LES BRAVES (PREMIÈRE IDÉE DE LA CROIX DE GUERRE
Je demande la création d’une nouvelle récompense militaire, d’une médaille de bronze, pour que le chef puisse décorer ses plus braves soldats sur le champ de bataille, après chaque affaire.
C’est le désir de nos généraux. « Je souffre, me disait l’un d’eux, de laisser sans témoignage des faits d’armes merveilleux. Vous ne savez pas tout ce que nos soldats accomplissent, chaque
jour, d’actions extraordinaires. L’admirable suite des mises à l’ordre du jour de l’armée ne vous en donne qu’une idée incomplète. Gela nous peine quand nous paraissons négliger de si braves gens. Il faut prendre le Français comme il est. Il fera tout pour avoir sur sa poitrine le signe de l’honneur. Un insigne de la bravoure militaire serait entre les mains du chef un véritable instrument de guerre. Nous avons bien la médaille militaire. Mais c’est la plus haute des récompenses, celle qu’obtiennent les commandants de corps au sommet de leur carrière, et puis une retraite lui est attachée; il n’irait pas sans inconvénient de la distribuer en très grande quantité. Nous voudrions quelque chose d’analogue à la Croix de fer dont dispose l’empereur allemand pour récompenser le courage du soldat sur le champ de bataille : une médaille du mérite militaire, une médaille de bronze. »
Je me permets de recommander cette idée à la vigilance du Gouvernement et du Parlement. Déjà on a renoncé, d’une manière sensible, depuis une dizaine de jours, à la couleur kaki. Les « communiqués » sont complétés par des notes plus chaudes qui mettent en valeur la pensée des chefs et l’action des hommes. On a mené des journalistes au milieu de nos héros, avec mission de les faire connaître. C’est bien, c’est très bien, et dans le même esprit il faut se prêter à la manière de voir des chefs, à la manière de sentir des soldats. Donnons à l’armée tous les
instruments de victoire et, parmi eux, cette médaille de bronze.
Ce que je vois, depuis une trentaine d’années d’années que je regarde les boutonnières multicolores de mes contemporains, ne m’a pas rendu grand appréciateur des décorations civiles. J’indique cette nuance sans la développer. Censure, ne tremble pas! tant que les Prussiens occuperont un lambeau de notre sol, je t’épargnerai le chagrin de m’entendre penser tout haut sur l’usage qui a été fait de la Légion d’honneur dans le civil et sur sa dépréciation. Je n’ai aucune sorte de ruban; je n’en aurais mérité qu’au titre d’écrivain, et, ma foi, je ne voyais pas par qui, décemment, il pouvait m’être attribué. Nous avons eu, la moitié du temps, des ministres que je ne nommerais pas officiers d’académie; je me sentais un peu froid à l’idée qu’ils prononceraient sur ma tête le Dignus es intrare. Au reste, d’une manière plus générale, je doute que l’on puisse remuer fortement les cœurs, les esprits, et rien y semer par des décorations civiles. Je doute qu’en faisant danser le grand-cordon de la Légion d’honneur devant les gens d’étude ou les industriels, on augmente leur talent ou leur honnêteté. Ghauchard, avec tous ses insignes, est resté comme devant. Mais les décorations pour faits de guerre, c’est une autre affaire! Elles produisent un effet superbe et fécond dans les cœurs.
Après la bataille, quel bouleversement de tout l’être, s’il arrive un chef, un homme ayant aux
yeux de tous une supériorité et qui dise : « Celuilà, chacun de nous vient de le voir, est digne d’être estimé ! »
Ce n’est pas une grande chose, une chose qui est donnée par un homme seul, car un homme seul ne peut pas donner de l’honneur et de la gloire; mais c’est une grande chose qu’une décoration accordée, ratifiée par un groupe d'hommes, dans le moment où l’enthousiasme du champ de bataille les rend sincères.
Un sergent de qui je voudrais bien savoir le nom avait obtenu, à force de courage et d’esprit, des renseignements qui amenèrent le général commandant le corps d’armée à tenter l’affaire du Quesnoy. Ce fut, vous le savez, une réussite brillante, importante (et dans laquelle, je le dis en passant, le lieutenant-colonel du Paty de Clam se couvrit de gloire) . Immédiatement après le succès, le général demanda le sergent. « Il a été blessé, mon général. » — « Menez-moi près de lui. » — « Il est déjà évacué. » Le général s’en va à l’ambulance. « On vient de le porter à la gare. Il doit déjà rouler sur Paris. » — « Allons tout de même voir. » Le train était encore là. On descend la civière du blessé, et sur le quai de la gare de Montdidier, au milieu d’une poignante émotion, le général donne au sergent, avec son accolade, sa décoration.
Vous comprenez si une telle scène peut élever d’un degré l’esprit d’un bataillon; si elle communique à toute une tranchée un élan nouveau.
L’hommage rendu à la vaillance crée des vaillances. Les Français veulent des signes qui puissent enflammer leur âme, en même temps que des raisons qui conquièrent leur intelligence. Pour activer la guerre, pour conquérir la victoire, poussons en avant, par tous les moyens nobles, ceux qui peuvent la décider.
Gomme c’est beau, un homme qui se sacrifie pour la civilisation, et qui jette sa vie, toutes ses forces, contre les Barbares! De tels hommes existent par milliers, dans ces semaines glorieuses. Eh bien! marquons-les, par milliers, d’un signe exemplaire. Nous vivons des temps qu’on n’a jamais vus. Craignons d’être négligents, injustes.
Les injustices, je veux dire les malchances, sont innombrables à la guerre. Tâchons d’en réduire le nombre. Mon grand-père Barrés qui a battu, pour sa part, les Prussiens à léna et qui est entré triomphant à Berlin, le 27 octobre 1807, avec la garde impériale où il était grenadier, était un si brave soldat qu’il fut de ceux que l’Empereur, dans le palais royal de Berlin, chargea de présenter à la députation du Sénat français les drapeaux pris à léna. Eh bien, après avoir été de toutes les campagnes de l’Empire, il n’a pas dépassé le grade de chef de bataillon, et là-dessus, à la dernière page de ses Mémoires, il fait une juste réflexion : c’est qu’il ne lui a pas été donné de se trouver dans un de ces moments propices où l’on agit sous le regard de ceux qui dis-
pensent les grandes faveurs. Voilà de la bonne philosophie. C’est vrai qu’il y aura toujours d’admirables soldats qu’on n’aura pas vus. Mais ceux que le chef voit, tâchons qu’il puisse nous les faire voir !
Car c’est là ma pensée de derrière la tête. Je veux que nous, nos fils, nos petits-fils, nous puissions jusqu’à leur mort regarder, aimer, respecter les héros de 1914.
Généraux des armées de la France, marquez du signe de l’honneur, par tous les moyens que vous posséderez, les meilleurs de nos soldats, les plus braves, les plus heureux. Le bonheur est encore une vertu, à la guerre ! Que la France, demain, quand nous serons entrés dans la longue période de paix qu’une victoire complète nous assurera, puisse connaître, dans chacun de ses villages, et du haut en bas de l’échelle sociale, ses sauveurs. Et dès maintenant, au milieu de nos angoisses, préparons cette France de demain, si heureuse, si belle, et qui sera peuplée, d’abord des morts pour la patrie, toujours vivants dans notre piété ; puis des décorés, puis des balafrés et mutilés, et de tous les autres, qu’aucune marque ne désignera, mais à qui il suffira de dire simplement : « J’y étais » , pour qu’on les salue comme des braves.
Quant à nous, non-combattants, Français de second choix, nous achèverons notre vie, heureux d’avoir vu tant de gloire, et préoccupés jusqu’au bout, comme je le suis aujourd’hui, que la dette
nationale de gratitude soit payée aux soldats par la France (1) .
27 novembre. — La marche a la mort des enfants allemands : — Après la bataille de la Marne, chef-d’œuvre du génie français, miracle d’art militaire et d’enthousiasme moral, les Allemands, appuyés à de fortes positions qu’ils avaient préparées à l’avance, ont arrêté notre poursuite sur un front partant des hauteurs au nord de l’Aisne et se continuant par le canal de Berry-au-Bac, les abords est de Reims, la région au nord et au nord-est de Verdun, pour atteindre par une ligne nord-ouest-sud-est, les Vosges à l’est de Badonvillers.
Pendant plusieurs semaines, la lutte se poursuivit opiniâtre sans avantages marqués. Puis les Allemands, incapables d’entamer notre front, eurent de nouveau recours à leur manœuvre favorite de déborder et d’envelopper notre aile gauche, tandis que nous-mêmes, pour y parer, nous allongions notre dispositif. C’est la course à la mer.
Dans cette montée, commencée au 13 septembre, continuée jusqu’au 23 octobre, ils
(1) Cette idée a été acceptée; elle est devenue la croix de guerre,- mais on verra par la suite combien il nous fallut insister pour qu’elle fût accueillie. Encore n’ai-je pas tout dit et quelles amères oppositions je dus surmonter. Il m’en reste des lettres incroyables, d’un ton irrité, hargneux, lettres de gens (parfois des députés) qui méconnaissent les forces morales ou pis encore craignent et détestent la gloire et l’honneur.
avaient sur nous l’avantage de la forme concentrique de leur front qui abrégeait leurs transports. Malgré cela, nous sommes toujours arrivés à temps. On se battait sans trêve en glissant toujours vers la mer. Des deux côtés on prélevait sur le reste du front des corps d’armée et des armées entières. Les Allemands avaient concentré dans cette seule région du Nord, douze corps d’armée, et nous, de notre côté, un groupe d’armées sous le commandant du général Foch. Le 22 octobre, notre front qui, six semaines plus tôt, s’arrêtait vers Noyon, s’étend jusqu’à la mer. La menace allemande a échoué : la barrière est constituée.
Les Allemands vont chercher à la percer dans la région de Calais, et ils entendent mener leurs attaques avec une prodigieuse énergie. Dès le début d’octobre, le kronprinz de Bavière a exhorté ses soldats « à faire contre l’aile gauche française l’effort décisif et à trancher ainsi le sort de la grande bataille engagée depuis des semaines » . Ils voulaient enlever Dunkerque, Calais, Boulogne, c’est la bataille de Calais ; ou bien, l’opération s’attardant, se saisir d’Ypres, c’est la bataille d' Y près. Déborder et briser notre gauche ou la couper en deux; de toute manière menacer l’Angleterre dans le ravitaillement de son corps expéditionnaire, peut-être même dans son île.
L’empereur allemand se porte à Thielt et à Gourtrai pour encourager par sa présence l’ardeur de ses troupes.
Les forces et l’artillerie lourde groupées par
l’ennemi sur la côte et dans la région du nord de Dixmude étaient très importantes et bien supérieures aux nôtres. Le 23 octobre, des troupes françaises, commandées par le général Grossetti, viennent étayer les Belges sur la ligne du chemin de fer de Nieuport à Dixmude. Dixmude était tenue par nos fusiliers marins sous les ordres de l’amiral Ronarc’h. Nous étions inférieurs en nombre, maltraités par la plus puissante artillerie, et pourtant nous avons développé sur la voie ferrée une résistance magnifique. Le 29, l’inondation s’élargissant entre le canal et le chemin de fer protégea le plus heureusement notre front. Le 30, nous reprenions Ramscapelle, le seul point de la ligne ferrée que les Belges eussent perdu. Le 1er et le 2 novembre, l’ennemi bombardait Fûmes, mais commençait à donner des signes de fatigue. Dès le 2, il évacuait le terrain entre l’Yser et la voie ferrée, abandonnant des canons, des morts, des blessés. Le 3, nos troupes pouvaient être ramenées dans la région de Dixmude. Les Allemands avaient réussi à enlever la ville, mais non à en déboucher. Leur attaque par la côte avait totalement échoué. La « bataille de Calais » , si bruyamment annoncée par leur presse, était pour eux un échec caractérisé.
Dès ce moment, ils cherchèrent plus au sud leur revanche. Au lieu de nous tourner par la côte, ils essayaient maintenant de déborder, avec des masses puissantes, notre armée du Nord sur
sa droite. C’est la bataille d’Ypres, longue, acharnée, furieuse. Dans un nouvel ordre à l’armée, le prince Ruprecht de Bavière déclare : « Il s’agit maintenant de ne plus laisser traîner le combat avec notre ennemi le plus détesté... Le coup décisif reste encore à frapper. » Le général de Demling, commandant le 15e corps d’armée, s’écrie : « La percée sur Ypres sera d’une importance décisive. » Et contre notre ligne au nord, à l’est et au sud d’Ypres, se déchaîne, du 25 octobre au 13 novembre, une furieuse attaque allemande, répétée quotidiennement avec une extraordinaire violence , qui nous obligeait à appliquer nos renforts en hâte, au fur et à mesure de leur arrivée, sur les points les plus menacés.
Dès le 14 novembre, nos troupes recommencent à progresser, fermant la route d’Ypres aux Allemands et infligeant à leurs formations massives des pertes d’autant plus formidables que notre artillerie et l’artillerie anglaise groupaient près de 300 pièces sur ce front de quelques kilomètres.
Pour cette marche à la mort, le grand étatmajor allemand avait choisi des formations intactes de jeunes recrues, car les troupes déjà décimées ne voulaient plus marcher dans des conditions si atroces. La mémoire des hommes n’oubliera jamais ces adolescents blonds, qui s’avançaient en hurlant et en se tenant par les bras, ivres de bonne volonté patriotique, d’inexpérience et d’éther. Imaginez-les dans la nuit, et
leurs centaines de figures effroyables, bouches ouvertes, soudain illuminées par nos réflecteurs qui guidaient notre mitraille. Ges attaques par masses profondes échouèrent comme la marche sur Paris, qui est leur sœur. Toute une jeunesse en fleur fut anéantie. Mais en livrant à la destruction leurs individus, ces enfants affirmaient avec une force inouïe l’être germain. C’est dans de telles heures probablement qu’il faut voir le # point culminant de l’Esprit qui flotte au profond des forêts du Nord, le sommet d’un génie qui toujours aspire au colossal et qui s’est déjà exprimé dans les œuvres de Hegel et de Wagner. Il se trouve au fond de ces faits variés, dans ces divers efforts extraordinaires, une même sorte d’enivrement, une pareille odeur de mort (I).
Le nombre des cadavres allemands que nous avons trouvés sur le terrain pendant ces trois semaines dépasse 40 000. Dans cette seconde moitié de novembre, nos ennemis épuisés, ayant perdu, dans la seule bataille d’Ypres, plus de 150 000 hommes, n’ont plus osé renouveler leur effort. C’est la ruine de leur plan sur le front occidental. Ils s’étaient promis de battre la France rapidement pour se retourner vers la Russie, mais la France n’est pas battue, et la Russie ayant mis à profit les délais que lui laisse la concentration allemande sur le front français devient menaçante.
1) Sur le même sujet, voir plus loin la page du 13 ianv er 1915.
28 novembre. — La victoire des Russes : — Les événements se déroulent tels que la raison et l’espérance les prévoyaient.
Nous avons toujours parlé d’une certitude mathématique du succès*. Au prix d’immenses efforts, grâce au génie des chefs et à l’héroïsme des troupes, la France s’est équilibrée contre une puissance militaire formidable et, peu à peu, a pris un indéniable ascendant. Et maintenant, c’est la victoire russe. Les Allemands viennent de subir un désastre en Pologne. Leur armée d’invasion est rompue. Ce qui en subsiste combat désespérément pour regagner le territoire allemand au milieu des cosaques qui l’entourent et l’assaillent pareils à des loups. Chacun des télégrammes qui nous arrivent confirme la déclaration de Kitchener à la Chambre des lords : « Les pertes des Allemands sont les plus énormes qui leur aient été infligées depuis le début des hostilités. »
Quelle réponse à ces misérables bruits paniquards que des niais ou des criminels, et parfois haut placés, font courir, et qui, hier encore, annonçaient l’entrée des Allemands à Meaux, à Soissons, à Gompiègne ! Balayons ces poltronneries, et voyons en face la situation vraie.
Elle demande des efforts coûteux, mais elle est admirable. Nous n’avons jamais essayé et nous ne tenterons jamais de fausser, de colorer les faits de la guerre. Le généralissime Joffre est un homme vrai. Il traite ses armées et la nation
T. II
entière comme des collaborateurs capables de connaître, dans leur ensemble, les réalités de cette guerre nationale. Les communiqués de l’état-major ne contiennent rien que d’exact. Ils font l’admiration du monde diplomatique et, peu à peu, chez tous les neutres, on rend témoignage à leur sincérité. Nous prenons modèle sur Joffre, et, tout en précisant nos certitudes de vaincre, nous n’avons jamais dissimulé les difficultés de la lutte et la nécessité de roidir toutes nos énergies.
Tel n’est pas le système outre-Rhin. Le gouvernement vient d’interdire aux correspondants, qu’il avait admis à suivre l’armée de Pologne, d’envoyer des communications à leurs journaux. C’est puéril. C’est un expédient qui n’a jamais épargné aux autruches un seul coup de fusil.
Le jour que l’on peut dès maintenant prévoir, sans en fixer la date, où les Russes apparaîtront à Breslau, et seront une menace immédiate, les résultats obtenus ne devront pas se mesurer seulement du point de vue militaire, mais encore du point de vue moral et politique. Soudain l’Allemagne se transformera; ses peuples divers se tourneront vers la Prusse, dont pour l’instant ils ne tnettent pas en doute « l’invincible supériorité » , et, sous le choc d’une effroyable désillusion, vous verrez réapparaître les anciennes Allemagnes.
J’ai eu l’occasion de causer avec diverses personnes qui reviennent de Berlin. Là-bas, à cette
heure encore, nul n’est renseigné, nul ne met en doute l’écrasement de la France. Tant mieux. Quand les Allemands seront renseignés, ils se tourneront avec quel effroi, quelle colère, contre celui qui possédait leur confiance absolue et qui les a trompés !
A cette heure, il n’y a en Allemagne aucune trace de dislocation. Le loyalisme est ardent, complet. Mais en présence d’une révélation terrible et inattendue, c’est une Allemagne nouvelle que verra l’empereur responsable. Un homme a une confiance absolue dans sa maîtresse; il apprend qu’elle le trompe, qu’elle n’est pas celle qu’il croit : vous ne reconnaissez plus cet homme.
Au reste, nous ne faisons pas entrer dans nos calculs les déceptions morales de l’Allemagne. Je les prends, je les note et puis je les écarte. Nous n’en avons pas besoin. Je ne table que sur les ressources des trois alliés.
Dès cette heure, l’armée allemande a perdu sa pointe et le meilleur de sa force brisante. Elle n’a plus ses premières puissances d’offensive. Elle est trop maltraitée par nous et par ses propres chefs .
Gomme des rats empoisonnés, les Allemands veulent courir d’un front de bataille à l’autre front, des Flandres en Pologne. Ils le peuvent, car leur organisation est admirable, mais c’est trop demander aux forces humaines, et de telles conceptions stratégiques méprisent par trop l’huma-
nité du soldat. L’état-major allemand compte pour rien les individus. Ce n’est pas assez dire qu’il ne les ménage pas, il les prodigue. Cette méthode, efficace peut-être, s’il s’agit d’obtenir un résultat rapide, va donner d’effroyables effets dans une guerre longue, dans une guerre d’usure.
Aujourd’hui, si forte qu’elle demeure, l’armée allemande n’est plus celle qui se jetait sur nous au début du mois d’août. Ses remarquables sousofficiers engraissent nos campagnes de France et s’épanouiront dans nos moissons futures, confondus, hélas ! avec les fils de notre race. Ceux-ci, nous les pleurons. Mais nous avions commencé la guerre avec des préparations suffisantes, et dans les quatre mois qui viennent de s’écouler, nous avons certainement augmenté notre matériel et amélioré notre tactique. Le temps qui effrite nos adversaires combat pour nous. Les Anglais s’organisent, chaque jour. Ils maintiennent et renforcent leur contingent et préparent la plus puissante armée. Quant aux masses russes, lentes à mettre en marche et qui, dès le début, ont agi plus vite qu’on ne devait l’espérer, elles n’ont pas encore donné leur plein, et vous voyez déjà leur supériorité.
Russes, Anglais, Français, nous serrons de concert l’étau où périra la puissance militaire de l’Allemagne C’est de concert encore que nous devons mener à bonne fin la destruction politique de l’empire, par des conditions de paix qui libèrent
l’Europe. Dans la liste de nos victoires, auxquelles viennent s’adjoindre les victoires de Pologne, n’oublions pas d’inscrire le jour où fut signé entre les trois alliés l’engagement formel et décisif de ne négocier avec l’Allemagne vaincue que toutes ensemble et d’un parfait accord. C’est le moyen sûr de faire produire son plein effet au sacrifice héroïque consenti par nos soldats et par nos alliés et amis qui combattent avec nous pour la civilisation.
29 novembre. — Ménageons le cœur français : — Un excessif retard des lettres, la perte des colis, le silence sur les blessés et sur les morts, voilà ce qui pourrait démoraliser certaines vaillances ou du moins les attrister, car les combattants et les non-combattants diraient : « Nous avons le droit de connaître, sans nuire à rien d’essentiel, le sort de nos fils, maris et frères, ou bien de nos familles, et l’État, en négligeant de nous assurer cette tranquillité d’esprit, aggrave sans profit les duretés de la guerre. »
De là très vite on passerait à accuser l’Administration de manquer de cœur. Reproche bien injuste. Chacun, dans cette immense tâche, apporte sa bonne volonté. Certains services fonctionnent à merveille; d’autres moins bien. C’est pour les aider, sans esprit stérile de critique, que nous leur montrons leurs lacunes. Derrière les combattants, qui ne peuvent et ne doivent agir qu’en vue de la destruction des forces aile-
mandes, à côté des administrations civiles, il est bien qu’on se préoccupe, à son rang, selon ses forces, du point de vue moral, et qu’on cherche ce qui peut plaire ou déplaire au cœur. G’est ma tâche quotidienne. Où étiez-vous, me dira-t-on, durant la guerre? Je n’ai pas eu froid, je n’ai pas eu faim, je n’ai pas souffert. Et je m’en excuse. J’essayais pourtant de souffrir avec tous, et j’allais des soldats aux familles, interprète trop insuffisant de l’administration et de l’amitié.
Au début d’octobre, le ministre avait décidé que les médecins en chef de tous les hôpitaux militaires ou civils enverraient au dépôt du régiment une carte individuelle, concernant chacun des blesses et évacués sur son hôpital. La formule de cette carte est rédigée. Nous l’avons vue. Elle est parfaite : elle donne les noms et prénoms du soldat et puis une précision sur la nature de sa blessure.
Au dépôt du régiment, le commandant, sitôt cette carte reçue, devait aviser la personne indiquée par le soldat au moment de sa mobilisation.
