrons gardent un peu de réserve. Ils savent que tous leurs actes sont épiés et notés; qu’une poignée de main trop chaude, c’est peut-
être demain leur mort, et ils attendent pour laisser éclater leur joie que les aiguilles se soient fixées définitivement à l’heure française. Soyez tranquilles, braves gens, la France qui vous est revenue ne vous quittera plus.
J’entre dans la mairie écrire deux mots sur une carte militaire à Mlle Déroulède. Ne faut-il pas que la première pensée d’un Français dans 1’Alsace reconquise se tourne vers la mémoire du fondateur de la Ligue des Patriotes? Et puis j’écris à Mme de Mun, car, le matin même, le préfet de Belfort m’a appris la douloureuse nouvelle. Albert de Mun, Paul Déroulède n’auront pas été trompés dans leurs espérances, puisqu’il est permis qu’on leur rende témoignage, au lendemain même de leur mort, sur la table, avec l’encre et la plume d’un maire allemand, chassé de sa conquête.
Mais voici une fusillade sous les fenêtres. Tous les fusils dressés me montrent dans les nuages un avion qui arrive des lignes allemandes reconnaître nos troupes. On tire, on tire, mais il est bien à 1 500 mètres, là-haut, et il s’éloigne intact dans le beau soleil en jetant trois bombes qui éclatent en l’air sans dégâts. Quel raffinement, ce feu d’artifice guerrier tiré en plein soleil ! La lumière, l’animation des soldats, le fracas des armes, l’idée que nous sommes en Alsace, tout m’enchante.
— Avouez, mon général, que cette fantasia dans le ciel, c’est une attention pour votre hôte.
— Eh bien! monsieur Barrés, j’apprends que ça chauffe un peu à Seppois-le-Bas. Il faut que j’y fasse un tour. Si le cœur vous en dit...
— C’est beaucoup d’honneur, mon général. J’accepte avec empressement.
Et nous voilà partis, le préfet de Belfort et quelques officiers, dans trois automobiles, rapidement vers la canonnade-. Nous suivons une petite rivière gardée, d’espace en espace, par des groupes de soldats à l’abri d’une maison, par des tranchées creusées dans les champs, par des sentinelles. Notre route elle-même est coupée de barrières, de murs improvisés en terre. Sur l’autre rive, ce sont des terres en culture, des prairies, des espaces libres qui vont se relevant légèrement et que ferment à deux cents mètres des bois épais, silencieux, où il se peut que soit l’ennemi. Nous croisons des chars à bancs rustiques où l’on ramène des blessés, étendus sur la paille. L’un d’eux a été descendu pour qu’on le panse. Il est assis, dévêtu jusqu’à la ceinture, sur l’escalier d’une ferme. Sa figure est impassible, et son torse nu ne frissonne ni du froid, ni de la douleur que peut lui faire la femme qui bande son épaule. Deux enfants le regardent, un chien aboie.
Eh quoi! ce paysage d’églogue, cette nature ravissante où s’harmonisent la France, l’Allemagne et la Suisse, par cet après-midi où le soleil en s’inclinant laisse un air vif et sain dominer, c’est les abords d’un champ de ba-
taille? J’ai peine à comprendre qu’un jour de bataille soit en même temps un beau jour paisible d’octobre et que tout y soit pareil aux après-midi ordinaires d’automne, sinon que des petites choses dangereuses voltigent dans l’air.
Mais voici devant nous des gens et des gestes. On accourt, on nous crie d’arrêter. Nous stoppons. C’est l’automobile rapide du général qui avait gagné sur nous et qui revient. Inutile d’aller plus avant. Nous avons juste un mince rideau entre nous et les Allemands. « Suivezmoi ! » , dit-il, et il part.
Naturellement, en essayant de tourner dans ce chemin étroit, notre auto glisse au fossé, s’enfonce dans le pré détrempé. Et dans le même moment débouchent une centaine des nôtres, bien serrés, marchant d’un pas allongé, soutenant, entraînant un petit nombre de blessés.
Ils ne courent pas, mais ils vont si vite qu’en moins d’une minute, ils sont sur nous. J ai mis pied à terre ; nous fraternisons durant les courtes secondes où l’automobile se dégage; et comme ils s’avancent d’un seul mouvement, ils s’expriment aussi, tous les cent, d’une seule phrase où leurs interjections se placent, se doublent, se coordonnent : « Oh! les cochons, crient-ils. Ils se servent de balles dum-dum ! On les purgera demain. Attention! Ils vont débusquer du bois! u Autant de mots dont le sens importe moins que le rythme et auxquels je réponds moi-même par des questions et des poignées de main qui ne
sont que des gestes où se dépense mon émotion d’amitié.
Leurs figures échauffées, couvertes de sueur, contractées par la passion et par la fatigue, leurs corps roulés dans la boue, et surtout leur caractère grégaire, voilà ce que je n’oublierai pas : ils semblent avoir cessé d’être des individus distincts, pour devenir les membres d’une troupe, ou mieux d’un seul animal guerrier. Bien probablement, de ma vie, je ne verrai rien qui me donne mieux l’idée de la bataille que cette troupe, toute chaude, d’hommes exténués et enfiévrés, tout prêts à courir dans l’un ou l’autre sens, gardant leur cohésion d’une manière sublime, parce que c’est le devoir et le salut, et n’ayant pas une seconde l’idée de prendre ma voiture, eux qui sont les plus forts, pour me laisser dans le fossé et se mettre à l’abri... Bien au contraire, ils s’arrêtent, ils aident l’auto à se dégager et à tourner. Et j’en suis confus, maintenant encore, car, avec mon parapluie, qu’est-ce que je suis auprès du moindre de ces braves à fusil!
J’ai suivi à la trace et retrouvé le général. Il nous a ramenés d’abord en arrière, puis, par le côté et par le haut du terrain, nous revenons vers le centre de l’action, où nous avions d’abord été empêchés d’atteindre. Mais voici devant nous un bois épais. Trois cents mètres avant d’y entrer, le général met pied à terre et envoie en reconnaissance un officier dans une auto.
Nous restons là avec le préfet, le général, quelques officiers. Ces messieurs m’expliquent : ça, c’est le coup sec des balles; ça, c’est leurs mitrailleuses; ça, c’est notre bon 75. Écoutez le sifflement.
— Cette recrudescence de canonnade, me dit l’un des officiers, c’est le résultat des signaux de leurs avions. Ils ont signalé nos trois automobiles, un mouvement anormal, et maintenant ils arrosent le chemin que nous venons de quitter.
Un jeune paysan qui a bien l’air de jouer les Janot s’approche en nous tournant le dos.
— Eh bien! mon garçon, voulez-vous nous laisser causer, et lestement!
Il s’éloigne d’une manière hargneuse, sans répliquer. Tout le pays, paraît-iî, est pourri d’espions.
Nous regardons une voiture de paysan cheminer lentement sur la lisière de la forêt suspecte qui nous arrête.
— Dans la Débâcle de Zola, me dit le général, à côté des parties fausses, il y a des observations puissantes et vraies. Ainsi ce laboureur qu’il nous montre, dans sa bataille de Sedan, menant la charrue tout le jour et auquel il revient, d’heure en heure, pour nous dire au soir, tout à la fin : il avait fait un travail fécond. Cela est bien vu.
— Oui, réplique quelqu’un, mais l'autre jour, il y a plusieurs semaines, du côté de X. . . , j’avais une batterie que les Allemands ne parvenaient
pas à repérer. A un moment, j’ai vu un troupeau de moutons s’approcher, s’approcher sans avoir l’air de rien, et paf, paf, quand il a été contre nous, les pruneaux des Allemands nous arrivaient. Nous avons dû décamper non sans avoir empoigné le berger.
Mais le soir tombe. L’officier revient en ramenant le général qui commande l’action et qui nous dit :
— C’est une affaire assez chaude. Je ne peux rien préciser, mais j’ai de la casse. Eux encore plus. D’ailleurs, pour aujourd’hui, c’est .la fin. Tous les jours, c’est comme ça : on s’attrape un peu, et puis, avec la nuit, chacun cesse.
Maintenant sur la campagne, l’angélus des villages succède à la canonnade. Nous rentrons dans l’obscurité, chacun se taisant et suivant ses pensées. Que les miennes sont folles! Ce temps froid, ces petites lumières dans la nuit, cette odeur des pays de l’Est, ce climat de mon enfance, où tout cela m’entraîne-t-il? A plus de trente-cinq ans en arrière. Tandis que la voiture roulait, je viens un instant de me figurer que j’avais dix-huit ans, et je décidais de me présenter à Saint-Cyr, afin d’avoir une vie tout à fait intéressante.
20 octobre. — La victoire de l’Aisne : — La bataille de l’Aisne s’achève à notre grand honneur, à notre plein avantage. Et pourquoi donc ne pas l’appeler par son nom? C’est la vie-
toire de l’Aisne. Encore faudrait-il dire les victoires de l’Aisne, car chaque avance, chaque tranchée conquise a représenté une victoire.
Évidemment l’imagination est déconcertée.
Nos victoires de 1914, celle de la Marne et celle de l’Aisne, n’ont pas le caractère ramassé des Marengo, des Austerlitz et des Iéna du grand Empereur, journées bien dessinées et faciles à saisir d’ensemble comme les tragédies du théâtre classique. Les victoires de Joffre, ce sont des entassements d’héroïsme et de science, un chaos de manœuvres pour celui qui n’a pas le cerveau (et les renseignements) d’un officier d’état-major. On en peut tout de même dès maintenant saisir la courbe, le départ, le sommet, la fin et le bénéfice. La bataille de l’Aisne a commencé dans l’après-midi du 12 septembre. A ce moment, depuis deux jours, les Allemands vaincus sur la Marne battaient en retraite ; on espérait qu’ils s’en iraient jusqu’à la Meuse; mais la 6e armée française à l’ouest de Soissons et les corps anglais firent savoir qu’ils rencontraient une dure résistance. Le grand état-major et le généralissime comprirent que le mouvement de retraite des Allemands était arrêté. L’ennemi avait trouvé ses trous. La bataille de l’Aisne s’ouvrait. Elle a duré environ quarante jours. Du fond de leurs terriers, menées le revolver au poing par leurs terribles officiers, les masses allemandes maintes fois ont essayé de reprendre l’offensive ; elles ont fait rage sur
Soissons et sur Reims; mais, de jour en jour, elles se sentirent plus dominées, et voici qu’elles doivent décamper. Après la victoire de la Marne, après la victoire de l’Aisne commence la bataille du Nord.
Nouvelle bataille, nouvel effort grandiose, mais d’un résultat encore plus certain, car Français et Allemands, nous avons bien changé depuis deux mois et demi ! Reportez vos regards en arrière, alors vous vous sentirez solides. L’avenir est facile auprès du passé. Le Times exprime une pensée forte et vraie quand, ayant mesuré le terrain reconquis, il ajoute : « Les troupes alliées ont pris une supériorité morale sur l’ennemi. »
Les Allemands commencent à douter d’euxmèmes. Ils ouvrent des tranchées sur leur propre sol pour s’y aller terrer bientôt, et leurs simples soldats geignent, montrent des photographies de leurs femmes et de leurs enfants, se plaignent de leurs bourreaux d’officiers. Quelqu’un qui les a ms dans les familles où ils logent, à Bruxelles, me donne des détails sur ces bandes effroyables d’esclaves sous le bâton. Par contre, est-il encore en France et dans le monde un homme sain d’esprit qui doute du triomphe des Alliés?
Salut au roi Albert! Salut au maréchal French! Salut au généralissime Joffre qu’entourent nos savants et yaillants chefs d’armées! Salut au peuple admirable de nos officiers et de nos soldats et de ces mères françaises, glorieuses
d’avoir élevé des héros! Salut à cette frontière mouvante que nous fait la poitrine de nos fils et qui, après avoir resserré la patrie jusque sous les murs de Paris, s’élargit, regagne le Nord et respire largement.
La puissance germanique sera brisée, morcelée, ramenée à la raison, et les Allemands eux-mêmes, redevenus Saxons, Bavarois, Badois, protestants, catholiques et le reste, baiseront nos genoux en nous remerciant de les avoir guéris de leur coûteux délire collectif d’orgueil.
Encore un effort! Les données de cette grande lutte sont presque mathématiques et le résultat abstrait est certain : seulement les éventualités concrètes restent multiples et terriblement cruelles. Moins cruelles pourtant, on peut le croire, depuis quelque dizaine de jours. On dit que le généralissime aurait déclaré : « Je puis les déloger de leurs trous en sacrifiant tant de milliers d’hommes; je puis aussi les déloger, à moindres frais, avec de la patience. » Et il a préféré, avec l’approbation de tous, la patience. Toute la nation, combattante et non-combattante, admire et remercie Joffre et l’état-major.
Depuis deux mois et demi, nous vivons en pensée avec cette frontière vivante, la ligne mouvante de nos armées : nous reculons, nous remontons, nous frémissons de tout notre être avec elle ; nous cherchons les journaux, les blessés, les lettres qui nous en donnent des détails. Ah! puisse-t-elle être épargnée ou du moins ménagée,
cette frontière de chair! Nous savons maintenant faire la guerre d’une manière moins coûteuse qu’au début. Nos officiers commencent-ils d’accepter de se ménager? Nos blessés sont-ils mieux soignés, mieux guéris?
Tout à l’heure j’étais parti pour me rendre à l’appel d’une lettre officielle et pour visiter en gare de Pantin un train sanitaire, chauffé, parfait, que met en marche la Compagnie de l’Est. A mi-chemin, j’ai dû m’arrêter; le temps me manquait, la nécessité d’écrire cet article me rappelait au journal ; mais saluons un progrès !... Le sang de France, à l’arrière de la bataille, doit être respecté et traité comme le sang des rois. Un tel sang de paysans, d’ouvriers, de Montmartrois, de Parigots, à cette heure il assure, contre le germanisme, le salut de l’humanité qu’il a tant contribué à ennoblir.
» Que le sang de France soit sauvé et nous reconstruirons des cathédrales » , disais-je au lendemain de l’incendie de Reims, et un artiste de me répondre avec désespoir : «Non! cet édifice-là, nul ne sait plus le faire. » Soit! nos fils ne savent plus dresser les deux tours, le portail saint et le peuple des statues, mais ils valent nos aïeux, quand ils mettent debout une suite d’actions héroïques, concertées, bâties, coordonnées, pleines d’àme, dédiées aux puissances les plus hautes, et qu’ils accomplissent les victoires de 1914. Cette guerre de la délivrance, c’est une cathédrale, bâtie par toute la nation, une haute
maison de sacrifice et de triomphe où les générations ne cesseront plus de venir, en esprit, s’agenouiller.
Victoire de l’Aisne, victoire de la Marne, deux belles tours sonnantes pour la nouvelle basilique de France.
21 octobre. — Le chansonnier des armées : — Millerand a fait une jolie chose. Il a chargé Botrel, le chansonnier que vous connaissez, de se rendre « dans tous les cantonnements, casernes, ambulances et hôpitaux, pour y dire et chanter aux troupes ses poèmes patriotiques » . Et depuis sept semaines le bon chansonnier circule au milieu de nos troupes de l’Est, amusées et intéressées. Je rêvais de l’entendre et de voir son public, et justement voici qu’à Belfort, au rez-de-chaussée de l’hôtel où vivent familièrement tous les officiers et l’aimable préfet patriote, quelqu’un me dit :
— Botrel est ici.
— Ah ! c’est un brave garçon plein de cœur et qui sait son affaire. Je voudrais beaucoup l’applaudir.
— Rien de plus aisé. Matin et soir, on groupe autour de lui les soldats, et dans l’intervalle il s’en va chanter auprès des blessés.
Le lendemain matin, fort aimablement, on est venu me chercher et me conduire au quartier, dans l’immense salle du manège où deux mille soldats en bon ordre étaient déjà rangés devant
une estrade très haute et peu solide, gentiment décorée de faisceaux tricolores. On m’installe, j’en suis tout confus, dans le fauteuil présidentiel, au milieu du petit groupe des officiers ; mais, faute de place, les deux mille soldats demeurent debout et fort serrés. Diable! me disais-je, c’est moi qui ne voudrais pas être à la place de Botrel! Gomment va-t-il dégeler son monde et se dégeler lui-même? Gomment va-t-il, dans cette salle plutôt froide et sombre, saisir la pensée de ces hommes à jeun et la faire rayonner?
Il arrive d’un pas ferme, un peu balancé, à la manière des matelots; il monte là-haut, la figure avenante et tranquille, et tout de suite, d’une voix usagée mais chaude et forte, il s’explique, il dit ses titres, ses raisons d’être bien accueilli et adopté. Le tout clairement et modestement, d’une manière qui passe la rampe et intéresse le public. Il se met à chanter : « N’attendez pas, mes camarades, — que j’aille amollir votre ardeur... — petit sergent de Déroulède, — j’ai vingt ans sonné du clairon. . . »
Il se réclame de Déroulède, il est un de ses fils en esprit, et près de moi, parmi ces officiers, voici un jeune lieutenant, fils de mon ami le marquis de Morès, dont les patriotes gardent la mémoire. Ainsi arpparaissent de nouvelles générations qui accomplissent les rêves de leurs pères. Dans quel noble milieu je me trouve! G’est vraiment un foyer tout prêt, d’où sortiront demain l’enthousiasme de la bataille, l’acceptation du
sacrifice, le grand frisson de l’héroïsme. Ces héros en puissance, pour le plus grand nombre des paysans, regardent le chanteur avec ébahissement et circonspection, comme la lampe mystérieuse des contes magiques. Eux qui possèdent une telle puissance de calorique latent, ils s’émerveillent de cette petite flamme de lumière et de chaleur. Beaucoup de ces simples gens de la campagne voient donner pour la première fois une expression à leurs sentiments. Botrel les attendrit, puis les fait rire. Il les unit en leur proposant des pensées chères à tous et surtout en leur donnant physiquement un rythme.
« Il nous faut la victoire, pour venger le drapeau » , leur chante-t-il sur un vieil air boulangiste. Ensuite c’est la Lettre du soldat à sa grand’ mère : « Si je meurs, faut tout prévoir, — priez Dieu pour moi chaque soir, — et réconfortez la Marie : dites-vous, fières de cela, — que je suis mort en bon soldat, — pour la Patrie » . Mais, au moins, n’allez pas larmoyer! Voici, sur l’air de Marlborough, un Guillaume s’en va-l-en guerre qui déchaîne un immense rire. Et quel succès pour les Goths, chanson d’actualité : « Je viens d’explorer en Champagne, — châteaux et maisons de campagne — d’où l’état-major allemand — vient de déguerpir lentement » . La propriétaire revient, « A ses hôtes d’une semaine, — montrant le sac de son domaine, — elle dit, jupon haut troussé — et le nez gentiment pincé : — La France a subi les ravages, — messieurs, de trois
hordes sauvages, — Goths, Ostrogoths et Visigoths : il lui manquait les Saligoths! » Avouez que ce n’est pas mal.
Et pour finir la Kaiseriolle , sur l’air de la Car magnole : « Le Kaiser s’était bien promis — d’être en sept-huit jours à Paris. — Mais il ne l’a pas pu, — grâce au Belge têtu » , etc., etc.
Vous sentez bien qu’à ces couplets-là, depuis longtemps, la verve de Botrel avait achevé de se répandre dans la salle et de se réfléchir sur la physionomie de ses auditeurs. Ils étaient à l’unisson, et sans effort, dès qu’il le leur demanda, ils commencèrent de chanter avec lui. Il ne les quitta pas qu’ils n’eussent appris ses refrains les mieux cadencés et les plus limpides. Tout le monde était ravi, et c’est de bien bon cœur que je lui donnai l’accolade.
— Alors, mon cher Botrel, ce bon apostolat de la chanson, vous le menez depuis six semaines?
— Depuis le 30 août, qui est la date où le ministre a pris sa décision. Voilà mon carnet avec les attestations des chefs militaires qui m’ont accueilli. Vous voyez que je ne me suis pas reposé un seul matin ni un seul soir.
— Dites-moi, Botrel, ce carnet, voulez-vous me permettre de le feuilleter à mon aise?
J’ai emporté le petit agenda à Dhôtel. On y trouve en quelques lignes l’opinion du chef de service chez qui Botrel a chanté; et puis, en travers, deux, trois lignes du chansonnier sur sa journée. Quel joli bibelot, oh! pardon, quelle
précieuse et charmante relique de la guerre sera plus tard ce modeste livret, témoin de la bonne volonté d’un poète et des plaisirs de nos blessés.
Voulez-vous avec moi y jeter un coup d’œil? Le 1er septembre, Botrel part de Paris à l h. 32; il arrive à la Ferté-Milon à 4 heures, il est obligé de retourner à Paris : on se bat vers Villers- Gotterets, et l’armée anglaise, protégée par son artillerie, défile sur la voie. — Le 2, il repart de Paris à 6 heures, pour arriver à Toul à 9 heures du soir. « Ville absolument fermée. Rien à manger ni à boire. Pas d’hôtel. » Il couche dans la gare. N’est-ce pas que cet abrégé donne schématiquement certaines couleurs de la guerre? Le 3, le 4 et le 5, Botrel chante à Nancy au milieu des ambulances; le 6, à Mirecourt; le 7 et le 8 à Épinal etàNeufchâteau, au pays de Jeanne d’Arc. Écoutez cette note du 9 septembre : « Parti à 8 heures, je fais à pied les cinq kilomètres qui séparent de Domrémy la gare. Temps idéal. Deux hommes seulement pour faire les foins. Les prés sont mauves de veilleuses qui annoncent déjà l’automne. Au loin, le canon. Je compose une poésie : Chez Jeanne . »
J’aime cette indication; c’est bien que le chanteur des foules sache maintenir autour de son être un peu de solitude, assez d’espace pour que sa muse et le pays se parlent.
A feuilleter ensemble plus longuement ce carnet, nous y trouverions beaucoup de traits à recueillir, et qui nous lieraient tous d’amitié avec
T. II
Botrel. Celui-ci par exemple, à la date du 14 septembre; Botrel a chanté à Brienne devant six ou sept cents éclopés et blessés du dépôt, et le médecin chef écrit d’une belle écriture claire : «Résultat inattendu de la visite de M. Botrel, la plupart des éclopés ont demandé de repartir en avant. N’est-ce pas le meilleur éloge à adresser au chansonnier? »
Là-dessus, j’ai mis le carnet dans ma poche et je suis sorti en rêvant que Botrel, ainsi accepté, applaudi, entouré par le plus noble et le plus vrai des publics, agrandît et fortifiât son genre, qu’il échappât à l’atmosphère forcément un peu conventionnelle des dimanches dans les patronages, et qu’il ajoutât au meilleur de son acquis ce que lui proposent de largement national les moments extraordinaires où il se meut. Le voilà côte à côte avec des réalités grandioses. Puisse -t-il en accueillir la leçon! Parlons plus net : je voudrais que sa chanson, dorénavant, contînt quelque semence que ses rythmes persuasifs déposeraient dans les esprits.
Mais qu’est-ce que je veux de plus? Tout à l’heure, au manège, quand il achevait de chanter, j’ai entendu un capitaine dire à mi-voix : « Voilà de la bonne semence. Les Allemands s’en apercevront. »
J’en étais là de mes réflexions, tout en suivant le quai de la Savoureuse, quand deux soldats s’arrêtent et me font le salut militaire. Naturellement je leur tends la main :
— Bonjour, camarades! Vous me connaissez?
— Oui, monsieur Botrel.
— Non, pas Botrel. Je suis son ami et je l’admire, mais je m’appelle Barrés.
— Ah ! Maurice Barrés ! ça c’est bien aussi.
Le « ça » était charmant de délicatesse, de désir de plaire! Allons, mon cher Botrel, qu’estce que j’avais à vouloir secrètement, dans mon esprit, vous conseiller, vous guider. C’est Gros- Jean qui veut en remontrer à son curé. Vous menez votre affaire admirablement. Votre besogne est salubre. L’Académie devrait bien vous donner un joli prix. Et vous, un jour, après la guerre, est-ce que vous ne pourrez pas me faire une place dans l’une de vos chansons, en souvenir de notre rencontre à Belfort et pour m’introduire dans la sympathie de cet immense public qui vous aime?
22 octobre. — Pour les enfants qui vont pieds nus : — Je viens d’écrire une lettre publique au maire d’un arrondissement de Paris :
Monsieur le maire, lui dis-je, voici deux cas choisis entre plusieurs que je voudrais examiner avec vous, en public, car ils sont d’intérêt général. Si j ’ allais vous les soumettre, à vous et à vos adjoints, dans votre cabinet, nous trouverions, sans aucun doute, un accord honnête, car, maintenant plus que jamais, nous sommes décidés les uns et les autres à rendre tout facile, à faire pour le mieux. Nous sommes des Français, nous
sommes des amis. Et si je porte la question en plein air, ce n’est pas dans un esprit de polémique. Votre mairie se tient dans les règlements. Votre équité n’est pas en cause. Mais il existe une situation fâcheuse, qui ne pourra pas se prolonger si l’on projette dessus une vive lumière. Voulez-vous que nous soyons d’accord pour allumer le gaz, pour introduire la plus brillante clarté dans ce vilain petit réduit, dans ce coin noir de nos vieilles querelles d’avant la guerre? L’opinion publique, je crois, nous approuvera si, d’un commun effort, nous cherchons et trouvons le moyen d’assainir et de fermer une mauvaise plaie irritante.
Un de nos concitoyens, au moment où il partait pour la guerre, m’a écrit : « Voulez-vous de temps à autre veiller sur ma petite famille sans ressources? »
Bien volontiers. Je suis donc au courant. La petite famille, une mère et les cinq enfants, avec l’allocation, se tire d’affaire. Mais une question très difficile, c’est la question des chaussures. On vit, à peu près, au jour le jour, et puis, tout d’un coup, voilà qu’à tous les petits pieds les souliers se mettent à bâiller effroyablement. C’est le cas des cinq enfants qui m’intéressent et dont je vous parle. Ils ont appris que les petits camarades étaient généreusement et gratuitement chaussés à la mairie. Ils sont allés aux guichets qu’on leur avait indiqués.
— C’est bien ici pour les chaussures d’écoliers? a dit la maman.
— Oui, madame, c’est ici. Votre nom? Leur école? Ah! ils fréquentent l’école libre? Alors, je ne puis rien pour eux. Mais c’est bien simple, madame, revenez demain avec une attestation que vous vous êtes fait inscrire à l’école laïque et immédiatement vous aurez vos chaussures.
— Et qu’avez-vous répondu, madame? dis-je à la maman qu’entourent les enfants pieds nus.
— J’ai répondu : « Non. C’est l’idée de leur père qu’ils aillent à l’école libre. Je ne vendrai pas mon idée pour des souliers. »
Naturellement, monsieur le maire, vous trouvez comme moi que cette femme de soldat est une bonne et noble Française, qu’elle a de la dignité, et que ce n’est pas une raison parce qu’elle est noble et digne pour que ses enfants s’en aillent, cet hiver, nu-pieds. Mais laissez qu’après l’histoire d’une famille française, de religion catholique, je vous raconte encore l’histoire d’une famille française, de religion protestante.
C’est toujours dans notre arrondissement que cela se passe, et c’est la même situation : des enfants qui viennent avec leur mère demander des souliers à la mairie. La famille protestante est renvoyée comme la famille catholique. «Laïcisezvous, d’abord » , leur dit-on. Il y a pourtant une aggravation dans le cas de la famille protestante. Ces enfants que l’on renvoie viennent d’avoir leur père tué à l’ennemi... Ici je coupe court. Nul commentaire. Je me méfie de ma plume. Je veux éviter de passionner la question et de dire ce
que je pense d une haute pensée officielle, d’une pensée d’État qui ne suspend pas ses brimades devant la mort et qui cherche à continuer durant ces mois tragiques les mauvaises plaisanteries dignes du temps où le cloaque nous empestait.
Les souliers que la mairie refuse à ces petits catholiques et protestants, on les leur a trouvés ailleurs. Et si je mettais ici leurs noms et leurs adresses, ils auraient dès demain, chacun chez eux, un bien joli magasin de chaussures. Aussi ne s’agit-il pas de régler tout court ces deux cas particuliers. Je m’appuie sur eux pour demander, avec vous, j’en suis sûr, monsieur le maire, et avec tout le monde, que tous les secours soient à la disposition de tous les enfants de nos vaillants soldats.
La faute n’a pas été commise par vous, monsieur le maire, ni par aucun de vos adjoints. Elle vient du préfet de la Seine. Ou plus exactement encore, elle ne vient pas, elle ne peut pas venir d’un certain bon Français et brave homme qui tient cet emploi de préfet et qui assurément est fort mal à l’aise, s’il me lit, d’être devant tous le monsieur refusant des souliers à des orphelins de la guerre. La faute vient d’un règlement. C’est un règlement, ce n’est pas un homme qui a dit aux orphelins : « Renie la pensée de ton père ou bien va-t’en sur tes pieds nus. » Eh bien1 ce règlement, il faut le déchirer. Je vous demande, monsieur le maire, et je demande à tous les maires de Paris qu’ils veuillent bien s’associer aux élus de Paris, conseillers municipaux et dé-
putés, pour obtenir du préfet de la Seine qu’on ouvre la caisse des écoles à tous les écoliers, tant que durera la guerre.
— Petit X. . . , petite Z. . . , après la guerre, vous entendez bien, vous rapporterez vos chaussures à la caisse laïque. . .
Ils le promettent, monsieur le préfet de la Seine. Moi, cependant, je ne vous promets pas que je trouverai juste que notre argent soit inégalement distribué entre nos frères français malheureux et que des orphelins de la guerre soient persécutés. Et nous serons nombreux, très nombreux, quasi unanimes, après la guerre, à ne pas comprendre qu’on manque de générosité, que dis-je? de justice envers ceux dont le père est mort, ou simplement a souffert pour nous tous. Voyez-vous, le plus simple serait de renoncer franchement, et une fois pour toutes, à ces brimades. Elles ne font plaisir à personne.