Ne trouvez-vous pas l’idée simple et pratique? La famille était, dans un court délai, tirée de son angoisse et mise à même d’aller voir son enfant.
Mais qu’est-il advenu? Il me revient de divers côtés que cette mesure excellente n’est pas appliquée. Pourquoi, dès lors, dans chaque ville où se trouvent des hôpitaux civils ou militaires, ne communiquerait-on pas aux journaux la liste
quotidienne des blessés qui arrivent et de ceux qui s’en vont guéris? Les journaux publieraient ces listes. Et, comme nous vivons dans une période d’entr’aide, il y aurait des personnes dévouées et des œuvres pour avertir les familles.
J’entends le gouvernement me répondre :
— Non seulement nous ne voulons pas communiquer ces listes aux journaux, mais nous leur interdisons de les publier.
— Et pourquoi donc?
— Ce serait le moyen d’inquiéter l’opinion publique.
— Vous ne l’inquiéterez jamais autant qu’à laisser des familles courir çà et là, agitées par une fièvre d’angoisse.
Et comme j’ai l’habitude d’écrire en m’appuyant sur des pièces authentiques, je prends dans mon dossier une lettre qui persuadera mes lecteurs et les dirigeants, mieux que ne ferait aucune dialectique, qu’il y a urgence de trouver un système pour avertir les familles et pour ménager leur tendresse.
Cette lettre est datée du 1 1 novembre dernier; je respecte ses particularités, et supprime seulement le lieu d’origine :
Monsieur, Depuis le 20 septembre mon fils a été blessé et a rentré à l’hôpital XI Verdun. 11 m’a écrit le 23 septembre; il y avait trois jours qu’il était à l’hôpital et il me dit dans sa lettre qu’il était blessé.. .. et il me fit une lettre bien rassurante et il me dit qu’il écrirait tous les jours, et il a écrit encore le 24, 25, 26, 27,
toujours des lettres bien détaillées et il avait du courage, et depuis le 27 nous n’avons plus eut de ses lettres. Alors nous avons écrit à M. le Directeur et un télégramme. Et un télégramme à mon fils. Et nous ne recevons rien. Nous voudrions aller a Verdun, et l’on nous dit que nous ne pourrions pas rentrer. Alors nous avons demandé a Bordeaux au ministère et ils nous ont dit : « Aucune nouvelle fâcheuse pour le soldat G... D... au 179e régiment de ligne, 13e compagnie au college Duvignier Hôpital XI à Verdun. » Mais nous sommes étonnés de recevoir aucune lettre de notre fils et aucune réponse du Directeur.
Monsieur, je me recommande à votre bonté, pour que vous me donniez des nouvelles de mon fils. Je ne doute pas de votre zele que vous me donnerez des nouvelles au plustôt, par telegrame si ces possible. Moi et mon mari, nous vous remercions et vous prie de vous excusez de pendre la permission de vous écrire.
Nous vous rembourseront vos frais par mandats postes.
Le père et la mère ont signé.
Je m'abstiens de tout commentaire. Cette lettre n’est que trop émouvante. Et vous avez déjà deviné la situation. Leur fils était mort. Entré le 21 septembre à l’hôpital, il y est mort le 29 du même mois. C’est le 1 1 novembre que ses parents écrivirent cette plainte que vous venez d’entendre. C’est le 27 novembre qu’ils furent enfin renseignés par celui vers qui ils venaient de se tourner. En cinquante jours, ni l’administration civile, ni l’administration militaire n’avaient su informer ces malheureux pa-
29 N OVEMBRE 1914
rents qui multipliaient lettres et télégrammes.
Mort sur le champ de bataille, passe encore! mais dans un hôpital de deux cents lits et dans une ville où fonctionnent régulièrement tous les secours! Ce n’est pas acceptable. Un soldat, pour le chef, c’est un instrument de salut national; le chef dispose de lui; mais le fonctionnaire doit traiter le soldat blessé, sacrifié, et sa famille avec le respect le plus attentif. C’est une nécessité de notre caractère français en 1914.
L’insensibilité est une force à la guerre. Si nous étions un peuple insensible, nous serions débarrassés de tout le problème des blessés. Je n’en disconviens pas. Mais la France est une mère qui s’émeut devant ses fils qui tombent. Elle voudrait qu’ils n’emportent avec eux aucune tristesse. Elle voudrait leur entendre dire qu’ils s’abîment satisfaits, ou du moins apaisés dans la mort, et qu’ils nous pardonnent de les laisser glisser dans les froides ténèbres. La France a du cœur. En eût-elle à l’excès, il faut en tenir compte.
Nos chers et vaillants alliés, les Anglais, veulent des bains, du thé, du repos, tout un confort qui parfois pourrait être encombrant. Nous, Français, nous avons besoin, dùt-il en résulter des gênes, que notre sensibilité soit ménagée et satisfaite.
Et qu’il serait maigre d’intelligence, celui qui oserait élever un reproche contre cette puissance de sympathie qu’il y a dans le cœur français.
Gloire à ce cœur qui nous a tous réunis et qui précipite à travers le pays un sang brûlant et l’enthousiasme sauveur. Nous n’avions pas les préparations matérielles. C’est de notre cœur que nous vint notre volonté de vaincre, quand même ! Notre cœur n’eût pas suffi , mais il supplée les manques.
Tel est le génie de la France. Très familial* liant de très près les parents aux enfants, et tout ce monde au foyer. Nous produisons une littérature insensée, un théâtre de folles, applaudi par des fous. Mais vous savez bien qu’ils furent toujours nombreux au milieu de nous, les fanfarons du vice, et que ce monde-là garde en secret des vertus bourgeoises, une chaleur domestique, croissant à mesure que l’on pénètre dans la masse de la nation. J’ai cru voir dans les tranchées que les soldats éprouvent une vraie tristesse déprimante s'ils ne reçoivent pas des nouvelles de chez eux. Je sais que les familles ne s’affolent qu’autant qu’elles ne peuvent pas envoyer aux soldats des amitiés et des lainages, et bien savoir où ils sont. On veut des égards près d’un mort.
Celui qui passe froid devant ces émotions s’élimine de lui-même de l’ordre français. Il ne nous comprend pas, ne peut pas nous servir. La source des grandes choses françaises, à la guerre comme dans la paix, est dans ce cœur très humain. Il faut le respecter et le satisfaire comme un créateur, comme le moteur de toute la nation.
30 novembre. — Les Walkyries et nos jeunes héros. (Une messe pour le repos de l’ame d’Ernest Psichari.) — J’ai sous les yeux le Mémorandum officiel des atrocités commises en Serbie par les troupes austro-hongroises. Monotone énumération d’horreurs. Des témoignages certains établissent que les officiers et soldats austro-hongrois ont tué des prisonniers, achevé des blessés, massacré des paysans inoffensifs, des vieillards et des enfants, violé des femmes, détruit les récoltes, incendié les villes et les villages, en saccageant tout ce qui ne pouvait pas être emporté.
C’est exactement le travail hideux des Allemands en Belgique et dans certaines régions de la France.
De ces crimes, je ne tracerai pas le tableau. Le gouvernement, qui a procédé aux enquêtes nécessaires, semble désireux, pour le moment, d’éviter l’émoi que produiraient ces divulgations. A-t-il raison? Je ne le crois pas. Je suis d’accord avec la paysanne d’Hérimenil, ma vaillante compatriote, qui écrit à son mari soldat : « Ils ont tué nos enfants. Dis-le à tes camarades pour qu’ils nous vengent. » Toutefois, je m’incline et j’accepte cette méthode d’attente. Je ne ferai pas sortir de ces faits tout ce qu’ils contiennent de fureur, et qui multiplierait, selon moi, notre force guerrière. Je me borne à chercher de quel principe ils découlent.
Beaucoup de personnes inclineraient à voir dans ces abominations si dégradantes et, ce nous
semble, si infécondes, des crimes d’ivrognes Nous-mêmes, plusieurs fois, dans les ruines de Raon-l’Étape, par exemple, et en écoutant le récit des orgies de ces brutes, tuant et brûlant au bruit des boîtes à musique, gramophones et phonographes, nous fûmes tentés par cette hypothèse d’une ignoble soûlerie.
Le gouvernement serbe est en mesure d’établir que toutes les atrocités qu’il dénonce, identiques à celles de Belgique et de France, ont été commises par ordre. Il cite les Directions pour V attitude à observer à l’égard de la population serbe , qui, sous forme de brochures, ont été distribuées aux troupes par le commandant du 9e corps d’armée, le général d’infanterie Hortstein.
On y lit, entre autres beautés, les passages suivants :
Envers une telle population, il n’y a place pour aucun sentiment d’humanité ni de générosité.
Je ne permets pas que l’on fasse prisonniers les habitants qui seraient trouvés sans uniformes et en armes. Ils doivent être fusillés sans exception.
En entrant dans les endroits habités, il faut de suite se procurer des otages, prêtres, maîtres d’école, notables. Ces otages doivent être fusillés, si un seul coup de fusil est tiré sur nos troupes, et toutes les maisons doivent être incendiées.
Il ne faut voir dans tout habitant qui est trouvé hors des villes qu’un membre de bande qui a caché ses armes. Comme le temps manque pour faire de plus amples recherches, il faut fusiller les habitants ainsi trouvés, s’ils paraissent le moins du monde suspects.
Avec de tels ordres, qu’il ne s’agit plus que d’interpréter, toutes les atrocités ont leur excuse prête. Il est clair que l’Allemagne entend s’emparer de tous les moyens de destruction qu’il y a dans l’univers et les employer à courber l’humanité sous sa rêverie inviable. G’est un esprit destructeur qui marche à la rencontre de son rival et qui a juré de mettre à mort le porte-flambeau du Monde.
Les ténèbres s’avancent vers le clair pays où l’alouette joyeuse salue le soleil. Les Walkyries qui voltigent au-dessus des hordes germaniques, avec la mission de désigner „ ceux qui doivent mourir, cherchent à nous appauvrir de nos jeunes génies. Elles voudraient, dans le même temps qu’elles nous imposeront les nuées d’outre-Rhin, détruire notre flamme.
Je voyais, ce matin, leur dessein, leur demiréussite, et mieux encore leur échec. C’était dans la modeste chapelle des Dames Bénédictines de la rue Monsieur, à une messe célébrée pour le lieutenant Ernest Psichari, petit-fils de Renan, mort au champ d’honneur, mort pour la défense des portes de la France, mort d’une mort qu’il eût choisie et souhaitée, fidèle à lui-même et fidèle à sa race. Et dans le recueillement de cette petite assemblée d’amis, je me rappelais le premier mot qu’il m’écrivit il y a quelques années, depuis la Mauritanie : « Charles Péguy m’apprend que vous avez prononcé mon nom dans un article sur Guy de Cassagnac. » Péguy, Cas-
sagnac, Psichari, tous les trois sont tombés en faisant de leurs poitrines un mur à la ruée allemande. Avec eux, une jeunesse innombrable. Mais les filles sanglantes qui voltigent au-dessus des bataillons envahisseurs en montrant du doigt les victimes ont manqué leur but. Notre force est décimée : plus vraiment, elle est multipliée. Notre génie est appauvri : plus sûrement, il est enrichi. Les jeunes héros, en tombant pour la France, nous réconcilient. Ils refont la patrie. Autour de leurs pâles visages, ce matin, nous tous, si divisés de philosophie, npus avions retrouvé le Credo de notre race. Cet office de commémoration pour un jeune mort et pour toutes les destinées interrompues par la guerre courbait nos fronts sous les paroles sacrées, et nous écoutions avec émotion ce vieux langage latin où repose l’héritage des antiques civilisations. Per Dominum Jesum Christum, Recfuiescat in pace. Qu’il repose en paix! Qu’il repose au sein de la chrétienté ! Qu’il repose protégé par tout ce qu’il a défendu ! Les traductions flottaient accordées avec les esprits divers qui composaient cette grave assistance, tant divisée, plus unie encore. Nous nous sentions associés par les liens les plus nobles pour protéger ce qui est éternel et que veut détruire la Barbarie.
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1er décembre. — Préfets et commissaires, ayez tous du cœur : — Aujourd’hui, j’ai pris sur ma table le dossier qui renferme mes notes et lettres concernant l’organisation des secours aux familles que la guerre a laissées sans ressources.
Vous savez que l’État donne chaque jour un franc vingt-cinq centimes aux femmes des mobilisés, sans ressources, plus cinquante centimes par enfant âgé de moins de seize ans. Gomment se fait cette distribution? A Paris, pas mal. Les plaintes que j’ai reçues sont déjà anciennes de date et visaient des lenteurs et des retards, plutôt que des refus. De semaine en semaine, elles se sont faites plus rares. Aujourd’hui, chez nous, tout semble assez bien régularisé. C’est qu’à Paris il existe, en tout temps, une vraie générosité naturelle. Et puis l’esprit patriotique n’y permettrait à cette heure aucune brimade. Nul de nous ne songe à être méchant et chacun courrait sus aux méchants.
En va-t-il de même dans toute la province? Dans les grandes villes, je le crois ; dans les petites villes, je l’espère; dans tous les villages, c’est douteux.
Nous connaissons mal la vie des villages. Ce sont de grands espaces noyés d’où émergent seu-
lement le maire, le délégué de la préfecture, quelques agents politiques, l’instituteur, le curé. De ces lieux muets m’arrivent de nombreuses plaintes. Gomment m’ont-elles rejoint? On peut supposer qu’il en reste qui n’ont point trouvé vers qui se tourner.
Et pour passer tout de suite au fait, écoutez avec moi une jeune femme du Doubs, dontle mari, charron de son métier, est à la guerre. Elle a un enfant de deux ans, elle en attend un second et n’a rien pour vivre. Voici comment elle expose sa situation à sa belle-sœur, qui lui avait envoyé un petit secours :
...Vous êtes vraiment bonne pour moi et vous avez été joliment bien inspirée, car j’avais encore vingt-cinq centimes pour toute fortune. Je vous dirai aussi que je ne touche rien comme indemnité; je m’étais fait inscrire pour 1 fr. 25 et 0 fr. 50 pour mon petit. Alors les feuilles ont été envoyées par M. C. à Q., et comme il y a deux partis et que M. G. n’est pas bien vu à Q., toutes les demandes du parti G. ont été refusées. Il y en a 18 d’aeceptées sur 70. Il y a des cultivateurs qui sont à leur aise et qui touchent, et moi qui n’ai absolument rien, je suis refusée. Heureusement que j’ai des pommes de terre. Sans cela, je ne sais pas ce que je ferais.
Bien entendu, je tiens cette lettre et les autres et le nom de ceux qui m’en assurent la véracité à la disposition du ministre qui, je le sais bien, pensera, avec vous et moi, qu’avant d’envoyer ce jeune charron au feu on ne lui a pas demandé
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quelles étaient ses idées (qui d’ailleurs m’importent peu) .
De l’Ardèche, même plainte. Le plus honorable des hommes m’assure que des commissions cantonales chargées de statuer sur les demandes d’allocation des femmes ont été composées de personnes passionnées.
— Pourquoi me refusez-vous l’allocation? dit une femme.
— Vous n’y avez pas droit.
— Je suis sans ressources et j’ai deux petits enfants.
— Je m’en f. . . ; je fais ce que je veux.
— J’écrirai au préfet, au ministre.
— Écrivez au diable !
Le diable, c’est moi! J’espère à ce titre avoir audience de M. Malvy qui, s’il me permet cette expression familière, n’est pas un mauvais diable et qui voudra apaiser ces ferments de discorde.
Les intéressés ont confiance en lui, car je trouve dans mon courrier de ce jour même une lettre qu’une personne, une inconnue pour moi, me prie d’apostiller et de lui remettre :
29 novembre 1914.
Monsieur le Ministre, Mon mari, M. Julien Goudailler, chasseur à pied, 2e bataillon, 6e compagnie, a été mobilisé le 11e jour. Il a été blessé et est actuellement soigné à l’hôpital mixte de Mayenne.
T. II
Cependant, aucune allocation ne m’a été accordée. J’ai fait une réclamation à la mairie de Mitry. Elle a été rejetée, sous prétexte que le nombre des allocations accordées aux femmes de mobilisés est trop considérable. Cependant, je n’ai pas entendu dire que la loi limitait ce nombre. Aussi, confiante dans la force de mon droit, j’ai recours à votre haute bienveillance pour me faire rendre justice.
Daignez agréer, Monsieur le Ministre, mes hommages respectueux et reconnaissants. — Marie Viret, femme Goudàiller, à Mitry-Mory (Seine-et-Marne).
Ainsi je vais, examinant par douzaines des lettres toutes pareilles, et disposé à vous les soumettre, quand j’entends un de mes lecteurs m’interrompre et me dire :
— Avez-vous raison de perdre votre temps au milieu de ces lettres irritées et plaintives?
Ah! mon cher lecteur, c’est la voix des familles de nos soldats que je vous fais entendre là. C’est une question vitale et qui intéresse prodigieusement ceux qui se battent pour nous.
— Eh bien! me dit un autre, craignez de donner un écho à des sentiments de discorde.
Vous avez raison. C’est là que gît la difficulté. Au milieu de ces lettres, je sens le cœur français enfiévré par un besoin frénétique d’égalité, et j’en conclus qu’il serait dangereux de ne pas examiner une plaie qui s’irrite.
Écoutez cette véhémence d’un vieillard qui me dénonce des abus dans la Nièvre :
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...Malheur à qui ne pense pas comme eux; malheur à la femme qui met le pied dans une église ; malheur à la famille qui a choisi une école qui n’est pas la leur ; malheur, trois fois malheur aux familles qui n’ont pas voté pour eux et leur candidat...
Bon ! me disais-je en lisant cinquante lignes de ce ton, c’est encore un de ces hommes amers, détestables pour les autres et pour eux-mêmes, qui dépensent leurs forces à troubler la paix publique et leur propre cœur. Mais je continue. Et voici des dates, des noms, des faits. Je suis même sur les lieux. L’auteur s’enferme dans quelques communes qu’il connaît bien. Il accumule des chiffres sous lesquels on distingue de la vie, querelleuse mais vivante :
Mme Th... est à la tête d’une ferme de soixante hectares. Elle possède de beaux chevaux, vingt-cinq pièces de bêtes à cornes, un beau troupeau de moutons; elle a ramassé plus de deux mille doubles de grains; elle vend pour cinq francs de laitage par jour. Son mari fait partie de la Commission cantonale. Aussi elle touche l’allocation de 1 fr. 25, plus 0 fr. 50 pour sa fille. Par contre, Mme R..., sans ressources et mère d’une fille infirme, a été exclue.
Mme M..., voisine de deux femmes sans ressources, à qui on a refusé et dont elle se gausse, touche pour elle et pour ses enfants. Elle vient au bourg toucher l’allocation dans une belle voiture à quatre roues. De plus, son mari vient de passer vingt jours pour faire des emblavaisons et rentrer ses légumes. Ils ont deux propriétés et dans la propriété qu’ils habitent, trois chevaux et cinq vaches.
Mme R... touche l’allocation, quoique riche. Il faut dire à sa décharge qu’elle ne voulait pas accepter ce qui lui avait été attribué par le Conseil et la commune. C’est un gros fermier qui l’a décidée en lui affirmant que cet argent serait gaspillé et à jamais perdu pour la France. Et pendant ce temps-là des soldats, dont les femmes ont été spoliées d’un droit absolu, écrivent des lettres terribles. Ils feront tout leur devoir, mais s’ils reviennent ils seront capables d’actes qu’il faudrait éviter.
Impossible, n’est-ce pas? de n’être pas attentif à de telles lettres, longues, minutieuses et claires, où l’on sent le grouillement d’émoi, l’agitation de nos villages bouleversés à cause de l’argent et des inégalités.
Je n’exagérerai pas l’étendue du sectarisme. Nous valons cent fois mieux qu’il y a quatre mois. J’ai vu à Belfort, à Épinal, à Nancy, des préfets et, autour d’eux, des sous-préfets animés d’un véritable esprit national. Et ce serait l’esprit de tous les administrateurs français s’ils avaient l’honneur d’administrer des villes bombardées. Le mortier allemand de 21 centimètres, ou l’obusier lourd, et même le simple canon de 77 millimètres jettent à terre instantément tous les vieux sentiments mesquins, toutes les mesquineries de la veille. Mais l’heure est venue pour nos administrateurs de quitter, tous, sans exception, les barrières où leur entourage politique les enclôt, et de renouveler leurs idées. S’ils résident dans des départements éloignés de l’envahisseur, eh bien ! qu’ils aient de l’imagination.
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Le préfet Mirman, à Nancy, est de premier ordre. Il sait exprimer toute la chaleur que la froide Lorraine garde dans son cœur. Mais ce n’est pas d’avoir, dans ses proclamations affichées sur nos ruines, une belle cadence et de vives couleurs que je veux le louer. Je vais au principe même de son heureuse grandiloquence : il a du cœur, il comprend à la fois les sœurs de charité et les institutrices laïques, les curés et les instituteurs, et ce n’est pas malaisé, puisque, devant l’ennemi, ils sont pêle-mêle, à qui mieux mieux, des patriotes héroïques; mais il comprend aussi, je le sais, des misères terre à terre, grisâtres, querelleuses, j’admets. Et, pour ce, il suffit d’avoir toujours présents à l’esprit les services rendus au pays par nos généreux soldats.
P. -S. — Je me mets au service des. familles des mobilisés pour recevoir et faire entendre au mieux leurs justes réclamations, pourvu qu’elles soient appuyées par des personnes du pays qui me permettent de citer leurs noms à qui de droit.
2 décembre . — Pour Colette et pour Ehrmann : — Il n’y a rien dans l’histoire de l’Alsace, dans son passé et, j’imagine, dans son avenir, qui soit plus grand que le moment présent. Lazare sort du tombeau, appelé par la voix de son ami. Écoutez le généralissime des armées
françaises. Il est sur la place publique de la petite ville de Thann, devant la mairie. Il dit au petit monde de vieillards, de femmes et d’enfants qui se pressent autour de lui : « Notre retour est définitif; vous êtes Français pour toujours... » Et l’un deux répond d’une voix tremblante d’amitié : « Nous avons subi pendant près de cinquante ans toutes les tristesses, toutes les humiliations... Mais vous voilà, mon général... »
Vous avez tous lu ce dialogue, un des plus émouvants de l’histoire de France. Mais j’ai tant de plaisir à le recopier! Et dimanche nous irons le redire aux morts de Ghampigny, aux morts de 1870, tandis que l’ombre de Déroulède, une fois encore, marchera en tête de notre pieuse manifestation.
Un tel moment, pour l’Alsace et la Lorraine, c’est le fruit de quarante-quatre années de souffrances, et le germe de la plus belle vie. Mais qu’il est encore douloureux!