Je suis sûr, monsieur le maire, que vous et vos adjoints, vous partagez ma manière de voir et que vous voudrez bien avec moi orienter M. le préfet de la Seine vers les idées d’égalité et de fraternité. Excusez donc la publicité que je donne à ma lettre et veuillez me croire, vous et messieurs les adjoints, votre député et ami, Maurice Barrés.
23 octobre. — Dans un jardin de Lorraine : — J’étais arrivé au soir à Épinal, Épinal que Senancour, l’auteur d ' Obcrman, dans une phrase évi-
demment insensée, cite avec Naples et Constantinople comme une des trois perles du monde, et qui, je l’avoue, me plaît, à moi aussi, follement. Le lendemain matin, à la première heure (c’était le 7 octobre), je suis allé embrasser sur son lit d’hôpital le colonel Marchand blessé.
« Blessé grièvement? » me demandez-vous. Comment pourrais-je vous le dire? Il assure que sa blessure lui donne « un petit chatouillement agréable » . Insistez, il vous jurera que c’est plus commode pour courir à l’ennemi et tout de suite il voudra se lever. Ah! quel chef! Et si je pouvais vous rapporter tout ce que ce héros, à la fois un solitaire et un conducteur d’hommes, m’a dit de sage et d’enthousiaste! Mais on n’interviewe pas les soldats en temps de guerre. Je dirai simplement que je l’admirais et l’aimais quand il se battait sur le Nil, et qu’aujourd’hui j’ai envers lui une reconnaissance particulière, une dette d’homme à homme qui double ma gratitude française. Il combattait au pied de la côte d’Essey, à 10 kilomètres devant Charmes. Il est un des soldats que bénit la Lorraine et qui, fermant le passage de la Moselle, permirent les opérations décisives de Joffre et la victoire de la Marne.
En quittant le glorieux blessé, je suis allé, en moins d’une heure, visiter ma maison d’enfance, que j’avais bien cru ne jamais revoir. A la fin d’août, en effet, une bonne dame avait surgie à Neuilly et tout essoufflée m’avait dit : « J’arrive de Charmes; le canon n’arrête pas; les hauteurs
sont couvertes de notre artillerie qui garde le gué de la Moselle. L’état-major français vient d’ordonner lévacuation de tous les habitants A cette heure, sûrement, votre maison est par terre. »
Parterre! pour les besoins de la défense! Je n’ai qu’à m’incliner, mais n’en parlons plus jamais. Jamais plus je n’y retournerai. Et tâchons maintenant de penser à autre chose.
Aussi bien, c’était un risque que j’avais toujours su que nous courions. La trouée de Charmes, le passage de la Moselle sur Mirecourt et Neufchâteau, voilà des pays nobles, des pays de grande histoire et qui furent, en tous siècles, la route des invasions. Quand j’avais huit ans, j’ai vu la retraite de Mac-Mahon et du général de Failly, après la bataille de Frœschwiller, et tout derrière eux l’arrivée odieuse des Prussiens. Nous sommes un des chemins mystérieux du monde, la route de l’esprit, le sentier de guerre où le germanisme toujours a tenté d’assaillir la civilisation de Rome et ses héritiers. Destinée fatale, établie de toute éternité, de même que sur nos têtes, chaque automne, c’est le grand passage des oiseaux qui émigrent. Buffon en dit quelque chose, et Toussenel prétend que les enfants de Lorraine s’entraînent à la dureté en dressant des pièges, des « tenderies » aux petites bêtes. Non! les enfants de Lorraine sont fermes et guerriers parce que, d’âge en âge, toujours ils ont subi et repoussé l’assaut de la bête puante de Germanie.
Donc une bonne femme s’en vint me raconter que je n’avais plus de maison. Mais elle avait trop vite couru, et l’ordre d’évacuation qu’elle m’apportait avait été, grâce à l’heureuse issue des batailles lorraines, rapporté dans les vingtquatre heures. Ma maison d’enfance et mon joli jardin fleurissent toujours au bord de la Moselle. Au creux de la route, les voici qui m’attendent. Voici le seuil aimé, tous mes livres, et ma table de travail, d’où j’aperçois la rivière intacte.
Celui qui revient après une année dans la maison de ses parents voit son esprit se resserrer sur ses souvenirs de famille, mais, ce mois-ci, la famille embrasse tous les compatriotes. Et je vais tout droit jusqu’à la mairie.
— Bonjour, monsieur le maire : eh bien! les Prussiens ne sont tout de même pas arrivés dans Charmes?
— Ils n’en étaient pas loin. Le 23 août, à onze heures du soir, on installait nos mitrailleuses à l’entrée du pont; on massait les autobus pour faire une barricade. Nous ne dormions plus, crainte d’alerte, et nous ne mangions guère. Toute la journée, nous voyions passer les gens des campagnes fuyant leurs villages. A 10 kilomètres d’ici, entre Saint-Rémy et Rozelieures, on se battait furieusement. Ah! nous avons été bien défendus.
Et tout aussitôt le cantique s’élève, l’action de grâce que j’ai entendue sur toute la Lorraine en l’honneur des armées de Castelnau et de Dubail.
— Mais, ajoutent mes concitoyens, nous avons fait tout ce que nous pouvions pour les blessés. Pendant trois jours, ceux qui avaient auto ou voiture ont fait la navette de nos neuf ambulances au champ de bataille. Et nous avons reçu du major en chef une attestation qui déclare qu’à Charmes les secours ont été donnés mieux que partout ailleurs. Grâce à nos brancardiers, Charmes a sauvé la vie, c’est le major qui le dit, au moins à huit cents soldats.
J’écoute et j’enregistre avec un grand bonheur les services que mes amis ont pu rendre à ceux qui nous servaient si magnanimement. Puis l’on me donne des nouvelles des enfants du pays qui sont à l’armée. .Te salue d’ici les parents des morts, je félicite les blessés, les vaillants combattants portés à l’ordre du jour, et mon cher ami, le capitaine Blaison, nommé commandant pour faits de guerre sur le champ de bataille.
Le cœur angoissé, je suis revenu me promener une demi-heure dans mon jardin tout rempli du frémissement d’une radieuse journée d’octobre et du parfum des dernières roses. Les allées sont toujours jonchées du grand corps des peupliers et des mirabelliers que nos soldats ont abattus pour mieux ajuster leur tir. Adieu, beaux arbres, mes amis, compagnons de cinquante années, qui avez l’honneur de souffrir à la suite de l’élite humaine et d’associer à nos peines le monde végétal.
Je me laissais envahir par cette émotion, dif-
ficile à renfermer dans quelques froides lignes, où nous précipite la masse des souvenirs de notre enfance, suspendus comme des nids d’hirondelles au toit de la vieille maison. Aucun vent, et les feuilles fragiles par un dernier lien tiennent encore aux arbres. Charmante minute, extrême instant de l’àme précaire des jardins. Ah! que j’aurais aimé demeurer là et qu’il fût permis sans indignité de respirer tant de beauté! Mais nos frères sont dans les tranchées, au péril, sous les froides nuits, et tout plaisir, cette année-ci, est vilenie. J’aurais trop peur de me paraître à moimême ingrat envers les gens héroïques qui nous ont gardé cette divine douceur, cette paix d’un jardin d’octobre en Lorraine. Je retourne au travail, je retourne à Paris. Mais pas avant que j’aie coupé mes roses pour les porter, ce soir, au colonel Marchand, sur son lit d’hôpital.
— Regardez-les un instant, mon colonel, un seul instant, car leur parfum pourrait gêner votre nuit, mais elles veulent vous dire, dès ce soir, qu’à Charmes on vous remercie.
25 octobre. — La ferblanterie des Hohenzollern : — L’Académie française est pure. Nous n’avons pas d’associés ou de correspondants allemands. Ainsi notre cas est plus simple que celui des autres classes de l’Institut. Mais on ne doute pas qu elles ne tiennent toutes à honneur de rompre leur confraternité avec la nation qui déclare qu’elle veut anéantir notre nation.
Il n’y a pas que l’Institut de France qui doive faire sa toilette. Qu’attendent les grands cercles pour se nettoyer? Ils ont des membres allemands. Dangereux personnages dans les salons où l’on cause. Ils sont absents à cette heure, mais jusqu’à la veille de la guerre, ils ont pratiqué au milieu de nous un gracieux espionnage. Le comte Szeczen, ambassadeur d’Autriche-Hongrie, alors que les troupes autrichiennes marchaient à travers la Belgique sur la France, demeurait encore à Paris et venait au club. Une lettre polie aurait dû le prier de laisser les Français causer entre eux de leurs affaires.
On ne nous fait pas la guerre en dentelles. L’autre jour, dans un pays neutre, un diplomate allemand, pour clore une conversation sur Reims et sur Louvain, disait : « Eh bien! quoi, la guerre n’est pas un thé de cinq heures. » Parfaitement. Nos villes sont pleines de malheureux Belges qui souffrent pour nous. J’ai vu les villages de Lorraine bombardés, brûlés, anéantis. J’ai entendu le récit des martyres infligés aux maires et aux curés en Lorraine, dans le Nord, en Champagne. Voilà des raisons pour refuser de subir à un degré quelconque la confraternité de ceux qui accomplissent ou justifient ces abominations contre notre race.
Il y a quelques jours, dans le port de Cadix, deux vaisseaux étaient amarrés côte à côte, l’un belge et l’autre allemand, et la nouvelle parvint à l’un des matelots belges que là-bas, dans son
pays, sa petite maison avait été brûlée par les Allemands, et sa femme, ses enfants tués. Gela fit une grande rumeur sur tout le bateau belge, si grande que les voisins allemands connurent la chose et se mirent à chanter et à danser de joie.
Les correspondants et les associés allemands de l’Institut de France chantent-ils et dansentils de joie? Oui, à leur manière. Lisez le manifeste des intellectuels.
Il faut en finir et couper net. Est-il donc, à cette heure, un seul de nos compatriotes qui tienne encore aux honneurs d’outre-Rhin? Les décorations allemandes n’ont jamais honoré un Français ; à cette heure, elles le diminuent. Rendez diplômes, cordons, titres et toutes faveurs.
L’autre jour, une des femmes d’officiers allemands accourues à Raon-l’Étape pour empaqueter le fruit de la victoire et pour déménager les maisons de nos compatriotes, avant qu on les brûlât, s’empanacha immédiatement de la plus belle robe, d’un chapeau. Une jeune servante qui, malgré le péril, n’avait pu résister à regarder à travers la serrure, vit la Gretchen voleuse se pavaner si drôlement devant la glace qu’elle s’écria : « On dirait un chien savant! »
Ce sont, tous, chiens savants, les Français qui garderaient quoi que ce fût d’Allemagne, peau d’âne des universités ou tocaille des princes. Aussi bien un grand Français exemplaire a établi un précédent. L’Université de Bonn avait adressé à Pasteur, en 1868, un diplôme de docteur en
médecine, en y joignant une appréciation élogieuse et précise de ses travaux. Et Pasteur s’était réjoui en constatant là le développement de son influence scientifique. Mais, le 18 janvier 1871, il écrivit à l’Université de Bonn : « Aujourd’hui, la vue de ce parchemin m’est odieuse, et je me sens offensé de voir mon nom, avec la qualification de virum clarissimum dont vous le décorez, placé sous les auspices d’un nom voué désormais à l’exécration de ma patrie, celui de Rex Guilhe mus. Tout en protestant hautement de mon profond respect envers vous et envers tous les professeurs célèbres qui ont apposé leur signature au bas de la décision des membres de votre ordre, j’obéis à un cri de ma conscience, en venant vous prier de rayer mon nom des archives de votre Faculté et de reprendre ce diplôme en signe de l'indignation gu inspirent à un savant français la barbarie et /’ hypocrisie . . . La Prusse combat pour le triomphe du plus abominable des mensonges; elle dit que la paix future de l’Allemagne est au prix du démembrement de la France, tandis que, pour tout homme sensé, la conquête de l’Alsace et de la Lorraine est l’enjeu d’une guerre sans limite. »
Cette lettre, disait Pasteur à son gendre Vallery-Radot, pèsera peu au jugement d’un peuple dont les principes diffèrent tellement de ceux qui nous inspirent; elle sera du moins un écho de l’indignation des savants français. Le grand savant raisonnait bien. Et nous, à cette heure,
nous ne devons pas, quoi qu’en pense un illustre idéaliste, nous préoccuper d’abord du résultat pratique que nous obtiendrons en nous dégageant de toutes les solidarités allemandes ; nous devons nous occuper de nous purifier, de nous épurer.
Vous rappelez-vous, mon cher confrère, une page qu’au lendemain de la guerre de 1870, le même Pasteur écrivait, une page fameuse où il se demandait : « Pourquoi la France, au moment du péril, n’a-t-elle pas trouvé d’homme supérieur? » Et il répondait : « A. cause de l’oubli et du dédain qu’elle a eus pour les grands travaux de la pensée. » Oui, peut-être, mais l’intelligence ne suffit à rien, si le cœur n’est là pour la compléter. Le cœur, je veux dire quelque chose de chaud et de spontané qui, du fond de l’être, vient mêler ses éclairs pour aider à l’effort d’un regard longuement appliqué. Cette étincelle, Pasteur l’eut dans son laboratoire. Et nos armées briseront tout, parce qu elles joignent à la science de l’état-major l’enthousiasme et la religion du patriotisme. Aussi je ne doute pas que de grands travailleurs scientifiques ne sortent vite des atermoiements et n’écoutent la voix du sang. Ils préféreront la solidarité nationale à la solidarité internationale des académies.
La question dans son fond, à mon avis, importait peu. Qu’importe le papier des « intellectuels allemands » ? Il n’y a, ces années-ci, en Allemagne, ni écrivains ni artistes. Le seul interprète littéraire de l’esprit allemand, Maurice Maeterlinck,
écrit en français. Je ne me serais jamais occupé de savoir ce que pensaient les « intellectuels d’outre-Rhin » , mais puisqu’on a commenté leur factum, puisqu’on s’est demandé si on les garderait dans l’annexe de l’Institut, il faut trancher la question en les rayant. Quelle excuse trouver à ces intellectuels qui font l’apologie des vols, des incendies et des assassinats? Et quelle excuse à ceux qui ne sauraient pas rompre avec ces ennemis? Le plus humble des illettrés français, s’il a sa maison brûlée, sa famille malmenée, son fils à l’armée, s’il participe en quelque manière, fût-ce en esprit, du mal de la France, est plus mon frère que le plus éminent de mes confrères académiques portant en bandoulière toute la ferblanterie des Hohenzollern.
26 octobre. — Saint-1)ié ou « le trou de la mort » : — Jusqu’ici le récit de mon voyage nous a menés à Belfort, à Épinal, deux places que leurs forts et l’activité savante de leurs gouverneurs rendent imprenables, en sorte que les jeunes officiers se désolent d’y passer des jours paisibles et quand nous sommes allés jusqu’à Charmes, c’était par la rive gauche de la Moselle où les Allemands n’ont pas pu mettre le pied. Maintenant, si vous voulez me suivre, nous allons parcourir les parties de la Lorraine où a passé le flot envahisseur et qui nous offrent un double spectacle inouï, un contraste admirable d’anéantissement matériel et de force morale.
T. II
C’est un matin que, par les vallées trempées de brouillard, je suis allé d’Épinal à Saint-Dié, ville ouverte que les Allemands trouvent spirituel de bombarder un peu chaque jour.
Route charmante, spectacle égayant d’un petit lac où une demi-douzaine de braves gens, bien enfouis sous leurs cabans et assis sur leurs pliants, avec un sérieux imperturbable, pêchent à la ligne, au son du canon! Mais à partir de Rougeville, et quand nous approchons du gracieux cirque forestier où repose Saint-Dié, voici des maisons écroulées et calcinées, et les prairies serrent le cœur, toutes semées de trous d’obus et de tombes aux fleurs fraîches, dont la croix de bois est coiffée d’un képi. Nous arrivons sans qu’aucun projectile se soit amusé à poursuivre notre automobile. Et nous trouvons les trente premières maisons de Saint-Dié, à notre gauche, celles qui forment le quartier de la Dolle, crevées, sans toitures, voire anéanties.
— Mais oui, nous dit le sous-préfet, chez qui nous allons tout droit. Ils nous ont bombardés le 26 et le 27 août, puis sont venus nous brûler à la main une centaine de maisons, ils ont occupé la ville quinze jours. Aujourd’hui encore, installés à une dizaine de kilomètres, sur la pente derrière le col de Sainte-Marie, ils nous envoient chaque jour, à leur heure, une quantité variable de projectiles, de 20 à 70 par séance. Ah! ils nous ont fait et nous font encore du mal, mais pour eux, je vous prie de croire que tout n’a pas été facile.
Un de leurs offaciers appelait Saint-Dié le « trou de la mort» . Voulez-vous voir les choses de près?
Il nous mène à la mairie. On cause. Nous le menons chez l’évêque. On cause. Et bientôt évêque, sous-préfet, adjoints (le maire est défaillant), nous voilà déambulant par les larges rues construites en grès rouge. Ah! si vous entendiez les récits de ces messieurs, tandis que la voix du canon tonne dans la montagne ! C'est un ensemble d’une belle allure simple, avec des accents qui ne trompent pas. Mais je crains de mal transcrire des faits qu’il leur appartiendra de noter, et je veux, seulement, quand les couleurs de la guerre sont encore fraîches, admirer la paisible solidité de tous ces vaillants.
Sur notre passage, il me semble qu’on s’étonne un peu.
— Dame! me dit l’adjoint, un évêque, un sous-préiet, un radical comme moi et puis vous, il y a longtemps qu’on n’a pas vu une société aussi panachée sur les trottoirs de Saint-Dié.
C’est aux Allemands que nous devons cette union, générale à cette heure en Lorraine, et qui depuis quarante-quatre ans n’aurait jamais été troublée sérieusement sans les excitations d’une politique étrangère à notre province. Les Lorrains ont toujours été prêts à se connaître comme un seul organisme et à marcher bien étroitement unis, parce qu’ils ont toujours senti les manœuvres et les efforts de l’Allemagne pour les subordonner. L’obusier qui depuis un demi-siècle les
visait maintenant tire sur eux. Foin des beaux conseilleurs de dispute. Et vive tout ce qui nous fournit un lien social : patriotisme,, armée, religion, autorité! Vive l’amitié et l’entr’aide de guerre !
L'aimable sous-préfet de Saint-Dié m’a invité à déjeuner.
— Où voulez-vous que nous allions? me dit-il. A l’hôtel Terminus, près de la gare? Il y tombe des obus, mais on y mange bien.
— Vous me rendez gourmand, monsieur le sous-préfet. Allons au Terminus.
C’est vrai qu’il n’y a plus une vitre aux fenêtres, par lesquelles on aperçoit, en face, la pauvre gare écroulée. Mais nous déjeunons fort agréablement avec les meilleures boites de conserve de la maison. Et puis, Henry Boucher, le sénateur des Vosges, nous a rejoints, tout botté, courageux, allant, un vrai jeune homme, qui a fait la guerre en 1870 dans ces mêmes lieux où ses trois fils se battent aujourd’hui, et ce maître conteur nous raconte des histoires.
Il veut nous mener au château de Spitzemberg, une vieille ruine du douzième siècle perdue sur un escarpement de la montagne, et qui vient d’être le centre d’une de ces batailles héroïques, plus inconnues de nous tous que les exploits d’Hugo de Spitzemberg (1), où nos soldats accomplissent
(i) Notons en passant que Victor Hugo aimait à croire qu’il descendait de ces Hugo de Spitzemberg.
des prodiges qu’en vérité l’on nous cache trop.
— Venez, vous verrez les tranchées, les armes jetées, les traces encore fraîches d’une action formidable qui s’est terminée par une ruée à la baïonnette à travers les pierres féodales. Un tel site, sous ce décor de pluie, et ce mélange des époques guerrières, ah! j’ai été saisi...
Un officier l’interrompit :
— Monsieur le sénateur, on pouvait aller au Spitzemberg hier; aujourd’hui, ce n’est pas à faire. Demain ou après-demain, l’accès en redeviendra libre.
Je ne peux pas attendre (1). Je vais donc m’en aller, par une route un peu sinueuse, à Raonl’Étape, Baccarat, Gerbéviller, Lunéville, et puis gagner Nancy à travers le champ de bataille lorrain. Je côtoyerai des cantons de Saint-Dié et de Lunéville que recouvre encore le flot mouvant des ennemis. Qu’est-ce qu’on trouvera dessous ces Prussiens, quand ils vont s’en aller? La région déjà déblayée ne nous parle que de villages détruits et de braves gens assassinés, et tous les récits qu’on me fait à Saint-Dié m’annoncent que je vais voir la Lorraine d’il y a trois siècles, la Lorraine de la guerre de Trente ans. Mais je sais déjà que les malheurs de ma province lui donnent plus de beauté qu’ils ne lui en enlèvent.
Il m’est arrivé parfois de me rappeler les rôles
(1) Là-haut j’aurais serré la main de François Boucher et recueilli l’obus de 155 que ce jeune héros m’a légué. Voir la note du 15 janvier 1915.
que nos petites villes lorraines jouèrent et dont elles n’ont plus l’ambition, et de regretter qu elles fussent peu passionnées et avides d’action. Mais dans leur petit destin l’âme reste forte. On le voit dès qu’elles sont touchées, réveillées, réchauffées par les choses guerrières. Nos froides petites villes lorraines, pour être interprétées tout à leur avantage, doivent être vues à la lueur du péril allemand. Cette nécessité éternelle les ranime, les raffermit et, miracle auquel nous allons assister, ouvre leur cœur un peu contracté.
27 octobre. — La ruée des inférieurs : — De Saint-Dié, le 8 octobre nous sommes allés à Raon-l’Étape, en passant par la Voivre. C’est un des villages où les Allemands ont tué le curé.
Quand ils l’emmenaient, une vieille femme le vit et cria : « Oh! mon Dieu, monsieur le curé! » Il dit : « Je suis ces messieurs de bonne volonté.» Peut-être qu’il espérait les apaiser, ou bien qu’il leur pardonnait sa mort. Son crime, c’est qu’ils venaient de trouver chez lui une carte d’état-major. La vieille femme se mit à marcher derrière. Et comme elle gémissait, ils la saisirent. Un vieil homme est intervenu pour qu’on la lâchât. Ils l’ont empoigné, lui aussi, et les ont menés tous trois près d’une haie. Alors le curé a dit : « C’est le moment de prendre son chapelet. » Il s’est agenouillé au milieu et les deux vieilles gens de chaque côté. Et au bout d’un moment, quand ils armaient leurs fusils, il a
chanté sur eux trois le Libéra nos , Domine. Les Allemands ont tiré sur lui seul et renvoyé les deux autres.
Voilà ce que raconte la vieille femme.
De la Voivre, j’ai continué mon chemin sur Raon-l’Étape. Je passais à la hauteur du col de la Chipotte. C’est une charmante gorge forestière que j’admire chaque fois que je la franchis pour aller depuis Charmes m’asseoir à la table de Charles Sadoul, à Raon-l’Étape. On vient de s’y battre pendant des jours et des jours. Les Allemands voulaient forcer et n’ont rien ménagé pour y arriver. Nous nous contentions de tenir bon. On s’y brisait les dents des deux côtés. Là fut le nœud d’une situation qui s’est enfin dénouée selon notre volonté et pour notre salut. Mais à quel prix! Douze mille cadavres attristent pour jamais cette vallée et ses pentes. Mon ami Baldensperger, professeur à la Sorbonne, un Vosgien qui défendait là sa terre natale, m’a écrit une belle lettre sur cette bataille de la Chipotte, nom ridicule d’un lieu devenu tragique.
Je ne puis pas exprimer quelle est mon émotion en parcourant sous une pluie de cimetière ces espaces qui me sont familiers et que je ne reconnais plus Ils ont changé d’àme. Ils étaient pour moi des lieux d’agrément paisibles, des journées de ma jeunesse et des images de vacances. Je les traversais pour aller voir mes amis. Mes amis maintenant s’y battent ou bien y sont malheureux. Ce plateau lorrain n’est qu’une
grande étendue de tristesse. Nous avons toujours travaillé pour ennoblir l’idée de guerre, mais les Allemands y ajoutent des salissures.
Qu’ont-ils fait du pauvre Raon-l’Étape, construit de pierre rose, sous la montagne, près de la rivière ? Les maisons de mes amis, Charles Sadoul, le directeur du Pays Lorrain, et Louis Madelin, l’historien, qui, l’un et l’autre, sont à l’armée, demeurent heureusement debout, mais les quartiers de l’Hôtel-de-Ville et du faubourg de Saint- Dié ont été incendiés méthodiquement. Pourquoi? Parce qu’ils abritaient les dirigeants des sociétés de tir et de préparation militaire, suppose Émile Hinzelin.
Un matin, le courrier de la vallée de Celles en arrivant à Raon, comme d’habitude, vers les huit heures, annonça que les Bavarois, descendus des pentes du Donon, venaient de tirer sur sa voiture et qu’ils le suivaient de près.
... Ils arrivent, musique en tête, et envoient au hasard force coups de fusil. Chacun s’est terré dans sa cave. Mais justement c’est là que nos pandours se précipitent. Ils boivent, ils pillent, ils tuent, ils brûlent. Le ministre de la Justice qui vient de parcourir ces régions a pu hier déclarer : « Les détails de cruauté sauvage, de stupide vandalisme sont tellement nombreux qu’il faut renoncer à les énumérer, incendies volontaires et inutiles, habitants poussés dans les flammes, vengeance sadique exercée sur des innocents, sur tous les êtres faibles. . . » Imaginez les hurlements,
toutes les scènes de l’alcool, du feu et de l’enfer, et un pédant de général qui se promène à travers les rues, en répondant aux supplications des femmes : « Que voulez-vous? C’est la guerre! » Cependant les femmes-voleuses des officiers emballaient tout et le faisaient porter dans un train spécial qui chauffait en gare. Pour finir, l’orgie la plus crapuleuse ronfla avec accompagnement de pianola et de gramophone.
Elle a laissé dans tous les logements une lie écœurante. J’ai déjà montré les Ivrognes sur le charnier , les médecins et infirmiers laissant leurs propres blessés à demi charcutés et terrifiés au milieu des cadavres défaits.
Pour bien connaître et sentir la tragédie de Raon-l’Étape, il faut donner un pendant aux brutalités allemandes et à l’ignominie des princes mêmes de leur science; il faut s’arrêter sur un cas exemplaire de la noblesse et de la délicatesse françaises dans les classes les plus modestes. Veuillez écouter ce que faisait et pensait, dans ce même pays, au cours de ces semaines honteuses, une jeune fille, presque une enfant. Sa lettre qu’on va lire m’a ému. Dans sa naïveté, elle peint les malheurs de la guerre tout comme une gravure de Callot. O Lorraine éternelle, terre foulée sans trêve et féconde en mâles beautés !
La jeune Hélène Payeur, dont le père, garde forestier des environs de Raon, est sous les drapeaux, s’est trouvée séparée de sa mère par la bataille et durant un mois est restée seule au
milieu des bouleversements. Vous allez voir comment cette enfant de quinze ans et demi a protégé sa sœur Rita, âgée de sept ans et demi, et son frère Robert, âgé de cinq ans. Écoutez et dites-moi si c’est simple et beau :
Maison forestière de Cénimont., par Sainte-Barbe.
Monsieur,
Je m’empresse de répondre à votre lettre que j’ai reçue avec plaisir. Je vous dirai que nous sommes tous à la maison forestière. Maman, dont nous avions été séparés dans la bataille du 25 août, est rentrée le 21 septembre; elle a été jusqu’à Fontenay. Quant à moi, je suis allée jusqu’à Sainte-Barbe avec elle, j’y suis restée un jour et une nuit, jusque quand les troupes allemandes sont arrivées. Nous avions emmené notre plus beau linge et notre vache. Quand Sainte-Barbe fut tout en feu, ils ont brûlé notre vache et m’ont défendu de la sauver. Je suis restée seule avec Rita et Robert pendant une heure de temps, qui ne cessaient de pleurer. On ne s’entendait plus par le bruit des canons et des balles. Je me suis sauvée à travers les champs et les balles. Les Allemands me disputaient, mais ils me laissèrent passer à cause des enfants.
Je gagnai Baccarat à travers bois. Mais une bataille s’élève et je tombais sur mes jambes par la frayeur des balles. Je marchais toujours, malgré la défense des Allemands. J’arrivai à la Chapelle quand une grande bataille éclata au-dessus de Thiaville, je passai tout de même. J’arrivai à la maison qui était complètemeni pillée. Je me suis mise aussitôt à nettoyer pour pouvoir me loger. Je n’avais rien à manger, mais enfin les
Prussiens sont venus faire leur cuisine chez nous et nous ont fait manger avec eux. Ils ont fait périr l’autre vache chez nous. C’était une peste, car notre vache était à l’écurie et un cheval dans le fossé au bord de la route. 11 a fallu que je fasse enterrer tout cela en me plaignant aux officiers. Ils ont pris tout notre seigle, et notre blé qui n’était pas battu, ils m’ont défendu de le rentrer. Ils ont pris tout notre linge pour leurs blessés et nous n’avons plus rien à nous mettre. Rita et Robert marchent pieds nus. Ils ont arraché toutes nos pommes de terre et je n’ai rien eu à dire.
J’étais en souci, car je n’avais plus rien et je ne savais pas où maman était. Tout est triste en ce moment pour nous, car il faut travailler et ne rien gagner. Il y a trois mois que nous ne touchons pas un sou. Enfin, s’il fallait tout vous dire, je n’en finirais pas.
Nous avons reçu des nouvelles de papa, il nous dit qu’il va bien; mais il ne nous dit pas où il est. Maman l a vu à Gircourt lorsqu’il partait pour le Nord.
Quant à la petite baraque de chasse, il ne reste que le fourneau; les fenêtres sont cassées et il y a beaucoup de tombes allemandes autour. Nous avons encore la nappe, mais heureusement que nous l’avions cachée au bois avec un plumon. La maison forestière est brûlée ainsi que celle de Miclo et celle de Marchai.
Notre petit chien est disparu et nous ne savons pas quelle fin qu’il a pris...
Petite fille courageuse, tranquille et charmante! Elle est digne des soldats qui, dans le même temps, couvraient le passage de la Moselle et parmi lesquels combattait son père. Elle a dans les veines le sang de Lorraine. Quelle sim-
plicité, quel accord harmonieux entre le sentiment et la raison! Quelle mesure dans l’imagination ! En regard du brutal appétit des barbares dans leur fange de Raon-l’Étape, comme elle rayonne, la pureté de cette jeune fille, mère de famille sur la montagne! Je salue cette évidente supériorité du cœur, qui, le jour où elle s’allie à la supériorité de l’intelligence, crée le génie français.
Et c’est cela que les Allemands veulent écraser pour plusieurs motifs, parmi lesquels une effroyable jalousie.
Quand nous parlons de leurs assassinats dans la région de Raon, quand nous notons qu’ils ont fusillé le curé de la Voivre, le curé de Luvigny, le curé et le maire d’Allarmont, et tant d’autres, comprenez-vous bien que ce sont des inférieurs qui massacrent leurs supérieurs? Une basse race se précipite sur des êtres de meilleure qualité et cherche à frapper ceux qui ont de l’ascendant moral. Voilà ce que je distingue avec certitude et qui me révolte, m’inonde de tristesse dans ma journée de Raon.
On m’avait dit qu’un abbé de cette petite ville avait été admirable, était resté solide au poste, tandis que presque tout le monde, le curé et le maire entre autres, et d’ailleurs fort honorablement, avait suivi l’autorité militaire, qui ordonnait d’évacuer. Je demandai à le saluer ; on courut l’avertir et je vis arriver deux prêtres. Ma foi, dans l’embarras, je m’adressai à l’un et à l’autre :
— Je suis heureux de vous présenter mes respects. Je sais que vous avez été admirables.
— Pas moi, dit le curé. C’est lui.
Et paisiblement, du pouce, il me montrait son jeune collaborateur.
Quels types! Quelles gens solides ! J’ai toujours discerné et aimé la qualité de mes compatriotes, mais aujourd’hui les événements sont venus exciter, faire sortir ce qui reposait dans leurs cœurs, toute une réserve de vertus qui, sous des couleurs un peu froides, constitue le génie de cette nation militaire sans panache.
Et c’est une humanité si parfaitement estimable que l’on vient torturer et massacrer, contre le droit de guerre, sans utilité stratégique, dans nos villages ouverts ! Ce peuple allemand est resté brutal et barbare, en dépit de tout ce qui aurait pu le civiliser. Il s’en rend compte en même temps que le dépit de n’être pas à Paris, et que l’esprit de concurrence économique, la jalousie s’est mis en tiers, d’une façon évidente, dans les épisodes de cette guerre d’extermination.
Je voudrais que l’on publiât les noms des officiers généraux allemands qui ont présidé aux crimes de Raon-l’Étape, ou qui simplement les ont tolérés. Ces officiers relèvent de nos tribunaux et sont passibles de la peine de mort. x4ucun traité de paix ne peut les amnistier, et pour l’honneur et l’intérêt de la civilisation, notre justice doit informer régulièrement et se poursuivre contre de tels malfaiteurs.
29 octobre. — Dans les ruines : — Je continue de visiter mon pays dans le malheur. Toute une journée encore (1) dans les ruines et les tombes, ruines des villages de mon enfance, tertres plantés d’une baïonnette et marqués par une croix que coiffe un képi. Mais sur toute cette mort flotte une âme vivante et qui communique une vie immortelle.
Je dépasse Baccarat, tout effondré autour de son église, et gagne les hautes solitudes de Domptail, d’où l’on embrasse le mieux, en dépit du brouillard, l’immense champ des batailles de Lorraine. Des tranchées et encore des tranchées lugubres, dans la terre glaise, et des troncs d’arbres mutilés. Sans rencontrer âme qui vive, au milieu des clairières toutes fraîches et des petits bois encerclés de ronces artificielles, déchiquetés par la mitraille, notre voiture gagne un débris de village où nous nous arrêtons de stupeur douloureuse, pour essayer de saisir s’il y a encore un souffle de respiration dans ce cadavre? Où suis-je? Et quel était votre nom, village malheureux? Personne à questionner. Et déjà le brouillard du soir, de l’hiver et des deuils commence à recouvrir la plaine. Mais quelle est cette forme étrange qui, d’un pas accablé, à travers les champs, regagne ces ruines? Est-ce une femme, ou bien un prêtre? Allons le lui demander.
(1) Le samedi 10 octobre.
C’est un prêtre. Il porte sous son bras un linteau, une fenêtre brisée, un morceau de tapis souillé.
— Quels sont, monsieur le curé, ces trésors?
— Je viens des tranchées. Nous y cherchons nos affaires que les soldats y ont emportées pour se mettre à l’abri.
Et le voilà qui nous raconte l’histoire de son village. Vous êtes à Saint-Pierremont. Dix habitants seulement y étaient restés. Ils ont subi tous les tourments et n’ont pas eu de pain pendant douze jours.
Il veut à tout prix nous faire entrer chez lui.
Dans ce qui fut sa maison, il a placé, au-dessus de sa tête, pour lui servir de toit, deux, trois volets qui reposent sur les murs à demi rasés. Et làdedans, fort poliment :
— Que vais-je vous offrir, messieurs?
C'est d’un courage et d’une gentillesse à l’embrasser.
— Ma foi, monsieur le curé, j’accepte, pour la curiosité de voir ce que peuvent contenir vos armoires !
Il faut bien qu’il avoue qu’il n’a rien. Nous causons; l’échine un peu courbée, à cause des planches trop basses du toit, mais qu’il a l âme haute, ce prêtre rentré dans sa paroisse, où seuls subsistent le nom et le devoir !
Les avoines et les blés ont germé sur place; le piétinement de la guerre a détruit les pommes de terre ; les betteraves arrivent à maturité, mais on
ne pourra pas les rentrer, faute d’hommes et surtout de chevaux; les gens craignent d’aller aux champs parce qu’ils y font éclater, au moindre heurt, des projectiles fichés en terre et qui fracassent tout. Tant pis! il se tient à son poste.
— Monsieur le curé, allons voir votre église.
C’est une passoire, où le ciel prodigue sa pluie.
— Monseigneur m’interdit d’y célébrer l’office. Trouvez-vous qu’il a raison?
— Eh ! mon cher monsieur le curé, allons continuer la conversation dehors. D’une minute à l’autre, votre église va nous tomber sur la tête.
Mais aucune réalité n’affecte, n’entame ce curé-soldat, ce survivant de la bataille. Il vit dans le monde des idées et des sentiments, avec les personnages invisibles qui flottent sur nos têtes. Je ne le sens touché que pour me dire :
— Il y en a qui viennent photographier. Gela me fait de la peine. Prendre notre misère, mon église ruinée !
A ce moment, j’ai eu une vraie terreur que mes compagnons ne fussent en train de tirer une série de clichés. Allons! monsieur le curé, votre misère vous met à l’honneur. Votre village, votre église sont des grands blessés de la guerre. Et tous les Français, cléricaux, anticléricaux, indifférents, se sentent vos amis dans la niche à chien que les Prussiens vous ont faite. Adieu, au revoir, et vive Saint-Pierremont !
Nous roulons de nouveau, et de nouveau des ruines. Je voudrais bien serrer la main des pay-
sans de Magnières, mais la journée s’avance et je passe avec un remords, en emportant l’image inoubliable de leur église délicate et tragique, toute ajourée par la mitraille.
Pourquoi cet acharnement sur les curés, qu’on remplacera, et sur les belles églises, que nul ne sait plus construire? Je regardais le ciel couvert de nuages et de grandes fumées noires. Déjà l’odeur commence à se dissiper, l’odeur effroyable qui se dégage des maisons écroulées, sous lesquelles gisent des cadavres de bêtes et de gens, et l’on amassera de la terre sur les tombes trop peu profondes, mais n’y aura-t-il plus, la nuit, dans ces villages la grande forme noire du clocher? A travers le corps du pays, à travers les maisons, les industries et les fortunes, les Allemands cherchent à atteindre l’âme. Écoutez ce grand mot qu’ils disent aux curés : « Vous êtes lame de la résistance. Nous allons vous fusiller. » Ils voudraient éteindre la flamme. Eh bien! ils la feront surgir!
Et maintenant, j’arrive au sanctuaire des ruines lorraines, au centre de ce vaste temple du patriotisme qu’est devenue la Lorraine dévastée. J ’arrive à Gerbéviller, où l’horreur est sanctifiée par la charité.
Gerbéviller-la-Martyre ! Son crime? Le 24 août, cinquante-deux chasseurs à pied ont défendu, eux seuls, pendant dix heures, le petit pont de la Mortagne. Les Prussiens, toute une brigade, se sont vengés en torturant, assassinant et incendiant la population civile sans armes. Ce qui fut
T. II
la charmante petite ville s’étend là, sous notre regard, dressant les moignons de ses murs calcinés, recevant la pluie par toutes ses plaies, immobile, muette, désertée, effroyable. C’est Pompéi, mais une Pompéi notre parente, et qui nous demande vengeance. A Pompéi, il y a moyen de bâiller; on nous y explique trop de choses. Ici, dans cette brume, mon cœur est contracté par un sentiment simple : comme nos frères ont dû souffrir! Quand il y avait les hurlements, les incendies, les morts, toute la musique, tout l’enfer, qu’est-ce qu’ils ont subi! Et le château, dans son parc charmant, qu’est-il devenu? Le voici : un chicot noirâtre, derrière ses hautes grilles tordues et sur un décor de belles frondaisons qui retournent à la libre nature (1) .
(1) Extrait d'une lettre du docteur Labrevoit (de Nancy), datée du 24 octobre, lue en séance de V Académie de Médecine par le secrétaire perpétuel, professeur Debove :
... Médecin principal de l’armée, en retraite depuis dixsept ans, j’avais un pied-à-terre de famille à Gerbéviller. où j’étais aussi président du Sous-Comité de la Société française de Secours aux blessés militaires. Nous avions préparé, avec le concours de Mme la marquise de Lambertye, une ambulance idéale dans le vaste château de Gerbéviller, dont le donjon était surmonté d’un drapeau de la Croix-Rouge, visible à de très grandes distances. Durant le bombardement long et féroce de cette bourgade inoffensive, c’est le château qui a été tout d’abord anéanti par les obus incendiaires. A la nuit tombante, après la sauvage tuerie d’une trentaine d’hommes, femmes et enfants, la capture de nombreux otages, les barbares ont procédé à l’incendie méthodique au pétrole, rue par rue, de toutes les maisons, et c’est à ce sujet que je vous livre un souvenir.
Pendant cette soirée du 24 août, alors que ma douleur dominant encore ma rage, je regardais flamber ma maison, pensant à
Je ne résiste pas au désir de faire quelques pas dans ces parterres ruinés, livrés à l’épouvante, où jadis je me suis promené avec tant de plaisir. Dans leurs demi-ténèbres, je croise un gamin qui s’en va d’un pas ferme en sifflant. Il est vêtu d’une tunique de fantassin français. Qu’ai-je besoin de rien lui demander? J’ai tout mon renseignement, à le voir vigoureux, joyeux, militaire, bien allant, bien vêtu de la défroque d’un mort. Bel héritier, salut!
— Et les Prussiens? lui dis-je ?
— Y m’ont fait deux heures prisonnier.
Il s’éloigne en sifflant derechef une marche. Et moi, je m’en vais à la recherche des femmes qui furent les anges de ces ruines.
L’Ame des ruines. — Me voilà donc, au soir tombant et sous la pluie, dans les ruines de Gerbéviller-la-Martyre, qui cherche les religieuses portées à l’ordre du jour de l’armée par le général de Castelnau.
— Vous voulez voir la chère sœur Julie? Il n'y a pas à vous tromper. C’est la maison qui reste, en montant, à votre main droite.
La maison qui reste ! La voici : une maison sans cachet, mi-paysanne, mi-bourgeoise, et la
tous les précieux souvenirs de famille que les flammes consumaient, un offlcier allemand jeune, correct, parlant bien français, s’approche de moi et, joignant les deux mains dans un geste de pitié compatissante, me dit par deux fois : « Votre pauvre pays! » puis, se penchant à mon oreille : « Ça, c’est du vandalisme. » Dr Labrevoit (Nancy).
salle à manger, où j’attends quelques minutes la sœur, est ornée d’une suspension en camelote de bazar. Je suis bien content de cet ensemble sans grâce, commun. Je vais voir en pleine vie médiocre un fruit né de la circonstance.
Mais voici Mme Julie Rigarel, en religion sœur Julie, celle-là même que le général a glorifiée, que le préfet est venu embrasser, à qui le souspréfet a conféré provisoirement tous les droits du maire.
— Ma sœur, avec un grand respect, le président de la Ligue des Patriotes vous salue.
Et j’explique à la noble femme que je parcours la Lorraine pour me renseigner sur les vilenies des Allemands et sur les mérites de mes compatriotes.
Je distingue mal ses traits, dans la faible lueur que donne la petite lampe à pétrole de la suspension. Je vois seulement que c’est une personne un peu forte, débrouillarde, parlant vite, avec beaucoup d’accent, pareille à toutes les religieuses et à beaucoup de dames de nos petites villes, mais demeurée plus rustique et rayonnante de bonté.
— Mais qu’est-ce que j’ai donc fait pour qu’on s’occupe de moi comme ça! Les sœurs de Saint- Charles sont hospitalières, je ne devais pas agir autrement.
Les sœurs de Saint-Charles! la congrégation lorraine par excellence, une vieille fondation de notre duché. De par leurs lettres patentes, du dix-septième siècle, elles avaient mission de prier
pour la conservation et la prospérité de la maison de Lorraine. Elles viennent de bien servir l’honneur du peuple lorrain.
— Soit! ma sœur, vous n'avez rien fait qui soit extraordinaire pour une sœur de Saint- Charles. Mais des choses extraordinaires, vous en avez vu. t
— Ah! j’en ai vu! La grande fusillade et le bombardement, ce fut le 25 août, de 9 heures du matin à 9 heures du soir. Dans la nuit du 23 au 24, on nous avait envoyé des petits alpins pour défendre le passage. Une cinquantaine, et si jeunes, des enfants. Ils se battaient. Nous recevions des bombes, des balles. Le maire leur dit :
« Mes enfants, vous ne pouvez rien, ils sont trop nombreux. Et vous allez exposer le village. » Ils répondirent doucement : « Le général nous a donné l’ordre de tenir jusqu’au bout. » Et ils tinrent jusqu’au soir, où l’infanterie allemande arriva dans le centre de la ville. A ce moment, ils réussirent à se glisser à ras de terre et puis par-dessus les murs du cimetière, sans que les Allemands les vissent. Alors ceux-ci s’en prirent aux gens de la ville. Ils entraient dans chaque maison en frappant et en chassant tout le monde. Un officier arriva chez moi avec des soldats. Il monta chez mes blessés. Les pauvres petits tremblaient. Et moi je me suis mise entre eux et lui et je disais : « N’y touchez pas, ils sont blessés. » Alors il allait à chaque lit et jetait, lui-même, la couverture à terre, pour voir les pansements. Il
avait un revolver dans une main et un poignard dans l’autre. Je le suivais, je le précédais. Ah! j’étais effrontée. J’en suis encore étonnée. Gomment ai-je osé? Je ne savais pas alors qu’ils étaient en train de tuer et de martyriser des femmes, des enfants dans le village.
Elle me donne des détails sur les crimes des Allemands contre les personnes, et, soudain, épouvantée par les image qu’elle réveille :
— Croyez-vous qu’ils reviendront? me dit-elle. Oh ! j’ai peur !
Cette interruption est bien belle ; elle laisse voir la nature sous l’excellence de la religieuse.
— Ils vous ont épargnées, vous et vos religieuses, ma sœur?
— Je soignais leurs blessés comme les nôtres. C’est mon devoir de sœur de Saint-Charles. J’ai le droit de préférer les nôtres, mais, eux, je les soignais également. Tenez, le 25 août, nous avons eu 258 blessés prussiens, et personne pour les soigner. « Et vos majors? leur disions-nous. — Ils nous ont abandonnés. » Nous les pansions. Nous ne savions rien faire de savant. Il y en avait un, ses deux doigts pendaient : je les ai coupés avec mes ciseaux. C’est à Rozelieures surtout qu’ils ont été massacrés par notre 75. Ils n’avaient plus de mollets, plus déjoués, plus de côtes.
— Se plaignaient-ils?
— Non. Ils disaient : Ça me brûle. Ils étaient entrés à Gerbéviller le 24 août, le soir, je vous l’ai dit. Eh bien ! le 28, à cinq heures du soir, les
Français rentraient. Vous pensez quelle lutte, et qui a duré, sans discontinuer, jusqu’au 13 septembre, à huit heures du soir. C’était la bataille toujours, le duel d’artillerie, la mitrailleuse surtout, ce que nos gens appellent le moulin à café.
La sœur me donne un tas de renseignements que je laisse glisser à terre pour recueillir seulement ce qui me la fait connaître elle-même. Ce n’est pas le désastre de Gerbéviller que je lui demande : j’ai vu les ruines; et ce n’est pas non plus le récit du combat : il faudrait le placer dans l’ensemble des opérations. Je suis venu pour la voir, elle-même, pour voir une personne qui possédait à son insu une puissance héroïque et qui s’est révélée dans un mouvement d’enthousiasme quand cela fut nécessaire.
— M. le curé, me dit-elle, avait été emmené par les Allemands. L’église brûlait. Alors l’idée m’est venue soudain que le ciboire était en danger. J’ai couru le prendre dans le tabernacle, je l’ai apporté ici, et m’étant mise à genoux, je me suis communiée.
Ici, dans cette salle, sous la suspension dorée! Ce tableau m’explique la sœur Julie : une nature excellente, formée divinement. Je me trouve en présence d’une personne de la campagne, pleine de bonté et d’esprit pratique, mais tout cela rehaussé par le sentiment mystique.
Tandis que nous causions, d’autres sœurs, des infirmiers, des officiers, des soldats et puis des éclopés, des réfugiés, parmi lesquels des enfants,
et quelques-uns des pauvres habitants revenus dans les ruines sont entrés, l’un après l’autre. Ils m’expliquent qu’ils ont fini d’enterrer les morts de la bataille et que le lendemain matin, au milieu des tombes, on dira pour eux une messe en plein air. Ils me demandent d’y prendre la parole; la sœur Julie insiste, et moi, j’en décline l’honneur, non que je veuille m’épargner un petit effort pour des gens qui se sont fait tuer, mais parce que je me sens indigne d’un si grand rôle réservé dans mon esprit aux prêtres, aux soldats, à ceux qui ont souffert.
— Vous auriez fait plaisir à tous.
Ce mot de la sœur Julie me poursuit dans l’obscurité où je me retrouve, tandis que la voiture, une fois encore, nous fait traverser les ruines et court vers Lunéville. Je songe au service qu’elle nous rend en manifestant la générosité morale de notre nation auprès des horreurs allemandes. C’est par elle que l’on comprend le cri de l’orateur sacré : « Les mains élevées vers le ciel enfoncent plus de bataillons que les mains armées de piques et de lances. » Il est certain que cette religieuse qui soigne les assassins eux-mêmes sur le lieu de leurs assassinats, et quand elle est la fille et la sœur des victimes, vous a une autre allure dans Gerbéviller que \es Ivrognes sur le charnier dans Raon. Souhaitons qu’elle soit vue dans les décombres de sa ville, cette âme rayonnante de femme française, par les Américains et par les nations neutres qui balancent entre la France
et l’Allemagne. Mais qu’avais-je besoin, tout à l’heure, d’opposer à son désir mes scrupules! Elle a organisé une belle cérémonie : elle trouve que mes titres, quels qu'ils soient, y ajouteraient quelque chose; je n’ai qu’à lui obéir. Retournons à Gerbéviller. J’y retourne et je lui dis :
— Ma sœur, c’est entendu. Je vais couchera Lunéville, mais demain à neuf heures bien exactement, je serai de retour et vous rejoindrai, pour la messe, sur le plateau, entre Gerbéviller et Moyen.
Le maire otage. — En arrivant à Lunéville, dans la nuit la plus noire d’une ville sans lumière, j’ai été chercher à sa mairie mon vieil ami Georges Keller, pour que nous dînions ensemble à l’hôtel. Hôtel entièrement vide, depuis que les officiers prussiens en ont décampé.
Dans la grande salle, nous voilà seuls en face d’un petit repas de conserves, et tard dans la soirée le vaillant patriote lorrain, sans s’étonner, sans y mettre d’émotion ni de couleur, à peine quelque humour, nous explique d’une voix un peu traînante comment ça s’est passé.
— En 1870, nous les avons eus trois ans; cette fois-ci, je crois que nous en serons quittes pour ces trois semaines.
Il m’en fait le récit. Les Prussiens sont entrés le samedi soir 22 août, et partis le samedi matin 12 septembre.
— Ils nous ont coûté douze personnes tuées et
cent maisons incendiées, et puis 350 000 francs de contribution de guerre. Moi, comme maire, j’étais otage, j’étais responsable; il n’y a pas à dire, j’étais dans leurs mains, à la merci d’un incident. Aussi tous mes concitoyens étaient parfaits pour moi, pleins d’attentions; quand j’étais prisonnier, on m’envoyait des petits plats, mille gâteries. Je sentais avec un profond plaisir l’amitié, la reconnaissance de tous pour leur maire
— Relier, il y a déjà un mois de tout cela. La reconnaissance dure toujours?
Il rit. Nous rions, et le lecteur avec nous. Mais tous, nous avons beau faire les sceptiques, nous savons que ce sera un beau titre que de s’être bien conduit pendant la grande guerre de la Revanche.
Vous aimeriez, n’est-ce pas, que je vous transcrive ici ce que j’ai entendu toute la soirée, l’histoire de Lunéville sous les Allemands, racontée par son maire. C’est, en effet, dans tous ses détails, un enseignement du plus haut intérêt. Mais je crains d’y glisser des erreurs de mémoire qu’on attribuerait à Relier, et mieux vaut qu’à son heure il publie lui-même ses notes. Un conseil, toutefois! qu’il ne s’en tienne pas à nous racon- •ter que la viande, l’épicerie, le beurre, les graines alimentaires, et, pendant deux jours, le pain ont manqué; que, faute de gaz, d’électricité et de pétrole et les bougies étant rares, il fallait s’éclairer avec de l’huile comestible. Relier, ce qu’il y a de bien, c’est votre solidité d’âme et celle de
vos concitoyens. Le préfet Mirman, dans son rapport officiel, écrit: « Le premier jour, M. Keller, industriel, maire de Lunéville, et douze de ses concitoyens, ont été pris comme otages, et ils n’ont été relâchés qu’au bout de dix jours ; dans la suite les otages, quotidiennement fournis, répondaient de la sécurité des troupes allemandes. M. Keller a fait jusqu’au bout, non sans péril, tout son devoir, avec un sang-froid et une dignité au-dessus de tous les éloges. » Voilà le schéma. Nous voudrions avoir la série des faits et des émotions par lesquels vous avez passé et qui justifient ce beau témoignage d’un digne préfet radical à un maire nationaliste, d’un patriote à un patriote.
Keller n’était pas maire de Lunéville avant la guerre. Il appartenait à la minorité du conseil municipal. Soudain, au début du mois d’août, le poste devient libre. Pourquoi tous se tournent-ils vers lui? Pourquoi accepte-t-il quand l’heure est périlleuse? Parce que quarante-quatre ans auparavant, en 1870-71, son père a tenu avec excellence ce haut poste et que tous sentent le fils qualifié pour répéter la belle conduite du père.
C’est émouvant de voir comment la cité, la nation, la grande et la petite patrie, aux heures périlleuses, se resserrent, se coordonnent, font un seul être, doué de mémoire, et appellent les morts eux-mêmes aux délibérations des vivants. Ah î comme tout devient intelligence, beauté, bel ordre, quand l’intérêt collectif et l’intérêt individuel se confondent!
Relier a connu sous toutes ses formes le rôle d’otage. Il a été gardé au fond d’une chambre; il a été promené comme un bouclier au front du régiment. Un soir un officier le prie d’entrer au corps de garde et là :
— Monsieur le maire, voudrez-vous nous servir de guide pour sortir de la ville?
— Oh! c’est bien simple, vous n’avez qu’à suivre les rails du tramway.
— Non, veuillez marcher devant.
Deux hommes se placent à sa droite, à sa gauche, le revolver au poing. Il s’en va, ainsi encadré, voué à une mort immédiate si quelque incident se produit. C’est un poste d’honneur. Mieux que personne, il représente sa ville. Tout de même, en rase campagne, il voudrait s’en aller. « Non, monsieur le maire, il faut continuer. » Au bout d’un temps il s’insurge :
— Je ne suis plus jeune, je n’ai pas l’habitude d’aller de ce train :
— Oh ! monsieur le maire, dit le chef, il y a quinze jours que je n’ai pas couché dans un lit. Vous n’avez pas le droit de parler de fatigue.
Et l’on continue.
La scène nous donne une faible idée des trois semaines que Reliera passées, toujours à la merci de la fantaisie honorable d’un patriote militant, et plus encore, mis en danger parles hallucinations des Allemands obsédés de peur et criant soudain qu’on leur tire dessus.
Enfin, ils partirent. Et ce jour-là, pour une dernière fois, ils emmenèrent avec eux Relier qui devait leur servir de gage jusqu’à ce que le dernier soldat fût en sécurité.
— Je marchais, comme d’habitude, au premier rang. A quelques kilomètres de la ville, le général me dit ; « Monsieur le maire, vous êtes libre, et je vous félicite de la dignité avec laquelle vous avez accompli votre devoir. » Il me tendit la main, il fallut bien y mettre la mienne. Vous pouvez croire que je manquais d’élan. Ils m’ont laissé là sur la route. Le temps était beau, je suis revenu à pied. En cheminant, qu’est-ce que je vois? Deux soldats allemands entourés de femmes et d’enfants. « Ils veulent être prisonniers » , me dit-on. Ah! non, gardez-vous du piège! Qu’un civil fasse un acte de guerre et les Prussiens reviendront nous fusiller et nous brûler. Je ne m’en mêle pas. « Mais au moins, dis-je à ces deux soldats, vous n’allez pas faire du mal à ces femmes et à ces enfants? — Nous n’y pensons pas, me répondirent-ils avec indignation. » Et les enfants, les femmes criaient : « Ils n’y pensent pas. — Ma foi, dis-je embarrassé, je ne vous arrête pas, mais si vous voulez venir avec moi... »
Et c’est ainsi que les bonnes gens de Lunéville, émerveillés, ont vu leur maire, qui était parti, le matin, prisonnier des Prussiens, revenir, au soir, sa canne à la main, avec deux captifs.
L’histoire n’est pas mauvaise. Elle est loin de vous donner l’essentiel de l’intérêt que je trou-
vais à causer avec mon ami Relier. Mon plaisir profond, tandis que je l’écoute et le regarde, dans cette salle où je crois encore respirer l’odeur des Prussiens, c’est de voir un fils qui renouvelle à un demi-siècle de distance la conduite de son père; c’est d’admirer un galant homme, un industriel estimé de tous, mais que rien ne désignait pour jouer dans la vie les héros, tenir ce rôle à merveille, au premier appel, au premier coup de clairon du destin. Et autour de lui, avec une pareille aisance, tous ses concitoyens ont fait leur devoir comme leurs pères en 1870, comme leurs aïeux, d’âge en âge.
La lutte contre les gens d’outre-Rhin, voilà notre esprit profond, le foyer de notre vitalité, à nous gens de la rive gauche. Et l’on s’en assure, on en reçoit d’admirables clartés, si, quittant le monde qui raisonne, on se plonge dans le monde du sentiment et dans le peuple instinctif.
Sur la promenade, au Ghamp-de-Mars de Lunéville, un petit monument s’élève où l’on peut lire : « Le 21 août 1870, les Prussiens ont fusillé J. -J. Gigant. Ils le savaient innocent! » Cette inscription me dispense de vous raconter une histoire. Vous comprenez que ce monolithe commémore une atrocité accomplie, il y a près d’un demi-siècle, par l’ennemi héréditaire. Et là, dans le moment où j’étais à Lunéville, une couronne venait d’être déposée sur cette pierre de souvenir avec ce mot : « Mon Dieu, ayez pitié des Français qui vengent mon père. » Est-ce assez beau et
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jailli, à la fois, du cœur d’une enfant et du cœur de la race?
Cette ardente prière, à laquelle en passant chacun de nous s’associe, a exactement la qualité, la force qui éclate dans les deux plus belles lettres que j’aie lues depuis le début de la guerre (1), et qui furent écrites par deux femmes lorraines, l’une paysanne de Moyen, l’autre paysanne de Moncel, qui sont des villages auprès de Lunéville, et toutes deux criaient vengeance, comme la femme sculptée par Rude, dans son groupe du Départ, avec une bouche violemment ouverte. « Nous te disons que tu sois fort et que tu ailles les venger, » dit la jeune fille de Moyen. « Tu peux faire part de cette lettre à tes camarades pour que tous les soldats puissent nous venger » , redouble la jeune femme de Moncel.
Femmes admirables, témoignage de la vitalité puissante de nos campagnes, signe de ce qu’il y a chez nous de plus intuitif et de plus inspiré, qu elles sont belles quand elles ramènent leurs fils, leurs frères, leurs maris au combat contre l’ennemi héréditaire et leur font jurer fidélité à la loi de leur race ! Voilà le fonds lorrain, la nappe d’eau vive d’où sortent nos réflexions et notre spontanéité.
... Je m’arrête, je m’éloigne trop de Relier. Voilà un instant que je n’entends plus ce qu’il me dit sur la manière, à la fois ingénieuse et régu-
(1) On les trouvera plus loin aux pages 82 et 83.
lière, dont il procédait à ses réquisitions. Est-ce donc que je m’endors? Non, ce qui m’entraîne en songeries, c’est l’émotion, le plaisir puissant de voir un bourgeois, un notable, un administrateur accordé étroitement avec ce qui vit, et palpite, de toute éternité, dans les entrailles de cette terre d’invasion.