Je suis allé en Alsace au mois d’octobre dernier, et un officier français, me montrant sur le clocher d’un village l’horloge, me disait : « Vous voyez, c’est l’heure française. Nous l’y avions déjà mise deux fois, et deux fois les Allemands sont venus rétablir l’heure de l’Europe centrale. Mais cette fois, elle y est pour toujours, c’est la bonne ! » J’en crois mon officier et Joffre. Notre occupation est définitive. Mais songez à ces piétinements successifs, songez à ce qu’ils repré-
sentent d’angoisses, de vengeances, de dénonciations.
Et de malentendus! Beaucoup de Français refusent de comprendre que, mêlés aux indigènes, il y a en Alsace-Lorraine un nombre très considérable de gens venus d’outre-Rhin, depuis la guerre de 1870, et qui haïssent la France. Souvent nos soldats, ayant éprouvé les effets de cette haine, s’en prennent confusément à nos frères eux-mêmes. « J’ai passé tout près de Sainte-Odile, m’écrit un de nos officiers, et j’ai assisté le matin du 18 août au fameux lever de soleil décrit par René Bazin. J’ai entendu sonner les cloches alsaciennes, mais c’était pour nous trahir. C’était le signal du massacre, auquel j’ai échappé par miracle. » Ah! mon lieutenant, ces cloches esclaves étaient manœuvrées par des mains allemandes, et leurs voix mercenaires ne lançaient pas un appel alsacien. Voilà plus de quarante années que l’Alsace a dû renoncer à
L’Alsace se taisait, mais elle agissait. Nous avons fait tout notre possible pour montrer son action. Là-dessus, en conscience, nous n’avons pas de reproches à nous faire. Nous avons bien regardé, bien compris, bien admiré et décrit de notre mieux le jeune homme de là-bas, notre frère obligé de faire son temps a u service de T Allemagne, et la jeune fille qui repousse le lourdaud allemand. On ne voulait pas toujours nous croire, on trouvait aussi que nous insistions trop. Et
pourtant, aujourd’hui encore, Paul Ehrmann (ou du moins ses camarades qui, moins heureux que lui, moins agiles, moins bien renseignés, ont dû rester dans les rangs allemands) est pris par beaucoup de Français pour un véritable ennemi. Quant à la pauvre Colette Baudoche (si ce n’est elle, du moins ses cousines), on la parque dans des camps de concentration, où nul Noël, nulle Saint-Nicolas ne lui seront souhaités.
Les jeunes Alsaciennes et les jeunes Lorraines sont nombreuses à Paris, vivant d’emplois modestes, très souvent petites servantes. Lors de la déclaration de guerre, elles s’en allèrent, sur le vu des affiches, faire leur déclaration d’étrangères au boulevard Pereire. Quelques-unes heureusement conseillées passèrent à la Société de protection des Alsaciens-Lorrain s ou s’adressèrent à nous. On les tira d’ennui. Les autres...
Pauvres enfants, pouvaient-elles prévoir, ces filles de Français annexés, si flattées dans les gravures, dans les chansons, dans les cérémonies où toujours on leur donnait le premier rang, et dans des discours de toutes sortes, que le jour où sonnerait enfin la Revanche, on ne les appellerait que pour les déporter dans des camps de concentration, où elles gisent encore à cette heure, après quatre mois, couchées sur la paille et dans une promiscuité dégoûtante.
Je suis retenu à Paris. Je m’adresse au gouvernement, je m’adresse à des femmes de cœur. N’est-il pas temps que, sans plus nous leurrer de
promesses, on s’occupe de ces malheureuses? J’espère qu’on libérera celles dont les papiers sont en règle et que l’on n’obligera pas les autres à passer l’hiver sans feu, sur la paille, à peine couvertes. Elles sont parties de Paris avec des vêtements d’été; quelques-unes avec un peu de linge, car elles se croyaient victimes d’une erreur momentanée, et comme on ne subvient que bien juste à leur nourriture, leurs quatre sous se dépensent à manger. Voici l’hiver. Pour son Noël, Colette a faim, Colette a froid, et c’est en France.
Qu’on ne m’envoie pas d’argeut pour ces pauvres filles. Je ne saurais pas l’employer utilement. Mais je me tourne avec respect vers Mme Raymond Poincaré, et je la prie de daigner examiner, dans sa parfaite bienveillance, ce qu’il serait possible de faire pour sauver nos compatriotes lorraines et leurs amies, nos sœurs d’Alsace.
Déjà, il y a trois mois, j’ai pu intéresser le gouvernement au sort des Alsaciens-Lorrains enrôlés par leur mauvais destin dans les rangs allemands. En date du 23 août, dans ce journal même, j’ai adressé une lettre publique au ministre de la Guerre. Parmi les Allemands que nous faisons prisonniers, lui dis-je, il y a sous le casque à pointe des Alsaciens et des Lorrains heureux de jeter à terre des armes qu’ils maudissent. Il y a aussi des Polonais. Veuillez faire reconnaître les uns et les autres et, du mieux que vous pourrez,
tâchez de les favoriser. Il faudrait que nos aviateurs pussent semer les pays annexés et l’armée allemande de papiers disant : « Les soldats allemands originaires d'Alsace et de Lorraine, nés de souche française, sont reçus cordialement en France et placés dans des catégories spéciales où des faveurs leur sont assurées. »
En même temps que j’écrivais cette lettre publique au ministre, je lui proposais dans le privé les noms de deux patriotes, l’un Alsacien et Lorrain (1), réfugiés en France depuis les premières opérations de la délivrance et qui, par leurs connaissances des dialectes et des patois, me paraissaient les plus aptes à cette inspection des prisonniers, à ce triage de la bonne et de la mauvaise graine.
Le ministre accueillit ma proposition. Il chargea les deux patriotes de visiter officiellement les dépôts de prisonniers. Déjà des résultats appréciables ont été obtenus. On va mieux faire encore. On se préoccupe d’obtenir que la Russie et l’Angleterre renvoient en France tous les prisonniers alsaciens et lorrains qu’elles possèdent.
On leur enlèvera leurs uniformes allemands qu’ils exècrent, pour les habiller d’une manière qui les apparente aux soldats français. On leur donnera de meilleurs couchages qu’aux Allemands et la même nourriture qu’à nos soldats. On leur facilitera de se procurer du vin et du tabac. Enfin,
(1) Jean, de Metz, et Spinner, de Wissembourg.
on cherchera tous les moyens pour leur parler de la France et la leur faire aimer.
Cette dernière phrase résume toute notre préoccupation. La grande affaire c’est qu’au jour de la paix, quand les deux provinces seront complètement nettoyées, les prisonniers alsaciens et lorrains y puissent retourner, le cœur rempli de sentiments affectueux et reconnaissants. Il faut qu'ils deviennent dans le Haut-Rhin, dans le Bas-Rhin et dans la Moselle les premiers agents de l’État français.
« Je suis la France, vous êtes l’Alsace ; je vous apporte le baiser de la France » , a dit Joffre à nos frères reconquis. Il a dit encore : « La France apporte avec les libertés qu’elle a toujours représentées le respect de vos libertés à vous... » De telles paroles nous engagent, nous obligent; elles nous autorisent à suivre, envers Colette et envers Ehrmann, le mouvement de notre cœur.
3 décembre. — Un embusqué : — Est-il encore des pays de solitude et de silence, des collines plantées de chênes verts et que caresse le soleil? Une lettre m’apporte le parfum de la Corse. Je m’en passerais; on n’est pas d’humeur à respirer les genêts d’Espagne et les chèvrefeuilles. Mais elle m’a fait sourire, et peut-être qu’un peu de gaieté plairait aux lecteurs, si moins vaillants, moins courageux que leurs fils, ils se laissent parfois glisser aux idées sombres.
J’ai donc reçu, hier, une lettre du pays de
Colomba , une lettre datée du maquis. C’est un brigand qui me l’écrit. Je lui donne le titre qu’il prend, mais je décline 1’ « Excellence » qu’il me donne :
Excellence, c’est un bandit de Fiumorbo qui garde le maquis depuis sept ans qui vient respectueusement vous demander un service.
Ainsi parle-t-il, et tout de suite, voici sa confession :
J’ai été condamné par contumace une première fois à douze ans de prison, une deuzième fois à perpétuité, et une troisième fois à la peine capitale.
Qu’avez-vous donc fait, mon ami?
La première fois, c’était pour le rapt d’une jeune fille ; la deuxième, pour avoir tiré sur des gendarmes, et la troisième pour avoir tué trois hommes.
C’est un bandit, ce n’est pas un voleur : il n’a pas volé son titre, ni la place qu’il tient au maquis.
Certes, me dit-il , je ne mérite pas de retenir une seule minute votre attention.
En effet, à cette heure, dans le genre criminel, nous avons mieux en France, nous avons les Prussiens.
S’il est vrai que j’ai pu commettre en partie ce mal dont on m’accuse, je l’ai fait inconsciemment. J’étais
forcé par un terrible bandit, fils de bandit... Mais, hélas ! comment le prouver quand on est pauvre ?
La réflexion ne manque pas de philosophie. On connaît le train de ce mpnde, dans le maquis! Mais écoutez la fin qui va mieux encore.
J’avoue que j’ai eu le tort d’accompagner ce bandit, mais je n’étais alors qu’un enfant sans réflexion, ayant toujours habité la campagne.
Ce dernier trait est énorme. Il m’incline à acquitter ce bandit. D’ailleurs, vous allez voir qu’il y a chez lui du gendarme.
Peu de mois après les crimes, j’aperçus l’abîme où je courais; mais il était trop tard. Ce bandit, auteur de ma perte, continuait à m’entraîner sur la mauvaise pente. Alors, voyant qu’il m’était impossible d’arracher ce monstre à ses instincts de meurtre et de vendetta, je l’ai détruit, et je peux me vanter d’avoir par là sauvé bien des vies.
...Depuis, j’ai vécu et je vis en me cachant de tout le monde et en ne dérangeant personne.
Mais je lis quelques journaux. Vos articles, ainsi que ceux de M. de M un, reproduits par les journaux de Pile, m’ont ému bien des fois et m’ont fait comprendre soudain qu’une façon pour moi de réparer en partie le mal que j avais fait, c’était d’aller verser mon sang pour la patrie.
En conséquence, mon brigand de lecteur a adressé une demande de grâce au ministre de la Guerre, qui avait d’autres soucis; au gouverneur
de la Corse, qui n’existe pas, et au président de la Chambre des députés, qui n’a pas répondu (négligence qui m’étonne chez celui qui devrait être le modèle de ses collègues). Alors, il s’est tourné vers le Président de la République, dont il a reçu avis que sa supplique était transmise au ministre de la Justice. Et pour finir, c’est à celuici que mon correspondant veut que je m’adresse. Il me prie que j’aille trouver M. Briand. « Diteslui :
Qu’on m’envoie directement au feu. Je suis assez exercé à cela... Et si cette grâce m’est accordée, le brutal et barbare Prussien qui souille de son pied impur le sol sacré de la patrie trouvera en moi bon pied, bon œil et bon fusil.
Voilà qui est ferme et fait plaisir à entendre, bien que se prolongeant dans une note un peu mélancolique, à la manière d’une chaude journée sur le maquis :
Si les balles prussiennes m’épargnent, je le regretterai, étant à mon âge, encore jeune, dégoûté de la vie, toute faite pour moi de déboires et de désillusions.
Ainsi m’écrit le bandit de la Corse, et je ne souris un peu qu’autant que j admets qu’il se moque légèrement. Mais s’il est sincère, si c’est vrai que, « malheureux et trompé dans sa jeunesse » , il « désire trouver sa tranquillité d’âme » , je le recommande bien volontiers à l’indulgence de la Justice et à son ministre. La
guerre améliore, et certainement voilà un individu qui ne sera jamais en meilleur état moral pour clore le petit poème un peu sauvage de sa vie. Je me sens un faible à l’endroit de ce bandit qui me semble homme d’esprit et me rappelle le personnage du curé dans la nouvelle célèbre de Mérimée. Allons! mes camarades, qui veut faire une petite place dans la tranchée au bandit du Fiumorbo? Puisqu’il est prêt à mourir en combattant, ce serait dommage de le laisser vivre en embusqué.
P. -S. — L’institutrice du Mont-Saint-Michel me fait parvenir, de la part de ses élèves, des jeux de cartes « pour que nos braves soldats puissent faire une partie de manille au fond de leurs tranchées » . Elle joint à son envoi une lettre (en date du 30 novembre) écrite avec beaucoup d’application par une petite fille qui serait « bien contente si on pouvait la remettre au petit soldat avec son jeu de cartes » .
Mon cher Soldat, je vous envoie un jeu de cartes pour vous amuser dans les tranchées. Je vous écris à l’école où nous pensons souvent à vous. Notre maîtresse nous dit combien vous êtes braves et nous vous aimons bien, allez! Mille baisers d’une petite Française qui n’a pas encore sept ans...
Je ne puis pas, sur la demi-douzaine que j’ai reçue, transmettre un jeu de cartes à chacun des soldats de France, mais cette lettre de la
petite fille de sept ans, elle est pour chacun d’eux.
4 décembre. — Le dernier pèlerinage de Déroulède a Ghampigny : — Dimanche, nous irons à Ghampigny, selon la pieuse habitude des Patriotes, saluer les morts de 1870, les morts malheureux, et, cette fois, leur annoncer le bonheur des armées de la France.
Rendez-vous à une heure et demie, place de la Mairie, pour le cortège, où tous les ligueurs verront en esprit Paul Déroulède marchant et nous guidant derrière le drapeau.
L’an dernier à cette date, le chef bien aimé de la Ligue était déjà mourant. Il allait expirer six semaines après. Et vous vous rappelez comment, de sa voix affaiblie, toujours chaude, il nous déclara qu’il irait à Ghampigny et qu’il y prendrait la parole. Nous en fûmes tous révoltés, car il nous semblait que notre chef et ami se tuait. Mais lui, du fond de sa maladie, écartait énergiquement nos objurgations.
Un véritable homme, celui que mène une mission, ne se trompe jamais sur l’essentiel de son devoir. Il est averti par son génie, comme un anÿnal par son instinct. En toutes choses et dans toutes circonstances, Déroulède voyait où était son rôle propre, et, avec une volonté courtoise et dure, selon les circonstances, il l’imposait. Il l’imposait aux autres et à soi-même. Il avait décidé qu’il serait à Ghampigny, et quand
j’eus bien insisté, avec tous ses amis, pour qu’il n’en fît rien, il décida en outre que j’y prendrais la parole.
Au début de la semaine, le médecin me dit :
— Il n’y a rien à faire pour l’empêcher; mais, hélas! voilà où j’en suis : je crains que dimanche il n’existe plus.
Les jours, cependant, s’écoulèrent sans catastrophe, et le jour venu de la cérémonie, le dimanche, vers une heure de l’après-midi, je passai boulevard Malesherbes. Déroulède reposait encore. Dans la salle à manger, le docteur Magnin, Gauthier de Clagny, avec deux charmantes jeunes filles, deux, trois amis attendaient, et Pallez se félicitait de la bonne organisation qu’il avait dirigée :
— Nous avons choisi une voiture merveilleuse. Il pourra s’étendre, véritablement se coucher. Les ressorts sont excellents. Il y a un allumage électrique très fort, pour qu’on puisse le voir s’il faisait du brouillard, du mauvais temps, de la pluie. Ce sont des voitures qu’on loue aux richissimes Américains qui viennent visiter la France.
Il insiste sur la lumière :
— Du dehors, on verra très bien Déroulède.
Nous ne lui répondons guère. Évidemment, le cœur serré, chacun désapprouve cette folle sortie.
Mlle Jeanne circule au milieu de nous, allant d’une chambre à l’autre, visiblement angoissée,
T. II
un peu grondeuse. Déroulède, de la nuit, n’a pas dormi deux heures; elle encore moins, mais elle ne le dit pas. Par instant, le docteur Magnin pense à haute voix :
— Le froid! Je ne crains pas le froid. Il est bien vêtu. Mais il ne faut pas qu’on l’acclame, qu’on se pousse contre lui, qu’on l’émeuve! Je crains un mouvement de son cœur qui peut le tuer.
Et tous, nous nous taisons dans cette pièce sombre, ou bien nos voix se font plus basses pour échanger nos pensées d’anxiété. Quelqu’un vient de nous dire qu’à la minute, en s’habillant, il s’est trouvé mal.
Mais non, le voici, soutenu par deux amis, immense dans sa longue pelisse, et coiffé d’un bonnet de fourrure. Il s’arrête pour nous serrer la main, et dit à peine deux mots : évidemment, il veut concentrer tontes ses forces. Deux mots seulement aux charmantes jeunes filles. Quel tableau magnifique, cette tête ravagée, héro'isée par la volonté, en face de ces fleurs éclatantes, encore incertaines, tout enfance et jeunesse, et que les larmes envahissent!
Pourquoi diable refuse-t-il que la voiture vienne le prendre sous le porche, au pied de l’ascenseur? Parce qu’il veut, sur ses béquilles, tout seul, en serrant les mâchoires, traverser le trottoir, bien affirmer aux yeux de tous son effort exemplaire.
Ab ! Pallez, si vous vous figurez qu’il va s’étendre sur la couchette des Américains mil-
lionnaires ! Dès maintenant, il est dans la cérémonie, il s’agit de faire belle figure, et au docteur qui multiplie les recommandations il en adresse une seule :
— Si j’ai une syncope, pas de gilet déboutonné, pas de traction de la langue, rien de ridicule : laissez-moi partir.
Il y a des personnes pour blâmer ce soin de la tenue. Elles ne comprennent pas. Cette lumière dans cette voiture, ce défilé sur le trottoir, ces indications au médecin sur la mise en scène de la mort, les gênent. Elles disent : « Quel souci de l’attitude!» Eh bien! ce noble souci, je le marque et le souligne pour qu’on n’aille pas par derrière en faire des commentaires. C’est ainsi qu’était Déroulède et c’est ainsi qu’il était beau. Trouvez, si vous voulez, une expression plus nuancée et qui ne donne prise à aucune critique; mais, sans cette idée de l’attitude à garder, on marcherait à quatre pattes. C’est cette idée qui nous tient debout. Oui, Déroulède soignait son attitude. Il voyait un intérêt d’ordre général à ce que sa figure ne fût pas amoindrie. « Non pour moi, Seigneur, non pour moi, mais pour ta gloire. » C’est le mot de tous les bons ouvriers de la vie.
Déroulède a construit sa vie comme un poème. Pour finir il n’entendait pas y mettre des fautes de prosodie, mais y faire éclater de suprêmes beautés. Celui qui assume le rôle de dire de grandes choses est tenu d’en faire de grandes. De ses empêchements, il entendait tirer une
gloire nouvelle. Ainsi Michel-Ange ne produit jamais mieux son génie que dans les caissons de la chapelle Sixtine qui le gênent. Sa devise « Quand même » allait prendre toute sa force. Et s’il n’avait plus de corps, eh bien! on verrait d’autant mieux son âme.
Ainsi Déroulède songeait en roulant vers Ghampigny. Sans une plainte, au milieu de mille cahots, respirant des ballons d’oxygène et supportant des piqûres. Et moi, je trouve superbe cette volonté suprême d’un moribond, à la fois le plus vrai des hommes et naturellement théâtral.
Sur le plateau, sous un grand ciel de brume, il y avait quand nous arrivâmes des milliers de personnes, et du haut monument où j’attendais l’instant de parler, je sentais, je subissais l’immense paysage plutôt que je ne le voyais distinctement, car tout mon être était accaparé par la voiture de Déroulède qui évoluait difficilement au milieu de la foule. De temps à autre, je l’apercevais, livide et répondant de la tête et du bras, qu’il soulevait à peine, aux acclamations des ligueurs.
Enfin, des milliers de « chut » demandèrent le silence. Et Marcel Habert, debout sur le siège d’une voiture, au pied du monument, commença de parler. Il annonçait le spectacle et le sens du spectacle. Gomme un régisseur, il disait : « Déroulède est mourant, mais il a voulu quand même être présent. »
C’était terrible de grandeur et de folie. Galli, Tournade, Maurice Spronck, Le Menuet, et qui encore? tous les divers dignitaires de ces cérémonies, nous étions sur la terrasse du monument même, qui surplombe la route, comme à un balcon d honneur, et nous regardions le spectacle avec un mélange de tristesse et d’épouvante.
Habert ayant terminé, on fit avancer une automobile fermée. Après beaucoup d’efforts, quand elle eut réussi à se frayer un passage jusqu’en face du monument, et la capote ayant été baissée d’un coup, soudain Déroulède apparut. Sa sœur, son médecin, Habert le soulevaient sous les bras. Il s’efforcait de se mettre debout. Enfin, il y parvint appuyé sur ses deux béquilles.
Le voilà, en pelisse, en bonnet de fourrure, une grande barbe blanche, un visage blanc et plissé de bouffissure, et pourtant parfaitement noble, attrayant, très beau, rayonnant de bonté, de générosité, de vaillance. Une figure de moribond, soit, mais si vaillante qu’on vénère en lui tous les vieux Français que l’histoire nous enseigne d’aimer et qui sont des morts immortels.
Il est voûté, il est tremblant. Mais comme on voit que l’âme et le corps font deux! Jamais je n’ai si bien vu cette âme droite et ferme que dans la ruine qu’aujourd’hui elle habite.
Que dit-il ? J’entends ses paroles battues par le vent :
« J’ai fait l’effort de quitter mon lit de souffrances... J’ai violenté ma faiblesse... J’ai forcé
ma santé à obéir à ma volonté. . . C’est pour saluer toute notre jeunesse qui a si ardemment accepté la loi de trois ans. . . 0 mes jeunes frères d’armes ! le vieux crieur de guerre accomplira sa tâche jusqu’au bout... Dieu consente, Dieu veuille, Dieu fasse que rien n’arrête l’aiguille qui semble en marche vers l’œuvre décisive, vers la sainte victoire. . . »
A chaque mot qu’il prononce, je sens qu’il doute de pouvoir prononcer le suivant. Ses mains sont dans les mains de son médecin, de sa sœur, de Marcel Habert, et celui-ci plus tard me dira : « Je sentais de minute en minute son pouls s’en aller; je sentais qu’il voulait aller jusqu’à l’évanouissement. »
Et moi, voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Il rêvait de mourir là, près des soldats morts pour la patrie, en glorifiant l’Alsace-Lorraine.
Et dans la foule, beaucoup, les yeux pleins de larmes, lui criaient : « Merci! »
Tout était fini. Je n’avais plus qu’à dire quelques mots, et pendant que je les prononçais, je voyais Déroulède qui, dans sa voiture refermée, pour mieux m’apercevoir, s’était assis sur le strapontin et, lui, le malade, se penchait, m’approuvait avec un admirable regard d’amitié, faisant, sans y parvenir, le geste de m’applaudir.