— Mon cher Keller, voulez-vous que nous allions ensemble, demain matin, à cette cérémonie pour les morts sur le plateau de Gerbéviller?
La messe sur les tombes de la victoire (1) : — Au matin (c’était le 1 1 octobre), je m’en suis retourné de Lunéville à Gerbéviller et, un peu au delà, vers Moyen. Il avait plu toute la nuit, la terre était défoncée; il faisait froid, le vent apportait par intervalles le bruit sourd du canon. Sur les vallonnements du plateau que nous suivions, au-dessus de la Mortagne, plus un arbre, rien que des troncs coupés à un mètre de terre. Ces troncs mutilés attestent encore l’acharnement d’une bataille de vingt jours. Mais les derniers cadavres viennent d’être enterrés, et je me hâte pour assister à la messe sur les tombes.
Quand j’approchai de Moyen, il y avait à droite de la route, dans les champs, une petite foute. Vers cette foule, de toutes parts, à travers
(1) Voir un tableau de ce plateau de Moyen, p. 129, De la Provence aux Bastions de l'Est, par Emile Sicard.
les terres, des gens silencieux s’acheminaient.
Je quittai la voiture et m’en allai à pied vers ce rassemblement. Un groupe d’officiers vint à ma rencontre; nous nous serrâmes la main, en meme temps qu’ils se nommaient. Rien de plus. A quoi bon parler? Cet horizon rempli de tertres funèbres exprimait assez nos pensées.
Un paysan s’approcha et me dit :
— Je suis le maire de X... J’avais cinq maisons. De mes cinq maisons, il ne me reste rien. Et le pardessus que vous me voyez sur le dos, je l’ai emprunté à une personne de Lunéville.
— Monsieur le maire, la France a le devoir de vous habiller, de vous abriter et de vous nourrir.
Il me montra un groupe tragique de vieillards, de femmes et d’enfants, venus des villages détruits rejoindre cette réunion de soldats et prier pour leurs défenseurs. J’allai leur répéter les mêmes paroles. Puis je me plaçai au milieu des officiers et des majors, à côté de la sœur Julie, l ange des ruines, toute plongée dans son paroissien et des lunettes sur le nez.
Nous étions là sur le principal ossuaire des champs de bataille de la Mortagne, où l’on allait célébrer un service pour les morts semés dans cet horizon à perte de vue, depuis Saint-Dié jusqu’au delà de Lunéville.
Qu’on se représente la scène : quelques centaines de soldats, massés autour d’une tombe longue de trente mètres et ornée de drapeaux, de pauvres bouquets et de faisceaux d’armes. A la
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tête de cette tombe, deux groupes, l’un de paysans sinistrés, l’autre d’officiers et de religieuses, encadrant un autel où monte un prêtre. Il s’incline et ses vêtements sacerdotaux laissent voir son pantalon rouge.
Le prêtre-soldat! figure étonnante qui réapparaît à de longs intervalles dans l’histoire de France, évêque des chansons de geste, moine guerrier des croisades, curé de 1914 : homme en qui résident deux mystères, et qui dispose d’une double puissance pour nous émouvoir. Toutes les têtes se découvrent, toutes les figures se contractent. Et tandis qu’il procède à l’office divin, chacun se livre aux songeries du cœur. Nous revivons les grands âges primitifs et purs de notre race. Le mensonge s’enfuit : les rites redeviennent capables d’élever, d’emporter les esprjts dans le ciel. Au lointain le canon tonne; nos villages ruinés sonnent leurs cloches malheureuses. Et quand, au sommet de l’office, le prêtre-soldat élève le calice au-dessus du champ de bataille, on entend palpiter les âmes.
Vous étiez là, jeunes filles de Moyen, vous, les trois sœurs Hasse, qui avez écrit, en date du 4 septembre, la lettre sublime au frère et qui d’une voix pressée lui disiez :
Mon cher Édouard, J’apprends la nouvelle que Charles et Lucien sont morts dans la journée du 28 août. Eugène est blessé grièvement. Quant à Louis et Jean ils sont morts aussi. Rose est disparue. Maman pleure : elle dit que tu sois fort et désire que tu ailles les venger.
J’espère que tes chefs ne te refuseront pas ca. Jean avait eu la Légion d’honneur; toi succèdc-le.
Ils nous ont tout pris. Sur onze qui faisaient la guerre, huit sont morts. Mon cher frère, fais ton devoir; l’on demande que ça. Dieu t’a donné la vie, il a le droit de te la reprendre. C’est maman qui le dit.
Nous t’embrassons de tout cœur, quoique nous voudrions bien te revoir avant. Les Prussiens sont ici. Le fils Jandou est mort. Ils ont tout pillé. Je reviens de Gerbéviller, qui est détruit, les lâches !
Pars, mon cher frère, fais le sacrifice de ta vie; nous avons l’espoir de te revoir, car quelque chose comme un pressentiment nous dit d’espérer. Nous t’embrassons de tout cœur. Adieu et au revoir si Dieu le permet. — Tes sœurs : Berthe Nasse (1).
C’est pour nous et pour la France. Songe à tes frères et au grand-père de 1870.
Vous étiez là, paysanne d’Hériménil, M. G..., qui lanciez à votre mari (en date du 24 septembre) les apostrophes brûlantes :
Mon cher Henri, les Allemands ont été trois semaines chez nous à nous faire de la misère. Je vais te dire la vérité ; car je ne peux garder cela p'our moi ; mais il faut que tu aies du courage comme j’en ai eu... Maintenant ne te fais pas de bile pour la famille, car tu n’as plus que moi à penser. Tu sais que j’ai été courageuse. Le courage fait la force ; c’est pour cela qu’il faut que tu le sois,
(1) J’aurai quelque jour des observations extrêmement curieuses et des réserves que pour l’instant j’ajourne, à présenter sur cette lettre (écrite à un soldat du parc d’aviation de Romigny et qui nous fut communiquée par ses chefs).
pour venger tes deux enfants et notre pauvre famille. Vous pouvez prendre tout courage pour les écraser tous, ne plus les laisser entrer chez nous, car moi s’il était permis, j’irai prendre un fusil, tâche d’en tuer une paire? Tu peux faire part de cette lettre à tes camarades, pour que tous les soldats français puissent nous venger. . . Ne te fais pas de bile pour moi, car je n’ai plus d’enfants... Ce que je te recommande? De leur envoyer des boulets plein la gueule, les écraser tous, car ils ne méritent pas de voir la lumière.
Femmes des cantons envahis, voilà vos accents admirables et terribles quand la race inférieure entreprend de briser les os de notre race, et près de vous, plus parfaite encore, voici la sœur Julie et ses religieuses, vos parentes, qui conservèrent des soldats à la France et firent reconnaître par l’univers leur vertu. La femme, mieux qu’aucun être, est désignée pour sentir et pour traduire les puissances du sang. C’est à percevoir ses vagues profondes que l’on distingue de quelle ombre surgit le sublime. Je* croyais sur ce plateau, durant cette solennité, parmi cette assemblée immobile, au milieu de ces sentiments éternels d’amour, de haine, de désolation, de courage et de religion, toucher la substance éternelle, l’âme même de ces territoires... La messe est finie, Maintenant c’est mon tour de parler. On me fait monter sur le tertre des morts.
Il faudrait que je fusse leur voix, la voix de ces villages ruinés, de ces espaces épouvantés. Mais quel poète serait digne de toucher les orgues de
cette cathédrale du plein air et de donner à ces espaces leur gémissement ! Je me bornerai à jeter avec les mots les plus rapides et les plus simples aux quatre vents du champ de bataille, le bulletin de la victoire.
...Nos frères sont morts et remplissent ces fosses; nos maisons sont écroulées, brûlées, et nos concitoyens ont été fusillés ou emmenés en captivité. Mais vous n’avez pas souffert pour une cause vainc et ces sacrifices effroyables viennent d’assurer le salut de la France.
Le 20 août, la bataille de Sarrebourg avait été pour nous un insuccès. Pendant quatre jours, les Allemands marchèrent sans obstacle. Ils croyaient comme cela arriver sur Bayon, sur Charmes et franchir la Moselle. C’est leur orgueil qui les perdit. Le 24, à cinq kilomètres d’ici, au village de Xermamesnil, ils débouchaient, musique en tête, quand ils reçurent une terrible volée de mitraille d’une batterie française placée sur la fermeabbaye de Belehamp. D’un endroit noble de la vieille Lorraine, mais bien déchu, on faisait cette magnifique besogne, et voilà Belehamp ravivé de gloire : voilà surtout les Allemands qui hurlent de douleur sous la mitraille de mort. Et dans le même temps, sur la même ligne à Gerbéviller, ils étaient retenus jusqu’au soir par cinquante et un alpins, sous la conduite de l’adjudant Chèvre, qui fut porté à l’ordre du jour de l’armée. Cette double audace, en arrêtant toute la journée le débouché de deux corps d’armée allemands au sud de la Mortagne, a permis à nos troupes de prendre leurs dispositions d’attaque. De là cette fureur des Allemands sur nos villages. S’ils avaient pu franchir la Mortagne et puis forcer la Moselle et la trouée de Charmes, les opérations de Joffre étaient irrémédiablement compromises, et ses
armées coupées. Mais durant vingt et un jours, dans nos villages malheureux, et désormais glorieux, les deux armées de Castelnau et de Dubail tinrent bon. Et le 11 septembre, entre sept et huit heures du soir, tout d’un coup, ils sont partis en apprenant le résultat de la bataille de la Marne, qui ne fut possible que par vos souffrances et votre ténacité...
.. .Ainsi je célébrais, devant mon auditoire de soldats et de paysans, les effets immédiats de leurs sacrifices. J’aurais pu continuer, d’autres fruits mûriront, à travers les siècles, sur l’arbre mystique dont ces morts voulurent être les racines. Mais ce qui restera à entendre ne se communique pas avec des paroles. Il faut suivre du regard de l’âme, dans le ciel de Xermamesnil et de Gerbéviller et parmi les nuages du bois de la Ghipotte, des héros qui maintenant ne cesseront plus de flotter au-dessus de nos têtes en Lorraine.
Déjà leur ombre projetée fait la beauté morale extraordinaire de ces populations au milieu des horreurs de la guerre. L’horreur n’est pas supprimée, mais du moins le trouble et le vertige de nos esprits. Heureux les peuples au milieu desquels ces morts ont placé leur demeure! Heureux le ciel qui va les voir à jamais déployer leurs ailes et soulever les vivants ! (1)
(1) « C’était tout au début de cette horrible guerre. Le dimanche 11 octobre 1914, accompagné de quelques amis, vous êtes venu à Gerbéviller pour rendre à nos morts un suprême hommage. II était 9 heures du matin. Votre auto gravissant une mauvaise côte
30 octobre. — Le temps des morts : — Ce temps-ci, c’est tous les jours le jour des morts.
s’arrêta sur l’immense plateau qui sépare Moyen de Gerbéviller. D’un pas ferme vous vous êtes dirigé vers les tombes édifiées par les hommes du 92e territorial. Entouré d’officiers, de majors, ayant à votre droite la vaillante sœur Julie, vous avez écouté avec recueillement la messe. Un prêtre soldat officiait et une foule pieuse entourait les tombes et le modeste autel de campagne. Tout dans la nature semblait prendre sa part du deuil national. Là-bas, la voix impérieuse des canons retentissait. Le ciel était tour à tour obscurci par de gros nuages, le vent soufflait, on entendait le cri des oiseaux, le bruissement des cigales et des grillons. Votre grande taille, vos traits popularisés par l’image attiraient les regards de tous et l’on pensait au patriote ardent qui si souvent poussa le cri d’alarme.
« Et pendant que toutes ces pensées se pressent en nos cerveaux, la messe se termine. Le prêtre fait un discours très bien. Puis le commandant Laborie remercie son bataillon de l’œuvre qu’il a accomplie en édifiant ces belles tombes. Mais la foule impatiente attend, elle est anxieuse et tous les regards se tournent vers vous. Cédant aux muettes sollicitations, vous vous dirigez vers la plus grande tombe et gravissez le tertre au milieu des drapeaux français qui flottent aux vents... Vous n’aviez rien préparé à l’avance. Les phrases jaillissaient de votre bouche avec une harmonie parfaite sans une hésitation, sans une faute. Le cœur dictait ce que le geste amplifiait. .. Je n’oublierai jamais ce jour-là et je revois encore le tableau. Sur le grand plateau, en face des ruines fumantes de Gerbéviller, trois grandes tombes sont édifiées. Ornées de fleurs et de drapeaux, elles renferment les restes de ceux qui, pas à pas, défendirent le sol de la Lorraine. Tout autour, une foule composée de militaires, d’officiers, de civils, et à l’écart un groupe de cornettes blanches. Vous, debout sur la tombe, dominant tout, vous parliez. Votre voix, tantôt émue, tantôt vibrante de colère dominait le bruit du canon et s’étendait jusqu’aux derniers rangs de la foule. Vous avez montré l’héroïsme de nos soldats, flétri la barbarie de ces hordes sauvages dont chaque pas fut un crime. Et dans une péroraison ardente où vibrait toute votre âme vous avez appelé la Victoire, le retour à la France de nos deux provinces arrachées par la
Morts innombrables, tombés au champ d’honneur, nous prions pour vous, chacun à notre manière, continuellement. Nous vous aimons à toutes les minutes, et vers vous, sans arrêt, monte notre reconnaissance. Mais voici la date consacrée qui nous appelle dans les cimetières. Toute la France s’y portera demain, le cœur plein d’effusion pour les soldats, et chacun, avec l’idée d’un saint devoir à remplir, auprès de la mère qui pleure son fils, ira honorer ses parents, ses amis, ses patrons, tombés face à l’ennemi et leur attester que la France vaincra.
Paul Déroulède, Charles Péguy, Albéric Magnard, Charles Muller, Pierre Gilbert, Guy de Cassagnac, Albert de Mun, mes confrères de lettres et mes collègues du Parlement, et les fils
force. Et le vent agitait les drapeaux, l’un d’eux, je m’en souviens, venait obstinément contre votre visage. Puis tout fut fini. D’un pas rapide, vous éloignant de cette bande enthousiasmée, vous êtes reparti porter la bonne parole dans d’autres lieux. # — Dr M. Delmas. Dax (Landes).
Autre témoignage : a Vous vous souvenez sans doute de la cérémonie que l’ambulance 4/68 avait organisée à Gerbéviller en octobre 1914 pour rendre hommage aux morts que cette ambulance avait enterrés. C’est moi-même qui suis allé vous prier d’assister à cette cérémonie pendant que vous causiez avec la sœur Julie. Vous vous souvenez aussi qu’à cette occasion le père jésuite Gascua avait dit la messe et avait prononcé un petit discours d’une superbe envolée. Eh bien ! le père Cascua, ainsi qu’un autre prêtre de cette ambulance nommé Borie, ont été tués tous les deux le même jour en donnant l’assaut du fort de Douaumont au mois de mars 1916. Ges deux prêtres avaient demandé à partir dans un régiment (le 157e) comme combattants... » — Dr Destouesse, médecin-major de 2e classe (réserve).
de ceux qui, depuis des années, m’ont donné leur confiance politique, et mes concitoyens, et puis un parent, voilà les noms, voilà les figures qui passent devant ma mémoire, mêlés au flot innombrable, comme une rivière bruissante sous le ciel de novembre. Mais ce n’est pas encore le temps de nous disperser dans les sentiers du champ des morts et de suivre nos sentiments particuliers. Je salue nommément ceux de ma profession et de mon entourage, je soigne les tombes qui m’appartiennent, mais je ne perds pas de vue, un seul instant, la haute croix commune plantée au cœur du cimetière qu’elle domine.
Je songe aux morts qui gisent non reconnus sur le champ de bataille. Je songe aux familles jetées bas, désemparées par la perte de celui qui était leur âme. Je songe avec angoisse à ceux qui tombent dans la détresse morale et se sauvent dans la nuit en se démettant, en abdiquant. On voudrait, ces jours-ci, les rejoindre, ces désespérés, et leur tenir compagnie.
L’autre jour, en Lorraine, traversant un village, je suis entré dans une maison, au hasard, pour demander un renseignement. C’était un pauvre petit magasin. J’y ai trouvé un gros homme debout, que j’ai prié de m’indiquer la maison du maire. Il m’a regardé lourdement : « Prenez à droite, et puis à gauche, et puis en face. » On ne comprenait rien. Alors, il a dit avec lenteur : « Excusez-moi, je viens justement d’apprendre une mauvaise nouvelle.
Mon fils... Un de ses camarades vient de m’avertir. » J’avais compris avec épouvante, mais j’ai tout de même dit machinalement :
« Qu’est-ce qu’il y a? » Le gros homme a mis son doigt sur son front et murmuré de la voix la plus faible : « Une balle. » Puis : « Mort. » Alors je l’ai embrassé. J’ai tenté de lui expliquer ce que je sentais si bien : que tout le monde le plaignait et qu’aux yeux de tous son fils et lui étaient couverts d’honneur. Mais il a dit : « L’honneur, je m’en tous. »
Il l’a dit et cela prouvait seulement qu’il était à ces extrémités de la souffrance où l’on ne peut être assisté que par celui que l’on sent au même degré de frémissement que soi. Je n’étais pas digne, moi passant, de le rejoindre dans son effroyable solitude. Il repoussait le son de ma voix et ma prétention de lui être secourable. Quant au fond même de ma pensée, à cette idée de l’honneur que reçoit la famille d’un soldat tué, nul paysan n’y contredit, à preuve cette phrase d’une simplicité admirable que peu après, dans le même village, le maire me faisait en parlant d’un de ses administrés : « C’est un homme très bien, me disait-il. Il a eu son fils tué au combat de la Ghipotte. »
Je ne puis oublier, dans ces jours des morts, le son de cette tragique parole et l’accent de ce père désespéré. Cet homme a posé brutalement, en pleine vie animale, le grand problème, la question qu’il est impossible de laisser de côté.
Mon Hls est mort sans avoir vécu sa vie, accompli son temps et sa tâche, sans avoir cueilli, ni construit. Le voilà anéanti. Deux morceaux de bois informes, deux branches d’arbres tordues et plantées en croix, et surmontées de son képi, voilà tout son lot. Sacrifice des morts, douleur des survivants, quel est votre sens? A quoi servez-vous? Quel est le fruit de cette souffrance? A quoi bon le sang du sacrifice?
Dans cette semaine des morts, nous n’échapperons pas à de telles questions, que chaque journée, depuis trois mois, nous pose. Et nous y répondrons, avec une absolue certitude (car nous sommes tous témoins de la transfiguration de notre patrie), que les soldats qui se sacrifient sur le champ de bataille lèguent de l’àme à tous leurs amis, et qu’autour de nous, d’une manière évidente, les vivants recueillent et prolongent les sentiments des morts.
Ce cœur, qui fut agissant, mourrait tout entier? Pas plus que ne meurt une grande intelligence productrice. Si les idées s’amassent, forment une richesse, un foyer collectif, un héritage (ce que nul ne nie), il en va de même pour les sentiments. Les sentiments qui remplissaient les soldats tombés au champ d honneur prennent un essor au-dessus des cadavres et continuent de se développer comme feraient les idées posées par un grand penseur. A quelle condition? Une seule. La même que pour les idées.
Les idées ne prospèrent que si elles sont
accueillies, méditées par des intelligences. Pour que les sentiments des morts survivent et se développent, il faut qu’un amour les accueille.
Mais alors, quelle fécondité! Nous, ligueurs, ne voyons-nous pas se passer des faits qui portent la marque de la présence immédiate de Déroulède? Ne voyons-nous pas ses actes accomplis par ceux qui l’aiment? Il échappe à la mort grâce à l’amitié des siens. Eh bien! aux morts de la guerre, le rayon d’amour ne manquera pas, le rayon de soleil propre à vivifier leur sang et à ressusciter leurs forces.
Nous nous sommes dressés sans préparation suffisante, et remédiant à tout ce qui manquait par l’enthousiasme et la volonté, la France s’est élancée vers Metz et Strasbourg. L’âme de nos armées se décrit dans les admirables lettres qu’envoient par milliers, du fond des tranchées, nos frères et nos fils, et dans ces pensées d’espoir absolu et de sacrifice joyeux qu’ils crayonnent sur les cartes de la correspondance des armées. Elle constitue un trésor de sentiments où nous recevons ce que les maîtres officiels les plus savants ne savaient pas nous donner, l’éducation du cœur.
Dans ces jours de la commémoration des défunts, plus solennels cette année que jamais, la foule va se porter sur les tombes avec une telle ardeur d’affection qu’elle y héritera de l’héroïsme des morts. Ceux qui meurent pour la patrie dans les batailles de 1914 ne s’anéantissent pas plus
que ne s’anéantit le génie. Ils prendront place sur le plan du sentiment dans les destinées de la France, non loin d’un Pierre Corneille, et tout aussi bien que, sur le plan de l’intelligence, survivent les Claude Bernard, les Berthelot et les Pasteur.
1er novembre. — Mon rapport sur les fautes du Service de santé. — La vraie manière d’honorer les morts, c’est d’écouter la leçon qu’ils nous donnent et de recueillir leur expérience. « J’ai agi ainsi, nous disent-ils, imite-moi » , ou bien « évite mon erreur » . Ainsi parlent-ils à celui qui maintient sur eux son regard, tandis qu’ils s’enfoncent dans la brume. Et revenant à nous, nous songeons à la manière dont nous avons agi envers eux. Avons-nous bien soigné ces blessés qui sont morts? Aurait-on pu en plus grand nombre les sauver? •
C’est la question. Faut-il rappeler que l’important n’est pas de savoir si l’on donne aux blessés des petites médailles pieuses, mais si on leur fait des piqûres antitétaniques. Le scandale ne serait pas qu’il y eût trop de médailles dans les ambulances, mais que l’on y manquât de sérum Roux.
Dans ce jour des morts, obligeons-nous à travailler pour eux à une besogne ingrate. Cette année, l’âme déploie ses ailes, et par chaque
courrier, nous arrive, tout admirable, des tranchées. Ame des vivants et des morts, alouette gauloise, aigle latine, vers laquelle s’élèvent les regards. Mais nous, les non-combattants, quel droit avons-nous de participer à cette haute existence? Revenons à une tâche sans ivresse et cherchons plus humblement le terrain où nous pouvons servir.
A la suite des articles que j’ai publiés ici sur les soins donnés aux blessés et sur l’imperfection des services sanitaires, j’ai reçu une volumineuse correspondance. Par centaines, de terribles lettres m’arrivaient qui me troublaient profondément (1) .. Des hommes, des femmes, des médecins, des blessés, un tas de gens que je n’ai jamais vus passent devant moi, une seconde, le temps de me jeter leur plainte..., leur conseil. « Allez à tel endroit, vous y verrez ceci. » Quoi donc? Des misères..., des lacunes, toujours des souffrances. Parfois, j’en étais accablé.
Qui suis-je, pour que ce fleuve douloureux me poursuive? Ai-je la force, la capacité de secourir mes frères mal soignés? Je le voudrais de toute ma bonne volonté. Gomment procéder?
Il ne serait pas sain de porter sous les yeux d’un vaste public des faits pénibles, que je ne suis pas toujours à même de vérifier et que parfois excusent les cruelles nécessités de la bataille.
(1) J’ai laissé çà et là (quand je ne pouvais retrouver mon manuscrit) une indication des coupures exigées par la censure.
1er NOVEMBRE 1914
Je ferai mieux d’en causer avec les hommes que leur fonction désigne pour agir et pour réorganiser des services défectueux. Mais où sont-ils? Les pouvoirs du monde officiel de Paris ne valent que dans l’enceinte du camp retranché, et le gouvernement de Bordeaux est bien loin.
Après réflexion, je me suis arrêté à dresser un rapport, à dépouiller ces lettres où se mêlent les durs tableaux, les dénonciations, les injustices peut-être. J’ai pris les meilleurs conseillers, que je prie de trouver ici mes remerciements. Après avoir soigneusement lu toutes mes lettres, nous en avons extrait les passages les plus utiles. Sans en changer la rédaction.
Il va de soi que je n’ai accueilli que des documents bien et dûment signés par des personnes dont je donne la qualité et l’adresse et qui disent : j’y étais, j’ai vu et j’atteste. Ce recueil s’ouvre par une importante lettre du docteur Étienne Destot, ancien interne des hôpitaux de Lyon, expert près le tribunal de la Seine, et se termine par une note du docteur Yignaud, maire de Clermont-Ferrand.
Pour faciliter leur lecture, tous ces témoignages sont classés en onze chapitres traitant de la relève des blessés sur le champ de bataille ; du fonctionnement des ambulances de front; du fonctionnement des trains sanitaires; du fonctionnement des ambulances de gares ; du fonctionnement des hôpitaux de Paris ; du fonctionnement d’hôpitaux de province ; de la nonutilisation des hôpitaux bien organisés ; de la
non-utilisation du personnel médical; de la nonutilisation des dentistes et des pharmaciens; des convalescents, et enfin des soins excessifs dont certains blessés et prisonniers allemands seraient l’objet.
La simple énumération de ces titres indique la richesse de matériaux qu’il m’a été permis de réunir et de classer. Cette liasse de faits, c’est toute une enquête que je mets à la disposition du gouvernement.
J’en adresse un exemplaire au Président de la République, à qui tiennent à cœur toutes les parties de la Défense nationale, et un autre exemplaire au ministre de la Guerre, de qui relèvent les services sanitaires. Et je mentionne mon effort dans ce journal, parce qu’un plan, une idée exposés devant plusieurs millions de lecteurs prennent tout de suite un corps, sont déjà un acte, un commencement d’exécution, et pour avertir mes correspondants que je continue d’examiner, d’extraire et de classer leurs lettres. Qu’ils ne s’arrêtent pas, eux-mêmes, d’être des inspecteurs pour le bien public.
« Croyez, m’écrit Millerand, en qui j’ai toute confiance, croyez que je ne négligerai rien pour utiliser au mieux vos communications (1) ... »
(i) Et plus tard au 15 janvier, ce billet du président Poincaré : « Je vais prendre personnellement connaissance de vos deux nouveaux rapports et j’en entretiendrai, aussitôt après, le ministre de la guerre... » Je rends hommage au zèle qui fut déployé et aux résultats (trop tardifs) obtenus. (Voir plus bas, p. 140).
Déjà, d’importantes améliorations, tout le monde les constate, ont été réalisées dans les services sanitaires, mais il reste énormément à faire, et puis, à mesure que cette guerre se prolonge, il faut que le bien-être matériel augmente autour de nos blessés, car autour d’eux, fatalement, la première sensibilité s’émousse.
Pauvre nature humaine ! Prenons des précautions contre nous-mêmes; qu’une bonne méthode supplée les élans de la fraternité et certaines chaleurs d’âme qui pourraient se refroidir graduellement. Pour moi, dans ce jour consacré, où j’aurais tant aimé m’en aller, tout l’après-midi, avec la foule, dans les cimetières, et nouer avec les morts des liens solides par la songerie, et me placer sous leur protection bienfaisante, et laisser éclore en moi leurs idées qui flottent dans la brume sur les tombes, je me suis contraint à terminer ce travail. Il peut adoucir les souffrances de nos blessés, et réduire la mortalité. Ce fut ma prière, ma démarche, mon offrande au monument du Souvenir.
2 novembre. — Sur la tombe d’un homme national : — Les amis de Paul Déroulède, dans cette après-midi radieuse du jour des morts, où la plus douce lumière nous conviait à l’espérance, se sont réunis autour de sa tombe. Ils étaient .venus trop nombreux pour que le petit cimetière de la Gelle- Saint-Gloud pût nous contenir tous. Beaucoup étaient restés sous les grands arbres aux alen-
T. II
tours. Mais tel était le silence que mes quelques mots aisément franchissaient les murs, descendaient la pente. Et puis, ce que j’essayais d’exprimer, chacun l'entendait de son propre cœur.
Nous sommes venus, mes chers camarades, disais-je, visiter et honorer le grand patriote. C’est une chose émouvante pour nous que ce pèlerinage, au milieu de la tragédie qui va transfigurer le monde. Notre chef est dans cette tombe, mais sa pensée vit plus que jamais. Elle est aux armées. De ce tertre, saluons pieusement le généralissime, ses généraux, les officiers, tous les soldats qui accomplissent le devoir que Déroulède nous enseignait. Tous ici, nous nous tournons vers nos frères, les ligueurs engagés sur les lignes de feu. A travers l’espace, qu’ils entendent notre amitié qui les appelle, les remercie, les encourage. Soyez heureux, ligueurs combattants! Mais je me tais. Dans ces semaines, c’est aux armes seules de parler. Bientôt, Déroulède, nous viendrons t’annoncer la victoire définitive de la France, dès maintenant à demi victorieuse, et te dire que ta statue de bon serviteur va se dresser dans Strasbourg.
La valeur inestimable de Déroulède, c’est qu’il a été une perpétuelle action. Il ne s’est pas contenté de penser sainement et de dire : « Un pays qui consent à une diminution les prépare toutes et court à la désagrégation. » Il s’est mis au travail, au rude labeur de donner de la chair à son idée, de la faire peuple, de la faire foule.
Quelque chose existe, l'esprit ligueur. Déroulède l’a fondé et maintenu par un prodige de tous les jours. Get esprit, fut-il assez bafoué! Je demande aujourd’hui à tous les Français s’ils n’aiment pas cet esprit-là. Je le leur demande et je me hâte de dire qu’il ne faut pas qu’ils me répondent. Il ne faut pas que personne réclame une antériorité dans la bonne voie, ni que personne ait l’ennui de faire son meâ culpâ. Mettonsnous tous au même pas, le pas militaire, et en avant la musique.
Si c’était l’heure des cortèges, j’aurais invité Hervé, mais oui, Hervé (entre autres) , à venir avec nous à la Gelle-Saint-Cloud. Il a parlé, ces temps derniers, à plusieurs reprises, de Déroulède en beaux termes que je voudrais retrouver pour les mettre ici. Il disait comme il avait été ému de voir ce vieillard entêté, ce noble mourant à la barbe grise, se faire porter à Ghampigny pour rendre un dernier culte public à la patrie, à la Revanche. Citoyen Hervé, l’esprit prophétique, pour consoler Déroulède, le visitait dans sa chambre de mort et lui annonçait les gloires de 1914-1915.