J’avais été opposé à cette journée de Champigny, je la redoutais pour Déroulède et j’y voyais, je m’en accuse, quelque chose de théâtral et de
vide. Mais l’émotion de la foule et puis, le lendemain, la lecture des journaux, qui tous avaient à peu près compris la portée morale et la valeur exemplaire de cette sage folie, me convainquirent que j’avais tort.
Le lendemain, je vins prendre des nouvelles de Déroulède. Ses amis familiers, je voudrais dire ses écuyers, étaient réunis dans le salon (sur lequel s’ouvrait sa chambre). Ils lisaient les journaux et commentaient la journée. Toute la maison respirait l’allégresse. Et lui, lorsque j’entrai dans sa chambre, il ne me permit pas de m’informer de sa santé.
— Vous voyez! me dit-il avec une affection profondément émouvante. Bonne journée pour vous, pour l’ Alsace-Lorraine, pour le pays. Vous avez dit de bonnes paroles que la foule a bien comprises, bien accueillies et qui seront utiles en Alsace-Lorraine. Je fais souvent appel à vous, mais je ne vous ai jamais rien demandé que d’utile au pays et à vous-même. Je ne vous demanderai jamais rien d’autre.
Le généreux homme ! Il n’y avait pas moyen d’obtenir qu’il parlât de lui-même.
— Oh! dit-il, je savais bien que je le payerais. Mais il fallait le faire.
Et il reprit sa formule :
— Il faut toujours faire ce qu’on doit faire, dût-on y mourir.
Tel est l’ami que nous avions l’année dernière, et maintenant la France possède trois mil-
lions de soldats qui le valent et dont il fut l’annonciateur.
6 décembre . — Le mot d’ordre aux patriotes : — Cette année, pour la première fois, il n’y avait qu’un seul cortège, et le maire de Champigny a lu une lettre du député socialiste Albert Thomas, toute à l’éloge de nos officiers et de nos soldats. Un seul cortège, un cœur unanime. Vous vous doutez bien qu’on a parlé brièvement. On avait le cœur serré par les deuils et par le bonheur du succès. Voici les quelques paroles, un mot d’ordre plutôt qu’un discours, que j’ai adressées à cette immense foule.
Mesdames , patriotes de tous les partis, camarades ligueurs .
Nous venons, sous ce ciel d'hiver , nous réjouir du renouveau de la France et annoncer aux morts de 1870 le bonheur des armées de 1914.
O mortSj malheureux et glorieux, après quarantequatre années , voici votre consolation et votre récompense : la victoire qui vous avait échappé est revenue.
Il faudra encore des efforts et des sacrifices , mais dès maintenant il n’y a pas un Français qui voudrait échanger la situation de la France contre celle de V Allemagne . Nos adversaires ont perdu leur élan et bien diminué leur force d’offensive. Ils ne songent plus à reprendre leur marche sur Paris , et, hier, dans le discours du chancelier de l’Empire , quelle est la pensée de fond? La résistance jusquà la mort.
Comme ils ont déchanté depuis quatre mois ! Les voilà des assiégés. Ils résistent , mais leurs réservoirs d'hommes sont de beaucoup moins abondants que ceux des Alliés. Notice succès définitif peut être garanti avec une sûreté mathématique .
Camarades , tournons-nous vers nos défenseurs avec un sentiment de pitié pour la patrie , avec un profond respect pour les chefs et les soldats , et saluons en silence les armées de la France.
Souvenez-vous : il y a un an, ici même, dans une scène d'un pathétique inoubliable, ces grands résultats avaient été appelés, entrevus et en quelque sorte prophétisés . Je vous parle de Déroulède. Vous rappelez-vous eelte journée de ses adieux aux patriotes et son salut à la jeunesse? Revoyez-vous ce vieillard à demi étouffé par le mal et, quand même, plein d'enthousiasme? Il était là, au pied de ce monument funéraire , soutenu par ses fidèles amis et pâle comme la mort. Mais de quelle voix toujours enflammée il appelait le génie de la France, toutes les puissances d'honneur et de sacrifices qui sommeillaient dans notre race ! Ce jour-là, ce fut son moment suprême, sa plus haute inspiration , son testament de patriote. Il s’offrit alors en exemple et quasi en victime pour parfaire ce qui avait été la tâche de toute sa vie : la préparation morale à la guerre.
Les patriotes qui ont associé leurs efforts à ceux de Déroulède ont maintenant un devoir, c’est de travailler pour que l'on tire tout le fruit des sacrifices sanglants consentis par la nation. Le chef de l’État a traduit la pensée de la France quand il a dit hier :
« Pour que la paix soit longué et heureuse , pour quelle ne soit pas illusoire et trompeuse , il faut quelle soit garantie par la réparation intégrale des droits violés et prémunie contre des attentats futurs . »
Voilà le mot d’ordre que je vous transmets ; réparation du passé, garantie de l’avenir.
JSous n’avons jamais accepté, j'en atteste les morts de Champigny , que le silence et l'oubli régnent sur les tombes des soldats de 1870, et nous nous sommes appliqués à leur donner toujours une voix. Nous permettrons encore moins que L’on étouffe la volonté des vainqueurs de 1914, qui se sont jetés à la mort pour briser le joug allemand. Repoussons toute paix qui rendrait stériles nos deuils et notre sang glorieux. La France se bat pour que l’Empire soit terrassé et disloqué.
7 décembre. — On parle : — Vous connaissez la charmante histoire de cet autre, qui disait, à Bordeaux, il y a quelques semaines : «Je retourne à Paris. On rencontre déjà du monde au Palais- Bourbon. On parle. »
Aujourd’hui, c’est toute la troupe qui revient. On se réunit le 22. On parlera. Mais peu. Ce sera une nouvelle journée du 4 août, une manifestation unanime autour de quelques phrases-drapeaux, prononcées par le président de la Chambre et le président du Conseil. Tout le monde le prédit. Je le désire, je le crois et je tiens que c’est nécessaire pour le bien public et pour la bonne réputation du Parlement.
Est-ce à dire que je sois absolument épaté par le spectacle de cette union que nous avons fait voir au monde ? J’ai le don de voir clair, et je vais vous donner en quatre lignes, que j’espère bien que l’histoire recueillera, mon témoignage sur cette journée. Je le prends dans mes notes, où je lis :
« Huit jours après la séance du jour sacré. Pourquoi l’union s’est faite? Parce qu’ils sont au pouvoir, eux, les gens au cœur sec... et que nous, des deux extrémités, d’un élan cordial, selon notre nature, nous nous sommes réunis et groupés autour du Gouvernement. Ce qu’ils n’eussent jamais fait. Voir leur opposition, l’avant-veille, à l’idée d’un ministère large et d’un Comité de Défense nationale. »
Mais qu’importe! Il s’agit de collaborer à l’œuvre des armées, et nous la contrarierions en laissant voir parmi nous une ombre de querelle. On guette nos moindres divisions, nos murmures. Soyons unis, soyons d’accord, et pour ce, le meilleur moyen, c’est que la tribune se taise.
«Je veux renverser ces gens-là » , me ditesvous. Et pourquoi donc? Parmi eux, il en est qui font bien leur travail. Et pour remplacer les autres, qui donc avez-vous qui vous enthousiasme si fort? Je voudrais avec vous que ceux qui ont travaillé à la préparation morale ou matérielle de la guerre fussent au pouvoir, de préférence à d’autres ; mais ça n’est pas la principale question du jour. Laissez agir la nature sociale. Nous
sommes depuis quatre mois dans une de ces grandes et sérieuses époques où la nation reconnaît nécessairement la vérité. Ce qui doit pourrir pourrira. Ce qui doit pourrir est déjà pourri.
Ce ne sont pas les attaques formidables du Boulangisme et du Panama qui ont rien détruit dans notre parlementarisme. Personne n’a pu porter la hache sur ce grand mancenillier aux ombrages épais, mais on a vu fleurir ailleurs, avec une rapidité foudroyante, les espérances nationales, et il a suffi d’un moment heureux pour que toute la France, sans un mot d’estime ni de regret, se détournât et s’élevât vers des régions plus hautes.
Dans la journée du 2 août, le monde parlementaire a été excellent. On le lui a dit, on l’a louangé, l’espace d’un matin, et puis on s’est mis à le trouver inutile et gênant comme les équipages de la maison de l’Empereur en 1870. Il y a peut-être des moments où il faut savoir faire le plongeur avec philosophie. Les deux Assemblées s’en sont allées dans la Gironde. On aurait pu croire à l’effet salutaire de cette cure de silence ; on aurait pu croire qu’à se reposer elles referaient leur vigueur et reprendraient un bel air de santé. Ce n’est pas l’opinion commune qu elles y aient réussi. Les petites enquêtes et réflexions que chacun fait à la lueur des récents événements et de leur préparation ne sont pas favorables au Parlement. Chacun le croit malade et personne ne désire bien sérieusement qu’il gué-
risse. C’est le locataire cacochyme dont toute la maison se borne à dire de fois à autre : « Tiens ! ce vieux-là dure toujours ! »
La vie réelle s’est retirée des groupes, des sousgroupes, des Commissions et de tout l’édifice. Les paroles qui seront dites le 22, quelles que soient leur éloquence et la chaleur de nos applaudissements, ne pourront pas exprimer les vrais souhaits de la nation, parce que la nation, pour l’instant, n’a pas le besoin que les sentiments nationaux et la pensée de l’État soient exprimés par la parole. Les déclaratious faites le 4 août répondaient à de grandes et véritables nécessités. Et aujourd’hui encore on entend avec plaisir des communications individuelles et tout ce qui ressemble à des propos d’amitié entre les membres de la famille, mais la pensée même de la famille ne peut plus être exprimée que par la force. Toute autre manifestation officielle gêne et déconcerte; elle piétine, elle trahit nos cœurs en les affaiblissant.
A cette minute, s’il y a trois mots à dire, on voudrait qu’ils fussent prononcés par des bouches pures. Et, sur cette pureté que je demande, je m’explique. Nous sommes dans un moment où l’on a besoin de voir un rapport entre une parole exprimée et celui qui l’exprime. Les paroles abondantes et habiles de la tribune ne peuvent nous faire aucun plaisir, car si sincères qu’elles puissent être, elles seront prononcées dans un lieu et devant un auditoire qui a coutume de
juger ses héros en disant : « Gomme il est habile, comme il est malin, comme il est retors! » Et ce ne sont pas là les vertus à la mode cette année.
Dorénavant, dans ce pays, tous les mérites dateront de la guerre. On ne reconnaîtra, parmi les titres antérieurs au 4 août 1914, que ceux qui se rapporteront à la préparation matérielle ou morale de la victoire. De là un prodigieux reclassement de nos gloires. Je crois que le 22 chacun regardera d’un œil désabusé nos grands parlementaires. Pour moi, je n’attends de cette réunion que l’avantage de pouvoir serrer la main et offrir mes félicitations à ceux de nos collègues qui se battent. Ce sera là pour moi un bien vif plaisir. A tous autres points de vue, cette convocation inévitable d’ailleurs, je le sais, n’offre que des inconvénients. Les plus grands et les plus petits. Tenez! le Gouvernement va ramener avec lui toute cette armée pacifique dont la retraite a mis tant d’animation sur nos routes et dans nos gares au début de septembre; eh bien ! c’est contrariant pour les personnes qui avaient pris l’habitude de promener leurs chiens dans les rues désencombrées de Paris.
8 décembre. — Valeur et courage militaires : — Je me faisais l’autre jour l’écho d’un vœu universel, du désir que les généraux, les soldats, leurs familles et les simples patriotes éprouvent de voir créer une « médaille de la valeur et du
courage militaires » , qui puisse être distribuée en abondance à tous les braves, après chaque engagement et sur le champ de bataille.
Cette médaille serait si utile que spontanément, çà et là, par la force des choses, elle apparaît déjà. Elle se crée d’elle-même. Écoutez plutôt ces beaux fragments d’une lettre que me fait l’honneur de m’écrire le général G. . .
Cette médaille de bronze pour les braves que vous demandez, elle existe, et pour mon compte j’en ai distribué aux plus braves de mes braves dragons, dès le 7 août, sur les champs de bataille d’Alsace.
C’est une médaille de bronze qu’on trouve à la Monnaie et qui été frappée sous Louis XIV. Elle représente « les Allemands chassés d’Alsace » . Tous mes dragons en voulaient. Ma petite provision est épuisée. J’en ai fait une nouvelle commande pour les cuirassiers que j’ai sous mes ordres aujourd’hui; mais, hélas! j’attends vainement qu’elle me parvienne.
C’est si bon pour un chef de récompenser sur le terrain même de l’action, en présence de tous, un acte héroïque. . .
Le Français fera tout pour avoir sur sa poitrine le signe de l’honneur. Il faut le prendre comme il est, amoureux de la gloire, sensible à l’honneur. Les étrangers en sont tout de suite frappés. Hier, je causais avec un Américain, grand ami de la France, admirateur ému de nos armées, qu’il vient de visiter depuis Ypres jusqu’à Belfort. Il me racontait qu’il avait fait des photographies dans les tranchées, et que les
soldats, enchantés, lui disaient : « Elles paraîtront dans un grand journal, n’est-ce pas? » Et comme il voyait leur plaisir : « Est-ce que je suis donc le premier à venir prendre vos portraits? » — « Mais, oui, le premier. » « Monsieur Barrés, continuait-il en s’adressant à moi, est-il possible qu’on ne songe pas à faire une petite chose si facile et qui leur est si agréable? Les cinémas devraient faire défiler dans les moindres villages des vues des tranchées avec vos nobles soldats. Je vous assure que l’idée d’apparaître en images dans toute la France rendrait faciles à ces braves gens tous les sacrifices (1) . »
Voilà américanisée, interprétée à la manière utilitaire et toute moderne des États-Unis, une vue psychologique exacte. Les meilleurs de nos aïeux, quand ils avaient à faire de grandes choses difficiles, s’entraînaient, s’excitaient, se mettaient au point en songeant qu’on en parlerait « dans les chambres de dames » . C’est vrai, nos camarades, au milieu de tout ce qu’ils supportent, seraient contents de savoir qu’on regarde avec admiration leurs images vaillantes, bien campées, le fusil à la main, derrière leurs créneaux de terre. Mais, sans que j’en veuille faire de grands raisonnements , je continue de croire que la bonne manière d’employer et de satisfaire cette disposition, ce goût de la gloire, c’est la décora-
(1) Celui qui me parlait ainsi, cet Américain, ardent ami de la France? Vous nommez M. Whitney Warren.
tion militaire. Elle signale et qualifie celui qui la porte. Elle ne se borne pas à le désigner et à le faire sortir du rang; elle déclare très haut que ses chefs ont reconnu sa vaillance, et qu’ils invitent tout le monde à l’honorer. Elle ennoblit celui qu’elle marque.
Tout le monde vous demande, officiers et soldats, de ne pas être si prodigieusement modestes. Il y a un excès émouvant de vertus dans l’armée. Que de temps il nous a fallu pour obtenir ces admirables comptes rendus des opérations de guerre que le Bulletin des armées vient de publier coup sur coup ! Dites-nous tous vos mérites; laissez-nous mesurer toute la reconnaissance que nous vous devons à vous, grands chefs, à vous, petits soldats. C’est notre réconfort dans notre angoisse nationale et familiale.
Si vous saviez comme on désire tout faire pour vous! Tenez, écoutez les reproches que je reçois, et comment je me fais traiter « d’académicien » parce que j’ai demandé que la médaille fût de bronze. De bronze! me dit un paysan indigné. Mais lisez sa lettre charmante. Elle me vient d’Eure-et-Loir. C’est un apiculteur qui me l’envoie, et il écrit tout naturellement, dans le ton que Paul-Louis Courier, vigneron, cherchait un peu péniblement :
Monsieur Barrés, me dit-il, vous allez, s’il vous plait, m’escuser, parce que j’suis pas ben savant, suis même pas parisien. En regardant l’autre jour, au soir, l’Eco de
T. II
Paris, j’y vois que vous demandez pour nos soldats qui se font trouer la peau pour la France une médaille en bronze.
Je doit vous dire que vous netes pas prodigue pour ces pauvres gas de la beauce, eux qui sont si dévoués, si courageux, si éprouvés, car entre nous, vous savez aussi bien comme moi quils lont été éprouvés. Le 101, le 102 y nen reste guère.
Ça ces des gas solides, c’est pas comme . (c’est
moi qui censure mon correspondant) et vous proposez pour nos vaillants soldats une médaille en bronze, mais mon cher Monsieur Barrés vous n’y pensez pas?
Pour quoi que vous d’mendez pas une petite médaille en argent, une toute petite médaille? Les pauvres gas, il l’a méritent bien. Dans les tranchées y sont pas dan un beau fauteuil de l’académie : pour un homme queit savant vous n’avez pas réfléchi.
Moi je suis pas hen riche, deux trois champs qui me font vivre, et des abeilles, j’ai chez moi une brouettée de médailles en bronze en argent et en or avec le mérite agricole, je veux bien vous les envoyer pour en faire à nos soldats car il me servent à rien. Y sont dans le tiroir de ma commode, déjà depuis pas mal de temps.
Noubliez pas mon cher Monsieur Barrés que je vous addresse pas de reproches, c’est une remarque que je vous fais simplement car entre terrien et académicien y a de la marge, mais n’empêche pas qu’on peut être aussi fin l’un que l’autre et être d’accord.
Votre serviteur, . ,
apiculteur.
Le billet délicieux ! J’y vois plus de finesse que je n’en mets dans mon plaidoyer, car je n’ai rien
dit de ces récompenses civiles dont il prétend avoir des brouettes pleines, mais nous sommes d’accord pour trouver qu’on n’en fera jamais trop pour les défenseurs de la France.
9 décembre. — Première idée du casque : — Vous allez dans les ambulances, n’est-ce pas? Les blessés vous expliquent volontiers leurs blessures. Avez-vous pu tirer de leurs histoires une vue générale et quelque conclusion pratique? J’ai souvent essayé de savoir s’il n’y avait rien à faire pour assurer au combattant une protection matérielle contre certaines catégories de projectiles. Et voici qu’aujourd’hui, je suis à même de soumettre à nos soldats quelques idées modestes, des recettes pour se prémunir de certaines blessures et pour abaisser ainsi le pourcentage des risques.
Je me rends bien compte que je vous apporte là une littérature très modeste, mais je crois que nous nous demandons simplement, les uns aux autres, de tâcher d’être utiles.
Vous rappelez-vous un article, Tireurs d’officiers (le mot a fait fortune), que j’ai publié ici en octobre. Il a été lu dans les dépôts aux officiers et sous-officiers partant au feu ; le Bulletin des Armées l’a reproduit, et l’on m’assure qu’il a rendu de réels services. Je puis en parler librement, car tout l’honneur en revient à celui qui m’a documenté et qui avait acheté par trois blessures, en Belgique, sur la Marne et dans
la Somme, l’expérience dont il a permis que je fisse profiter ses camarades. La gratitude de mes lecteurs et la mienne se tournent vers le lieutenant Hassler, fils d’un cuirassier de Reichshoffen et lui-même un des beaux soldats de 1914.
Aujourd’hui, si ma proposition offre un intérêt pratique, remercions le commandant Blaison.
Le combattant peut-il se protéger efficacement contre certains des projectiles allemands? Contre la balle d’infanterie, à pénétration très profonde, aucune cuirasse (sinon d’un poids extravagant) ne saurait donner de résultats pratiques. Mais la balle ronde du shrapnell est de vitesse réduite et de pénétration moins forte. Elle ne traverse de part en part ni le sac de l’homme, ni même un double pli de capote. Contre elle, il semble qu’il y ait quelque chose à faire.
Actuellement, le fantassin tire étant couché. Sont donc vulnérables, vu la chute oblique des shrapnells, la tête, la nuque, les épaules. Tout le reste, vraiment, le sac et la capote le recouvrent d’une manière utile.
Si le képi est doublé intérieurement d’un disque métallique, dissimulé sous la coiffe ou le couvre-képi, puis d’un cercle intérieur, de même nature, garnissant le pourtour sur toute sa hauteur; si le couvre-nuque est fortifié, à l’intérieur, de lamelles verticales et parallèles, faciles à y fixer à recouvrement; et si, enfin, les épaules de la capote sont garnies, sous le drap, de
lamelles analogues, la vulnérabilité du fantassin couché sera, en ce qui concerne le shrapnell, singulièrement réduite.
Vous avez vu qu’avant-hier, à l’Académie de médecine. M. Hartmann établissait que sur un groupe de deux cent soixante-huit blessés, il y a une moyenne de cent soixante-neuf blessures produites par l’artillerie, contre quatre-vingtdix-neuf seulement produites par les balles. Parmi ces cent soixante-neuf blessures produites par l’artillerie, il en est qui sont dues aux obus, contre lesquels nous ne proposons rien. Mais les shrapnells demeurent l’engin le plus fréquent. Dès lors pourquoi ne pas tenter cette légère modification, d’ailleurs invisible, à la tenue de notre infanterie?
Bien entendu, à pareille proposition, les si , les mais, les car des bureaux, des Comités et des Commissions techniques ne manqueraient pas de s’envoler du plus large vol! Mais ce projet peut se réaliser sans aucune collaboration ni aide officielles.
Quelques morceaux de zinc, voire de boîtes de conserve, et l’expérience sera faite. Que dis-je! elle a déjà donné un résultat. J’en prends à témoin deux soldats retirant des coiffes de leurs képis deux simples couvercles de gamelle, et faisant voir que ces couvercles étaient rayés, non traversés, par les balles des shrapnells qui avaient ricoché dessus. Ils affirmaient sans hésitation devoir leur salut à cette précaution, dont ils
n’avaient pas voulu parler au régiment, de peur d’être punis pour détérioration de matériel appartenant à l’État.
Et le commandant Blaison, me dit :
— Je pensais depuis longtemps, depuis des expériences de tir d’artillerie auxquelles j’ài assisté, jadis, à Poitiers, à cette possibilité de diminuer, par des éléments de protection très légers, la vulnérabilité du fantassin sous le tir d’artillerie. Un équipement nouveau, un casque en acier, des épaulières à mailles métalliques vaudraient beaucoup mieux. Mais il n’en est pas question. Contentons-nous d’improviser simplement, pratiquement...
N’obtiendrait-on qu’une diminution de 5, 6, 7 0/0 sur le nombre actuel des blessés, je crois que l’essai vaudrait d’être tenté. La réalisation matérielle de ces mesures est très simple et très rapide. Si l’on était disposé parmi les soldats, çà et là, à faire bon accueil à cette recette, je ne doute pas que, sans demander d’argent à personne, nos œuvres pourraient, dans les paquets individuels, placer les éléments que j’indique et qu’il serait aisé d’étudier, de mettre au point en causant avec les blessés dans les ambulances (1).