Aujourd’hui, à la Gelle-Saint-Cloud , nous sommes allés, entre amis, en famille, un millier de fidèles autour de Mlle Jeanne. Mais dans mon esprit, à mesure que le but approche, que le rêve se réalise, que la tâche s’accomplit, la Ligue s’élargit, se confond avec la nation et se prépare à s’anéantir glorieusement.
Déroulède est mort comme tous les grands conducteurs, sans avoir touché la terre promise. Ses lieutenants, ses fidèles se disperseront, une fois reconquises l’Alsace et la Lorraine. Notre dernière tâche sera de lui dresser, là-bas, le monument pour lequel la nation nous a donné une magnifique obole de cent mille francs. Et cette apothéose, nous la mènerons, tous rangs ouverts, en disant : « Royalistes, bonapartistes, républicains (antimilitaristes même), autant de prénoms : le nom de famille, c’est Français. »
Gomme on me raconte de belles histoires sur les antimilitaristes ! Il y en avait un dans la tranchée qui répétait tout le temps : « Drapeau tricolore, bleu de choléra, blanc de famine, rouge de sang. » Il embêtait tout le monde, et puis, peu à peu, il a aimé ses camarades et ses officiers, et il en était aimé. Il s’est aperçu, ils se sont aperçus que l’antimilitarisme, c’était la haine de quelque chose qui est prussien et d’une certaine méthode, effroyable en effet, qui n’existe pas chez nous. Chez nous, l’autorité du chef vient de ce qu’il est le meilleur et donne le bon conseil, l’aide. Attendez que la guerre s’achève! La fraternité des armes aura mis dans les âmes la fraternité française, qu’il ne faudra pas que les politiciens nous gâtent.
Entre tous les Français, aujourd’hui, sur le nom de Déroulède, il existe des liens de sympathie spirituelle. Galli, le Menuet, et certes à l’armée, les Marcel Habert, les Tournade, les
Georges Ducrocq, les Tharaud, tous enfin, nous ne rencontrons personne qui ne nous dise : « Ah! si votre ami vivait! Quel malheur qu’il ne soit pas là pour jouir, au soir de sa vie, de cette victoire ! »
Les grandes circonstances élèvent les esprits et les mettent en contact avec un grand homme. On pouvait discuter Déroulède. Viennent l’orage et l’heure de l’enthousiasme national, on laisse à terre, comme des loques, toutes les objections, et l’on se met à agir sous l’influence du même esprit qui le possédait. La France depuis trois mois a reçu l’étincelle électrique dont il fut toute sa vie animé. Nous avons tous son mouvement d’élan, si caractéristique. Le revoyez-vous, tel qu’il entrait dans une foule, chez des amis, dans une conversation? Les plus indulgents disaient que c’était de l’enthousiasme et qu’il fallait bannir l’enthousiasme de la vie publique. Quelle pitié! Nous ne pouvons remplir nos devoirs d’êtres humains que si nous sommes à la fois raisonnables et enthousiastes. Notre pays regarde avec froideur celui dont le cerveau fonctionne au-dessus d’un cœur sec. C’est l’origine de la distinction qu’il faut faire entre le personnage officiel et l’homme national.
P. -S. — Je reçois la lettre suivante, que je transcris pour indiquer quelles ressources on trouverait si les efforts pour les blessés étaient dignement coordonnés :
...Je lis aujourd’hui l’article de l'Echo. Un train sanitaire reviendrait à 1 500 francs. Si c’est l’argent qui manque, je tiens cette somme à votre disposition. Si c’est le personnel qui manque, je me mets à votre dispotion. En 1871, à l’âge de seize ans, j’ai fait ce métier, comme sous-aide à la Société de Secours aux Blessés, et après l’armistice j’ai ramené beaucoup de blessés d’Allemagne, où ils étaient prisonniers... (Tardiyeau.)
L’argent et les dévouements s’offrent en abondance. Toute la difficulté est de les mettre à la disposition de nos blessés. Vraiment, cette difficulté ne peut pas être insurmontable.
4 novembre. — La mort de la Turquie : — Il n’y a pas plus de trois mois que je parcourais une grande partie de l’empire ottoman. Mon but était de me faire une idée claire de l’influence que nous y possédons.
J’ai causé, à Alexandrie, avec un grand nombre de personnes, et peu de temps auparavant j’avais remonté le Nil jusqu’à l’île de Philœ. Les fellahs sont très sensibles à la prospérité matérielle que leur assure l’Angleterre. Ils sentent, ils savent qu’un retour du pouvoir politique musulman leur apporterait l’anarchie, intolérable pour eux depuis qu’ils connaissent l’équité dans la perceptions de l impôt. L’Égypte ne rêve pas de partager le sort des régions voisines soumises au régime de Constantinople; au contraire, elle donne à celles-ci le désir de voir des « conseillers européens » se substituer à leurs gouverneurs turcs.
Le bonheur de l’Égypte est très apprécié en Syrie. Chaque année, des Égyptiens viennent passer la saison chaude dans les hôtels du Liban. Beyrouth, Tripoli, Damas sont excédés de la domination de Constantinople et d’un mélange de faiblesse et de brutalité, qui est proprement l’impuissance. Les musulmans eux-mêmes, dans ces grandes cités, désespèrent que les Jeunes- Turcs puissent ouvrir des routes, assainir les villes, assurer un impôt équitable et une justice vraie. De très nombreux Syriens appellent ouvertement la France.
Avec M. Georges Picot, l’énergique consul général de France à Beyrouth, j’ai fait une prodigieuse promenade dans le sud du Liban. A l’entrée de chaque village s’organisaient des fantasias; les hommes, jeunes et vieux, déchargeaient passionnément dans les airs leurs fusils; les femmes, depuis les balcons et les toits, versaient sur nous des parfums et des fleurs, en mêlant leurs stridents cris de joie à des chansons de guerre. Je retrouve dans mes notes une sèche énumération : à Wady-Safé, dix moutons sont égorgés sous nos pieds, pour nous faire honneur; à Barouk, une magnifique vocifératrice, une jeune Jézabel, toute éclatante de force et de poésie, monte sur le marchepied de ma voiture et me déclame des vers; à Deïr-el-Kamar, dans un décor tragique, la fête de nuit illumine la montagne; à Jézine, cavalcade; près d’Azour, les enfants dansent avec ardeur au son des roseaux;
i 04 CHRONIQUE DE LA GRANDE GUERRE
à Biel-el-Dine, sur le tombeau des officiers et des soldats français, morts au cours de l’expédition de 1860, j’ai célébré, au milieu d’un religieux silence, les souvenirs communs aux maronites et à la France.
Partout les enfants me remettaient des suppliques : « Donnez-nous des écoles pour que nous apprenions le français. » Ils en ont déjà de nombreuses. Rangés des deux côtés de la route, ces écoliers et ces écolières, menés par des frères ou des religieuses de la Lozère, de la Bretagne, du Nord, agitaient des drapeaux tricolores et acclamaient avec frénésie la France.
Quand j’ai quitté définitivement le Liban, à la dernière gare, un jeune homme s’est approché de mon wagon et m’a dit, avec un accent inoubliable de tristesse et de reproche : « Vous vous en allez. Pourquoi êtes-vous venu? Pour écrire un livre? Pour cela seulement? » Quand je circulais dans les montagnes des Nosairis, les gendarmes de mon escorte dirent à l’un de mes compagnons : « On sait bien ce que ce savant français vient faire. (Le savant, c’était moi.) La France a donné beaucoup d’argent à Constantinople pour avoir la Syrie. Vos marins débarqueront bientôt. » Et il n’y avait pas de gracieusetés que ne me fissent les nobles populations un peu farouches et quasi indépendantes de ces montagnes inabordables.
C’est la France qu’on aime, qu’on appelle et qu’on attend en Syrie, et le Liban, dès mainte-
nant, semble une terre française. Mais les Jeunes- Turcs, qui sont intensément nationalistes et xénophobes, favorisent les Allemands, en haine de notre influence, et leur presse, toute germanophile, attaque violemment la France. Nous n’aurions pas indéfiniment supporté sans faillir d’aussi vigoureuses attaques. Le chemin de ferde Bagdad est une superbe réussite de la volonté allemande. Je ne saurais trop dire l’admiration que cette œuvre mérite, et sur tout son parcours, nous sommes, dès maintenant, dominés. Je l’ai senti de la manière la plus douloureuse, en Syrie même, sur un terrain où, peu avant, notre influence régnait. J’ai vu dans Alep les officiers de la mission militaire allemande circuler en maîtres. Leur prestige, joint à celui des ingénieurs du chemin de fer, nous aurait réduits à néant sans la ténacité des religieux et religieuses français qui forment inlassablement les enfants du pays et leur mettent dans l’esprit une vigoureuse prédilection pour la France.
Ils les instruisent, leur apprennent notre langue et la Marseillaise. Ah! que ces enfants écarquillaient leurs beaux yeux devant un académicien ! Mais, devenus grands, ces petits clients de la France deviendront les employés du chemin de fer allemand et les consommateurs des produits que les commis voyageurs allemands viennent leur vendre en baragouinant le français.
C’est un crève-cœur, d’Alep à Alexandrette, et, passé le Taurus, sur toute la ligne d’Anatolie,
jusqu’à Contantinople, de voir notre prodigieux effort et notre échec tout près du but! Nous nous sommes prodigués, par le moyen de nos congréganistes, en œuvres d’éducation et d’assistance; nous échouons à en recueillir le fruit. Nous travaillons pour le roi de Prusse. Il y a trois mois, nous étions à la veille d’abandonner nos positions. Nos lois sur les congrégations, en arrêtant le recrutement des maîtres, allaient fermer nos écoles là-bas; ou mieux les abandonner à des maîtres allemands. Dans la région de Koniah, j’ai pu voir d’une manière certaine l’alliance du fanatisme religieux musulman et de l’esprit germanique antifrançais. Rentré en France, me disais-je, je ferai une campagne, je montrerai à mes compatriotes les conditions vraies de notre succès en Orient, et je dirai si haut la vérité qu’on me donnera raison; mais, tout de même, pour obtenir un succès complet sur l’Euphrate, il faudrait une victoire sur le Rhin.
A Constantinople, je fus épouvanté de voir la toute-puissance, — on la niait, mais elle crevait les yeux, — la toute-puissance de l’Allemagne. On nous aimait, peut-être ; sûrement on nous sacrifiait. Je me rappelle une journée que j’ai passée, au début de juillet dernier, sur le Bosphore, dans le plus beau décor qui existe sous les cieux, en compagnie d’un ami turc que j’aime beaucoup. Notre barque glissait entre les deux rives sublimes de l’Europe et de l’Asie, chargées de châteaux antiques, de palais, de villages, de
forêts verdoyantes, de grandes solitudes pleines de pensées romanesques. Ges plaisirs de la nature, de l’art et de l’amitié ne pouvaient m’empêcher de sentir que la France, sinon dans la pensée de mon compagnon, du moins chez les hommes d’État qu’il me peignait, et dans les faits qu’il me déroulait, était sacrifiée. Cette injustice de notre destinée en Orient me désespérait. Mais voici que la guerre de 1914 guérit tous nos malheurs publics.
O guerre redoutable, que nul n’avait désirée, car tous les hommes sensés craignaient que nous ne fussions pas prêts, un miracle, un sursaut du génie national, favorisé par les plus heureuses circonstances, a suppléé à tous les manques, et la victoire se fait sous nos yeux éblouis. Au milieu de nos efforts, de nos angoisses privées, de toute notre humanité douloureuse, qui nous empêchent de la bénir, cette guerre, nous voyons bien qu’elle est le salut. Elle nous sauve, jusqu’en Orient. Elle est même en train d’y dépasser nos vœux. Nous ne demandons pas l’écroulement de l’empire ottoman. Il va mourir des procédés de corruption et d’avant-guerre qui ont échoué en France et en Belgique; il est livré à l’Allemagne par Enver Pacha et la petite bande audacieuse qui, le pistolet à la main, s’est frayé le chemin du pouvoir. Pauvre Turquie! j’y ai vu bien des noblesses et un goût de la chevalerie qui plaident pour elle au milieu de ses ruines. Est-ce sa beauté, le souvenir des lieux célèbres, des sites grandioses
et des mœurs neuves que j’y ai tant goûtés, est-ce plutôt le sentiment qu’elle meurt victime de l’Allemagne et des mêmes embûches que notre généreuse nation a vues de si près? Je me sens ému et désireux d’être juste pour cette terre des cyprès, dans ce moment où l’ennemi donne le signal de son dépècement, et semble offrir ses provinces pour rendre plus aisés les règlements de la paix entre les alliés.
6 novembre. — N’abusons pas de la teinte kaki : — Êtes-vous sûrs qu’on laisse jaillir devant nous toute la flamme de la tragédie nationale? On tâche trop d’éteindre, ou du moins on cherche trop peu à favoriser un enthousiasme qui fait une part de notre force.
Je ne critique pas les communiqués. Ils possèdent une grande qualité, la première de toutes : ils sont vrais. Rigoureusement vrais. C’est l’honneur de notre pays, cette sincérité que l’univers peut confronter avec le mensonge systématique de l’Allemagne officielle. Mais, pour être exact, faut-il être aride, sec et nu? Les abréviateurs qui chaque jour nous donnent ces quelques lignes, et qui depuis trois mois ont créé par elles notre certitude de victoire, sont des gens incapables d’aucun écart de l’imagination. Ils n’ont pas de par delà. C’est bien. Mais ne restent-ils pas un peu en deçà? Ils se contiennent trop. Je m’incline devant une sévérité si rigoureusement observée. Mais leur abrégé ne nous permet pas de voir
tout ce qu’il y a de grandeur aux armées, et d’une manière ou de l’autre on devrait le compléter.
On manque de justice à force de viser à la haute réserve. On ne fait pas assez valoir cette campagne, ses chefs et ses soldats. Nous en souffrons tous, qu’on le sache! Nous avons besoin de détails abondants et minutieux, généreusement prodigués, et qui soient vus par des historiens à l’imagination ardente. Est-il impossible de nous satisfaire? Quand connaîtrons-nous les héros de tous rangs, de tous grades qui nous sauvent? Vous ne pouvez pas les introduire dans le communiqué; vous ne voulez pas qu’on y trouve jamais un trait qui donne la couleur et l’héroïsme des faits. Soit! Gardez-le tel qu’il est, votre papier d’honnête homme dont je ne me plains pas, qui nous donne en raccourci chaque jour de la guerre et quasi la pulsation quotidienne des armées ; mais ayez par ailleurs un moyen de répondre à notre vœu. Toutes les lettres qui nous viennent de l’armée sont brûlantes. De chaque bataillon s’échappent les plus admirables histoires. La source est devant nous; il n’est que d’y plonger à plein seau pour en rapporter du sublime.
Le Bulletin des armées de la République prétend apporter aux soldats les exhortations des noncombattants. Delà sa médiocrité inévitable. C’est des combattants que doit nous venir la leçon par l’exemple. Je réclame un florilège des grandes actions de nos régiments, de nos bataillons et de
nos soldats, une lecture d’où l’on sorte plein de flamme et d’enthousiasme.
Nous sommes tous d’accord pour distinguer chez nos grands chefs (dont nous savons mal les noms, dont nous ignorons totalement le visage et la biographie) des qualités de modération et d’abnégation, une haute moralité. Nous saluons, avec la certitude que crée une série de demi-lumières, des hommes qui pensent à leur pays plus qu’à eux-mêmes. Jamais les soldats de la France n’ont eu à leur tête de plus honnêtes gens. Ces chefs, depuis dix ans, au milieu de la discorde et des méfiances et des attaques, faisaient leur métier, préparaient le salut de tous. Ils témoignaient là une supériorité de sentiments qui s’accorde avec leur manière de conduire les opérations aujourd’hui, de ne compromettre jamais rien, de suppléer à tous les manques, de maintenir les affaires pied à pied, pour nous faire voir à quelle famille d’hommes de guerre nous devons les rattacher. Et cette vertu, se nuançant selon les âges, descend du généralissime jusqu’à nos plus jeunes camarades.
L’armée de Joffre apparaît comme une des plus pures et des plus originales qu’ait eues la France. Je prévois qu’elle s’enveloppera aisément d’une sorte de légende philosophique à la Drouot, à la Gatinat. Mais, dans cet ensemble et sous cette couleur générale, qui semble écarter, refuser l’élan populaire, il y a des soudainetés, des éclairs, des coups de foudre. Cette grande vie-
toire lente est faite d’une quantité d’actions prodigieuses. Cette égalité, cette constance, cette vertu du généralissime s’appuie sur une immense jeunesse joyeuse, classe 1914, que talonne déjà la classe 1915, et ces enfants évadés de l’école brûlent de montrer ce qu’ils valent. Allons-nous indéfiniment ne connaître tout cela qu’à la dérobée? Allons-nous ignorer ce beau volcan qu’est notre armée dans ses tranchées? On cherche, on interroge, on se penche. La France voudrait connaître, aimer et remercier chacun de ses fils. Donnez à notre piété, monsieur le ministre, et à notre enthousiasme, un accès plus facile auprès de ceux qui font notre gloire.
Les rapports du maréchal French conduisent les Anglais auprès de leurs soldats. Nous-mêmes, nous avons un excellent exposé de la bataille de la Marne. Un seul, et puis rien. C’est de mille manières que l’on pourrait favoriser ce désir de nos cœurs et de nos esprits, et nourrir l’enthousiasme public dans une guerre si dure et si longue. Tout au contraire, il semble parfois que l’on s’ingénie pour atténuer, refroidir et voiler.
Prenez le Journal officiel du vendredi 30 octobre dernier, n° 298, ouvrez-le à la page 2840 et vous serez péniblement affecté, comme je le fus, en y trouvant une énumération de généraux décédés. C’est ainsi que sont désignés les généraux morts pour la France! En vérité, n’est-ce pas pousser beaucoup trop loin la réserve, la rigidité,
l’impassibilité, — je cherche le terme qui me dispensera d’écrire l’insensibilité du langage administratif? Lorsque au 46e d’infanterie on appelle « La Tour d’Auvergne » , le sous-officier qui répond ne dit pas « décédé » , il lance la belle phrase qui nous fait frissonner de fierté et qui, d’un mouvement instinctif, fait que les jeunes recrues serrent entre leurs mains plus fortement leurs armes. Il s’écrie : Mort au champ d’honneur! Si vous ne voulez pas aller jusqu’à une expression contre laquelle cependant nul ne voit d’objection, pourquoi les bureaux du ministère de la Guerre ont-ils renoncé à employer la formule : « Tué à l’ennemi » , qui était en usage pendant les campagnes de Grimée, d’Italie, du Mexique, d’Afrique et durant la guerre de 1870? Il faut que de tels morts soient distingués de ceux qui, moins heureux, n’ont pas l’honneur de tomber pour la France. Ils ont bien gagné d’être désignés sur les contrôles d’une manière qui les signale à leurs successeurs et qui assure la gloire de leurs familles. Accueillez, Millerand, cette réclamation que je vous adresse au nom de la Société amicale des anciens élèves de Saint-Gyr, au nom des officiers et soldats, au nom de tous les patriotes. N’abusons pas de la teinte kaki.
9 novembre. — Que faut-il au blessé sur le champ de bataille? — J’ai déjà beaucoup parlé des blessés. Nous avons obtenu quelques résultats. Ils sont insuffisants, et je dois continuer. Mais que
nul ne s’y trompe : j’écris cette suite d’articles avec les sentiments d’un collaborateur de l’État. Je ne suis animé par aucun goût de contradiction, et j’agis avec un esprit de vérité.
Sauver les blessés, c’est remplir notre devoir de reconnaissance, c’est obéir à notre immense amitié pour nos défenseurs, c’est donner des armées à la France. Personne ne songe à être négligent envers ces glorieux martyrs de la patrie, mais tout de même il faut se dépêcher d’améliorer l’état des choses, autant que le permet, en pleine guerre, une organisation foncièrement défectueuse. Je me suis fait en public le divulgateur modéré des manques du service. Avec plus de précision et d’énergie, j’ai transmis à qui de droit, par la voie privée, des témoignages, des fragments d’enquête. Maintenant je voudrais soumettre à tous, après les critiques, les remèdes : quelques moyens pratiqnes de faire bien.
L’idée générale qui doit présider aux changements ressort d’un grand principe actuellement méconnu, c’est que la gravité des blessures est en raison inverse de la rapidité des soins compétents. Vous entendez bien, il y a deux termes : la rapidité et la compétence .
Dans quelques articles, très courts et les plus simples (car ce grand sujet qui n’éveille que la piété patriotique doit être réservé à une argumentation toute sévère et quasi technique) je vais essayer de suivre le blessé du champ de bataille t. II. 8
à l’ambulance et de voir, à chaque étape, comment nous pourrions le servir.
Aujourd’hui, allons sur le champ de bataille. Qu’y pouvons-nous en faveur de nos soldats?
Nous pouvons qu’ils soient munis d’un pansement antiseptique et d’une ampoule d’iode.
Il s’agit de prévenir les infections. Petite dépense d’argent, immense économie de vie humaine.
Un haut chirurgien me dit : « Il faut que, par ordre du ministre, les officiers passent la revue de ces pansements et de cette ampoule, qu’ils en indiquent l’emploi. »
Ne faut-il pas, d’abord, qu’ils en réclament la distribution? Chaque combattant a-t-il son ampoule d’iode? N’a-t-il pas sali, perdu, oublié ses pansements? N’en a-t-il pas déjà disposé? Quand je serai assuré par mes correspondants de ce que je crois bien savoir, dès maintenant, que nos combattants n’ont pas plus d’iode que de pansement individuel, nous demanderons à un maître de la chirurgie, civil ou militaire, nous demanderons à la Société de Médecine militaire la meilleure recette d’antiseptique immédiat, le plus simple moyen, et je me tournerai une fois de plus vers mes lecteurs et donateurs d’une générosité inépuisable : « Voilà, leur dirai-je, une œuvre à créer et plus utile encore que celles du tabac et du chocolat, le pansement du soldat. »
Chacun ses bandes de pansement et son ampoule de teinture d’iode. Pour aujourd’hui, je
n’en dirai pas plus. Cette idée, si elle est bonne, capable d’empêcher l’infection et la suppuration, va sauver la vie à des centaines de Français, qui sont nos meilleurs amis et nos chefs, l’élite morale et physique de la nation. v
Je soumets l’idée aux approbateurs et aux contradicteurs, aux maîtres de la science et aux chefs de l’administration. Peut-être que certains de ces derniers redoutaient qu’il n’y eût dans des critiques trop vraies une pensée de polémique ou même, à notre insu, un ferment de division. Non, mille fois non, tout ce que nous sentirons avec vérité devra nécessairement, dans cette sainte période de la guerre, tourner à faire l’union. Non pas l’union des mots; elle n’était qu’un premier stade, aujourd’hui dépassé : il s’agit d’en venir à l’union des actes. Ils se battent, nos frères! Nous cherchons de quelle manière nous pouvons les aider, soutenir leurs corps lassés, leur porter secours. Le service de santé, avec toute sa bonne volonté, n’a pas les préparations suffisantes. Chacun brûle de l’aider, non pas de le contrarier, de le surveiller et de le gêner. Nous voulons nous tenir près de lui, en arrière de lui, à la manière d’un assistant, et lui passer ce dont il avoue avoir besoin. Le service de santé manque de petits pansements et d’ampoules, on peut lui en fournir. Pour faire face à son immense travail, il n’aura jamais trop de collaborateurs compétents; on pourrait encore lui en proposer. C’est ce que nous verrons demain.
P. -S. — A propos de mon article : N’abusons pas de la couleur kaki , M. le capitaine de Gourcy, des chasseurs à pied, trésorier-archiviste de la Saint-Cyrienne, m’écrit une belle lettre dont je me permets de placer quelques parties sous les yeux de mes lecteurs. Elle achève d’éclairer un des côtés de la question :
Le Journal officiel, aujourd’hui, porte des nominations dans la cavalerie avec la mention tué à l’ennemi. Les nominations dans l’artillerie, le génie, l’infanterie et l’artillerie coloniales porteront encore la mention
décédé . C’est humiliant pour des gens qui donnent
leur vie « sans hésitation ni murmure » , comme prescrivait l’ancien règlement. Quand on lit, dans le même numéro de Y Officiel, qu’un officier a été cité à l’ordre de l’armée, avec le motif suivant : « S’est mis, le 29 septembre, à la tête de ses troupes pour prendre d’assaut un pont occupé par l’ennemi, en disant : « Il n’y a pas « de Prussiens qui tiennent, il faut passer. » A été tué dans cet acte d’héroïsme» , et que cet officier sera inscrit comme décédé sur ses états de service, c’est à renverser.
Je suis convaincu que les bureaux voudront en finir avec ce fâcheux lapsus trop prolongé.
10 novembre. — Hatons-noüs de relever nos blessés : — De nombreuses lettres m’approuvent. «Ah! oui, mettons le blessé en mesure de prévenir l’infection par un antiseptique immédiat, dès le champ de bataille. »
Comment l’administration compétente n’at-elle rien fait dans ce sens ? Attendait-elle l’ini-
tiative privée? C’est possible, mais le professeur Pierre Delbet s’est préoccupé, avec ses amis, avec le public, de donner une ampoule de teinture d’iode, et pourtant, à cette heure encore, nul commandant de corps, nul soldat ne possède d’ampoules d’iode. L’éminent professeur a reçu l’ordre de verser les ampoules avenue de Tourville, à la pharmacie centrale des hôpitaux. Elles y sont toujours! Aucune n’a été envoyée aux soldats qui se battent tous les jours.
Je ne comprends pas. Mais je passe outre, en attendant des explications. Il n’est pas en mon pouvoir de me substituer aux services réguliers. Je ne puis pas réaliser les idées, je ne puis que les publier. Je répète mon premier point : que fautil au blessé sur le champ de bataille? Un pansement antiseptique et une ampoule de teinture d’iode. Et je passe à la seconde étape de la question.
Ce blessé, vous n’allez pas le laisser sur le champ de bataille. Il vous faut le ramasser et le porter à l’ambulance.
Ah ! ce séjour parfois indéfini qu’ils font sur la terre de douleur, nos soldats, environnés par la bataille ou par une immense solitude et des plaintes! Je n’en décrirai rien. Vous savez cela, mes chers lecteurs, vous le sentez jusqu’à l’angoisse, vous le voyez la nuit dans vos insomnies. Aussi voulez-vous que tous les efforts soient déployés afin que se fasse rapidement l’enlèvement des blessés, et qu’ils reçoivent au plus vite des
soins minutieux. Eh bien! avez-vous causé avec des aides-majors qui reviennent des lignes de feu? Leur avez-vous demandé pourquoi des blessés demeurent abandonnés deux jours, quatre jours et davantage? Ils vous répondent que ces affreux retards viennent de la bataille qui se prolonge, et puis de l’insuffisance des moyens de transport.
Tant que la bataille piétine les blessés, tant qu’ils gisent entre les tranchées et que les brancardiers qui les veulent aller chercher sont jetés bas, rien à faire; c’est la guerre, rendue plus effroyable encore par la conception sauvage et la manière « colossale » des Allemands. Mais devons-nous accepter que notre outillage mal approprié, d’invention trop vieille, nous coûte les plus précieuses vies? On ne peut rien contre certaines nécessités de guerre, on peut tout s’il s’agit de créer un matériel.
Le docteur de Martel me raconte qu’il eut, un jour, trois cents blessés à enlever. Il disposait de trente-deux hommes; théoriquement, trentedeux hommes portent seize brancards, mais pratiquement, dès que le traj et à faire est un peu long, dans les terres labourées, il faut quatre hommes par brancard, et les trente-deux hommes du docteur ne pouvaient guère ramener au poste de secours que huit hommes toutes les deux heures. Au bout de quatre jours de travail surhumain, le docteur de Martel a dû laisser des blessés qui d’ailleurs, hâtons-nous de le dire, ont pu être sauvés par d’autres moyens.
Voilà dans ce récit volontairement dénué de couleur et d’indignation, un drame que je vous laisse méditer. Nous ne sommes pas au bout de la guerre et la saison va devenir la plus mauvaise. Nuits d’hiver dans la neige, dans le dégel... J’insiste auprès des services de santé. Vous insistez avec moi. Il n’est pas admissible que l’on se reconnaisse vaincu par une difficulté d’ordre industriel. L’entreprise où, la mort dans l’âme, le docteur de Martel a échoué, l’entreprise d’enlever trois cents blessés en quatre jours, ne dépasse pas le génie de la France.
On me dit que les brancards sont trop lourds. Quand un homme a porté quinze kilos, toute une journée, en plus de son sac, il est fourbu. Songez au chasseur qui est éreinté par un fusil de trois kilos. Et, là-dessus, un éminent chirurgien, le docteur Étienne Destot, m’explique dans tous ses détails une brouette cycliste dont il me chante merveille. A l’entendre, chaque brancardier devrait avoir une bicyclette, et puis deux roues de bicyclette, une fourche en fer spéciale, un brancard démontable en bambous, composé de deux perches de 2 m. 50, deux traverses métalliques en fer plat et deux pièces de toile de 1 mètre sur 60 centimètres de large, ourlées de façon à laisser le passage des bambous. Avec ses simples éléments, un seul brancardier, me dit-il, peut emmener à trois kilomètres un blessé couché, en une heure, et revenir sans fatigue. C’est-àdire qu’ainsi outillé, le docteur de Martel aurait
en moins d’une journée enlevé ses trois cents
blessés.
J’envoie à Bordeaux, dans mon second rapport qui va partir incessamment, l’invention du docteur Étienne Destot. A d’autres de la juger. Je ne me connais pas plus en brouette cycliste qu’en ampoule antiseptique, mais voilà les problèmes à résoudre et qui ne dépassent pas le génie de nos spécialistes. Chacun supplie les services sanitaires de perfectionner leur outillage pour faire face à une guerre toute nouvelle et pour obtenir le rendement nécessaire.