(1) Nous avons obtenu satisfaction. Ce fut d’abord une calotte d’acier s’insérant sous le képi, analogue à ce que nous demandions. Elle assurait une certaine protection, mais s’adaptait mal à la plupart des têtes. Dans une page qu’on verra plus loin (1er janvier 1915), nous avons fait connaître à l’Administration,
10 décembre. — La terre ou tous les enfants naissent nobles : — La classe 1914 est arrivée maintenant sur le front. Derrière elle, voici la classe 1915 qui part pour les dépôts. Et déjà, 1916, la classe des enfants de dix-huit ans, s’apprête. Depuis un siècle, nous n’avions pas vu de recrues de ces âges. Et toutes, un élan magnifique les soulève. Elles sont l’étoile de notre destin, le signe du salut national. Le voilà, le bel astre que nous appelions, avec la certitude qu’il apparaîtrait sur le bord du ciel nocturne. De ses doigts de rose, la jeunesse, comme jadis chez les Hellènes, écarte les ténèbres et dit en souriant : « Tout nous est facile, joyeux, lumineux. » Ceux qui la regardent, cette jeunesse de France, y voient reproduits, comme dans un miroir, les plus grands moments de notre passé. C’est une jeunesse héritière, en même temps que novatrice. Et nul, l’ayant rencontrée qui part à la bataille avec des cris de joie, ne peut mettre en doute l'immortalité de la race.
Les vétérans accueillent ces conscrits dans les casernes, au quartier et dans les tranchées, avec une amitié que vous savez par vos lettres de famille. Mais écoutez une histoire de plus. C’est un commandant qui raconte :
Au moment, m’écrit-il, où je visitais une de mes compagnies, dont la tranchée est sous bois, les gens
qui nous en a demandé des détails, le nouveau casque protecteur allemand. De là est venu le casque de tranchée actuel de nos troupes.
d’en face nous envoyèrent, un peu au hasard, une rafale fusante, réglée à 3 500 mètres environ. Trois hommes furent blessés, peu profondément. L’un d’eux, un petit engagé volontaire de dix-sept ans, arrivé depuis huit jours, était atteint au pied. Ses camarades le soutenaient sous les bras, et je vis bien qu’il avait un peu envie de pleurer. On délaça son soulier : la balle roula contre terre ; on la lui montra. Et comme quelqu’un s’écriait : «Quel veinard ! Ici depuis dimanche, et déjà un atout » , il commença à rire tout à fait. Puis, voyant les brancardiers accourir, il jeta les yeux autour de lui, se saisit de la pipe qui dépassait la poche d’un camarade, et avant de s’allonger (où la tradition ne va-t-elle pas se mêler?) il se mit précipitamment à la bourrer...
Petit gentilhomme de France! La main à l’épée, sous l’injure; la main à la pipe, sous la douleur. On sourit, on l’admire, on l’aime. Quel désir de bien faire ! Quelle tension de tout l’être vers la perfection ! Voilà un noble enfant. Et cet officier? Gomme c’est beau qu’il ait vu, senti et pensé cette scène. Songez à ce qu’un tel incident de guerre, ainsi supporté et enregistré, suppose de vaillance et bonté, et quel rare mélange d’impulsion guerrière et de réflexion généreuse! Il faut bien de la richesse dans notre race pour qu’un officier joigne à ses vertus propres cette philosophie et cette âme de père, et pour qu’un collégien se transforme subitement en vieux grognard de Raffet.
Ils désirent tant bien faire, nos fils. Écoutez encore ce mot d’un enfant, pardon, d’un caporal,
dcns les tranchées d’Ypres. Il écrit à sa mère et lui dit : « Crois-tu que les soldats de Napoléon aient souffert autant que nous? »
Ce n'est pas un cri de détresse sous le ciel, c’est le mot involontaire ou se révèle un oiseau qui s’oriente, une jeune âme qui prend son vol. Nos enfants ont choisi leurs modèles et, dans l’épreuve, ils demandent à leur mère, que cette ardente émulation épouvante : « Nous sommes-nous rapprochés des meilleurs? » Le grand fleuve d’héroïsme, que l’on croyait perdu et glissé sous la terre de France, coule de nouveau à pleins bords. Nous nous étions déjà aperçus que nos enfants dans leurs jeunes années secouaient les souvenirs de 1870. Ils ne pensaient qu’à la Grande Armée. La jeune plante n’aime pas l’ombre, la défaite; elle va vers le soleil, se nourrit de lumière et de gloire. Le soldat de dix-huit ans, dans les dures tranchées de la Belgique, se dit : « Est-ce que je
vaux ceux de la Bérésina? »
Enfants, vous souffrez davantage, parce que vous êtes plus neufs de corps, et je le crois, en mon âme et conscience, vous valez mieux.
Pourquoi? Je ne saurais vous le dire. Je crois que les héros de la Bérésina avaient d’incomparables qualités, formées sous le marteau de la vie, mais précisément la vie les avait réduits et limités. Ces enfants, si frêles encore, apparaissent plus complets. Toutes les puissances morales chez eux demeurent intactes, prêtes à s’épanouir.
Ils ne sont ni durcis, ni spécialisés. Encore purs et prêts pour les arts de la paix, comme pour ceux de la guerre, ils appartiennent à la vie civile, à la vie familiale, en même temps qu’ils saisissent les armes.
Dans cette guerre de 1914, et c’est bien ce qui met sur toute la France une gravité si religieuse et un émoi sacré, les entrailles mêmes et toute l’humanité profonde de notre race sont intéressées. Chaque famille accompagne en esprit, minute par minute, son enfant qui se bat. Un offificier, un grand chef, peuvent bien dire : « Je n’ai plus de famille, plus de femme, plus d’enfant, rien que la victoire à remporter. » C’est vrai, mais c’est à concilier avec ce fait que ces mêmes officiers sont des pères au milieu de leurs soldats et que nous avons une armée étroitement liée entre elle et avec la nation. Tout frémit comme un seul arbre sous l’orage.
Je ne vous ennuie pas, n’est-ce pas, quand je vous parle de nos jeunes soldats? Voici une histoire de plus, histoire moyenne, d’autant mieux propre à les faire comprendre, et je la mets sous vos yeux comme un exemple de cette pénétration inattendue de l’armée et de la famille dont je vous parlais tout à l’heure.
Il s’agit d’un collégien de dix-huit ans engagé le 2 août 1914, parti au feu le 28 août, blessé à la jambe le 2 septembre, et reparti le 3 octobre. Le 24, sa mère reçoit une lettre du capitaine :
Madame, votre fils est légèrement blessé pour la deuxième fois. Sa conduite est celle d’un héros; il est proposé pour la croix et certes il la mérite bien. Il m’a demandé de vous prévenir, ce que je fais très volontiers. . .
Et la lettre de l’enfant suit de près. Il raconte avec allégresse. On croit entendre une jeune voix, essoufflée d’avoir beaucoup couru pour annoncer plus vite la bonne nouvelle :
Ma chère maman, je suis encore blessé. J’ai été atteint étant couché devant la tranchée et voici dans quelles circonstances.
Le colonel avait prévenu notre capitaine que le surlendemain il faudrait des hommes de bonne volonté pour aller couper les fils barbelés des tranchées boches. Le soir même, mon capitaine me fit part de cette demande. Je lui répondis que j’étais prêta y aller. Il en parut content et dit : « Je savais que je pouvais compter sur vous ; la mission est des plus dangereuses : et il me faut des hommes qui n’ont pas froid aux yeux. »
Ceci se passait le jeudi soir ; le vendredi notre compagnie prenait place dans les tranchées, en première ligne, pour être le plus près possible de notre objectif et le samedi matin le capitaine demandait des hommes de bonne volonté.
Je pris alors le commandement de douze hommes et je m’avançais en tête. Mes camarades me suivaient en file indienne. Nous avions 300 mètres à parcourir en poussant nos boucliers devant nous. Malheureusement, une sentinelle allemande nous aperçut, et ce fut l’enfer de balles et de mitrailles. J’arrivai malgré tout avec quelques-uns de mes camarades jusqu’à 20 mètres des
tranchées. Là, ce fut intenable, et tous furent abattus, sans, liélas! avoir pu remplir notre mission. Gomment suis-je revenu à la tranchée? je ne sais et c’est miracle.
Le capitaine Pinaud m’annonça qu’il me proposait pour la croix et le capitaine Deligny vint m’interroger.
Je ne peux pas écrire plus long parce que mon dos me fait mal et que je suis très fatigué. Je vous embrasse tous bien fort. Paul B...
Son père, qui va le voir à l'hôpital, lui demande, un jour, si en faisant ainsi le sacrifice de sa vie il n’avait pas pensé à sa mère, à ses soeurs : « Oh! si, papa, mais j’ai aussi pensé que si je réussissais, nous pouvions prendre ensuite la tranchée et que ça ferait trois cents mètres de gagnés! *
Entendez-vous la voix d’argent, le timbre de cristal, le pur son de la jeunesse! Cet héroïsme est tout brillant des illusions de l’enfance. Ah! pourquoi faut-il que les vieilles gens demeurent, et que marchent au sacrifice des enfants capables d’ouvrir la plus belle ère de l’histoire de France!
Un flot immense, tous les petits élèves des universitaires, des prêtres, des instituteurs et des bonnes sœurs se pressent derrière nos jeunes soldats. La nappe éblouissante s’élève. Le réservoir monte. Et ils sont tous pareils. Un sous-préfet m’écrit : « J’ai vu ici un beau spectacle, celui des jeunes gens de la classe 1915, admirables d’entrain et de confiance. Je sors des conseils de révision. C’étaient des bonds et des sauts de joie
lorsque le major déclarait : « Bon pour le ser- « vice ! . . . » Et derrière eux, à perte de vue, jusqu’à sa première source, on aperçoit le fleuve qui descend, accourt. Leurs lettres généreuses submergent ma table. Voici de Versailles, en date du 6 décembre, un billet :
Nous préparons ici, à l’École Sainte-Geneviève, Polytechnique, Navale, Saint-Cyr, Centrale, et nous attendons avec impatience l’heure où nous serons appelés à remplacer dans les tranchées nos aînés si vaillants. Voici la petite somme (deux cent cinquante francs) que nous avons réunie pour que vous procuriez des douceurs, du tabac, des lainages à nos défenseurs.
Et, du 3 décembre, voici leurs plus jeunes camarades, animés par la même ardeur, d’affection et d’admiration :
Monsieur Barrés, m’écrivent-ils, quarante petits écoliers de France vous seraient très reconnaissants si vous vouliez vous charger de transmettre à leurs amis les soldats, avec leurs témoignages d’affection et de reconnaissance, les modestes souvenirs qu’ils ont achetés pour eux sur leurs économies.
Nous sommes les élèves de sixième A, du lycée Buffon. En apprenant le latin, notre pensée va souvent vers nos grands frères qui ont fait le sacrifice de leur vie pour que nous soyons heureux. Nous avons compris, sans qu’on ait besoin de nous l’expliquer, que nous pouvions faire quelque chose pour eux, qui font tant pour nous. Nous avons vidé nos porte-monnaie et nos tirelires, et l’argent de nos bonnes places ou de nos exemptions s’est changé en paquets de tabac, en cigarettes, en chocolat,
en menus objets de toutes sortes pour les soldats. Et même, bien que nous soyons fiers d’être des garçons, nous n’avons pas rougi de faire comme nos mamans et nos sœurs, nous leur avons demandé de nous apprendre à tricoter, et quelques-uns d’entre nous ont fai:, peut-être assez maladroitement, de chauds vêtements que nous avons voulu donner aussi. Enfin, nous avons demandé à notre professeur de remplacer le devoir de la semaine par une lettre que chacun de nous écrirait à un soldat pour accompagner son petit cadeau.
Cadeaux et lettres, nous vous envoyons tout, en vous priant de les faire parvenir à nos amis inconnus et lointains que nous rêvons d’imiter un jour.
Et avant de signer, ils écrivent encore : « Vive la France ! »
Ce sont des petits, des élèves de sixième. Mais il y a plus petits encore et tout pareils. Celui-ci, penchez-vous pour le voir. On n’aperçoit qu’une main rapide qui se glisse dans un paquet que la famille compose pour les soldats de la tranchée. Que met-il dans ce paquet, ce gosse? Un soldat l’a trouvé et me le fait parvenir.
L’autre jour, me dit ce soldat, j’ai trouvé ce billet dans une paire de gants au fond d’un envoi qui nous était venu de Paris :
Je mais aussi dans le paquets les gants de mon père puisque je n’ai pas d’autre argent pour en acheté.
O religion de la patrie, c’est une de tes émouvantes prières que balbutie cet enfant dans l’ombre.
il DÉCEMBRE 1914
... Mais il ne faut pas s’alanguir dans le sentiment. Il serait mal de s’y plaire, complaire, attarder. Le sentiment doit produire immédiatement des actions. Travaillons tous à notre rang, selon nos forces, pour que soit sauvée la terre où tous les enfants naissent nobles.
1 1 décembre . — La « gentillesse » française : — Je vous ai dit hier comment le cœur généreux des enfants vole vers nos soldats ; nous avons vu les plus grands d’entre eux qui courent rejoindre nos défenseurs dans les tranchées et les plus petits qui leur écrivent, leur envoient cadeaux et billets d’amitié. Mais eux-mêmes, nos soldats, touchés et fiers d’être si bien compris, ils ne se contentent pas de nous donner leur sang. Écoutez cette lettre, ce petit billet, crayonné, mal lisible, tel que vous tous en recevez et désirez anxieusement en recevoir :
Monsieur Barrés, je me permets de vous envoyer le produit d’une quête parmi les 17e et 20e compagnies et la compagnie hors rang du 218e d’infanterie. Nous avons organisé, il y a plusieurs jours déjà, une représentation dans les tranchées où nous venons nous rafraîchir tous les quatre jours. Malgré toute la joie qu’ils avaient d’écouter les « diseurs à voix » et les « comiques troupiers » , nos hommes ont eu la pensée de tous ceux qui souffrent derrière nous, de toutes les familles sans chef et de celles qui ont dû fuir devant les brutes que nous battrons, et ils
ont voulu qu’un peu de joie pour les autres vienne de leur gaîté.
Il y avait, derrière nos tranchées, au milieu d’un village dévasté par les obus, un pauvre clocher debout encore; ces jours derniers, jaloux sans doute delà gloire des artilleurs de Reims, ils ont abattu le clocher de Y... C’est ce qui nous a fait penser à vous qui avez si magnifiquement défendu les choses du passé.
Tous ces témoignages de la rage impuissante des Barbares augmenteront notre ardeur lorsque, dans un avenir très proche, nous les jetterons enfin hors du cher pays. — Le sous-lieutenant X...
Cette lettre de nos soldats est charmante et touchante. Elle ne m’a pas étonné. Nous savons qu’ils sont ainsi. Nous le savons par ces quatre mois de guerre et par tout ce que nous avons pu lire de vieilles chansons de gestes et des chroniques de l’histoire de France.
Il y a quelques semaines, quand j’allais de Gerbéviller à Lunéville et Nancy, je suis passé parle village de Fraimbois, où l’on m’a raconté que les soldats du 81e régiment d’infanterie, après avoir chassé l’ennemi, avaient fait entre eux une quête pour secourir les habitants et les consoler des horreurs allemandes, une quête qui produisit plus de trois cent trente francs.
Est-ce noble! Ils donnent leur sang, et voilà que soudain ils ont la délicatesse de donner leur argent. J’aurais voulu que vous entendissiez cette histoire, quand elle m’était contée avec notre accent de Lorraine, l’accent de Jeanne d’Arc,
l’accent traînard de gens qui ne traînent pas quand il s’agit de courir aux armes. Le narrateur ne voulait pas s’émouvoir. Mais tout au fond, lui et moi, nous étions éblouis et bien heureux d’être des Français et qui furent toujours les amis de l’armée.
Nous avons toujours pensé et proclamé que la carrière des armes est noble. Elle dégage l’esprit des préoccupations d’argent, ou plutôt les met à leur place. Le soldat ne courbe pas sa vie dans l’âpre recherche de la fortune, et s’il la possède, il aime d’en faire autour de lui le plus amical usage. Que pensez-vous de ce capitaine, tué en Belgique le 22 août et mort en héros (son colonel ne me permet pas que j’imprime son nom) qui avant de quitter sa garnison distribua aux sous-officiers mariés de sa compagnie une somme de huit mille francs, pour aider leurs familles à vivre pendant la guerre?
Vous distinguez bien sa pensée, n’est-ce pas. Vous lisez dans soncœur de soldat. Les obligations de l’honneur l’obligent à tout sacrifier à son devoir de guerre, ses affections de famille, ses plaisirs, sa vie. Il se dévoue. Eh bien! Il cherche encore à se priver, à donner quelque chose de son bien. C’est de la chevalerie qui se reforme naturellement. De pareils faits appartiennent à toutes les époques de notre histoire et sont les fleurs naturelles de notre race. C’est la « gentillesse française » .
La gentillesse française ! » vieux mot que
T. II
Jeanne d’Arc et Bayard aimaient et dont, tout à l’heure, je suis allé chercher l’histoire, dans les lexiques, à la bibliothèque de l’Institut. Gentillesse, c’est noblesse d’extraction. « De gentillesse, il en a assez, car il est de la lignée du roi David » , est-il dit dans le vieux poème de Lancelot du Lac. Non, ce n’est pas assez, réplique le Roman de la Rose : « Gentillesse de lignage n’est pas gentillesse qui vaille. » La gentillesse, c’est un ensemble de manières jolies ou gracieuses, de vertus, de qualités morales et physiques, visibles et invisibles, tenant à ce bon sang qui ne peut mentir. Gentillesse, c’est vaillance, amabilité, générosité.
Allégez-moi par votre gentillesse
Les cruels maux que vous me faites avoir.
A cet appel des plus vieilles gestes, nos soldats de 1914 sont encore prêts à répondre. Groyez-en ce fragment d’une lettre écrite par un officier de l’armée territoriale, ancien adjudant de l’armée active :
Nous avons eu dernièrement un prisonnier blessé, instituteur à Cologne. En le soignant, j’ai eu ma capote imbibée du premier sang prussien; ce ne sera pas le dernier, j’espère. Mes hommes, de démons qu’ils étaient auparavant, au moment du tir, devinrent instantanément des anges de charité; l’un lui offrit son sac comme oreiller; un autre lui donna à boire dans son quart; tous s’empressèrent, ou pour le soutenir dans sa marche ou pour le soulager. Personnellement, il me supplia de ne pas l’achever et fut passablement surpris
de m’entendre dire qu’en France on ne tuait pas les prisonniers et qu’on considérait les blessés comme sacrés. Il tomba le soir même dans le coma et fut envoyé à..., d’où sans doute il partit pour l’autre monde.
Cette disposition à s’écarter de la brutalité est si forte qu’elle peut aller jusqu’à un adoucissement fâcheux et qui dessert les intérêts vrais de la guerre. Il n’est pas de noble qualité qui ne puisse avoir ses inconvénients, et l’histoire de notre pays fournit en abondance des exemples de fautes où nous entraîna notre gentilhommerie. On sait trop que la Germanie ne tombe qu’exceptionnellement dans ces brillantes et nobles erreurs. Nous avons toujours voulu régler notre courage; leur système officiel est de déchaîner systématiquement chez leurs hommes le vieux fonds de sauvagerie.
Nos soldats de 1914 possèdent intact l’héritage moral de nos vieux chevaliers. Quel sujet de réflexion, quand nous voyons flotter sur les armées de Joffre l’atmosphère où vivaient nos lointains aïeux des légendes ! La civilisation des cathédrales n’est pas morte! Nos soldats pratiquent toujours le code de la chevalerie et ses commandements précis, notamment le neuvième, qui dit : « Tu seras libéral et feras largesse à tous » , et le dixième qui proclame (écoutez, Français de tous les partis, dreyfusards et antidreyfusards, cette phrase, qui pose, dès le onzième siècle, le programme que vous vous disputez) : « Tu seras partout et toujours cham-
pion du droit et du bien contre l’injustice et le mal. »
De tels commandements sont un produit de notre sang. Nous les retrouvons chaque fois que nous nous groupons pour agir. Les intelligences se querellent dans les inextricables débats de la paix, mais les sentiments s’accordent dans l’action. Indomptable instinct français, sagesse du sang, on ne voulait plus vous entendre ! Qui donc, parmi les intellectuels, se préoccupait de dégager, de hausser l’âme et de la rendre plus active? Elle le devient spontanément à l’armée. Et ce que n’auraient pu faire les raisonnements ni les livres, de beaux exemples l’enseignent au plus inculte. Ce n’est pas autour d’une chaire professorale que tourne le monde, qu’elle soit à l’école modeste du village ou dans l’orgueilleuse Sorbonne; c’est autour d’un cœur généreux gonflé du sang de la race et qui entre dans l’action.
12 décembre. — Examen de conscience de Remy de Gourmont : — C’est d’un véritable homme d’accepter tout au long de sa vie les leçons de l’expérience et de s’y soumettre pour se perfectionner. J’enregistre ici, parce qu elles sont à son honneur, quelques lignes que publie dans la France un écrivain fameux et de grande influence, M. Remy de Gourmont, qui, faisant son examen de conscience, écrit spontanément : « A un moment, la Ligue des Patriotes avait pu paraître dangereuse
pour la paix. Elle était surtout exaspérante pour ceux qui avaient pris leur parti d’un état de choses de fait qu’ils ne voyaient pas la possibilité de changer à notre profit. Je fus de ceux-là et j'ai à me reprocher un article où je concluais, non contre l’idée de patrie, certes, mais contre le groupement bruyant qui s'en servait mal à propos et, me semblait-il, indiscrètement. C'était une erreur , et je m aperçois maintenant que cette « Ligue indiscrète » na pas été sans influence sur le magnifique mouvement de patriotisme qui a fait se lever jusqu’aux socialistes et pacifistes français, jusqu’aux anarchistes français, dans un mouvement de défense qui portera ses fruits. »
Je serre la main de Remy de Gourmont.
13 décembre. — Les députés soldats : — Peutêtre existe-t-il un léger flottement chez quelques députés soldats. Je suis averti que certains d’entre eux hésitent à quitter leur poste pour venir siéger au Parlement. On leur a fait savoir qu’ils ne pourraient pas siéger en uniforme, et que, d’ailleurs, cette convocation n’était qu’une invitation n’entraînant nullement une obligation. De là, chez eux, un certain embarras, des scrupules.