Aujourd’hui, on peut, et l’on doit supprimer autant que possible les transports à bras ou par cheval ou par voiture, douloureux et lents, pour leur substituer la brouette cycliste et l’automobile. Nous avons des automobiles, mais moins simples et moins confortables que celles des Anglais. Imitons nos amis, puisque nous n’avons pas su progresser en même temps qu’eux, et si nous renonçons à donner à nos soldats le bienêtre dont jouissent les leurs, tâchons tout de même que des blessés français trouvent chez nous, en plus d’une fraternité agissante, le confortable britannique.
Certes, ils ne se plaignent pas, nos blessés. Ce ne sont pas eux qui disent que c’est dur; ils ne réclament rien. Mais parce qu’ils sont des héros, est-ce une raison pour les soigner imparfaitement? Au contraire, une raison de les guérir et de les conserver.
il NOVEMBRE 1914
Ah! je sais bien : tous ceux d’entre nous qui sont neufs et chez qui l’affreuse accoutumance n’a pas émoussé la première sensibilité s’emploient pour le blessé. La pitié, les larmes, le dévouement d’admirables sœurs de charité, laïques ou religieuses, ne lui manquent pas. Gela, c’est l’activité des cœurs. Je réclame pour lui en outre l’aide des intelligences coordonnées.
Les services de santé n’ont pas eu, quelle qu’ait été leur bonne volonté, cette heureuse fortune de doter notre pays d’un matériel sanitaire approprié aux nouvelles nécessités de la guerre.
11 novembre. — Ernest Psichari mort au champ d’honneur : — Le petit-fils de Renan a été tué à l’ennemi. J’apprends le malheur, la gloire des siens et des lettres françaises. Je m’interromps d’écrire mon article du jour, j’écarte mes notes sur les blessés; sans un retard, il faut que les patriotes saluent ce frère immortel de Péguy, ce soldat de la France et de la pensée française, notre jeune et bien cher ami tombé pour la patrie.
Ernest Psichari, lieutenant d’artillerie coloniale, a été tué à Saint-Vincent-Rossignol, en Belgique, près de Virton, le 22 août, en défendant sa batterie. C’est une affaire où nous avons été douze mille contre cent vingt mille. Nul n’a bronché. Le régiment s’est fait tuer. Lui et ses camarades sur leurs pièces qu’ils avaient rendues inutilisables. Il a vu la mort venir. Ils avaient
usé leurs dernières munitions. Voilà ce que me fait savoir son père, qui fut avant-hier, jadis, je ne sais quand, notre adversaire politique et que ce glorieux malheur rend pour nous un ami sacré . Et il ajoute, ce père, vers qui vont toutes les amitiés : « Oh! si, après cela, nous ne les écrasons pas, nous nous demanderons ce que sont allés faire là-bas nos enfants! » Nos enfants, mon cher ami, sont allés sauver la France, et le vôtre, parmi eux, d’un bond dans la mort, s’est placé au premier rang, ajoutant encore à la gloire de votre illustre famille.
« A quelle mystérieuse suite de recommencements se plaît la nature, écrivais-je, il y a trois ans, lors des débuts littéraires d’Ernest Psichari, et comme il est beau que les richesses cachées dans le germe primitif viennent successivement fleurir, tomber et refleurir dans la suite de la descendance... » Le petit-fils de Renan aura passé au milieu de nous en courant, mais que sa destinée interrompue est belle! Couronné par la mort, le jeune héros rejoint son aïeul qui le reçoit avec respect. L’enfant complète, perfectionne, oserai-je dire, prépare l’œuvre immense du vieillard.
J’aime le vieux Renan, je serais un ingrat de manquer jamais à saluer celui dont les livres furent un des appuis de ma jeunesse. Il me proposa des problèmes que j’ai, par la suite, résolus selon mes expériences propres, mais qui demeurent tout l’attrait de la vie. Son œuvre, hier encore, je la méditais sur la plage antique de
Phénicie, d’Amrit à Sidon, dans Amschid, dans Ghazir et le long du fleuve Adonis. Pourtant, j’ai toujours souffert qu’elle manquât d’héroïsme. J’y cherchais vainement un élan tout direct et tout franc, le goût du risque physique, et j’écartais avec impatience un excès de précaution. Or, voici que cet enfant guerrier est apparu pour justifier son grand-père. « Mon salut et ma joie » , dira l’aïeul en accueillant cette jeune ombre sanglante.
J’ai mis jadis dans la circulation des idées une phrase de Renan, que je tenais de Déroulède et qui n’a fait que trop fortune. J’ai raconté qu’un jour le vieux philosophe dit au jeune président de la Ligue des Patriotes qui insistait pour l’associer à l’une de ses entreprises : « Jeune homme, la France se meurt. Ne troublez pas son agonie. » Phrase impie, m’écriais-je. J’aurais dû ajouter que Renan procédait toujours en se plaçant successivement à des points de vue divers, et qu’il n’est pas juste de prétendre le saisir tout entier dans cette cruelle boutade. Aujourd’hui, nous voyons que ce glas de mort ne donnait pas le son total de son âme. Nos fils ressemblent à nos pensées les plus profondes, a-t-on dit avec magnificence . Ernest Psichari s’accorde avec les grandes pages de la Réforme intellectuelle et morale . Il les continue. La vie et l’œuvre de cet enfant peuvent être tenues pour un des testaments du génie multiforme de Renan. Il rachète, s’il en était besoin, son aïeul et, au sens mystique, le sauve.
Renan et Taine sont morts en doutant de la vitalité française. Ils ont cru que les nouvelles générations vivraient de l’ombre d’une ombre et mourraient d’inanition morale. Gomme le vieil empereur carolingien qui voit les barques normandes sur l’Océan et qui verse des larmes en prophétisant l’invasion, ils ont passé leurs derniers jours à gémir devant la haute mer qu’ils n’avaient plus la force d’affronter. Ils désespéraient. C’est une conséquence de leur abus des analyses et des froids raisonnements. Que ne se fiaient-ils davantage à leur cœur? S’ils étaient descendus en eux-mêmes, ils y auraient trouvé la puissance et la fierté de leurs pères, toutes prêtes à renaître en leurs petits-fils. %
U Appel des armes , l’œuvre maîtresse d’Ernest Psichari, est le témoignage le plus saisissant et le plus clair d ’une génération que nous avons vue se former sous nos yeux éblouis de bonheur, et qui rature les enseignements officiels de ses maîtres immédiats, pour aller chercher sa parole de vie plus haut dans la race, plus loin dans le passé.
« Le fils a pris le parti de ses pères contre son père » , telle est la puissante formule où le jeune écrivain définit son livre, sa propre biographie morale et l’histoire de ses amis. Vous connaissez le thème de l'Appel des armes : le fils d’un instituteur antimilitariste, sous l’influence d’un officier que le hasard lui fait rencontrer, se découvre une vocation de soldat. Un second ressort mystique vient en aide et en réconfort à cette vertu
il NOVEMBRE 1914
guerrière et la double. Ce fils d’anticlérical est catholique pieux.
Jugez de l’étonnement douloureux du père à cet éveil, à ce réveil de tout ce qui fut la vie des siens à travers les siècles et qui sommeille dans son être. Quel livre ! Il posait tout le problème des âmes dans la France d’hier. Avant cette guerre, il y avait chez nous deux conceptions du devoir, deux vues sur nos destinées nationales. Elles s’opposaient; aujourd’hui, elles se sont réconciliées devant l’ennemi et dans les conditions que créent le danger et le sentiment surexcité de l’honneur. Ceux qui proclamaient « l’indépendance de la raison affranchie » sont bien obligés de reconnaître la nécessité, la beauté, la supériorité des disciplines généreusement consenties.
Le germe des idées sur la patrie que nous avons combattues se trouve peut-être dans la fameuse conférence où Renan définit la nation comme une âme et un principe spirituel. Pour nous, la patrie est avant tout une terre et une entente avec ceux qui nous engendrèrent selon la chair. Mais dans ce texte que je n’ai pas sous la main et que je dois citer de mémoire, l’illustre philosophe déclarait : « Nous serons une patrie et nous nous aimerons en proportion des sacrifices que nous aurons acceptés et des maux que nous aurons soufferts ensemble. » Grande parole qui semble prévoir, qui définit notre réconciliation, notre union d’aujourd’hui.
Ces jeunes morts glorieux, Ernest Psichari et
Charles Péguy, qui s’aimaient fraternellement, ont pu croire justement qu’ils distinguaient et choisissaient entre leurs aînés, et celui-ci plus âpre, parfois terrible, celui-là grave et tendre, ils l’ont l’un et l’autre coupé, sacrifié dans la chair vivante. Ils étaient deux guerriers. Mais est venue la grande guerre de Revanche, et dès le départ elle fit l’unité nationale. Rien qu’en prenant les armes pour la réparation du droit et la délivrance de T Alsace-Lorraine, nos fils ont réparé et délivré l’âme française, ils ont restitué la patrie une et indivisible.
De cette réussite sacrée, je suis sûr que Psichari et Péguy eurent l’intuition dans leurs dernières veillées du bivouac, car les circonstances sublimes nous ramènent dans les régions les plus profondes de notre conscience et nous aident à comprendre tout ce qui nous est parent. Ils ont senti tous leurs sentiments s’accorder, les nôtres unanimement les entourer d’une brûlante amitié. Et puis, je sais de source certaine qu’ils sont tombés en connaissant que leur sacrifice n’avait pas été inutile. Les compagnons d’armes de Péguy me racontent qu’il a succombé au dernier jour de la retraite sur la Marne, après avoir entendu l’ordre du jour du généralissime disant :
« Demain, les armées passeront de la défensive à l’offensive. » C’était assez pour que cette magnifique intelligence, dans sa dernière nuit, entendît les ailes de la Victoire. Quant au lieutenant Ernest Psichari, son père m’écrit : « D’après des
mots que j’ai recueillis, il est mort, croyant à la victoire fermement. »
Cette certitude qui les remplissait et les consolait dans leur sacrifice permettra pour jamais à leurs amis, à leurs mères elles-mêmes, de se les représenter, ces jeunes héros, le front calme dans la mort (1).
13 novembre. — Autour des ambulances d’arrière : — Mais continuons d’accompagner le blessé dans son dur voyage vers le salut.
Vous vous rappelez que nous l’avons laissé aux mains des brancardiers qui le portent lentement, du mieux qu’ils peuvent, jusqu’à l’ambulance d’arrière (ou bien jusqu’à l’auto qui le conduira à cette ambulance). Espérons qu’il n’a pas trop attendu sur le champ de bataille et qu’un pansement sommaire, un badigeonnage d’iode ont pu déjà le prémunir contre l’infection. En tout cas, quelque pénible que nous semble sa situation, il ne récrimine jamais. Tous ceux qui le voient s’émerveillent de sa vaillance. Sur chacun de nous, il a un droit absolu, et le sublime, c’est qu’il ne s’en doute pas. C’est nous qu’il a défendus, vous, moi, nos familles, vos enfants et les miens, nos champs, notre pensée. Il s’est placé entre Paris et les masses allemandes. Il tombe; défendons-le, à notre tour. Il est le
(1) Au cours de ce recueil et par exemple en date du 23 décembre 1915 on trouvera des notes complémentaires sur Ernest Psichari.
créancier du pays. Il a droit à des organisations sanitaires souples, coordonnées, bien agencées, à des soins distribués rapidement par les gens les plus compétents. Quand il glisse à terre au milieu du combat, le vaillant garçon, et qu’il sort de la chaude camaraderie, de cette entr’aide, de cette fraternité que tous nos fils et nos frères nous racontent et qui crée vraiment, entre les chefs et leurs hommes, une petite famille, le voilà un numéro, une pauvre chose livrée à son destin. Ne le laissons pas croire à son isolement. Arrivons avec lui à l’ambulance régimentaire.
Cette ambulance est l’organe essentiel des services sanitaires. Reliée à la ligne de feu par les brancardiers et par les autos, elle forme l’échelon indispensable avant l’évacuation qui doit être le but. Comment notre blessé y va-t-il être réconforté? Que va-t-il s’y passer?
Ici, laissez que je vous évite, car elle pourrait être déprimante, une description des circonstances pénibles où l’on s’est plusieurs fois trouvé, et regardons simplement ce que devrait être une ambulance exemplaire. Un chirurgien civil ou plutôt plusieurs chirurgiens parlent. Ils nous disent :
— Dans une grande salle de « nettoyage » déjà chauffée par des poêles, voici, tout préparés, des récipients pleins d’eau chaude, des bains de pieds, des tubs. Les blessés sont mis à nu, placés sur des petits lits avec une toile cirée, lavés, nettoyés, changés de leurs linges, qui sont passés à l’étuve stérilisante. Deux ou trois chirurgiens de
carrière avec chacun quatre aides sûrs, plus des Femmes de France, bref, tout le monde est là avec des caisses de pansement. Et tandis qu’on examine les blessures, qu’on procède à la radiographie, s’il y a lieu, des scribes établissent des fiches. Le triage se fait : les petits blessés, bien pansés, remplissent les autos qui les conduisent à la gare et ils s’arrêtent à soixante ou quatrevingts kilomètres. Les blessés moyens (fractures et grandes plaies) sont mis en appareils et portés dans des autos avec une fiche spéciale, les expédiant au loin. Restent les grands blessés : les uns, après une intervention d’urgence, pourront être évacués; les autres, atteints au ventre, atteints à la tète, même après l’opération ne sont pas transportables et resteront hospitalisés.
— Mais permettez, monsieur le chirurgien, dans quel local installez-vous donc votre ambulance idéale, avec ses étuves, son appareil de radiographie?
Qui vient d’interrompre ainsi, avec un peu d’impatience, les explications que nous écoutions? C’est un autre chirurgien, qui, lui, revient du front.
Et son confrère de répondre :
— Mon ambulance, les ambulances que je tiens pour nécessaires, mais je les vois assez pareilles à des cirques ambulants (1) qui se mon-
(1) On sait que l’idée a fait son chemin et quand elle fut réalisée, le sous-secrétaire d’Etat Godart employait ce mot de «cirque ambulant » .
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tent et se démontent en quatre heures. Elles se fixent pour hospitaliser les blessés qui ne peuvent pas être évacués ; elles se déplacent pour suivre l’avancée des troupes ou pour reculer avec elles. Leur nombre doit être assez grand pour qu’en les espaçant de quinze en quinze kilomètres on desserve un front de trois cents kilomètres. Elles ne doivent pas répondre à une division, à un régiment, à une formation militaire, mais simplement à une situation géographique convenable. La grande affaire qui doit présider à l’établissement d’une ambulance, c’est la recherche de l’eau sous toutes les formes, vapeur, eau chaude, eau stérilisée, eau froide, glace. En outre, une ambulance doit être une véritable usine, avec une machine à vapeur ou deux. On trouve des locomobiles agricoles. Une de ces machines donnera de la force, l’autre de la chaleur, afin que nous puissions avoir des étuves stérilisantes, un groupe électrogène d’éclairage et une installation radiographique. L’ensemble du campement comprendra une tente pour cinquante lits, une tente-salle d’opérations et de radiographie, une grande tente pour le nettoyage, le pansement et le triage des blessés, une cuisine portative, des voitures de linge, de pansements et d’appareils. . .
Il aurait continué. Mais celui qui sait, celui qui revient de la bataille, n’y tient plus :
— Ah! mon cher confrère, et vous, monsieur Barrés, venez donc, un jour, sur les routes derrière les combattants. Vous les avez parcourues,
ces routes; vous les avez vues, couvertes de trains d’équipages, et de troupes qui défilent, et d’artilleries qui se déplacent en toute hâte. Il s’agit de ne pas perdre une minute. A la guerre, le service du combat passe avant tout. Sauver les blessés, oui; mais la meilleure manière d’y parvenir, c’est de sauver l’armée et le pays. Laissez les routes à l’artillerie d’abord et aux vivres. N’y amenez pas la foire de Neuilly! Tenez, moi, chirurgien militaire, je ne dispose que d’une voiture médicale, toute réduite : eh bien! le pins souvent, si petite qu’elle soit, elle s’égare, ne me parvient pas. Vous n’aboutirez à rien, dans cette guerre, si vous compliquez.
Voilà les deux conceptions qui s’affrontent, voilà les exigences de la guerre et les exigences de la médecine, ou plutôt voilà le fait et la théorie. Quand je pèse nos obligations envers nos blessés et l’intérêt de les guérir pour qu’ils retournent au combat; quand j’apprends que les Allemands, pour assurer la retraite rapide de leurs troupes en Pologne, ont réuni plus de cinquante mille automobiles, j’ai peine à croire que des ambulances modèles encombreraient dangereusementnos arrières. Mais, je comprends que ce n’est pas en pleine guerre, et quand nous avons à créer des matériels de toutes sortes, que nous pouvons réclamer utilement un nouvel outillage médical. Laissons la perfection. Qu’y a-t-il aujourd’hui de possible?
Je départage mes conseillers, que je remercie,
et voici ce que je crois pouvoir retenir. Dans cette guerre, avec les moyens mis à notre disposition sur l’arrière de la bataille, nous ne pouvons que chercher à évacuer le plus vite possible nos blessés sommairement pansés. Qu’ils aillent loin de la ligne de feu, vers des hôpitaux bien organisés. Tout et tous leur disent : « Vous
n’avez plus rien à faire ici ; vous n’y êtes pas bien et vous n’y êtes pas utiles. Vous nous encombrez. Allez-vous-en le plus tôt possible de cet enfer, pour vous faire soigner ailleurs. »
Il faudrait que nous eussions un nombre illimité de ces auto-ambulances légères qu’emploie l’hôpital américain et qui, rapidement, emporteraient nos hommes, comme sont emportés les Anglais, vers les soins les plus compétents. Solution peu ambitieuse, aisément réalisable.
Heureux ceux que de bonnes voitures emporteraient tout droit à leur hôpital de salut. Mais les autres, tous ceux qu’aujourd’hui on conduit à la gare la plus proche, dans quel train vont-ils être évacués?
Gela, c’est la question des trains sanitaires. J’en désespère. Nous possédions, paraît-il, dès le début de la guerre, des trains modèles pour les blessés. On ne les a pas vus. Depuis, on n’a guère cessé d’en construire. On nous en a montré. Fonctionnent-ils?
L’effort du service de santé n’est pas douteux, mais il ne triomphe pas des difficultés que lui oppose une guerre que l’on peut définir comme
un immense problème d’artillerie et de chemin de fer. Nous pourrons obtenir, j’espère, que des malheureux n’attendent pas vingt-quatre heures, quarante-huit heures dans la gare d’évacuation, sous prétexte qu’ils ne sont pas assez nombreux pour remplir tous les wagons, sous prétexte qu’ils doivent aller à Toulouse et qu’on ne forme pas ce jour-là de train pour Toulouse. Ce faux ordre, cette conception purement administrative pourront céder devant un meilleur ordre et une conception d’esprit médical, en vue de la guérison. Mais n’espérons pas obtenir l’emploi des vrais trains pour blessés. Nous n’aurons d’une manière certaine, et sauf exception, que les trains qui viennent d’amener des troupes et qui s’en retourneraient à vide.
Eh bien! soit. Pour évacuer nos ambulances d’arrière, contentons-nous de ces wagons de ravitaillement, qui regagnent l’intérieur de la France. Plaçons-y des brancards pour que les hommes ne demeurent pas sur la paille souillée. Le modèle des brancards existe, et d’un dispositif bien simple : il s’agit de planter quatre clous dans les parois de ces wagons à bestiaux. Et de plus joignons au train un wagon de liquides chauds. Et surtout faisons monter dans les wagons, pour tout le parcours, des équipes d’infirmières, compétentes, contrôlées, zélées. Elles s’offrent, et depuis deux mois on les repousse, bien qu’elles soient indispensables à des blessés.
Ah ! qu’ils fassent un voyage court, rapide,
aidés par la solitude des gares qu’ils traversent, et surtout servis, je le demande avec insistance, dans le train même. Quoi qu’il leur arrive en chemin, on n’entendra jamais leurs plaintes. Ils sont sublimes, je vous prends à témoin, vous tous qui les avez vus passer; ils se taisent, ils se résignent. Nous seulement, les non-combattants, nous élevons la voix pour eux. Encore le faisonsnous avec tant de précaution qu’il nous semble parfois que notre réserve trahit une si grande cause. Mais quoi! Nous avons peur d’effrayer l’imagination publique. Espérons qu’on nous entend tout de même ! Depuis plusieurs semaines, les trains qui arrivent à Paris, des lieux où l’on se bat, n’ont plus ces caractères excessifs qu’on vit avec effroi au moment de la bataille de la Marne. Bon voyage donc, camarades! A demain, au revoir, dans une de ces gares près de Paris que je viens d’aller étudier.
16 novembre. — Gaspillage des forces médicales : — Je me suis attaché à dénoncer les lenteurs dont souffrent nos blessés. Parfois on les ramasse après plusieurs jours : parfois on les laisse séjourner douloureusement dans les gares d’évacuation et dans les trains qui les promènent de-ci et de-là, à travers la France.
Voici l’odyssée d’un soldat blessé. Il tombe à Péronne, le 25 septembre, il y reste trois jours à l’ambulance ; il est envoyé à Paris-Montrouge, où il reste une demi-journée; de là, il gagne
Niort, où il reste trois jours; de là, Marseille, où il reste trois heures; de là, le Val-de-Grâce, et, enfin, le 7 octobre, on l’évacuait à Gochin, où vous pouvez aller le voir, car il a survécu.
Si vous avez le temps d’interroger les blessés, vous constaterez bien des cas de ce genre. On ne les nie pas, mais on m’assure qu’ils remontent aux périodes les plus difficiles de cette guerre et qu’ils se font, chaque jour, moins nombreux. Puisse-t-il en être ainsi ! Puissions-nous ne plus voir des bandes menées à travers la France, aggravant dans les trains, dans les gares et dans les trains encore, leurs blessures, pour repartir, toujours à l’aveugle, dans de nouvelles directions. Puissions-nous soigner tous nos blessés avec rapidité et avec compétence !
C’est tout le programme, et, passant au second point, je veux aujourd’hui signaler des faits qui ont rapport à la compétence et que l’on peut grouper, sous une même rubrique, dans un même reproche. Je dénonce un gaspillage de nos forces médicales.
Gaspillage d’hommes et de ressources.
Parlons d’abord des gaspillages matériels. Nous ne sommes pas toujours riches. Nous ne le sommes pas à Aubervilliers. Il s’y trouve un camp, dit familièrement « camp des éclopés » , où l’on envoie surtout les soldats qui, sans être atteints de maladies ou de blessures, se trouvent dans un état d’épuisement nécessitant un court repos. Ce camp manque de beaucoup de choses,
et nos soldats y couchent sur la paille. Quel que soit le dévouement incontesté du major, des chefs et des bienfaiteurs, c’est la misère. Une misère bien avérée, puisque dans le même moment deux des hommes les plus considérés du monde politique radical de Paris me demandent de signaler cet état de choses. Or, dans le même instant, à Paris, et dans les environs immédiats, on dispose de nombre d’habitations saines et d’une quantité énorme de lits vacants. A l’École Normale, il y a 120 lits pour une douzaine de blessés; dans un grand hôpital du premier arrondissement, merveilleusement organisé, il y a 400 places et une huitaine d’occupants. D’ailleurs, à Paris, c’est bien simple, au vu et au su de tout le monde, on se dispute avec la plus louable émulation patriotique les moindres blessés. A Courbevoie, à Yanves, à Sèvres, à Bellevue, des hôpitaux tout prêts sont inutilisés. Que ne les préfère-t-on à la triste banlieue de la Courneuve?
Si telle est notre inaptitude à nous servir de nos locaux, de la générosité publique et de nos ressources d’argent, employons-nous mieux nos ressources en hommes compétents? â
L’autre jour, à la Société de chirurgie, le professeur Quenu s’est élevé contre la manière dont il est procédé au triage des blessés. Il a demandé que les membres de la Société fussent appelés par un tour de garde pour arrêter au passage les blessés urgents que l’on évacue trop loin, et il
citait ce fait, qui date de quinze jours : « Une dame de la Croix-Rouge, par hasard, regarde la main d’un blessé; elle le fait arrêter, conduire au Val-de-Grâce, et Quenu l’opère. Il s’agissait d’une gangrène de la main que cette opération a guérie. » Deux jours plus tard, c’eût été une amputation du bras.
Je ne rapporte cet incident que parce qu’il se termine d’une manière heureuse. C’est une règle que je m’impose dans le choix de mes exemples. Mais pourquoi n’avait-on pas vu ce blessé à l’ambulance? Pourquoi ne lavait-on pas soigné à la gare régulatrice? A la gare, il serait nécessaire d’avoir des gens possédant des compétences chirurgicales et pouvant juger quels blessés doivent subir une opération, quels hôpitaux sont installés pour les recevoir, et même, en certains cas, quels chirurgiens sont les mieux qualifiés pour les traiter. C’est un office que rempliraient admirablement les internes en chirurgie et tous les internes des hôpitaux. Ils ont l’habitude de ces décisions rapides. Durant leur service de garde, ce sont eux qui décident de la gravité des cas, et de la nécessité d’appeler le chirurgien. C’est leur métier. Ils pourraient le continuer à l’armée pour le bien général. Au lieu de cela, comme ils ne sont pas docteurs, ils sont utilisés au titre de médecins auxiliaires, c’est-à-dire qu’ils conduisent des brancardiers à la recherche des blessés, fonction que pourrait remplir n’importe quel gradé n’ayant%aucune connaissance médicale.
Si ces questions vous intéressent, faites-vous annoter par quelque homme du métier la liste de nos internes des hôpitaux de Paris. C’est effrayant de voir ce qu’il y en a qui sont aux services de l’avant, où il suffit des plus simples infirmiers. Il semble parfois que nous nous faisions un malin plaisir de mettre un maçon où il faudrait un charpentier. On connaît telle ambulance divisionnaire, c’est-à-dire où l’on peut, à la rigueur, faire de la chirurgie, où il y a un chirurgien et une foule de médecins de campagne qui n’ont aucune idée de la chirurgie. Par contre, dans un service de l’avant, où il est matériellement impossible de faire la moindre intervention, on trouve deux chirurgiens de profession et trois internes en chirurgie. Que d’hôpitaux, sur tout le territoire, où il y a des lits, des lits et des lits, mais où manque un chirurgien, où fonctionne • parfois un médecin de ville d’eaux, spécialiste fort distingué, mais qui n’a pas eu, depuis quarante ans, l’occasion de faire un pansement! Et que d’éminents maîtres dans leur art, chirurgiens des hôpitaux de Paris comme Mathieu, Marcille, Morestin, ou chirurgiens des hôpitaux de Lyon, comme Laroyenne, Desgouttes, Molin, Delore, Leriche, qui n’ont que l’autorité de leur grade de sous-lieutenant!
Je ne plains ni ces maîtres ni ces internes. Il ne s’agit pas des individus en temps de guerre. Eux-mêmes ne me permettraient pas de les plaindre. Et qu’ils m’excusent de prononcer ici,
sans leur aveu, leurs noms. Je considère l’intérêt général, et les regrets que j’exprime vont aux blessés, aux malades. Sans exagérer le pouvoir des guérisseurs, beaucoup d’existences seraient sauvées par un emploi mieux raisonné des capacités de chacun.
Les capacités non plus que la bonne volonté, nul ne songe à les contester au corps médical de l’armée. Et je veux bientôt saisir une des occasions que chaque jour nous offre d’apporter mon tribut d’hommages à nos majors, dont le dévouement chaque jour éclate sur le front de l’armée. Qu’ils comprennent et agréent l’esprit de mes critiques animées uniquement, comme ils le sont eux-mêmes, par la piété patriotique.
La guerre durera encore. Avec l’Angleterre et la Russie, nous irons, coude à coude, jusqu’au bout, jusqu’à ce que nous ayons imposé nos conditions aux diverses Allemagnes. Tout en marchant à la victoire, continuons de nous organiser. C’est le sens de ces articles où j’essaye d’être l’écho du public et le stimulateur du gouvernement.
Le ministre de la Guerre m’écrit : «... Je vous remercie de m’avoir ainsi transmis les renseignements qui vous avaient été donnés. Mais je tiens à vous dire que le service de santé a déjà remédié, dans la mesure la plus large, aux errements que vous m’avez signalés et qui s’étaient produits, pour la plupart, au moment du repli de nos troupes sur la Marne. On continue à améliorer
chaque jour les différents rouages de ce service, et j’espère que vous n’aurez plus à vous faire l’écho de plaintes semblables à celles que vous m’avez soumises (1) . . . »
J’invite mes lecteurs et mes amis à remercier avec moi Millerand et la direction du service de santé (2), mais je les invite, en même temps, à me continuer leur concours et à ne pas cesser de me documenter, car il faut qu’après un répit, nous poursuivions, toujours d’accord avec l’État, cette campagne de salut public.
17 novembre. — L’histoire d’un domestique : — Louis Ganderax m’écrit dans le Figaro la lettre la plus émouvante pour me recommander la mémoire d’un soldat écrivain, le capitaine Émile Detanger, en littérature Émile Nolly, qui vient d’être tué à l’ennemi. « Je vous confie le soin, me dit-il, d’honorer par des moyens que vous saurez inventer la mémoire de celui qui témoigna doublement pour nous, par toute sa vie spirituelle et par l’héroïque beauté de sa mort. »
Frappé au cours des batailles de Lorraine, Émile Nolly est mort au début de septembre
(1) Ce rapport au ministre ou plutôt ces rapports, car à plusieurs reprises j’ai rassemblé, classé et fait parvenir à Millerand les plus terribles des faits dont j’étais saisi, je viens de les relire. Je voulais les donner ici. Mais non, c’est impossible; même à cette date (à la fin de 1920) ils peineraient trop l’opinion publique.
(2) Et le président de la République dont j’ai donné précédemment une lettre, p. 97.
à l’hôpital de Blainville-sur-l’Eau. C’est mou pays. Ganderax peut être assuré que je ne manquerai pas de faire chaque année un pieux pèlerinage à la tombe de son ami et au champ d’honneur où ce brave combattit jusqu’à la mort. Dès la victoire acquise et la paix signée par les trois puissances, la vie refleurira pour les morts, et toute la Lorraine remerciera ses sauveurs. Les artistes de Nancy et d’Épinal — n’est-ce pas, Madelin, Friant, Prouvé, René Perrout, Sadoul, Hinzelin et les autres? — voudront apporter l1 hommage de leur gratitude fraternelle au soldat écrivain qui se sacrifia pour la défense de la Moselle et se mit en travers des hordes d’Allemagne quand elles commençaient à nous détruire corps et âmes.
Ainsi, Louis Ganderax me fait cet honneur de me choisir pour mainteneur d’un héros. Et voici que, dans le même moment et dans le même esprit, Paul Bourget me signale une autre mort glorieuse qui atteint derechef les lettres françaises. Le comte de Pighetti de Rivasso, commandant le 2e bataillon de chasseurs à pied, fait chevalier de la Légion d’honneur pour action d’éclat, blessé quatre fois et cité à l’ordre de l’armée, eût été capable de répondre comme faisait hier un officier qu’on apportait à l’ambulance : « Ce que j’ai de blessures! Je ne les ai pas comptées. Demandez à l’infirmier. » Nous revendiquons le commandant Pighetti de Rivasso pour la confrérie des écrivains à cause d’un beau livre
de philosophie qu’il a consacré à l’œuvre de Paul Bourget. J’ai eu l’honneur de le préfacer. Et luiil signe de son sang la préface de la victoire.
Depuis moins de quatre mois, combien d’artistes déjà à qui nous avons offert le funèbre laurier! A la veille de cette guerre, j’étais à Daphné, près d’Antioche de Syrie, et j’en rapportais, ivre de plaisir et de poésie, de longues branches de laurier et de cyprès que j’avais cueillies sur les ruines du temple d’Apollon et d’Artémis. Elles achèvent de se dessécher sur la table où j’écris cet hommage à nos morts. Mais tous les bosquets du vallon sacré ne suffiraient pas pour tresser des couronnes aux héros qui surgissent par milliers de tous les rangs de notre nation.
Que les poètes cependant redoutent de paraître des ingrats, et s’ils n’ont pas l’honneur de porter les armes, qu’ils songent que leur devoir impérieux, à cette heure, est de placer leur génie comme un miroir clair et fidèle devant le visage sublime de la patrie. On leur demande qu’ils fixent la mémoire des grands morts, des lieux dévastés, des visages ennoblis et des accents frémissants.
Dans ces sortes de dialogues intérieurs qu’il arrive à chacun de nous de tenir avec soi-même, souvent je me fais un scrupule, un reproche de glorifier mes confrères, mes amis qui tombent pour la patrie, et de ne pas savoir célébrer nommément les Français des autres professions qui, non moins méritants, meurent aussi pour nous
tous. Ce n’est pas insensibilité de ma part. C’est que 6ur le champ de bataille je vais à ceux dont je reconnais la voix et qui m’appellent par mon nom. Ernest Psichari, Guy de Cassagnac, Albéric Magnard, Charles Péguy, Charles Muller, Patrice Mahon, Pierre Gilbert sont mes proches, mes pairs, et tout naturellement j’aide à les ramasser. Mais ma pensée est parente de tous ceux qui meurent pour la France. Ma pensée se range avec amitié dans le cortège des plus obscurs et je les accompagne d’un long regard, tandis que la Gloire les accueille dans l’ombre de ses ailes.
Qui louerai-je le plus, des vivants ou des morts, également transfigurés par l’esprit de la guerre? Aujourd’hui, chacun se retrempe dans l’esprit national. Les orgues ont recommencé de jouer dans les hautes cathédrales que sont les patries. Les vivants paraissent étroitement reliés à la région invisible des morts. Chacun se réunit à toute la race et s’agrandit le cœur jusqu’à vivre de toute la vie de la nation. Au sommet de la hiérarchie militaire, le général de Castelnau fait l’admiration des Français par la discipline sublime qu’il impose à ses sentiments paternels; au Gouvernement, Paul Doumer, lui aussi, maîtrise sa tendresse, son humanité, pour ne pas se distraire de sa tâche ; et loin d’eux, au rang le plus simple, on voit briller des vertus égales, plus saisissantes encore dans l’ombre et dans un lieu inattendu.
Laissez que je vous raconte en quatre lignes une histoire prise dans le courant ordinaire des
jours, une histoire bien humble et bien grande où il s’agit d’un domestique.
Ges jours-ci, dans une salle d’ambulance, à Paris, un domestique avait disparu depuis quarante-huit heures. Il revient et trouve l’infirmière-major plutôt mécontente :
— Voilà deux jours qu’on ne vous a pas vu. Pourquoi vous êtes-vous absenté sans permission?
— C’est que je vais vous dire, madame ; je suis veuf et j’habitais avec mon garçon qui est parti pour la guerre. On m’a télégraphié qu’il voulait me voir à l’hôpital de V. . . où il était grièvement blessé. Je suis parti tout de suite, mais à mon arrivée il était déjà mort. J’ai pris ça comme un vieux soldat duTonkin. Tout de même, c’est dur. Alors je me suis dit : puisque je suis maintenant tout à fait seul et que je me sens encore bon à quelque chose, il faut que j’aille remplacer mon pauvre garçon à son régiment. J’ai été contracter mon engagement; je vais partir et je viens, mesdames, pour vous faire mes adieux.
Les dames en demeurèrent interloquées d’admiration. Et moi, comme elles, aujourd’hui encore. Qu’a pu être dans son ensemble la vie de ce domestique, de cet homme de peine? Sans doute elle ressemble aux jours de cette fin de novembre où nous ne voyons le soleil qu’un bref instant vers midi, entre deux longs crépuscules. Mais quelle beauté morale dans ce rayon de sa vie intérieure, qu’à son insu ce pauvre père laisse percer jusqu’à nous! On croit
voir un grand trait de la religion primitive et l’effet d’une rêverie pure qui n’a jamais été corrompue par de froids calculs. Quelle magnifique manière de résoudre le problème de sa douleur! Il pense : A quoi me servira désormais ma vie et ce qui me reste de force? J’avais un fils pour me continuer. Je l’ai perdu. Eh bien ! je ferai son œuvre et, me remettant à sa tâche, au régiment, je serai son successeur, sa survie et la mienne. Notre sang pourra encore couler pour la patrie.
Ah! qu’elle est belle de haut en bas, cette France de 1914! Tout y est à recueillir dans notre mémoire, pieusement, et à suspendre pour jamais dans notre maison de famille comme des tableaux devant lesquels les générations viendront prier et se recueillir. Quelle fraîcheur universelle! Il semble que toutes les âmes soient redevenues neuves et simples. Nous n’avions connu que des chrysalides. La France vient d’ouvrir ses ailes.
18 novembre. — Le coeur des femmes de France : — On croit qu’il est perdu, le génie des hommes qui sculptèrent au moyen âge les Vierges de compassion, en mémoire des douleurs de la mère de Dieu au pied de la Croix. Mais prenez en main cette lettre trouvée dans un fourgon de train de blessés. Prenez, lisez, et vous saurez que si l’envahisseur barbare détruit les chefs-d’œuvre de Reims et de nos églises rurales, ce qui les inspira ne s’est pas épuisé. Sous le sein des femmes de France subsistent un pur trésor de pitié et cette
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âme même que nos aïeux avaient appelée et placée dans la pierre des cathédrales. La guerre nous restitue neufs et simples. Nous étions devenus des aveugles, mais la plus vieille beauté française s’élance de l’ombre et nous apparaît, et les grandes heures de la bataille, cloches d’alarme, cloches de victoire, nous ont ranimés, nous ont ramenés à la nature vivante, à la vérité du fond de notre race.
Écoutez ce que les mères françaises écrivent à leurs fils. Non pas une, mais toutes, chacune à sa manière. C’est une lettre glissée des mains d’un soldat blessé que nous n’avons pu retrouver. Le caractère général d’une telle effusion, la certitude qu’elle sera accueillie par le respect unanime m’excusent de mettre sous les yeux du public ce pauvre papier sans orthographe, ni syntaxe, ni ponctuation, papier royal pourtant, où palpite un cœur formé par des siècles de discipline noble et savante, et tout-puissant sur tous les cœurs qui se souviennent :
Mon cher enfant, En réponse à ta lettre qui nous a fait grand plaisir. Nous l’atendions avec anxiété. Voilà dix jours que tu la faite. Depuis ce temps, les événements on du bien changer et recevras-tu la mienne. Oui, je l’espère. Je dois te rassuré d’abord sur le sort de ton père il est rentrer il na été parti que trois jours, le temps de conduire un détachement à Bourges, mais il pourrait se faire qu’il recommencerai. En tous ca il ne reste au foyer qu’une place vide, mais qu’elle est grande !
Mon cher enfant tu me parle de sacrifice; oui, cent
est un, et je puis te le dire cest bien le plus grand que Dieu puisse me demander. Cepandant je courbe la tete sous sa main puissante. Je me dis parfois que je lai mérité : mais toi tu ne dois pas payer (non je me refuse à croir).
Enfant chéri, tu me parle du devoir et de l’honneur. Je n’ai jamais douté que tu t’y rangerais. Oui, mon fils, lhonneur du soldat est detre sur le champs de bataille lorsque la patri est en danger, et le devoir du Chrétien est de se préparer à paraître devant Dieu, l’ame innocente et pure. Tu voix ou je veux en venir. Va, mon enfant, va avec la bénédiction de ta mère et de ton père et celle bien plus puissante de ta mère descieux. Je te laisse sous sa sainte protection, invoque la dans le danger; elle sera toujours là pour te protéger et t’abriter car dans des moment si tragique le secours ne peut venir que du ciel.
Tu me dis aussi daccepter avec courage, hélas parfois il me fait défaut, cependant je tacherai de me résigner et jespere te revoir malgré tout. Je termine.
Reçois, cher et bien aimé enfant, toutes les tendresses et tous les baisers les plus doux de ta mère qui voudrait pouvoir voler ver toi.
(Signature.)
Si tu à besoin d’argent et qu’il peut te parvenir fais nous le savoir.
Je me tais un instant pour vous laisser relire. . . Quelles paroles jaillies de tout l’être! Quelle dignité dans l’expression ! Reconnaissez le son des grandes âmes. Qui de nous sait un chant plus juste et d’une discrétion plus noble dans la tendresse et la douleur extrêmes? C’est ainsi que
nous parle au portail des églises la dame des cieux, la dame du ciel de France. C’est le langage enseigné, depuis des siècles, aux femmes de chez nous, langage parfait de modestie et de mesure dans la passion, langage des chefsd’œuvre classiques.
Chez cette paysanne, le trouble, l’angoisse et la raison s’équilibrent et haussent l’amour maternel à son point de perfection. Que son fils soit blessé, elle ne s’évanouira pas. Stabat mater dolorosa. C’est la doctrine du haut moyen âge, qui précède, annonce l’héroïsme cornélien. La Vierge contemplait debout les blessures de son fils. Pourquoi? Parce qu’elle y voyait, non le signe de la mort, mais le signe du salut du monde. Ainsi les mères françaises de 1914, auprès de leurs fils soldats, songent au salut de la France. Il se mêle à la tendresse de cette lettre quelque chose de grave et d’universel.
J’ai le goût des papiers rares et précieux qui nous rapprochent des grands esprits. Que ne donnerais-je d’une première édition du Cid , ou d’un exemplaire d Esther signé, dédié par Racine aux jeunes filles de Saint-Cyr. Mais cette lettre d’une femme illettrée, ce papier écolier taché passe les reliques les plus somptueuses de l’art, et l’ayant lu, relu, copié, je l’ai replié avec un respect religieux. Je venais de voir dans l’ombre la source d’où découle depuis des siècles le génie de notre race.
La douleur s’introduit chez les êtres pour y faire
apparaître toute la beauté morale que peut produire leur nature. C’est ce qu’ignorent les Prussiens. Toujours envieux de la nation chevaleresque, ils ont voulu renverser à terre nos maisons de certitude et de foi, et nous livrer aux inquiétudes de l’esprit. Ils croyaient notre trésor d’âme gaspillé dans nos vaines disputes, et perdue pour jamais l’antique sérénité. Mais dans le même instant qu’ils jetaient ce cri de mort, ce cri de haine joyeuse au vieux monde du sentiment, leurs injures nous révulsaient et l’esprit de sacrifice transfigurait notre nation. Ils ont mis des ruines au cœur de Reims et de nos villages de Lorraine et du Nord et de l’Ile-de-France, et voici que la France entière devient cathédrale nationale. Tous les Français sont unis, et même les ennemis des croyances se sont soudain reconnus fils de ceux qui, le long des siècles, ont prié dans les vieilles maisons de prière. Nous reprenons le sentiment de notre unité. Toutes les épaules des hommes se touchent dans la tranchée; tous les cœurs des femmes s’accordent.
Le cœur des femmes de France n’est pas cet instinct, cette ingénuité des premières heures du monde, voisine encore de l’innocence animale; c’est une pensée brûlante, épurée, issue de la plus savante civilisation, dont elle dépouille les parties matérielles pour être tout amour et raison. Il fut formé, de génération en génération, dans les chapelles profondes de nos églises auprès du sépulcre; il se conforte et se revivifie, aujour-
d’hui, dans le fourgon du train des blessés, auprès du lit des ambulances, et, porté par deux ailes de patriotisme et de charité, il vole en gémissant au-dessus de nos soldats sur le champ de bataille. Mais, que dis-je? en gémissant? Non pas! Relisez cette lettre exemplaire d’une mère. Les cœurs des femmes françaises, comme un vol d’oiseaux divins, accourent à l’armée pour admirer et assister d’amour les sauveurs de la patrie.
19 novembre. — Les savants allemands pris la main dans le sac : — Le mal infecte toutes les parties de l’Empire allemand. Nous allons saisir sur le vif la science allemande en train de mentir volontairement, par orgueil, et pour prouver que l’Allemagne a toujours été kolossale. Cette démonstration a son intérêt général. Il n’est pas indifférent de faire voir à quel degré d’insincérité ont glissé les savants d’outre-Rhin, signataires du manifeste des intellectuels d’Allemagne.
L’Allemagne n’a plus d’écrivains ni d’artistes. Gomment serait-elle capable de créer de la beauté, puisqu’elle a perdu le tact et la mesure? Voilà des années que, sous l’action nocive de la Prusse, la rêverie germanique, ne cherchant plus ses formes dans le mode latin, se perd en nuages massifs ou bien se tourne vers la politique où elle ne peut produire que des désastres. Je ne nie pas la sombre poésie de destruction dont s’eni-
vrent les intellectuels germaniques, mais leur pays en mourra. Les diverses Allemagnes ne tarderont pas d’éprouver et de comprendre combien elles eurent tort de confier leurs destinées à des rêveurs forcenés qui s’enivrent , comme ils feraient des poèmes de Wagner ou des grandioses paradoxes de Nietzsche, d’une conception de la force et du pouvoir universel empruntée à Attila. Dès maintenant, les diverses vertus allemandes sont dénaturées, faussées, abolies.
Ces terres d’Allemagne, aux yeux même de ceux qui les voyaient désertées des Muses divines, passaient pour nourrir une armée de travailleurs à lunettes, scrupuleux, méthodiques, lourds et pédants, mais offrant les plus sérieuses garanties. Leurs noms au bas d’un manifeste pouvaient avoir, à défaut d’éclat, du poids. On se disait : « Ils affirment des faits. Ils ont dû les contrôler avec une exactitude scientifique. » Eh bien! écoutez ce qu’il faut penser de leurs scrupules dans leurs travaux professionnels :
Mon éminent confrère et ami, M. Ernest Babelon, de l’Académie des inscriptions, vient de me raconter un fait qu’il est intéressant de verser dans la circulation, car il peut contribuer à disqualifier cette érudition allemande que l’on savait balourde, et qui, on va le voir, sous les influences de la mégalomanie allemande, est devenue parfaitement malhonnête.
Tous les érudits, me dit Babelon, connaissent les textes de César et de Strabon qui affirment,
sans ambiguïté possible, que le pays des Mediomatriques, c’est-à-dire le pays Messin, s’étendait de leur temps jusqu’au Rhin. Ges textes le disent formellement, et jamais personne, jusqu’ici, n’avait contesté leur véracité et leur authenticité. Ils font foi, sans aucune objection, aux yeux d’Ernest Desjardins dans sa Géographie de la Gaule romaine.
Mais voici qu’un érudit réputé de haute envergure, M. Alfred Klotz dans ses Études sur César , dont la préface est datée de « Strassburg im Elsass », en 1910, a entrepris, dans le but évident de germaniser l’Alsace-Lorraine, de démontrer que les Commentaires de la guerre des Gaulés de Jules César ont un caractère purement littéraire et qu’ils n’ont nullement la valeur historique qu’on leur a attribuée jusqu’ici .
En particulier, les renseignements ethnographiques et géographiques qu’ils renferment ne sont que des interpolations sans valeur documentaire empruntées par César à des écrivains plus anciens qui ne connaissaient la Gaule que par ouï-dire ou par des racontars de marchands venus à Marseille. Parmi les passages qu’il faut considérer comme interpolés, Klotz signale celui qui donne pour limite le Rhin au pays gaulois des Mediomatrices. Il faut rejeter cette donnée accueillie par César et Strabon : jamais le territoire du pays Messin ne s’est étendu jusqu’au Rhin.
Une autre production de l’érudition allemande
contemporaine, c’est la carte de la Germanie et de la Gaule, dont la nouvelle édition publiée par Richard Kiepert est de 1914. Ici, comme déjà dans la première édition, les limites politiques des anciennes civiiates de la Gaule sont systématiquement omises, comme s’il était impossible de les établir, et comme si les sources sur lesquelles ces divisions s’appuient, César, Strabon et autres, étaient sans valeur.
Rendant compte de cet ouvrage, M. Camille Jullian n’hésite pas à dire : «J’ai été fort dérouté en ne voyant pas indiquées les limites des cités. . . Supprimer l’indication de ces frontières, c’est se débarrasser d’une difficulté avec une insigne désinvolture, c’est négliger comme non avenus tous les efforts de la science depuis Sanson d’Abbeville. Je dirai toute ma pensée : c’est faire faire à la science un formidable bond en arrière. » Et en terminant son compte rendu critique, l’éminent historien de la Gaule ajoute : « Je ne veux pas continuer cette besogne : elle m’a affligé à faire. Il fallait la faire... Au-dessus des amourspropres nationaux les plus légitimes, nous plaçons le désir de ces choses éternelles qui sont la vérité, l’effort vers le mieux, la discipline du travail, le scrupule de la science » ( Revue des Éludes
anciennes, janvier-mars 1914.)
Enfin, Camille Jullian, revenant sur les Cœsarstudien de Klotz, devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres n’a pas eu de peine à faire bonne justice des prétendues interpolations des
Commentaires . « Les savants allemands, a-t-il dit en substance, ont déclaré les textes de César et de Strabon dépourvus de toute valeur et viciés dans leurs sources. Le passage de César serait tout simplement une interpolation. Ces messieurs l’affirment, mais ne le démontrent pas. Quant au passage de Strabon, il aurait été copié chez Timagène, un Alexandrin qui écrivait à Rome au temps d’Auguste et ne connaissait la Gaule que par ouï-dire.
Cette assertion est sans vraisemblance, répondent les savants qui ne sont pas allemands; Strabon ne cite Timagène que deux fois, pour des anecdotes sans importance; il s’est peu servi de lui ; il n’a pas dû l’employer du tout en ce qui concerne la Gaule, puisque cet Alexandrin ne la connaissait pas. Il s’est servi d’écrivains qui sont venus en Gaule. Ses vraies sources sont Posidonius et César même.
César affirme que les Mediomatrices allaient jusqu’au Rhin. Pourquoi se serait-il trompé? Il connaissait directement et d’expérience propre le pays, et ce qu’il dit est tellement conforme à la vraisemblance! Les Mediomatrices maîtres de Metz devaient naturellement, par le col de Saverne, s’étendre jusqu’à Strasbourg. En peuple gaulois, maître d’un versant de montagne, tenait à occuper l’autre versant. Les peuples gaulois guettaient toujours, pour s’y installer, le bord des grands fleuves. Et dans le nom même de Mediomatriques, dans le radical Matra, on recon-
naît le nom de la principale rivière de la basse Alsace, la Moder.
Je vous donne là le résumé d une communication faite par Camille Jullian à l’Académie des inscriptions. Jullian est l’élève et le continuateur de Fustel de Coulanges, qui fut un grand savant honnête homme. Au milieu de l’approbation de ses confrères, Camille Jullian, spécialiste en matière de cartographie, a conclu par cette phrase pleine d’un juste dédain : « Tenonsnous-en à l’opinion courante et laissons les Mediomatrices qui étaient Gaulois venir jusqu’au Rhin. »
Que telle soit la vérité historique, les historiens et géographes allemands le savent parfaitement. Cependant ils se sont mobilisés, dès qu’ils ont reçu le mot d’ordre anti-français, pour étayer une opinion utile aux manœuvres politiques des pangermanistes. C’est un bel exemple de formation en masse, mais qui ne leur réussira pas plus qu’à Dixmude. On taxera universellement de mauvaise foi leurs livres récents sur la Gaule préromaine et romaine et les commentaires dont leurs cartes sont accompagnées.
Je tenais à signaler ce scandale au grand public, encore qu’il m’ait conduit à transcrire ici des explications un peu spéciales. Quand tous les professeurs de l’Allemagne, avec une intransigeance hautaine, déclarent au monde que seuls les documents d’origine allemande méritent créance, il est bon de les faire voir fabriquant de
la fausse érudition par ordre et de les surprendre la main dans le sac.
20 novembre. — Ou nous en sommes : — Il y a des personnes qui hochent la tête et disent : « C’est long. » Je les comprends trop : elles songent à nos soldats dans les tranchées où tombent la mitraille et la pluie; elles s’attendrissent sur ces braves dont le cœur ne s’émeut que s’ils pensent à leurs familles. Oui, c’est long, c’est lent, mais que le généralissime soit loué de cette lenteur, dont l’Allemagne est en train de mourir !
Je reviens de l’armée. Cette semaine, j’ai eu l'honneur de faire une visite à nos frères dans les tranchées. Je la raconterai en détail à mes lecteurs. Aujourd’hui, rien qu’un mol pour leur dire : « Tout va admirablement bien. »
J’ai recueilli des chefs et des soldats la certitude que les Allemands ne passeront pas, que leur offensive est brisée. C’est une force militaire de premier ordre et telle que le monde n’en avait jamais vue, qui s’est jetée sur la France; mais la France, avec une préparation matérielle insuffisante, s’est groupée de toute son âme autour du grand état-major et comme un splendide boxeur dont tous les membres obéissent d’une manière foudroyante au cerveau, elle a fait face, elle a lutté, elle s’est équilibrée avec le monstre. Long corps à corps! Et maintenant, elle sent qu’il s’épuise, elle le tient. Qu’elle dure encore quel-
ques secondes! Il faiblit, il va désespérer. Mort à l'Allemand, à l'agresseur!
Voilà, mes amis, la méthode de Joffre. Elle est lente? Non pas. C’est la plus rapide et la plus sure. Pas encore quatre mois de guerre et déjà le mégalomane, l’Allemand dont le délire pouvait épouvanter l’Europe, a plus qu’à demi sa camisole de force. Il fait rage, mais sa méthode violente et les effroyables sacrifices qu’il consent n’empêchent pas qu’il perd chaque jour du souffle et du terrain.
« Que les armées de l’Allemagne s’usent, c’est possible, dit un pessimiste. Mais elles occupent toujours une partie de notre territoire. » Sans doute, elles l’occupent et le dévastent et nous font verser des larmes de sang. Mais en sont-elles plus fortes?
La grande affaire pour les Alliés, c’est d’anéantir les Allemands. Eh bien! ils s’offrent mieux à nos coups, quand ils sont répartis sur cette immense ligne de 500 kilomètres et quand ils emploient une partie de leurs troupes à assurer leurs communications avec leurs pays, que s’ils se ramassaient derrière le Rhin. Ce que Joffre recherche, c’est d’épuiser l’ennemi en se ménageant lui-même, et c’est de le retenir pour que les Russes puissent faire leur besogne. Laissez-le construire patiemment, pour qu elle soit plus solide, la victoire de la France.
Au début de la guerre, le gouvernement allemand et son grand état-major ont dit haut et très
clair : « Il faut que nous mettions tout de suite la main sur Paris. G’est pour nous une question de vie ou de mort. » Ils n’ont pas Paris; ils ne peuvent plus l’avoir. Après qu’ils en furent repoussés, ils ont tout tenté : sur le front de l’Est et dans les Hauts-de-Meuse, sur le front de l’Aisne, sur le front de la Somme, et puis entre la Lys et la mer. Dans le même temps ils s’épointent, s’essoufflent, s’amaigrissent contre la multitude croissante des Russes. Ce qu’ils ont parfois de succès partiels, c’est à la Pyrrhus. Désormais, pour eux, la sagesse serait qu’ils fissent une défense la plus longue possible, aux moindres frais possible, et qu’ils se ramassent sur leur territoire comme dans une tour. Ils le savent et depuis des semaines prennent à cet effet des dispositions. Mais ce serait avouer au peuple allemand la défaite, et l’empereur hésite, s’attarde, n’ose pas.
Tant mieux! Si cruel qu’il nous soit de voir la terre française piétinée par ces Barbares, félicitons-nous que des raisons politiques les empêchent d’obéir à la raison stratégique. Félicitons-nous qu’ils s’obstinent en sacrifices impuissants, sur cet immense champ de bataille. Ils occupent la Belgique, une partie encore de la France. G’est dur pour nous ; ce nous serait plus dur d’aller les chercher dans leur terrier natal. G’est encore éparpillées ainsi que leurs masses s’offrent le mieux à nos coups.
Voyons clair. Les Allemands, qui, au début de
la guerre, avaient la force, mais non la santé de l’esprit, continuent d’agir selon leur conception forcenée, et saignent impitoyablement leurs meilleures troupes. Joffre, dans ces trois mois, vient de sauver la civilisation. Est-il un homme dans l’univers pour méconnaître que la tâche de Joffre est aujourd’hui plus aisée qu’au 1er août 1914?
Nos soldats le savent et se sentent plus forts, en face d’un adversaire diminué. Je viens de les voir dans leurs tranchées, à quelques cents mètres des tranchées allemandes. Ils sont, tous, confiants dans le chef, qui, s’appuyant sur de tels braves, déclare qu’il répond des destinées de la France.
Acceptons, en faisant notre acte de foi et d’amour, des lenteurs qui sauvent la Patrie. Pour ma part, n’ayant jamais douté du succès des trois alliés, je déclare pourtant que la domination que nous avons prise, en trois mois, sur un adversaire formidable, dépasse tout mon rêve, et que, si lourd, si long que soit encore l’effort à fournir, le miracle est réalisé. Encore trois mois de sacrifices, que jamais nous ne saurons assez glorifier et bénir, et vous entendrez le gémissement des Allemagnes. ..
Pour les morts de Rambervillers à qui Von refuse une messe. — On m’a écrit de Rambervillers que, dimanche dernier, on a ramené dans cette noble petite ville (décorée de la Légion d’honneur pour sa vaillance en 1870, et qui, hier encore, se montra si ferme devant l’ennemi héréditaire), les
corps de nombreux soldats tombés tout autour d’elle, dans les batailles de septembre. Gomme on ne pouvait pas les faire passer par l’église, à cause de leur nombre et de leur décomposition, avant de les déposer dans leurs tombes glorieuses du cimetière, on a dit sur eux une messe en plein air. D’où procès-verbal pour exercice public du culte en dehors de l’église!
Quelle affreuse mesquinerie ! Que ce procèsverbal est vilain! Il sera blâmé par tous. Je voudrais pouvoir en télégraphier au député du pays, M. Abel Ferry, qui se bat à l’armée et qui ne peut vouloir disputer aucun hommage à ses camarades tombés au champ d’honneur. Je demande pourquoi l’admirable service des morts, auquel il me fut permis d’assister, entre Gerbéviller et Moyen, serait licite, et pourquoi la messe de Rambervillers coupable?
Mais je suis sûr qu’après réflexion celui qui a pris cette mesure sentira, reconnaîtra loyalement que l’heure n’est pas aux petites choses ni aux petites gens, et que nous ne saluerons jamais trop, soit à couvert, soit en plein air, les héros morts pour la Patrie (1) .
22 novembre. — Au milieu des saints de la France (2) : — Je viens de visiter quelques-uns de
(1) M. Malvy m’a fait savoir qu’il me donnait raison.
(2) Sur un mot d’ordre venu de Bochie, tous les chacals de la presse spéciale firent mille risées prolongées de ce mot : les Saints de la France, les saints de la tranchée. Voyez dans l’ouvrage du
nos soldats dans nos tranchées de première ligne, et de leur dire notre admiration, notre reconnaissance unanimes. Saurai-je vous donner une lointaine image de leur vaillance, de leur misère qu’ils nient, enfin de leur émouvante perfection? Laissez-moi d’abord vous taire quel était mon compagnon et dans quelle partie du front il m’a promené. Je serai plus à l’aise en ne citant ni les lieux ni les officiers. Et l’expression de ma gratitude saura toujours rejoindre, du plus élevé au plus modeste, ceux qui m’accueillirent, la semaine dernière, avec une amitié dont je suis profondément touché.
Par une pluvieuse après-midi, vers les deux heures, un officier et moi, nous sommes descendus d’une voiture au bas d’une longue côte. Et tandis que l’auto se rangeait, s’effacait, nous avons gravi la courte montée pour atteindre l’immense plateau.