On écoute avec respect ces scrupules, mais qu’il me soit permis de les trouver malheureux. Je crois nécessaire que tous les députés soldats assistent à la prochaine séance de la Chambre. J’aurais voulu qu’ils y fussent en uniforme. On a redouté la supériorité morale que de ce fait ils
auraient prise sur leurs collègues. G’est grande mesquinerie de leur contester un avantage aussi légitime. Mais je ne m’attarde pas à souligner ce pauvre procédé. Qu’ils se dépouillent de leur tenue glorieuse, et qu’ils soient là, tous, le 22, pour écarter toute discussion oiseuse, pour acclamer leurs chefs et leurs frères d’armes et pour faire connaître la volonté inébranlable de l’armée d’aller, quelque temps qu’il y faille, jusqu’au bout de la victoire.
Est-ce donc que je redoute aucune difficulté de séance? Non. Je ne prévois rien de mauvais. Mais tout de même, soyons là, vous surtout, les soldats, les meilleurs de tous les partis, car un grand nombre d’orateurs, qui se réunissent et qui n’ont pas parlé depuis longtemps, peuvent être pris de fièvre et tomber dans l’intempérance de parole. G’est un bateau qui aborde au port. Nos gaillards vont courir à la tribune. Et le verre d’eau sucrée n’étanche pas leur soif.
Certainement la séance publique sera bonne. La maison se sent en observation. Les mauvais députés, s’il en était encore, comprendraient qu’ils sont placés sous la surveillance d’une haute police spontanée. La France est mécontente des lacunes, heureusement réparées à cette heure, que présentait, au début de la guerre, notre organisation militaire. Nons venons tous de relire, à quarante-cinq années de distance, les lettres du colonel Stoffel, qui, cette fois, s’appellent le Livre Jaune. Et nul parlementaire ne s’avisera de
fronder publiquement la sagesse nationale, qui réclame que, dans cette séance, on barre la route à tout ce qui ne serait pas la pure et simple expression d’un patriotisme résolu et tenace. Les grandes machines oratoires sont prêtes, et, bien que la circonstance soit moins favorable qu’au 4 août, puisque tout a été dit et qu’il n’y a plus qu’à agir, elles déchaîneront l’enthousiasme.
Mais il y a les couloirs! C’est là que l’on pourrait faire « de la mauvaise ouvrage » . Hypothèse improbable. Pris à part, chacun des députés est un bon Français intéressé à la victoire complète, je veux dire à la dislocation de l’Empire allemand, par son patriotisme, par ses angoisses de famille et par son mépris de ces lourdauds d’outre-Rhin qui veulent terroriser le monde. Mais des fruits qui se touchent dans un compotier se gâtent aisément. Le couteau de la guerre n’a pas enlevé tout ce qu’il y a de pourri au coeur de certains politiciens. Méfions-nous des meilleures poires si l’une d’elles est blette. Il sera bon que, dans tous les partis, les députés soldats s’interposent.
Le problème qui se pose à nos hommes de gouvernement, à cette heure, est un peu différent de celui où ils se débattent depuis des années. A l’ordinaire, il s’agit de gouverner en dehors du Parlement, en dépit du Parlement. Et même, bien souvent, l’exécutif accepta, en vue d’intérêts qu’il tenait pour supérieurs, d’agir en secret contre la volonté du Parlement. Aujourd’hui, le problème gouvernemental est simplifié.
Très généreusement, les deux Assemblées se sont reconnues dangereuses. Dans un mouvement superbe, analogue à celui que la légende prête aux privilégiés du A août 1 7 89 , le A août dernier, les parlementaires se sont dépouillés. Nous nous sommes ouvert le ventre, sous l’écharpe. Depuis le vieux maréchal japonais, le monde n’avait pas eu l’occasion d’admirer un si noble hara-kiri. Encore, le Japonais faisait-il cavalier seul! Mais nous sommes environ huit cents qui avons, par sagesse patriotique, déclaré que nous ne valions plus rien au titre de député. Nous n’existons plus que selon notre crédit individuel. Et, dans cette minute solennelle de notre destin national, qui donc peut croire qu’il compte, en dehors des soldats? Il y a de beaux passés dans tous les ordres. Mais le présent est tout guerrier. Puisqu’une formalité oblige les deux Chambres à se réunir, et que le gouvernement, pendant quelques heures, va se retrouver en présence d’un foyer endormi et d’un semblant de contrôle, il est bon, il est de l’intérêt de tous, il est réclamé par le gouvernement, par le Parlement et par le pays, que l’on ne soit pas privé de l’élément le plus estimé et le plus sage. Les divers intérêts s’accordent pour réclamer, le 22, la présence au Palais-Bourbon de tous les députés qui sont à cette heure sous les drapeaux.
14 décembre. — Le chant des races courageuses : — C’est une grande satisfaction d’inscrire sa pen-
sée dans une œuvre, d’une telle manière qu’elle continue d’agir et de bien agir, après qu’elle s’est détachée de nous. Oui, c’est beau qu’une idée s’en aille loin de nous, équipée par nous, belle et forte comme un régiment que nous aurions levé à nos frais. Albert de Mun est mort; son œuvre des aumôniers militaires continue à donner des fruits de vie. Il est couché dans la terre, et, par ces prêtres, il continue à distribuer à ses frères d’armes et de croyance, dans les circonstances les plus tragiques, ce qu’il tenait pour l’essentiel, C’est une bien belle immortalité.
Je me rappelle qu’ici même, peu avant sa fin, dans cette série d’articles inoubliables où se brisa son cœur, il disait, en parlant des aumôniers militaires qu’il venait d’organiser et de faire accepter par le gouvernement : « C’est l’œuvre de ma vie dont je suis le plus fier. » Il est donc naturel que ses amis déposent l’histoire de cette réussite, comme une couronne, sur sa tombe. Les lecteurs de l'Écho de Paris trouveront dans le Correspondant le bel article de M. Geoffroy de Grandmaison, qui a aidé M. de Mun dans cette organisation et qui la dirige aujourd’hui ; ils seront heureux de connaître le succès d’une pensée qu’ils ont vue se former sous leurs yeux et qu’ils ont aidée de leurs souscriptions.
Quand l’heure sera venue d’écrire les fastes de cette guerre de la Délivrance, les prêtres voudront raconter la délivrance de l’âme religieuse française. Nous les écouterons avec un prodigieux
intérêt. Ne nous parlez pas seulement de l’aumônier autorisé à exercer son ministère aux armées, leur dirons-nous, mais encore de ces vicaires, moines et ecclésiastiques de tous ordres, confondus dans le rang, car c’est un des caractères les plus importants de nos armées de 1914 et une de leurs plus saisissantes beautés que l’apparition au milieu d’elles du prêtre soldat. Figure toute neuve et bienfaisante, à qui un universitaire protestant, M. S. Rocheblave, a consacré dans le Journal de Genève une des plus belles pages que j’aie lues depuis quatre mois.
« Bénie soit la loi fameuse des curés sac au dos! » s’écrie M. Geoffroy de Grandmaison, et cette exclamation réjouit mon vieux cœur boulangiste, car c’est bien le général Boulanger, n’est-ce pas, qui assuma la responsabilité de cette mesure radicale, dont ceux qui la voulaient ne calculaient pas tous les effets. Aujourd’hui, la position des jeunes prêtres exclus de l’armée serait intenable au milieu de nos villages. Ils y mourraient de chagrin. Au contraire, dans l’armée, ils conquièrent les sympathies de leurs camarades avec qui ils vivent familièrement, et, vienne la circonstance, ils apparaissent, de la manière la plus vraie, comme les interprètes de la haute vie morale et du surnaturel.
On peut imaginer telle guerre où l’on verrait avec malaise participer celui qui représente dans le monde l’effort vers l’établissement du royaume de Dieu. Mais le serviteur du Christ est à sa place
au milieu des défenseurs de la civilisation, quand l’humanité est mise en croix par les reîtres d’outre-Rhin. La guerre de 1914 n’est pas une de ces campagnes d’Afrique, aux brillants uniformes, où les journées de jeunesse et d’ivresse cavalière alternaient avec les terreurs de la soif et du soleil. C’est une grande œuvre triste. Ne vous méprenez pas aux saillies que nos fils et nos frères nous écrivent, du fond des tranchées boueuses, pour nous rassurer et puis, les fiers garçons, parce qu’ils n’ont que faire d’être plaints. Merci, courageux amis, de nier vos souffrances et de ne pas vous laisser submerger par cette grande marée de désolation. Croyez bien que nous distinguons avec respect votre volonté héroïque d’être gais. Mais s’il convient que vous vous fassiez une face de gaîté, il convient aussi que nous sachions, pour vous en aimer davantage, que vous êtes les saints et les martyrs de la France.
Au milieu de vous, le prêtre n’est pas déplacé. Il n’y compromet pas son caractère sacré. On serait mal à l’aise de le voir mêlé à une guerre de gloire et guerroyant pour rien, pour le plaisir mais il est à sa place quand nous sommes engagés dans une lutte qui est, en même temps que la libération de Metz et de Strasbourg, le plus haut conflit intellectuel et moral. Un colosse de violence, servi par un incomparable outillage de meurtre, s’élance pour écraser le monde des esprits, pour anéantir le dépôt des plus antiques traditions. Les anges du ciel eux-mêmes devraient
se porter sur la brèche, leurs ailes étendues. Les envahisseurs arrivent avec leurs héros et leurs dieux. C’est Luther et plus loin tout le Valhalla qui accourent. Prêtres de France, vous défendez mieux que nos églises qu’ils bombardent, vous défendez nos âmes qu’ils visent.
L’office des morts, célébré par un prêtre soldat, auquel j’ai assisté sur le plateau lorrain et sous le vent d’automne, ressemblait peu aux grandes solennités religieuses et fastueuses du camp de Ghâlons, mais plutôt à ces messes dites au milieu des chevaliers du onzième siècle, qui tiraient leurs épées du fourreau quand le prêtre lisait l’Évangile, et qui se tenaient prêts à défendre les paroles divines. Nous entendions le canon tonner dans le lointain, des ombres exemplaires flottaient sur les nuages, et nous reconnaissions sur la table du sacrifice la flamme où s’allume la vie héroïque. De telles minutes sont inoubliables. J’éprouvais le sentiment d’une grande solitude, et pourtant d’une communication avec chacun des assistants ou du moins avec ce qui nous était commun à tous et qui nous dépassait.
S’il en va déjà ainsi quand seules des images nous ébranlent, quelle peut être l’action du ministre de Dieu au milieu des réalités pressantes et sanglantes, et pour celui de qui l’heure est venue d’accepter et de parfaire son sacrifice!
Étendu sur la terre, les yeux dans le ciel, et comme placé en face de sa douleur et de l’univers, le blessé songe : a Ce coucher de soleil, pour
mon dernier soir, est bien beau! Se peut-il que le monde inconnu soit inférieur à cet horizon splendide? Se peut-il que le destin soit plus injuste que mon cœur? Si j’ai préféré mourir, plutôt que de commettre une lâcheté, il faut qu’il y ait un paradis des braves. Autrement, l’univers est sans équité. » Ainsi le soldat mourant oppose aux lois de la nature les réclamations de son être. Mais l’aumônier s’approche, entre dans ce monologue, y mêle toute sagesse, console, rassure ce héros, empêche au moins qu’il ne meure en proférant des murmures. L’obscurité s’éloigne, et voici la lumière. Aube d’une vie nouvelle, pour le mort; matin d’une nouvelle journée, pour ses compagnons qui, pacifiés eux-mèmes par les rites dont ils virent leur camarade consolé, s’éloignent en chantant l’éternelle chanson des races courageuses, la chanson d’Ariel : «Sous les eaux, à cinq brasses profondes, ton frère est couché : ses os en corail sont changés ; ce qui formait ses yeux est devenu deux perles ; rien de lui ne peut s’anéantir, mais tout se transformera en quelque chose de riche et de merveilleux. » Ils chantent d’instinct, et, dans leurs rangs, le prêtre, aumônier ou simple soldat, accordé de cœur avec ces croyants spontanés de l’immortalité, murmure les promesses latines.
15 décembre. — Les patriotes d’Orient : — Le torpillage du cuirassé turc par le sous-marin anglais dans les Dardanelles attire les regards
vers Constantinople. Il y a quelques mois, je me promenais là-bas, arrivant de Syrie, par l'intérieur des terres. Je regardais, j’écoutais, je m’instruisais. Nul dans l’Empire ottoman ne nous détestait. Les musulmans eux-mêmes nous préfèrent aux Allemands, mais ils les croient invincibles et c’est cette belle opinion, partie de Sedan il y a quarante-quatre ans pour faire le tour du monde, qui vient d’armer contre nous ces peuples encore ignorants de la victoire de la Marne. Je leur ai pourtant bien expliqué, sur tous les tons et dans un nombre illimité d’allocutions, que la défaite de 1870 était une surprise et qu elle ne se renouvellerait pas. Mais les Jeunes-Turcs sont payés pour ne pas nous croire, et puis (comme tout Européen) je ne pouvais me faire entendre que par la clientèle de nos maisons d’enseignement.
En ai-je vu de ces maisons françaises, quelquesunes laïques, quelques-unes israélites, presque toutes congréganistes î Les deux cents visites que j’ai pu faire me laissent dans l’esprit une masse de souvenirs qui se superposent, se confondent, se fortifient pour me donner une seule image schématique. Du soleil, un brouhaha de fanfares et de Marseillaise, une immense file d’enfants aux yeux magnifiques, émerveillés de voir un Français; et puis l’un d’eux qui se détache, salue et avec l’accent guttural commence : « Monsieur l’académicien... », pour finir toujours par :
« Tout homme a deux patries, la sienne et puis la
France. » Et cela se passait sur le Nil, sur le rivage de Phénicie, dans les gorges du Liban, à Damas l’inoubliable, dans les villes du désert, Homs, Hama, Alep, sur l’Euphrate, dans Antioche où j’aimerais tant retourner... Mais je m’égare, je n’ai pas le droit de déserter! Revenons en France et à notre tâche, qui est aujourd’hui de mettre en valeur un signe de notre union sacrée.
Depuis quatre mois, depuis le début de la guerre, je ne cesse pas de recevoir des lettres de ces chers et nobles amis que je me suis fait en Orient. Seulement ils m’écrivent de France. « Vous vous rappelez, me dit l’un, le jésuite qui vous a serré la main sur l’Euphrate, je suis maintenant à Langres. » « Et moi, le lazariste d’Antoura, je fais depuis une tranchée l’éducation des Boches. » Mais voici une lettre du mois d’août qui vous donnera le mieux une idée de ces braves amis et de leur empressement à courir au secours de la mère patrie, qui, de vous à moi, leur avait été quelque peu marâtre.
Je suis revenu, m’écrivait le supérieur du collège français de Philippopoli, par le paquebot Saghalien, qui eut les honneurs de la visite si parfaitement teutonne des officiers du Gœben. Nous eûmes une traversée mouvementée, logement à la belle étoile, menu rationné de lentilles et de pois chiches; mais les trois cents mobilisés du bord faisaient bonne entente et joyeuse figure. Sur le nombre, il y avait 70 religieux de diverses congrégations venant de Constantinople,
d’Andrinople et de Bulgarie. La veille, un autre paquebot, la Phrygie , en avait emporté davantage, et beaucoup, n’ayant pu trouver de place, même sur le pont, attendaient un départ suivant.
Dans le groupe du Saghalien , on voyait beaucoup de vénérables quadragénaires aux longues barbes grises, un supérieur provincial et huit directeurs de collèges ou d’importantes missions. Pour quelques-uns c’était la première fois qu’ils retournaient vers la patrie. Plusieurs étaient des volontaires, dispensés légalement, mais qui tenaient à servir. Je vous parlerai de l’un d’eux, qui, dans la guerre balkanique, reçut pour sa belle conduite une décoration du gouvernement français. Il vint me supplier de le laisser partir, malgré ses quarante-neuf ans. Quand j’eus dit : « Oui », il pleura de joie et m’embrassa. Lui, c’est aux lignes de l’Est qu’il veut absolument aller.
Ce qui fut bien douloureux dans certaines communautés, ce fut de voir un certain nombre de leurs membres partir pour l’autre côté du Rhin. Voilà un effet inédit de l’affreux empêchement que la loi sur les congrégations met à notre recrutement en France. Cette législation livrerait à des étrangers nos collègues français.
Au départ de Constantinople, plus de dix mille personnes étaient venues acclamer les mobilisés. Du bord du Saghalien , nous répondîmes par la Marseillaise et tout le répertoire des chants patriotiques qu’un religieux accompagnait d’un piston trouvé à bord.
Tout de suite, ce fut la bonne fraternité des escouades installées sur le pont du navire, où, pour la soupe, se coudoyaient moines et civils, graves directeurs de banque ou d’industrie avec employés et ouvriers, tous disposés à manger les maigres pois chiches, à laver la
vaisselle de fortune qu’on s’était fabriquée avec des boîtes de conserves, à trouver suffisant le coin de plancher où l’on tâchait de s’étendre à demi pour dormir.
Aux Dardanelles, ces messieurs du Gœben vinrent interpeller notre commandant et demander si on n’avait pas à bord des tapis, des meubles précieux et ce que fanaient là tant de prêtres. Quelques mains se crispèrent; mais les plus avisés avaient surtout peine à retenir leur rire devant cette exhibition de la politesse allemande, surtout quand un des officiers dit : « Si fou pougez, che vous goule. » Pour toute réponse, le commandant invita les passagers à une messe solennelle pour demander la bénédiction de Dieu sur nos armées. On y ajouta une autre cérémonie : la bénédiction du poste de T. S. F., vite réparé après l’inintelligent sabotage des Allemands. Ce n’est pas une bénédiction, mais une désinfection, disait le capitaine.
Jusqu’au bout, les mobilisés du Sac/halien ne firent qu’un cœur. On retrouva moines et civils ensemble, même aux restaurants de la Cannebière, et, quand les trains s’ébranlèrent dans les diverses directions, ce furent de longs et touchants adieux. Espérons que tous pourront retourner après la guerre servir la France d’Orient. . .
Seules à peu près les femmes étaient restées là-bas. Ce n’était pas pour longtemps. Je puis vous donner de leurs nouvelles. J’ai reçu une lettre de l’éminente Supérieure d’une des plus grandes maisons de l’Orient, une lettre de sœur M... E..., supérieure de Notre-Dame de Sion, à Constantinople.
Cette lettre a ramené rapidement mon esprit
T. II
vers ces maisons charmantes et célèbres, Notre- Dame de Sion à Ramleh, près Alexandrie, et Notre-Dame de Sion à Pancaldi de Constantinople. Ce sont des œuvres d’éducation organisées avec un goût ravissant et très utiles, pour deux raisons, que je ne mets pas sur le même rang, mais que j’indique l’une et l’autre. Les religieuses y inclinent les jeunes filles orientales, catholiques et musulmanes, vers les mœurs et les modes de Paris; elles préparent (bien entendu, en quelque sorte sans le vouloir) les plus élégantes clientes à nos grands couturiers et parfumeurs; et puis, c’est l’important, elles leur forment l’âme française. Je me rappelle la couleur légère et triste qu’avait le ciel d’Égypte, ce soir de mai où je suis allé à Ramleh, sous le palmier, le sycomore et le figuier sauvage, pour saluer la supérieure, la Mère R..., qui a élevé par centaines toutes ces jeunes femmes d’Égypte et de Grèce répandues à Paris et qui est elle-même la fille de Prévost-Paradol. Et je me rappelle encore mon plaisir, ma reconnaissance à Constantinople quand, dès mon entrée dans le pensionnat de Pancaldi, mes yeux tombèrent sur un portrait de Paul Déroulède, du grand patriote dont ces jeunes filles musulmanes ou chrétiennes-orientales allaient me réciter les vers.
Ce n’est pas parmi les élèves de nos religieux et de nos religieuses que l’Allemagne a pu développer sa propagande dans l’Empire ottoman. Des plus humbles maisons aux plus raffinées,
garçons et filles savent par cœur les œuvres de nos grands patriotes.
Mais écoutez cette lettre que me fait l’honneur d’écrire Mme la Supérieure de Notre-Dame de Sion de Constantinople :
Le 18 novembre, nous étions sommées par le gouvernement ottoman d’avoir à abandonner toutes nos œuvres d’éducation et d’instruction. Cette mesure était générale et s’étendait à toutes les maisons françaises. Rien n’avait pu nous faire prévoir une pareille décision, et nous aurions été réduites à la plus dure extrémité si nous n’avions trouvé un défenseur aussi énergique que dévoué, dans l’ambassadeur des États-Unis, M. Morgenthan.
Le 18 novembre au matin, la police subitement nous donna l’ordre de renvoyer tous nos enfants en trois heures et de quitter nous-mêmes le sol de la Turquie dans les vingt-quatre heures. En même temps, elle exigea la remise de notre caisse, où elle posa les scellés, nous obligeant ainsi à partir sans nous en laisser les moyens.
M. Morgenthan, qui avait été chargé de la protection des Français depuis le départ de notre ambassade, se trouvait inopinément à Sion; il s’interposa immédiatement, il exigea par téléphone que le préfet de police vînt en personne s’entendre avec lui, et il lui fit voir l’impossibilité matérielle d’exécuter les ordres donnés. Grâce à cette intervention, les scellés furent enlevés le soir, et la police qui était restée dans la maison depuis le matin, fouillant tous les bagages des enfants qui partaient, fut retirée. Le préfet de police vint lui-même nous annoncer qu’un délai de dix jours nous était accordé. Je lui demandai alors à quel titre
nous étions chassées, comme religieuses ou comme Françaises? Il me répondit, sans hésitation : « Oh! pas comme religieuses, comme Françaises. »
A partir de ce moment, M. Morgenthan s’occupa de préparer notre départ, sauvegardant autant qu’il le put nos intérêts lésés, ne ménageant ni son temps ni sa peine, et poussant même la sollicitude à des limites extrêmes que nous n’aurions osé prévoir et que je ne peux écrire.
Ce qu’il a fait pour nous, il l’a fait également pour toutes les maisons françaises, assisté dans cetle tâche laborieuse par Mme Morgenthan, qui a déployé autant d’intelligence et de dévouement que l’ambassadeur. Ce dévouement ne s’est pas démenti un instant jusqu’à notre départ, auquel M. et Mme Morgenthan voulurent présider eux-mêmes : leur protection nous suivit jusqu’à la frontière, où ils nous firent accompagner pour nous épargner les dernières vexations qui avaient été infligées à beaucoup d’autres.