Arrivés là-haut, nous sommes sous la lorgnette des Allemands, à quelques kilomètres de leurs batteries. Mais nul Allemand, nul danger. Ils réservent leurs projectiles pour les officiers et les patrouilles, et dédaignent de tirer sur un ou deux simples soldats. On m’a revêtu d’une capote et d’un képi ; mon compagnon a dissimulé son grade, et le troupier qui s’est chargé de mes ballots de tabac et de chocolat suit à quelques pas.
lieutenant Péricard (le héros de Debout, les morts !), la belle page où il justifie cette expression ( Ceux de Verdun , tout le chapitre « l’esprit de l’arrière >* , pages 35 et suivantes.)
T. II
Ainsi nous cheminons sans encombre, sous la pluie, jusqu’à ce que s’offre une déclivité du terrain dont nous profitons pour nous mettre hors de vue.
C’est une gorge assez profonde et qui abrite notre artillerie. Les voilà donc, nos 75! Je leur tire mon coup de chapeau. Ah! les braves pièces! Faut-il qu’elles soient rustiques et légères pour évoluer dans cette boue effroyable, ces terres défoncées et ces marécages! Elles ne craignent rien, ne s’embourbent pas, grimpent, descendent et, me dit mon guide, après quatre mois de guerre n’offrent aucune trace d’usure.
Nous nous éloignons de ces vaillantes et charmantes collaboratrices pour remonter sur le plateau, à la hauteur d’un taillis où nous entrons et qui nous masque.
Nul promeneur, comme bien on pense. C’est la solitude d’un bois dans l’extrême automne sous la pluie. Rien que le tapage amical de notre 75 et quelques répliques ennemies. Nous avançons en écartant les branches, en pataugeant dans l’humus détrempé, et mon compagnon, qui s’oriente, me montre bientôt près de la lisière, mais encore sous les arbres, l’entrée du « boyau de cheminement » par où nous allons gagner les tranchées.
C’est un petit fossé dans la glaise, analogue à ceux qui bordent nos routes, mais plus étroit et plus profond, tout neuf, tout frais et qui serpente. Il y a quelque chose d’élégant et de plai-
sant, quelque chose des jeux de l’enfance, un souvenir de Fenimore Cooper et de Gustave Aymard dans ce sentier de guerre qui s’en va mystérieusement depuis ce fourré, nous mener au milieu de nos camarades. Mais, avant de nous y engager, mon compagnon m’indique à la lisière même du bois, dans un buisson couvert d’oiseaux et tout en ramages, une petite cabane.
— C’est un poste de commandement, me ditil. C’est là que le général de brigade se porterait en cas d’attaque pour observer et pour diriger son monde.
Nous y entrons afin de prendre une vue d’ensemble, un tour d’horizon. Quelle immense solitude! Aucun obstacle à l’œil. C’est un vrai tapis de billard. Et quelle tranquillité! De moi-même, j’irais me promener tout droit à la recherche d’un coin qui offrît un peu d’intérêt.
— Ah! vraiment? me dit mon compagnon; eh bien! cette ligne à notre droite, là tout près, ce sont nos tranchées. Et là-bas, ce village... Mais prenez ma lorgnette.
— Ces maisons sans toit, cette église toute trouée?
— C’est barrière des Prussiens. Leurs tranchées sont plus près de nous, là, devant ces terres grattées.
Je regarde eette immobilité qui s’étend à l'infini. Je vois ce que l’on n’ajamaisvu, ce que l’on ne reverra peut-être jamais : le champ d’une bataille commencée depuis six semaines et où les
vivants, après avoir enterré les morts, se sont terrés eux-mêmes pour mieux combattre; une guerre de siège, mais où l’on n’assiège aucune place forte, seulement des villages et des bicoques éparses, qui coûtent plus cher à enlever et à défendre que ne coûtèrent Sébastopol, Saragosse, Numance et Carthage.
Mais allons voir nos frères ! Nous nous engageons dans le cheminement qui nous conduira aux tranchées de première ligne.
Peu profond au début, il s’enfonce bientôt de manière que le regard seul passe entre les légers remblais de la terre rejetée à l’extérieur. La pluie tombe à torrents, la boue est glissante. Pour marcher, je prends mon appui avec mes coudes sur la terre jaunâtre et gluante des parois. On va lentement. A tous instants nous trouvons des embranchements de couloirs, et plusieurs fois mon guide me quitte ponr s’orienter et essayer quelques-uns de ces corridors innombrables que les sapeurs multiplient chaque nuit.
Enfin, on entend des voix; nous sommes aux premières lignes; nous tombons sur les nôtres :
— Bonjour, mes camarades !
Les voilà bien étonnés de voir ce pékin, en demi-uniforme, dont ils ne s’expliquent pas trop l’apparition. Et moi, bien ému de leur serrer la main. Ils sont tout roides, à cause de leurs nombreux vêtements épais et de la boue séchée qui les enveloppe d’une sorte de carapace. Quelquesuns ont sur le dos des sacs vides en grosse
toile ; d’autres s’abritent sous des morceaux de tôle plissée, qu’ils appuient aux deux parois de la tranchée. Cette vie de lutte fait briller leurs yeux dans leurs visages broussailleux, en laissant sur tout leur être une vague expression de sommeil. Ils m’écoutent, avec la charmante politesse naturelle des paysans et avec un bon sourire, leur dire :
— J’arrive de Paris pour prendre de vos nouvelles et vous apporter des cadeaux.
Mais un sous-lieutenant vient à notre rencontre. Présentation en règle. C’est un colonial nommé officier sur le champ de bataille, étonnant de courtoisie, d’agréable langage, de liberté d’esprit. Il me mène dans un bout de tranchée, recouvert d’un toit de branchages et de terre, où l’on a ménagé pour s’asseoir une marche au bas de la paroi. Nous nous installons. Tout ce qui peut y tenir de soldats nous suit, nous entoure, et nous causons. Il fait bien frais et bien sombre dans cette catacombe, mais, en deux mots, c’est d’une beauté religieuse.
Que me dirent-ils? Qu’on n’a pas à se plaindre pour la nourriture; la viande fraîche arrive tous les jours. Seulement, il faut la cuire, et cela ennuie, alors on préfère «le singe » , qui est de la conserve de bœuf. Le mieux, c’est de le manger avec des oignons, pour lui donner du goût.
— Comment dormez-vous?
— De temps à autre. On s’arrange. (Je regarde le sol, boueux jusque sous cet abri.) C’est plutôt
de jour qu’on repose, tandis qu’une équipe veille. La nuit, on travaille à poser des fils de fer, à creuser les tranchées, en évitant de frapper trop fort sur les piquets, parce qu’au premier bruit la fusillade commence. Au reste, il y a des usages : le matin, des deux côtés, on se laisse le temps de faire sa toilette. Pendant une demiheure, on monte sur les tranchées, on se débarbouille. Et puis, ils ne tirent jamais sur notre voiture de ravitaillement, ni nous sur la leur. On les entend bien, les voitures qui arrivent, le soir, dans le grand silence, mais de part et d’autre on les respecte. De même, la nuit, les hommes de garde, Français ou Boches, placés bien en avant des tranchées, s’abstiennent de se tirer dessus.
Est-ce assez frappant, ces coutumes qui s’établissent sans convention expresse ! cette nécessité qui tend à recréer des mœurs ! Mais tout cela, qui à distance m’intéresse bien fort, n’est pas l’essentiel de ce que nous avons à nous raconter, mes chers compagnons d’un instant et moi, sous ce toit de branchages, où nous causons tout en fumant. J’ai à leur dire l’amitié et la gratitude que, tous, nous éprouvons pour eux :
— D’un bout à l’autre du pays, on ne parle que de vous. On sait qu’on vous doit la sécurité de Paris, de nos villages, de toutes les femmes et des enfants. Chaque matin, on s’aborde en disant : « Ils ont eu la pluie, cette nuit» , ou bien :
« La journée ne sera pas trop mauvaise pour eux. » Dès qu’elles ont une minute, les femmes
travaillent pour vous. Le tabac et le chocolat que je vous apporte là, c’est d’elles encore qu’ils viennent. Mais vous recevez bien leurs envois?
Ils m’approuvent tous, de la tête. Ils savent qu’on les aime. Et le sous-lieutenant tire, de ses lourds vêtements raidis, un petit papier et le lit. C’est un billet qu’ils ont trouvé dans un paquet de vêtements chauds :
Acceptez, soldats de France, ces vêtements qu’ont faits pour vous les femmes de France. Celui que vous recevez là, il a peut-être été tricoté par votre mère, par votre femme, par votre sœur, ou par votre fiancée.
Il lit et puis s’arrête, à cause de son émotion.
Gomme c’est extraordinaire et noble, ces hommes qui, dans la vie la plus dure et la plus périlleuse, produisent en surabondance les sentiments délicats ! Ils s’attendrissent sur des absentes et sur des inconnues ; ils se dévouent aux idées pures. Tout est vide autour de nous. Rien que du ciel indéfiniment sur de la boue. Mais ce vaste désert est rempli des images invisibles de la Famille, de la Patrie, du Devoir et de l’Honneur. Je suis au milieu des saints de la France. Il me semble que j’ai rejoint nos plus lointains aïeux dans le fond des âges primitifs, et en même temps je sais être là avec l’élite de l’humanité, combattant pour sauver la civilisation.
— Au revoir, mes chers amis. Embrassonsnous.
Nous sommes sortis du « salon » , et debout
dans la tranchée, par-dessus les remblais, tandis que la nuit descend, je regarde. Ils m’expliquent l’horizon. Là-bas, au pied de ce petit bois déchiré, ce sont des tombes. Ils les ont creusées pour y enterrer des camarades. Dans les betteraves, à droite, ces taches sombres, ce sont des cadavres, des braves gens tombés dans un effort malheureux vers les tranchées des Allemands et que ceux-ci ne laissent pas ramasser. Cette vue peine mes compagnons. Ils y reviennent à plusieurs reprises. On se tait. Le temps de faire mentalement une prière.
Le sol détrempé, la lumière jaunâtre, le silence, ces tombes, tout concourait à une même sensation, et ces trois cadavres demi liquéfiés faisaient le centre et comme l’idée commune de cet horizon et de nos âmes. Un immense espace vide s’étendait sur nos têtes. Je n’ai jamais vu autant de ciel que depuis ces trous meurtriers.
23 novembre. — L’agonie dans les étangs : — Au soir, en quittant les tranchées de première ligne, nous avons circulé, pour serrer la main de nos soldats, dans les abris à flanc de coteau où, de trois jours en trois jours, ils viennent se reposer. Et puis, afin que je voie un peu nettement les Prussiens, on m’a mené dans un petit bois, à trois cents mètres de leur ligne. L’un d’eux était en avant, debout entre deux pommiers. Nous le regardions. Il nous regardait. Et des deux parts nul geste.
Le crépuscule descendait. Entre cet homme et nous, dans les betteraves, des cadavres gisaient, qu'ils ne laissent pas ramasser. Je n’oublierai jamais ce coin d’horizon sinistre, et le rapport des êtres et du paysage à cette minute. Est-il possible que nos riches campagnes soient devenues cette désolation? que l’élite morale et physique de la France soit terrée dans ces tanières de bêtes, et que des idées de haine et de mort occupent seules les millions d’individus qui, sur l’immense ligne de bataille, s’affrontent! Que rêve, devant moi, ce Prussien qui m’observe dans la brume du soir ? Il songe à m’anéantir, et, moi, de même, à le supprimer. Ce sont des circonstances où l’esprit le plus particulier s’en va avec les autres, où nulle âme ne fait bande à part. Le devoir est évident, certain. Mais comme ses racines plongent dans la nuit !
En vain mon compagnon, mieux expérimenté que personne dans les choses de cette guerre, continue-t-il à me donner mille détails les plus intéressants. Derrière les faits s’élève une épaisseur de mystère. Et tandis que nous repartons à travers l’espèce de lande qu’est devenue cette campagne, j’ai même cessé de le questionner.
De temps à autre, nous croisons des gens à nous, entrain de faire la cuisine dans des dépressions du plateau. Us rient, s’interpellent. Puis nous rentrons dans le silence et dans la nuit qui s’épaissit. Cette fin de notre visite aux avantpostes ressemble à un retour de chasseurs
attardés, en automne, mais il s’y mêle une anxiété extraordinaire du cœur. Jamais je n’ai ressenti une aussi vive émotion de fraternité que dans cette journée; jamais, un plus profond sentiment du mystère où baignent nos existences.
Tout autour de nous régnait maintenant un silence inimaginable et l’on distinguait avec peine les objets à cinquante pas.
— Attention! me dit mon compagnon, vous avez la rivière à votre gauche. \
Nous arrivions, en effet, au point où le plateau est brusquement déchiré par une profonde vallée, et en me penchant, je vis, tout en bas, au pied de notre falaise, des étangs immobiles sous de grands peupliers. Leurs eaux brillaient d’un éclat sinistre, à travers les déchirures d’un linceul de brouillard. Et de mornes vapeurs s’en levaient, qui se groupaient en grandes masses mouvantes.
— Voilà, dis-je, le royaume de la désolation.
— Nous y avons vu et entendu, pendant cinq jours, un Allemand blessé que personne ne pouvait relever. Il faisait partie d’une patrouille sur laquelle nous avions tiré. Ses camarades se sont sauvés sans prendre aucun souci de l’emporter. Le pauvre diable restait là avec une cuisse brisée. Gomme vous pouvez voir, ce n’était pas facile de l’aller chercher dans ces ravins et ces marais découverts. Enfin, le cinquième jour, nous avons pu le transporter à notre ambulance, où il est
mort en nous remerciant. Le curieux c’est qu’au milieu de ces marécages il tenait son journal. Je vous le donnerai à lire si vous voulez. Vous serez, je crois, intéressé parles sentiments qui animaient cet Allemand blessé et abandonné.
— Quels sentiments?
— Très obscurs et assez beaux.
Une heure après, quand nous sommes arrivés au gîte et avant toutes choses, avant même de me débarrasser de mes vêtements et d’une boue qui me venait au-dessus des épaules, j’ai prié mon aimable guide de me marquer sur une carte d’état-major le tracé de notre course et puis de me donner le testament du Prussien dans ses marécages.
Voici cette page, où s’accumulent d’une manière saisissante les brouillards de la Germanie et de cette vallée française qu’il est venu avec les siens désoler. Je n’y change rien. Je transcris exactement les derniers feuillets crayonnés du petit carnet qu’on trouva dans sa poche.
Si telle est la volonté du Tout-Puissant, que ceci soit mon dernier adieu. Une balle française m’a touché en patrouille. Elle m’a atteint au genou droit de telle sorte que je ne puis plus avancer. Il y a cinq jours que je suis là dans la forêt obscure. Je ne puis plus supporter ma faim, que j’ai apaisée jusqu’alors avec de l’eau. Souvent, j’ai imploré le Seigneur pour qu’il m’envoyât du secours. Il n’est pas venu jusqu’à cette heure. Cependant, je lui reste soumis, je ne m’impatiente pas, car il n’y en a plus pour longtemps. Alors, je serai dans ma Patrie, à la
maison, auprès de mes frères, dans le beau pays où nous pourrons de nouveau nous tendre les mains, sur des rivages d’argent et de cristal.
Au revoir, au revoir, ici sur la terre ou là-bas dans la lumière.
Signé : Wilhelm Baumer.
Voilà donc ce qu’a écrit, dans un silence de mort, en tenant son regard brillant de fièvre tourné vers le firmament, le soldat prussien Wilhem Baümer. Et dans la minute où je transcris ce papier étrange, plein de délire et de religion, je revois le ciel sans lune qui, l’autre soir, s’étendait solennellement au-dessus de ces marécages. Quelle pensée germanique cet envahisseur avait transportée sur le bord d’une rivière française ! Les fées du Rhin accompagnent donc ces Barbares? La Nixe a-t-elle pleuré près de lui, quand il était abandonné de ses frères? Lui at-elle essuyé la figure avec ses cheveux verts? Une seule chose certaine, c’est qu’il fut ramassé et soigné par la générosité française.
Qu’est-ce que je veux prouver par ce court récit? Rien de précis dans l’ordre logique. C’est une image qui occupe mon esprit et que j’ai retenue entre mille images des champs de bataille. Peut-être que je ne trouve pas, dans la hâte de mon travail quotidien, les mots pour faire sortir tout ce qu’elle renferme d’émotion. Mais elle manifeste pour moi qu’au milieu des horreurs que méthodiquement les Germains viennent accomplir dans notre pays, nous continuons, à
notre insu même, les uns et les autres, d’être accompagnés par nos dieux, comme un homme est suivi de son ombre. L’instinct profond qui respirait dans ce reître du Nord prend une forme, prend la parole. Près de mourir sous les peupliers de France, et son esprit déjà séparé à demi de son corps, il refait de la poésie nébuleuse de Germanie. Il s’éloigne de sa besogne du champ de bataille. Et nous autres, Français, nous avons de même un surplus de force, qui complète et perfectionne notre vaillance guerrière : je veux dire cette générosité qui nous pousse à nous risquer pour secourir un ennemi désarmé et agonisant.
24 novembre. — Sauvons les invalides de la guerre : — H y a quelques jours, j’étais dans une ambulance, arrêté devant un lit où l’on pansait un amputé. On lui avait coupé le bras droit. Le médecin le soignait; un aide le tenait; et lui me souriait, par-dessus l’épaule de l’aide. Il me souriait, l’admirable soldat, parce qu’il voyait sur mon visage mon amitié, mon amitié pareille à la vôtre pour tous ces héros, la chair de notre chair, les martyrs de la patrie. Mais que fera-t-elle, notre amitié? Sera-t-elle négligente, oublieuse? Se déclarera-t-elle impuissante?
Quand je me suis éloigné, j’ai fait à ce blessé pour la vie un geste qui lui disait d’avoir confiance ; je lui ai dit : «Au revoir, mon camarade. » Était-ce donc un geste vain, un mensonge?
J’y songeais en rentrant chez moi. Et voilà que dans mon courrier, j’ai trouvé une lettre d’un chirurgien, mon compatriote lorrain. Écoutez-le
Depuis le premier jour de la mobilisation, me dit-il, je suis à la tête d’une formation sanitaire, et malgré la chirurgie conservatrice que j’ai essayé d’appliquer avec une extrême rigueur, j’ai été obligé, malheureusement, de pratiquer un certain nombre d’amputations. Tous mes collègues de Nancy ont été dans le même cas que moi, et dans toutes les formations de l’avant il en a été de même. Il faut donc s’attendre après la guerre à avoir un grand nombre d’estropiés et de mutilés. Beaucoup de ces pauvres garçons seront dans l’impossibilité absolue de reprendre leurs anciens métiers. Ils auront une pension, mais elle ne sera pas suffisante pour leur permettre de vivre. Les laissera-t-on glisser à la mendicité ?
Cette interrogation, qui traduisait d’une manière si précise mon idée, était signée d’un chirurgien hautement estimé, le docteur G. Michel, professeur agrégé à la Faculté de Médecine de Nancy. Je lui répondis aussitôt :
— C’est une grande question que vous posez là et qu’il n’est pas possible d’écarter. Avez-vous une solution? Je suis prêt à la servir de toutes mes forces et à vous apporter ce que le public veut bien m’accorder de sympathie. Comment pouvons-nous secourir nos frères, les mutilés de 1914, les compagnons d’armes du général Pau, le glorieux mutilé de 1870?
— Eh bien ! me dit le professeur Michel, reprenons l’idée d'un Français, Paul Séguin, qui voulait apprendre des métiers aux estropiés et aux mutilés et leur ouvrir des ateliers.
Il est heureux et plaisant, pour l’imagination, que ce soit un Français qui ait inventé l’éducation des infirmes, comme c’est l’abbé de l’Épée qui a le premier éduqué les sourds et muets. Cette origine française n’ajoute rien à la valeur de l’idée, mais nous excite à nous y dévouer. Il nous semble que c’est une indication, un ordre que nous trouvons dans notre héritage, et que le moment est venu d’y obéir. Nous devons protéger, défendre ceux qui furent les protecteurs et les défenseurs de la France, et, d’une manière générale, nous devons redoubler d’énergie, chacun dans notre ordre. Nous autres, gens d’études, efforçons-nous d’augmenter le capital spirituel de la France, travaillons systématiquement à faire fleurir, à épanouir, à réaliser tout ce qu’elle contient de nobles volontés.
Ce que voulait Paul Séguin a été exécuté en Russie, après la guerre de Mandchourie; à Munich, dans les pays Scandinaves et surtout en Belgique, à Charleroi, par M. Charles Dam. Nous avons des modèles, et même en France. La fondation Marsoullan a ouvert des ateliers pour ouvriers estropiés; les frères Saint-Jean de Dieu, rue Lecourbe, éduquent les enfants infirmes; M. Bourlon de Sarty, qui dirige Y Association pour l’assistance aux mutilés pauvres , cherche à leur
fournir du travail en rapport avec leurs aptitudes physiques. Le docteur Jean Brau, de Montpellier ; le docteur P. Desfosses, le docteur Helme ont étudié la question. Mais rien de complet n’est fait. Or, maintenant, il s’agit des soldats de la France.
La guerre nous met en présence d’un devoir sacré. Nous n’allons pas laisser dans la rue, avec une misérable dotation, les enfants admirables qui, blessés pour la patrie, auront échappé à la mort avec des membres perdus! Il est impérieusement nécessaire d’assurer à chacun d’eux son existence, et la plus heureuse possible. Ouvrons ces fondations pour invalides, ces ateliers pour soldats mutilés, dans plusieurs régions de la France, surtout dans les régions industrielles. Édouard Herriot se préoccupe de ce que Ton peut faire à Lyon. A Nancy, j’agis de concert avec le professeur Michel, de la Faculté de médecine, M. Jean Buffet, de la Société Nancéenne, et M. le notaire Houot. Nous trouvons les plus précieux et les plus nombreux adhérents dans le monde médical et dans le monde industriel. D’un bout à l’autre de la France, entre gens de toutes opinions (ce n’est pas besoin de le dire), il faut que nous nous concertions. Je tiendrai mes lecteurs au courant.
Aujourd’hui, je suis pressé de dire dans tous les hôpitaux de France : « Mes camarades, on pense à vous. Pas un de vous ne sortira frappé de la bataille, qui ne soit assuré du respect de tous
et d une vie ouvrière adaptée à ses forces. Nous serions des malheureux si nous vous abandonnions. »
On trouvera l'argent. Nous en reparlerons. Et pour commencer j’envoie à M. Jean Buffet une délégation pour toucher, au bénéfice de l’œuvre des Invalides de la guerre, la moitié de mon indemnité de député, durant le temps qui s’écoulera du premier au dernier coup de canon avec l’Allemagne.
L’autre moitié de mon indemnité, je la réserve à d’autres œuvres de fraternité que la guerre nous invite à créer pour nos soldats, et dont j’entretiendrai mes lecteurs.
25 novembre. — Un dîner chez le général : — Au cours de cette guerre je me suis assis plusieurs fois, et hier encore, à la table de nos chefs militaires.
Ah! que j’aimerais vous les peindre avec des couleurs éclatantes, à grands traits saisissants, et tandis qu’ils conquièrent une gloire anonyme, tout en or, leur donner nommément cette monnaie, la popularité. Ce serait répondre au désir du pays qui les cherche dans l’ombre, les attend, les appelle et leur dit : « Nous vivrons ou mourrons ensemble, nous voudrions mieux vous connaître. »
Mais il faut servir ceux qu’on aime comme ils désirent être servis. Nous avons des chefs qui s’oublient eux-mêmes et qui, simples, modestes,
T. II
toutà leur devoir, appartiennent à la pure famille des Gatinat, des Gouvion Saint-Cyr, des Drouot. Engagés dans une guerre terrible, où se joue l’existence de la France, ils ne songent pas aux grades, aux décorations, au retour de Paris sous l’Arc de Triomphe de l’Étoile ; ils ne voient que le but immédiat et pressant. Ils ne songent qu’à la nécessité de briser les armées formidables de l’Allemagne, ces cinquante-deux corps qu’il faut, à la fois, repousser et retenir, pour que les Russes fassent leur besogne.
Nos officiers, chacun à son étage, je veux dire chacun dans son horizon, n’ont de pensées et de sentiments que sur l’indispensable nécessité d’assurer la victoire.
Gela donne à leurs réunions, pour qui sait voir les âmes, un caractère très simple et très ramassé, le poids des chefs-d’œuvre de l’art.
Je voudrais vous faire assister au dernier dîner où j’ai eu l’honneur de prendre place auprès de l’un de nos grands chefs (l). Il ne convient pas que je vous rapporte rien des propos échangés, ni même que je vous décrive une installation pittoresque; mais, si je ne dois pas vous les montrer, tous ces officiers, au naturel et en action, groupés autour de leur général dans la familiarité d’un repas, je puis chercher à vous donner ce qui
(1) Le général Boelle à Davénescourt, le 22 novembre, je crois. Son chef d’état-major était le colonel Dégoutté. De tels instants demeurent comme une richesse inépuisable dans la mémoire d’un Français.
importe le plus : l’air qui les baigne, l’esprit qu’ils dégagent, leur spiritualité et cette belle couleur originale et pure qui se nuance, le long de la table, plus grave chez le commandant d’armée, plus jeune chez le lieutenant, commune à tous et les enveloppant de vaillance. L’atmosphère est le tout dans le tableau d’un maître.
Ces officiers, les uns officiers de carrière, les autres de réserve (et ces derniers, venus des métiers et des milieux les plus variés), ont acquis, en quelques semaines, une véritable uniformité morale. Leur général, qui les préside, est le père, le patron d’une famille militaire. En si peu de temps, les voilà devenus frères.
La fraternité des armes! qu’est-ce que cela veut dire? Les uns et les autres s’aiment-ils plus, s’aiment-ils moins que dans la vie ordinaire? Ce n’est pas d’affection qu’il s’agit. Ils sont associés, de la manière la plus nécessaire, dans une œuvre qui offre ceci d’extraordinaire qu’en même temps qu’elle réclame la collaboration de toutes les sciences, elle met en branle chez chacun, avec une puissance irrésistible , les sentiments primitifs . Voilà pas quatre mois qu’ils se battent, et leur vie antérieure est abolie dans leurs souvenirs! Une exigence terrible accapare toutes leurs puissances physiques et morales. Ils n’agissent plus et ne pensent plus que dans la mesure où l’action immédiate le rend nécessaire. Et quelle action! tuer, détruire.
Aiment-ils la guerre? Elle est toujours dure et,
celle-ci, plus cruelle qu’aucune. Ceux qui l’ont vue ne peuvent en parler sans qu’une ombre passe sur leurs figures. Les plus insensibles en rapportent des images qu’ils écartent soudain d’un geste. Il y eut peut-être dans notre histoire des guerriers grossiers, brutaux, violents. Plus sûrement il y en eut de brillants, de fringants. Nos officiers de 1914 ont leurs couleurs propres que je n’ai pas le temps de nuancer. Laissez-moi les caractériser un peu trop fortement en disant que, depuis vingt ans, ils se sont préparés et formés dans la mortification. Depuis vingt ans, les officiers français ont beaucoup vécu d’une vie intérieure. Au dehors ils ne trouvaient guère de satisfactions; ils étaient obligés de les chercher dans leur conscience. Le besoin de considération et d’estime est très vif chez celui qui en choisissant la carrière des armes montre bien qu’il n’a pas le goût de l’argent, ni des avantages matériels. Or voilà des années qu’en fait d’estime, nos officiers devaient se contenter de leur estime propre et du témoignage de leur conscience. Ils attendaient l’heure de montrer au pays comment ils avaient travaillé et comment ils savaient se sacrifier pour tous.
En visitant les tranchées, tout à l’heure, je me suis dit que notre armée y subit une vie de pénitence, dont elle s’accommode grâce à sa vaillance, à son incroyable ressort de gaieté et à sa certitude de vaincre, et que nos officiers, pendant les vingt ans précédents, ont supporté dans le plan moral
une épreuve analogue. Ils étaient retranchés dans leurs traditions d’honneur, qu’il n’appartenait à personne de leur enlever. Et cette héroïque éducation par la tristesse et par les déceptions, ne les ayant pas aigris, leur a donné une magnifique endurance de l’âme, une qualité morale exceptionnelle. Ah! je voudrais qu’assis près de moi vous vissiez avec quel noble orgueil, au milieu des regrets que leur laissent tant de camarades disparus, ils calculent le pourcentage des pertes subies par le corps des officiers. Ces hécatombes sous la mitraille, c’est leur magnanime revanche de tant de viles brimades. Hier on les visait et les frappait bassement, mais pour les consoler, il y a « les tireurs d’officiers » . Hier on les faisait passer derrière dans les fêtes; aujourd’hui, à toute heure, ils marchent les premiers.
Ces réflexions que je ne puis m’interdire ne sont dans l’esprit d’aucun de ces nobles gens que j’écoute. Chacun d’eux est tout accaparé par le seul souci d’être égal à sa tâche.
— Si l’on estimait, un de ces jours, nous dit tout haut le général commandant ce corps d’armée, que je suis fatigué, moins heureux, moins apte, que sais-je ! je rentrerais immédiatement dans le rang, ni blessé, ni diminué, ni peiné, heureux de servir celui qui prendrait ma place.
Et, pareils à leur chef, aucun de ces jeunes officiers n’aurait l’idée de vouloir se mettre de soi-même en valeur. Ils se connaissent, se voient à l’œuvre, ne peuvent prétendre en imposer à
personne. Ils n’en ont pas le moyen, ni même le désir.
Et puis, comme tous aiment leurs hommes! Ils reprennent dans le cœur des soldats ce qu’ils leur ont donné de doctrine, ce qu’ils avaient découvert par l’esprit et qui s’est transfiguré en sentiment. C’est une perpétuelle circulation du sang de la France.
A la fin du repas, le général lève son verre en l’honneur de son hôte. Que va-t-il dire? quelques phrases courtoises, amicales. Je me prépare à le remercier. Mais écoutez ce qu’il ajoute tout d’un coup :
— Les officiers qui sont réunis à cette table ont décidé de donner leur vie à la patrie.
Quel choc nous recevons d’une telle parole vraie! Il n’est pour y répondre que l’expression de notre respect à tous, et puis le silence. Nos officiers sont pour la nation des exemples vivants sur qui chacun doit prendre modèle.
26 novembre. — Une médaille de bronze pour