Amis lecteurs, pourquoi je vous raconte tout cela? Oh! vous le sentez bien. C’est dans le même esprit qui nous anime tous, pour secouer la poussière des querelles, pour retrouver et dégager la vraie France amicale et noble, pour préparer l’ère nouvelle où nous allons entrer au prix de nos souffrances. Je n’essaye pas de vous faire croire que les prêtres sont seuls à aller au feu, que seuls ils ont travaillé à la préparation morale de la guerre, pas plus que je ne vous dirais que l’esprit de 1792 est le seul à combattre l’Allemagne. Vous et moi, lecteurs, nous sommes nationaux; nous savons, nous voyons que c’est
notre pays tout entier qui veut vivre et qui lutte. Dès son existence assurée, combien de problèmes, très vite, se poseront! Le premier sera de maintenir notre unité physique et morale reconstituée, au cours de cette guerre, par la reconquête des provinces perdues et par « le pacte de l’union sacrée » .
Je compte sur l’électricité qui se dégagera du bonheur, pour achever de transformer la France. Nous nous séparions pour interpréter l’invisible et pour élaborer des idées. J’attends que cette génération victorieuse réunisse et concilie des doctrines qui s’opposaient. Après tout, nous ne différons les uns des autres que selon l’échelon où nos forces de sentir et de nous élever nous placent sur la même échelle. C’est l’échelle mystérieuse allant de la terre au ciel et sur laquelle les bons serviteurs ne cessent pas de monter et descendre. Nous n’allons pas rester enchaînés, chacun dans notre parti, quand nous aurons délivré les peuples! Si le danger nous a obligés à nous réunir et à nous réconcilier, que ne fera pas la joie et la générosité de la victoire!
16 décembre. — Le réchaud du soldat : — La gaîté règne dans les tranchées ! Vous le savez par les journaux et par les lettres de vos enfants, maris et frères. Il ne faut rien exagérer cependant ; il ne faut pas les croire sur parole , les braves gens; il ne faut pas s’imaginer qu’ils sont là, par ces longues nuits pluvieuses, comme dans un
restaurant de fête. Sans doute, beaucoup s’ingénient par des plaisanteries à chasser l’ennui. Et je sais telle région où, dans le labyrinthe de huit kilomètres que depuis un mois ils ont creusé, des chemins bien entretenus se nomment pompeusement l’avenue des Ghamps-Élysées, la rue Monsieur-le-Prince. Je sais tel « cagibi » d’officier qui possède un fauteuil de velours cramoisi, une table avec un bouquet de roses de Noël et des assiettes de vieux Strasbourg. Qu’est-ce que cela prouve? Le courage moral, la tenue d’âme de notre armée. Les soldats, dans ce village abandonné et bombardé, parmi les ruines, ont découvert un mobilier que les propriétaires retrouveront plus tard dans les tranchées. En réalité, on sauve la situation à force de vaillance et de bonne humeur. Camarades, vous êtes bien capables de vous tromper vous-mêmes, les uns les autres, mais vous n’arriverez pas à nous empêcher de vous plaindre et de vous admirer.
(Je n’aime pas beaucoup le mot « plaindre » quand il s’agit de gens si braves, c’est entendu, mais enfin, c’est une nuance qu’il y a dans notre admiration et notre reconnaissance. Nous ne pouvons pas ignorer, sous prétexte qu’ils n’en disent rien, ce que nos frères souffrent pour la patrie.)
S’ils avaient, du moins, dans les tranchées, des aliments chauds et des boissons chaudes! C’est une des grandes préoccupations du commande-
ment et du service du front. Dans les premières lignes, il est impossible de faire du feu ; on donnerait un point de repère à l’ennemi. D’autre part, les cuisines sont très éloignées... Voulezvous que nous examinions en bonnes gens pratiques ce problème?
Des marmites norvégiennes pourraient être utilisées. Mais elles encombreraient et il en faudrait plusieurs : une pour le café, une autre pour les aliments. Le mieux serait un réchaud, facile à manier, à placer dans un trou à même la paroi de la tranchée, facile à transporter avec soi, ne dégageant ni fumée ni vive lumière.
Devant ces données, un beau jour, un major se frappa le front :
— Mais, dit-il, quand j’étais enfant, nous avions un jouet ou plutôt un amusement, l’alcool solidifié.
Le problème était résolu. Restait à mettre la chose au point. C’est fait aujourd’hui. J’ai en main « le réchaud du soldat » . Je l’ai montré autour de moi à ceux qu’il intéresse. Ceux qui doivent s’en servir m’ont dit : « C’est épatant! » Je veux donc mettre l’explication sous les yeux de tout le monde, afin que toutes les tranchées, de la mer à Belfort, puissent profiter, s’il en est digne, de cet ingénieux objet.
Les initiateurs n’ont aucune prétention. « Nous n’avons rien inventé, disent-ils; nous avons retrouvé un amusement d’enfant. »
La matière combustible à employer est connue
depuis longtemps : c’est l’alcool solidifié, obtenu par un mélange à chaud au bain-marie de huit parties d’alcool et une partie de savon ordinaire. La solidification résulte du refroidissement.
Le réchaud seul est nouveau et original. Il est constitué à l’aide d’une boîte à conserve (boîte de 300 grammes, vulgairement appelée par les soldats « boîte à singe »). Les bords sont dentelés plus ou moins profondément suivant l’intensité qu’on veut donner à la combustion. Ces créneaux servent de support au récipient à chauffer. Une deuxième boîte sert de couvercle et d’éteignoir. Après refroidissement, le tout peut être remis en
En quelques minutes, le soldat peut avoir son café chaud ou sa soupe. En vingt minutes, si la température est trop rigoureuse, il peut se procurer une bouillotte d’eau chaude. La durée de combustion de la boîte est de soixante à soixantedix minutes. Un réchaud ménagé peut donc servir à plusieurs hommes et plusieurs jours. Le prix de revient de la boîte est de dix centimes.
Des officiers d’une formation sanitaire de la zone de l’avant ont organisé un atelier d’où ils peuvent sortir 200 à 250 réchauds par jour, et les réchauds sont distribués gratuitement aux hommes. Jusqu’à ce jour, les matières premières, alcool et savon, ont été fournis par la générosité privée. Ceux qui voudraient aider à multiplier cet instrument d’un modeste bien-être pourraient adresser leur offrande à M. l’abbé Champly, su-
périeur des missionnaires diocésains, 19, rue Nitot.
J’espère que personne ne nous reprochera de traiter en première page d’un grand journal des questions trop humbles. Nous sommes bien d’accord, n’est-ce pas? tout ce qui concerne nos soldats est noble.
16 décembre. — Max Bartiiou : — J’avais vu le jeune Max Barthou le matin même où il venait de contracter son engagement pour la durée de la guerre, et je sais mieux que personne ce qu’il lui avait fallu de ténacité pour réaliser son vœu et se faire accepter malgré son jeune âge. J’admirais l’âme résolue de ce petit soldat. Charmante figure ferme, ton net, intelligence claire, née pour le commandement, un jeune Français pour qui la vie ne pouvait pas avoir d’obstacle. Son cœur généreux d’enfant et le noble désir d’ajouter ses forces aux services patriotiques de son père lui ont mis tout de suite la main aux armes. Il s’est engagé, il a marché, il a rencontré la gloire. Mon cher Barthou, quand vous donnez à la patrie votre fils unique, âgé de dix-huit ans, toute l’amitié de la France vous entoure, voudrait vous aider. Je prie Madame Barthou d’accepter l’hommage respectueux de notre admiration pour elle et pour l’enfant qu elle regardait avec épouvante partir et à qui elle eut la vaillance de ne pas montrer une larme. C’est quelque chose d’inoubliable et qui nous assure la victoire, cette bonne volonté
des familles françaises, cet effort du « pays des fils uniques » , comme ils disent là-bas avec mépris. Vive la France! Mon cher Barthou, je vous embrasse.
17 décembre. — Nos devoirs envers nos soldats : — Je viens de dépouiller fort avant dans la nuit l’énorme dossier des lettres que me vallent mes articles sur les Invalides de la guerre. Elles m’apportent l’inquiétude et la gratitude des blessés, en même temps qu’une bonne volonté prodigieuse du public. Et me voilà confirmé dans ma résolution de me donner à cette grande tâche d’affectueuse reconnaissance.
Nous voulons assurer aux glorieuses victimes delà défense nationale l’exercice d’une profession compatible avec les infirmités ou les mutilations que la guerre leur a values. C’est-à-dire que nous entendons créer, entretenir, subventionner toutes œuvres d’apprentissage et de placement utiles aux mutilés, aux estropiés, à tous ceux que la victoire va laisser infirmes.
Il était important qu’on le sût, dès cette heure, dans tous les milieux et surtout dans les hôpitaux. « Ce matin, m’écrit un chirurgien, je disais votre projet dans une de mes salles d’hôpital à cinq ou six petits soldats estropiés. Ah! si vous aviez vu leur joie ! »
Le public aussi a été content. Quel tressaillement admirable parcourt aujourd’hui la France, ou plutôt quelle raison épurée l’anime ! Voici une
sorte de confession que veut bien me faire une de mes lectrices et qui est d’une délicatesse si aiguë que j’en éprouve une impression douloureuse. C’est l’extrême exaltation du sacrifice.
Un jour, m’écrit une Lyonnaise (Lyon, la ville de France peut-être la plus mystique), un de ces jours derniers où les inquiétudes étaient lourdes à porter, je montais reprendre courage dans un sanctuaire très aimé de Notre-Dame... Une femme en noir montait près de moi, et comme, en ces jours d’épreuves, toutes les mères sont sœurs, je lui parlai des siens. Elle me conta tristement qu’elle était veuve et pauvre, et que la guerre lui avait pris ses deux fils, ses seuls soutiens, l’un amputé du bras droit et l’autre les poignets coupés. Elle venait de les voir et elle montait implorer la Mère des douleurs pour ses enfants et pour elle.
Profondément émue de cette douleur sans plaintes, je cherchais dans mon cœur ce qui pouvait la consoler. Yoici ce que je trouvais, et je vous le livre, monsieur :
«Demandons à la Vierge Marie, lui dis-je, de susciter en France des jeunes filles si vaillantes, si dévouées, si fortes, qu’elles consentent généreusement et avec un sentiment de fierté à épouser les pauvres infirmes ou estropiés de la guerre et à être pour eux, non seulement un cœur, mais des membres qui les aident dans leurs foyers, leurs travaux, leur laissant la faculté d’aimer, d’estimer leur compagne et de la diriger... »
La pauvre femme me comprit et nous nous quittâmes pour prier.
J’entretiens ma plus jeune fille de ces pensées ; et ne croyez-vous pas, monsieur, que vous feriez vibrer tous
les cœurs des petites . Françaises de vingt ans, si vous leur demandiez de se préparer à cet acte de dévouement qu’elles comprendront et voudront accomplir, j’en suis sûre, comme Colette Baudoche, à son heure, sut accepter le sacrifice qu’elle devait à sa patrie en restant pauvrement, mais fièrement, Française de cœur et de nom? Il me semble aussi que cet appel pénétrant dans les ambulances où souffrent nos soldats, moralement parfois, quand ils se demandent avec mélancolie ce qu’ils feront dans la vie, leur rendrait courage et confiance.
Us verraient un sourire d’espérance dans la pensée que, malgré les infirmités qui les défigurent ou les privent de leurs membres, ils trouveront une compagne, un foyer où ils seront admis pour leur dévouement à la patrie, aimés, soutenus et aidés.
On s’incline devant de telles rêveries si nobles que l’on songe au mot de Y Imitation, que j’abîme peut-être, n’ayant pas le texte : « Il faut devenir insensé devant le monde, si vous voulez atteindre à la perfection. » Et, d’un bout à l’autre de notre pays, chacun pour nos soldats, pour nos blessés, produit son meilleur effort, chacun a de l’âme. Il n’y a plus d’âmes en friche. Voici un joli tableau qu’on m’envoie de l’hôpital temporaire n° 6, à Bordeaux. Il y a un soldat amputé du bras droit, ne sachant ni lire ni écrire. L’infirmier de la salle, un instituteur des Pyrénées, engagé comme volontaire, a entrepris de l’instruire. Et maintenant, l’infirme lit couramment et écrit de la main gauche. Je souhaite que ce journal lui tombe sous les yeux et que le héros
écolier donne lecture de mes compliments à son maître.
Et nous, qu’allons-nous faire? Le plus grand nombre de mes correspondants m’écrivent pour me presser de solliciter une loterie. Groit-on que nous serons en peine pour la question d’argent? Non. Chacun fera tout pour les défenseurs de la France, mais il faut commencer par une pensée solide, il faut concevoir une œuvre féconde. Là, entre toutes choses, dans la vie, est la difficulté; il faut penser. Il faut que nous concevions notre affaire avec quelque puissance. G’est d’un devoir national que nous voulons nous charger. Pour le remplir avec toutes chances de succès, il est indispensable que des industriels et des hommes sérieux l’étudient sur toutes ses faces. G’est dans leurs conclusions que les initiatives locales trouveront des idées directrices. On les attend, on me les demande.
Il est utile, dès maintenant, que nous soyons informés par les hôpitaux militaires et les diverses formations de la Croix-Rouge du nombre et du genre d’amputations opérées, de l’origine des mutilés, de leurs occupations et métiers avant la guerre, de leurs ressources et, dans la mesure du possible, de leurs intentions. Il faut aussi que nous nous mettions en rapport avec les chirurgiens et médecins disposés à collaborer à une telle entreprise, et puis avec les industriels et les chambres de commerce. Enfin, la grande question, qui n’est pas encore tranchée dans mon
esprit, c’est de savoir s’il convient d’instituer des œuvres ou associations différentes, sans aucun lien entre elles, dans les diverses parties de la France.
Là-dessus, je voudrais causer avec le sénateur Herriot et avec ses amis de Lyon. Mes amis de Nancy et moi, nous croyons qu’une association unique qui posséderait plusieurs établissements procédant du même esprit, mais peut-être appliquant des méthodes différentes, suivant les circonstances et les besoins, répondrait mieux au but poursuivi.
J’aurais bien des réflexions à communiquera mes lecteurs, ils s’en doutent; j’y reviendrai et je leur dirai où en sont nos préparations.
A mon avis, les principales dettes que la reconnaissance nous impose sont envers les morts, envers les invalides, envers les orphelins, envers les veuves, envers les combattants, envers les habitants éprouvés des régions envahies. Je ne suis pas très sûr de l’ordre dans lequel je dresse cette énumération. Mais que leur importe, à ces Français malheureux ; ils s’entre-regardent avec affection et chacun, songeant à son voisin, dit avec le poète :
D’autres ont plus souffert qui valaient mieux que moi.
Un fait les égalise devant nous, c’est qu’envers eux tous nous avons une dette. Il faut la payer à ces nobles survivants qui nous dépassent et qui sont eux-mêmes dominés, comme la montagne,
par la haute cime neigeuse, par les morts. Pour ma part, en même temps que je m’occupe des Invalides de la guerre , j’ai bien grande hâte de voir quelque chose de clair que nous puissions établir pour les orphelins de la guerre et pour les veuves, car c’est à eux et à elles que je voudrais attribuer la seconde part de mon indemnité parlementaire du premier au dernier coup de canon.
17 décembre. — Jeanine d’Arc : — Je déposerai mardi sur le bureau de la Chambre une proposition de loi ayant pour objet l’institution d’une fête nationale de Jeanne d’Arc. Ce projet d’hommage, dont l’initiative remonte à un sénateur radical, M. Joseph Fabre, a depuis des années rencontré l’accueil le plus favorable en dehors et au-dessus de tous les partis politiques. Et pourtant on ajournait de l’adopter décidément. Il faut nous féliciter aujourd’hui de ces retards que l’on comprenait mal. Hier, cette idée n’aurait pas eu la haute et pleine signification que notre piété patriotique lui donne dans ces jours d’union sacrée, en face de l’envahisseur.
Quand l’Allemagne glorifie et justifie, pour mieux les déchaîner, tous les instincts brutaux, groupons-nous autour de cette incomparable image de la force jointe à la plus rayonnante loyauté.
Mardi, dans une séance où seuls, à mon avis, doivent parler le président de la Chambre et le
gouvernement, je me bornerai à déposer cette proposition et à faire ce geste national. Il convient d’élever, à l’arrière de la bataille, en face de leur temple du Walhalla où trône le roi des Vandales, cette figure de la Victoire, cette sainte de la patrie, l’un des êtres les plus purs qui aient honoré l’humanité. Qu’elle dise à l’univers : Voyez quel est l’idéal des Français.
18 décembre . — Kamerad ! — Les chefs de l’Allemagne sentent que la victoire leur échappe. Ils ne croient peut-être pas à leur défaite complète (qui, moyennant une prolongation de nos efforts et de nos sacrifices, est certaine), mais ils reconnaissent que leur coup est manqué. Ni Paris, ni Varsovie. L’effroyable supériorité que leur assurait leur magnifique préparation guerrière a, par miracle, échoué. Nous avons été servis par un état-major et des soldats que la France n’aura jamais assez de voix pour bénir. Honneur au Généralissime, honneur à ses généraux, à Castelnau et à Sarrail, à Pau, Dubail, Foch, Maud’huy, à tous ceux dont j’ignore le nom, qu’elles qu’aient été leurs opinions, leurs amitiés, leurs légendes vraies ou fausses! La patrie les remercie, eux et leurs officiers et les plus modestes soldats couverts de la boue des tranchées. Ce sont des hommes-miracles. Abrités tant bien que mal derrière le 75, ils ont supporté la supériorité première des mitrailleuses et de l’artillerie lourde allemande, et, grâce à l’ingéniosité
de l’esprit français, grâce à la fermeté de l’âme française, tout étant réparé, voici la civilisation sauvée.
C’est bien! disent les Austro-Allemands dans leurs sinistres conciliabules ; c’est un coup à recommencer !
Ils voudraient annuler la partie. Kamerads ! Et les voilà qui esquissent le geste de mettre les deux mains en l’air... C’est un guet-apens; il le faut dénoncer. Il faut que l’on distingue l’arrièrepensée de l’Allemagne. L’Allemagne veut faire circuler à travers les pays alliés une vague idée que la guerre pourrait cesser, — idée amollissante et propre à jeter des inquiétudes entre l’Angleterre, la Russie et la France. Et, cette paix, cet armistice qu’elle laisse entrevoir comme une déclaration de maldonne, comme un retour à l’état antérieur, elle l’emploierait à rompre nos amitiés et à reconstituer ses forces matérielles.
Nous ne serons pas dupes de cette grossière manœuvre. Assez de fois nos soldats sont tombés dans les pièges allemands. Quand je suis allé en Lorraine, on m’a raconté qu’au col de la Ghipotte ils s’avançaient les bras en l’air et criant : « Kamerads! » et puis, soudain, se jetant de côté, démasquaient des mitrailleuses qui massacraient nos frères trop confiants ; on m’a dit encore, et Pouvourville en a fait un récit inoubliable, qu’ils ont bombardé une nuit Nancy, parce qu’on leur avait généreusement permis de
T. II
ramasser leurs morts, et que leurs prétendues civières et fourgons funèbres contenaient des pièces d’artillerie. Écartons les pièges de ces fourbes.
Ges avances indirectes, cauteleuses, ces sapes de l’Allemagne font comprendre l’inconvénient qu’il y aurait aujourd’hui à ouvrir des discussions parlementaires. Il pourrait se trouver des individus pour avoir une opinion à la tribune sur ce qui ne peut être traité en public que par le gouvernement. C’est déjà bien assez dangereux qu’il y ait des couloirs où fermentent des centaines de forces inoccupées.
Les meilleures activités, quand elles n’ont pas de direction et qu’elles tournent sur elles-mêmes, gênent, troublent, encombrent et même peuvent nuire. On ne sait que faire des deux personnels parlementaires; ils se sont très bien conduits au 4 août; on compte sur leur excellente tenue pour mardi; quant à janvier, c’est l’inconnu. Les meilleurs disent qu’en janvier il faudra qu’ils parlent, qu’ils se sont sacrifiés assez longtemps, que c’est de leur dignité de rouvrir la tribune et, pis encore, que c’est constitutionnel.
La tribune! le problème serait d’y trouver un sujet de conversation. Si les hommes distingués qui composent la représentation nationale pouvaient laisser en dehors de leurs développements et, en quelque sorte, en dehors du jeu, l’armée et la diplomatie, la défense nationale serait déjà un peu mise à l’abri. Mais il y a les ambitions
ministérielles ! C’est terrible où elles peuvent mener ceux qu’elles tenaillent! Ouvrons l’œil, citoyens, et que personne ne vienne dans les couloirs nous apporter ses idées sur une meilleure conduite de la guerre ou sur un plus prompt règlement de la paix, que personne ne nous apporte un écho pacifiste des menteuses avances de l’Allemagne!
Silence aux intérêts individuels et de parti! Continuons d’être nationaux, sans plus.
Il n’est plus permis qu’il y ait des « pacifistes » . L’abbé Wetterlé, qui a assisté aux congrès de la paix et à leurs réunions préparatoires, en qualité de membre du Reichstag, nous a dit cent fois que «les pacifistes ne furent jamais, si on excepte quelques naïfs égarés au milieu de criminels conscients (ce sont ses propres expressions) , que les pionniers du germanisme. Les congrès (de Berne et de Bâle), pour les Allemands, n’avaient pas mission de prévenir la guerre, mais d’en régler les conditions de manière que son issue fût plus favorable à l’Allemagne... Ce sont les mêmes criminels, dit-il encore, qui maintenant tentent le sauvetage de l’Allemagne. Si les troupes de Guillaume étaient entrées triomphalement à Paris, les pacifistes n’auraient pas plus bougé qu’ils ne le firent au mois d’août quand la neutralité belge fut honteusement violée. Mais voilà le Rhin menacé. . . »
Espérons que nous ne verrons réapparaître chez aucun Français le bout de l’oreille de l’âne
pacifiste. Les sacrifices consentis par la nation veulent pour récompense une paix de cent ans. Nous poursuivons le brisement de l’Empire qui a déclaré la guerre à tout ce qui n’est pas germanisme. Ils sont venus chez nous pour rompre les os de notre nation. Allez voir ce qu’ils ont fait des pays où leur flot a passé! J’ai vu Senlis, aperçu Reims, visité un coin de la Somme, les Vosges, la Lorraine. Les vaillants Belges pleurent au milieu de nous la Belgique qu’ils reconstruiront, et nos réfugiés français nous nomment des centaines de villages et de petites villes qu’il sera difficile de remettre debout et de ranimer. Nous savons que les Prussiens voulaient jeter à terre nos hommes-drapeaux, comme ils font de nos monuments nationaux, comme ils auraient fait, quartier par quartier, c’est ma conviction, de Paris. Et quand nous les tenons, quand, poitrine contre poitrine, nous les sentons haleter, nous irions desserrer l’étreinte !
Ne tentez pas le destin. Des miracles comme celui de 1914, il y en a plusieurs dans l’histoire de France. C’est même par là que nous sommes une nation tout à fait exceptionnelle, un peuple à rebondissement. Et pour ma part j’ai toujours compté sur ces fièvres sublimes, à la française, qui nous rendent la santé. Mais profitons-en. « Peuple merveilleusement élastique, disait de nous le prince de Bülow... Ses succès et ses revers ont toujours rempli l’Europe de nouveaux étonnements. » Jeanne d’Arc est toujours agis-
santé, et, fleur de notre sang, Phénix de la patrie, elle renaît éternellement de ses cendres. Mais cette opinion que je reproduis de l’ancien chancelier de l’Empire, dans son livre, La Politique allemande sous Guillaume II, prouve qu’on nous connaît outre-Rhin. On y est capable de comprendre qu’il faut céder à la France quand elle a pris son élan et déployé ses ailes, quitte à la saisir quand elle retourne à son terre-à-terre, à ses vaines disputes. Cette tactique ne serait pas si malhabile. C’est même contre nous la plus redoutable. Nul Français ne s’y prêtera. Nous poursuivrons la lutte jusqu’au brisement de l’Empire allemand. Nul ne répondra : « Camarade ! »
P. -S. — J’ai reçu la visite de MM. Henry Leclezio et Edgard de Rochecouste qui m’ont fait l’honneur de me remettre, de la part du Comité de secours Mauricien de Paris, deux mille cinq cents francs « pour les soldats français» . On sera très touché en France de cette pensée affectueuse qui nous vient de l’île Maurice, du pays enchanteur de Paul et Virginie et d’une petite nation dont le roi George disait, il y a peu, qu’ « elle a conservé tout le charme de la race française » .
20 décembre. — Le vrai Noël pour l’armée : — « Poursuivez votre campagne ! » C’est le mot d’ordre que je reçois de tous les côtés. Il est en
toutes lettres dans la belle page que voici, et qu’un grand chef me fait l’honneur de m’écrire du front. Il y parle, comme on verra, d’accord avec ses officiers d’état-major et ses soldats :
...Pas plus tard qu’hier tout le bien-fondé de votre article sur la médaille Valeur et courage militaires éclatait d’évidence et était l’objet de nos conversations.
Sur la poitrine d’un feldwebel, tué devant nos tranchées, nous avons trouvé la médaille de la Croix de fer avec l’exergue 1813-1914. S’il ne faut pas imiter les Allemands dans toutes leurs œuvres, je suis convaincu, connaissant le soldat depuis près de quarantecinq ans, qu’en la circonstance le Kaiser a raison. Il surexcite l’émulation et fait, en octroyant cette distinction, que celui qui la porte ne recule jamais.
Ce matin même, j’ai interrogé les cavaliers du... Parmi eux beaucoup avaient pris part à de sanglantes batailles comme à des combats singuliers avec les uhlans et autres cavaliers ennemis, beaucoup revenaient sur le front pour la deuxième fois. Sans prétendre faire un plébiscite, je leur ai demandé : « Seriez-vous heureux, si on vous donnait une médaille de bronze portant ces mots : Valeur et courage militaires ? Vous savez bien que je ne peux pas vous donner, à tous, la médaille militaire. » Et tous de me répondre avec leur accent de terroir : « Mais oui, mon général! Si on est tué, si on ne revient pas, ça fera plaisir aux vieux. Si on revient, ça fera un souvenir glorieux. »
Poursuivez donc votre campagne. Déjà de nombreux blessés m’écrivent pour me demander de les citer à l’ordre; ce n’est pas possible. Au contraire, cette médaille donnée aux vrais combattants serait la consé-
cration de leur énergie, de leur dévouement à la Patrie, de leur fidélité au drapeau.
La médaille commémorative, qui sera créée tôt ou tard, n’aura jamais la valeur de cette médaille, signe du courage et de la valeur. Elle sera distribuée aux mobilisés, à quantité de gens qui n’auront jamais entendu siffler une balle, ni éclater une « marmite » .
Puissent ces arguments, qui sont d’ailleurs implicitement contenus dans vos articles, décider le Parlement! Beaucoup de parlementaires ont vu le feu, y ont été blessés; ils vont rentrer à Paris. Je suis convaincu qu’ils partagent mon opinion, qui est celle d’un chef qui vit très près de ses soldats, parce qu’il les aime, parce qu’il été soldat de deuxième classe comme eux, il y a quarante-quatre ans, parce qu’il connaît leur cœur dont il sent les battements.
Voilà une belle lettre, n’est-ce pas, et d’un homme de qui le lecteur, immédiatement, se dit : « Je serai fier d’ètre son ami ou son subordonné, enfin, de quelque manière, son collaborateur. »
Pour varier le ton, lisez donc cette extraordinaire épître que je reçois d’un de mes collègues! C’est un député de qui je ne veux pas donner le nom, tant je désapprouve sa manière de voir et tant j’espère qu’il voudra bien la modifier, s’il me fait l’honneur de causer avec moi mardi. Je publie sa lettre, puisqu’il veut que nous ayons cette petite discussion au pied de la tribune muette, mais vraiment je la publie comme un modèle de ce qu’il ne faut pas penser. Écoutez :
Ainsi, mon cher collègue, m’écrit l’honorable représentant du peuple, vous croyez opportune, nécessaire même, la création d’une nouvelle décoration destinée à récompenser le mérite militaire!
Vous savez cependant qu’il existe chez nous cinquante décorations, tant métropolitaines que coloniales! Allonsnous braver une fois de plus ce ridicule et justifier les plaisanteries d’usage en pareille matière? Véritablement, avec les médailles et insignes portés sous le gilet de flanelle et l’étalage extérieur des décorations et rubans en tous genres, nous versons peu à peu dans le fétichisme, ou tout au moins nous en offrons l’apparence.
Et puis on finira par croire que le Français n’est capable d’aucun héroïsme, d’aucun dévouement, sans l’appât d’une récompense. . .
Voilà ! J’ai lu et relu. Je ne sais pas si vous êtes de mon avis, moi, je trouve ça phénoménal. Je suis même curieux de causer avec l’auteur et d’entrevoir de quel ensemble d’idées il dispose et comment il les associe. Réfléchissez un peu, mon collègue. Il y a quelque chose que les soldats français ne nous diront jamais, mais que, vous et moi, nous devons nous dire de ces braves : « Leur sou est une toute petite chose. » Ils ne réclament rien; ils y ont du mérite, quand, à la relève des tranchées, ils veulent s’offrir un léger supplément et que leur poche est vide. D’autant qu’ils ont rencontré les Anglais merveilleusement nourris et ravitaillés à la solde de 2 fr. 25 c. par jour et par homme. Le manque de bien-être, nos défenseurs acceptent de le compenser avec de la gloire.
Ils ne peuvent pas se payer du bien-être avec de l’argent, ils se payeront de la gloire avec leur sang. Chapeau bas ! collègue.
Croyez-vous donc qu’une décoration donnée sur le champ de bataille pour valeur et courage militaires ressemble à ces divers rubans dont on a follement abusé et dont vous me semblez désabusé? Dans mon premier article sur la question, j’ai raconté une scène de décoration après la bataille qui m’avait frappé, bien qu’elle fût prise dans la moyenne. Toujours mal à l’aise avec la censure, dont j’ignore ce qu’elle défend exactement, ou permet, mais qui, au bout du compte, empêche plus de gaffes qu’elle n’en fait, j’avais tu les noms. Le Petit Courrier d’Angers les a publiés et a raconté tout au long ce bel épisode. Je reprends donc mon récit, pour avoir l’occasion d’ouvrir les yeux de mon collègue et pour donner toute satisfaction au héros.
Ce héros s’appelle Henri Gallard, il est de son métier facteur des postes à Angers, et, pour la guerre, il est sergent réserviste au 1 17e de ligne.
Le 11 octobre, il était désigné, sur sa demande , comme sergent éclaireur. Assisté de trois hommes, il devait se rapprocher des lignes ennemies et en repérer les positions. Du 11 au 15, il signala à son corps plusieurs tranchées ennemies, ainsi qu’un convoi de ravitaillement qui, sur ses indications, fut bombardé. Le 16, vers quatre heures et demie, il s’avance, avec deux de ses hommes, jusqu’à 1 200 mètres en
ayant des lignes françaises. A l’abri derrière une charrue, il est gêné dans ses observations par un brouillard intense. Il tente de s’approcher davantage, mais essuie plusieurs coups de fusil; une balle l’atteint à la cuisse droite. Il continue cependant à marcher. A travers le brouillard, il aperçoit alors, à 100 ou 150 mètres devant lui, trois formes imprécises qu’il prend tout d’abord pour des meules de foin! C’étaient les Allemands. Ils ouvrent une très vive fusillade. Une balle atteint Gallard ; il tombe, puis, se relevant, il se replie au pas gymnastique pendant -400 mètres et, finalement, s’abat épuisé dans un champ de betteraves. Un de ses compagnons avertit alors les soldats du 130e de ligne, à l’affût dans les tranchées en avant d’E... Il est aussitôt relevé et transporté en arrière de la ligne de feu.
On le mène à la gare de Montdidier, on le place dans un fourgon sanitaire. Mais soudain deux brancardiers viennent le reprendre et se mettent en devoir de le redescendre sur le quai.
— Qu’est-ce qu’il y a? Qui me demande?
Voilà qu’il aperçoit sur le quai deux généraux, des soldats en armes et le personnel de la gare nu-tête.
Le général Boëlle, commandant du 4e corps d’armée, s’approche :
— Sergent Gallard, dit-il, vous n’avez pas craint, au péril de votre vie, d’aller vers les lignes ennemies chercher les renseignements pré-
cieux pour l’armée. Sur la demande de votre commandant de compagnie, de votre colonel, de votre général de brigade et au nom de M. le Président de la République française, je vous décore de la médaille militaire.
Il lui donne l’accolade et il ajoute :
— Gomme vos blessures, m’a dit le major, n’ont aucune gravité, j’espère vous revoir d’ici peu, et je vous réserve, pour votre retour, une place de sous-lieutenant!
Quelques instants après, le train sanitaire quittait Montdidier.
Eh bien! mon cher collègue, les généraux sont obligés de laisser sans récompense beaucoup d’actes pareils, parce qu’ils ne disposent pas d’un nombre suffisant de médailles militaires. Maintenant, relisez votre lettre, ou plutôt, non, déchirons-la, et joignez-vous à moi pour déterminer un courant.
... Voici encore une lettre qui nous y invite; vous pouvez la lire par-dessus mon épaule et regarder la signature. Elle est du général des Garets, dont je puis donner le nom sans inconvénient, puisqu’il n’est plus en activité :
Votre idée pour la médaille du mérite militaire est magnifique, et sa réalisation est une chose urgente. Nos braves troupiers, qui, pour un sou par jour, subissent les terribles épreuves que l’on sait, et sont appelés à en affronter tant et tant jusqu’à la mort, ont besoin de ce stimulant, qui les fera rivaliser entre eux à qui la médaille.
Cette médaille, à défaut de plus haute récompense, restera dans leur vie le jeton de présence qui fera dire à leurs concitoyens, en voyant passer un des héros de 1914-1915: « Celui-là est un de ceux qui ont sauvé la France! »
Eh bien! la France ne doit pas attendre pour donner à ces enfants qui la sauvent, son merci, sa récompense, son encouragement. Elle ne doit pas attendre que soldats ou chefs demandent qu’on pense à eux. La Chambre trouverait une magnifique occasion de se signaler à l’armée, en lui apportant, le 22 décembre, une acclamation bien méritée, et en y joignant une motion pour la création de l’insigne que vous demandez. Voilà le vrai Noël pour l’armée! Une expression de reconnaissance et un réconfort pour les nouveaux élans qu’elle va donner!...
Je remercie le général des Garets et tous ceux des chefs qui veulent bien m’approuver. Je ne mentionne pas l’opinion des soldats, à qui cette décoration est destinée. Elle va de soi. Un maréchal des logis d’artillerie m’écrit : « Mes camarades et moi ont fort apprécié votre proposition d’une médaille de bronze » , et spirituellement il ajoute : « C’est sans doute que nous pensons tous l’avoir un peu méritée. » Eh oui, « les camarades » l’ont tous un peu méritée!
Est-ce à dire que demain je déposerai une proposition? Je ne le crois pas. C’est au gouvernement ou bien au Parlement tout entier de prendre cette initiative. Je ne veux pas me donner un rôle qui dépasse ma taille alors que nous avons des collègues qui sont à la bataille et à qui
je me dois de céder le pas par respect pour l’armée. Mon rôle modeste, où je suis amené par Tardent souci de faire plaisir et honneur à nos admirables soldats, c’est de dire ce que nous autres, les non-combattants, nous voudrions qu’on fît pour les combattants, et je suis sûr de le dire d’accord avec les grands chefs. Ceci fait, l’opinion publique prévenue, nous attendons avec confiance un acte du gouvernement, toujours vigilant s’il s’agit de donner aux soldats la consécration de leur gloire et aux chefs un nouvel instrument moral de victoire.
21 décembre. — Proposition de loi pour instituer la fête nationale de Jeanne d’Arc : — Je la déposerai demain sur le bureau de la Chambre et voici mon exposé des motifs :
11 y a longtemps que nous aurions dû nous parer, davantage, de Jeanne d’Arc, la mettre audessus de nos partis et la glorifier, chaque année, dans une journée nationale, comme la sainte de la patrie et la fleur de notre sang.
Nous le désirions tous. On sait de quel culte la pensée française, la plus populaire et la plus savante, entoure la Jeune Fille de Domrémy. Dès 1884, deux cent cinquante députés de tous les bords, sur l’initiative d’un radical, M. Joseph Fabre, proposaient à la Chambre que « la République française célébrât annuellement la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme. » En 1894, la proposition revenait, et appuyée par le gouver-
nement, fut votée par le Sénat. En 1912, M. Poincaré, président du Conseil, déclara que le gouvernement était favorable, et la Chambre, ayant nommé une commission, la quasi-unanimité, soit dix membres sur onze, conclut à l’institution de cette fête nationale.
Alors, pourquoi ces lenteurs, et comment depuis trente années l’opinion publique n’obtient-elle pas cet acte de foi et d’amour qu’elle nous réclame, cette union solennelle autour de la plus pure des gloires?
J’écarte les petites explications tirées de l’esprit ombrageux des partis, et, allant droit au centre de nos difficultés, je crois pouvoir dire que par une sorte d’instinct nous attendions, tous, une occasion parfaite. Ce n’était pas ingratitude, ni indifférence, mais scrupule de respect. Nous attendions d’être plus sûrs de notre accord profond les uns avec les autres, et de notre accord avec cette haute figure. Quelque chose nous avertissait de ne pas nous presser et qu’une heure élue sonnerait, une de ces heures magnanimes qui portent en elles la vertu de hausser tous les esprits et de réconcilier tous les cœurs.
Elle est venue, cette heure victorieuse. Soudain nous avons eu la séance parlementaire du 4 août, le pacte de l’union sacrée, la mobilisation, ardente et bien ordonnée, comme le Chant du Départ , et puis par milliers ont éclaté sur tous nos champs de bataille ces actes d’héroïsme et de sacrifice dont les mises à l’ordre du jour de
l’armée ne nous peuvent garder qu’une faible partie. L’envahisseur qui déjà croyait se saisir de la France est arrêté, repoussé par la victoire de la Marne, pareille et supérieure à ces trois journées de Bouvines, de la délivrance d’Orléans et de Denain, qui par trois fois, jadis, nous sauvèrent, et demain la nation achèvera de bouter dehors l’étranger.
C’est l’éternel miracle français, le miracle de Jeanne d’Arc. Hier, nous semhlions capables de le commenter et de l’admirer, mais non de le renouveler. Aujourd’hui, les trésors de la race apparaissent, les sources souterraines se sont mises à jaillir, les plus belles vertus refleurissent et toutes les ailes se déploient. Jeanne d’Arc est éternelle. La vierge d’Oléans, le Phénix des Gaules, renaît de ses cendres. Saisissons cette minute sacrée.
Toutes les conjonctures et nos alliances même sont propices. Hier, le poète national anglais Rudyard Kipling, dans son magnifique poème à la gloire de la France, chantait : « Nous nous pardonnons nos torts réciproques et le vieux crime impardonnable, le péché dont chacun de nous eut sa part, sur la place du Marché de Rouen. » Mais il y a plus : Jeanne d’Arc voulait que nous pussions collaborer. Il faut rappeler aujourd’hui que le rêve de la généreuse fille était, une fois la France délivrée et la paix faite, de chevaucher avec les Anglais eux-mêmes pour la défense de la chrétienté. Elle le leur écrivait. Sa
mission complète, c’était de défendre avec les Anglais la civilisation. Et quand il semble que nous soyons en train, Anglais et Français étroitement unis par les liens d’une impérissable amitié, d’accomplir la pensée totale de Jeanne d’Arc, n’est-ce pas l’instant de glorifier en Elle le courage de nos soldats, de proclamer par Elle notre puissance vivace de résurrection, et de définir par Elle encore la magnanimité de notre génie militaire?
La vierge guerrière, qui nous ouvre le chemin par où chasser l’envahisseur, montre en même temps à l’univers le visage héroïque et bienveillant de la vaillance à la française. C’est bon aux Allemands, s’ils veulent exalter les vertus qui les ont faits grands et qui peuvent les faire plus grands, d’aller chercher des modèles dans le fond des époques barbares. Ils ont installé l’effigie du roi des Vandales sous leur temple du Walhalla, dédié aux héros qu’ils jugeaient dignes de provoquer leur enthousiasme et de former leurs âmes. Leurs savants depuis un siècle recueillent toutes les épaves des races païennes, tous les héros, tous les dieux qui sont des conseillers de massacre et de pillage, et s’efforcent pédantesquement de les introduire au fond de la conscience nationale de la Germanie. Et si l’on veut comprendre ce que signifient ces appels constants et monotones de Guillaume II à son « vieux Dieu » , il faut savoir que ce « vieux Dieu » , dont l’usage, nous dit-on sans rire, est spécialement réservé à l’empereur,
n’est rien moins que le dieu Odin, le Père universel qui, dans le brouillard du Nord, entouré des Vierges Sanglantes, préside à des tueries indéfinies, mêlées d’affreuses ivrogneries. Ah! la Belgique et nos provinces envahies attestent à l’univers ce que sait faire un peuple formé dans une admiration religieuse pour les plus effroyables scènes de l’humanité primitive et qui fait d’une mythologie féroce ses grands textes sacrés.
Mais les armées de la France vont à la guerre, aujourd’hui comme toujours, avec les sentiments d’héroïsme généreux qui animaient la chevaleresque Jeanne d’Arc. Nous portons en nous son exemple, et, fût-ce à notre insu, les impulsions mêmes qui l’avaient mise en mouvement. Quand les Allemands déifient la déloyauté et la cruauté, et quand, justifiés par leur idéal, ils projettent d’écraser les faibles et d’asservir le monde, groupons-nous autour d’une vierge toute faite de vaillance, de bonté, de droiture et de sacrifice, pour proclamer d’une voix unanime, Français de tous les partis, que le propre de la puissance est de délivrer et de protéger.
Tel serait le sens d’une fête nationale de Jeanne d’Arc. En conséquence, nous avons l’honneur de reprendre, pour le soumettre à la Chambre, le texte qui, dès le 8 juin 1894, avait été adopté par le Sénat, et qui propose que la République française célèbre chaque année, au deuxième dimanche de mai, la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme.
T. II
22 décembre. — Jusqu’au bout : — G’est le mot de la journée. Il a été pris, repris sous plusieurs formes par Deschanel et par Viviani. Avec la plus grande force, ils ont dit et redit que la France voulait une paix pleinement victorieuse, qu’elle entendait souder pour jamais l’Alsace et la Lorraine à leur patrie française, et réparer dans l’Europe toutes les offenses au droit, et prendre des garanties pour la paix durable sur les ruines du militarisme prussien. A ces déclarations, la Chambre unanime s’est associée pleinement, longuement, avec enthousiasme et gravité.
La journée a été bonne, de la première à la dernière minute, et non seulement en séance publique, mais dans l’accord où, d’homme à homme, nous nous sommes tous vus au cours de conversations familières où chacun répétait : « On tiendra jusqu’au bout. »
Nulle nuance de parti ne pouvait exister entre nous s’il s’agissait d’exprimer notre sympathie à ceux de nos collègues qui ont l’honneur de souffrir dans leurs familles pour la patrie, ou bien s’il s’agissait de féliciter ceux qui ont été distingués au feu, ou encore de serrer la main aux braves qui se battent. Les députés soldais ont été justement les héros de la réunion. A défaut d’uniforme, leurs visages guerriers les désignaient assez, et puis nous les connaissons, car depuis que nous ne les voyons plus nous pensons davantage à eux et, ma foi, plus cordialement.
Deschanel exprimait tout haut avec magnifi-
cence nos sentiments quand il prononçait l’éloge des morts devant l’ennemi, Pierre Goujon, Paul Proust, Édouard Nortier, et qu’il joignait à cette liste glorieuse le nom d’Albert de Mun, mort en assistant de tout son cœur l’armée.
C’est une belle idée qu’a eue le président de la Chambre de décider que les noms des représentants du peuple tués au champ d’honneur seraient inscrits sur une plaque de marbre. Puissent-ils nous conseiller à jamais de mettre au-dessus de tout le souci de la défense nationale, le respect des justes intérêts moraux et matériels de l’armée !
La séance fut courte. Nous l’avons longuement prolongée dans les salons de la Chambre, où j’écris ces lignes. Évidemment, ça n’est plus la même qualité de vibration qu’au 4 août. Mais les âmes, plus apaisées parce qu’elles connaissent les difficultés, et que les ayant mesurées elles sont certaines de les surmonter, m’ont paru encore plus solides.
Je prie que l’on m’excuse si cette page dans son détail peut se ressentir des distractions que me donne trop naturellement le souci d§’écouter ceux de mes collègues mobilisés qui passent près de la table où je travaille. Qu’il est intéressant de les entendre! Gomme ils parlent modestement d’eux-mêmes et noblement, avec une admiration joyeuse, de leurs camarades de tranchées. Ah! la vie à l’armée et le souci de la patrie en péril ennoblissent chacun.
Mais ils vont nous quitter, ces députés soldats. Saurons-nous rester dignes d’eux, je veux dire : saurons-nous rester leurs collaborateurs utiles?
Le Parlement, quelles que soient les bonnes volontés individuelles qui le composent, est, pour cette période, un instrument bien dangereux à manier. Les comparutions ou apparitions des ministres dans les groupes n’ont pas été excellentes. Il est fâcheux qu’un représentant de la défense nationale et de l’union sacrée soit amené à recréer, avec plus d’autorité que jamais, les partis politiques, qu’il les reconnaisse officiellement et surtout qu’il en prenne l’esprit et le ton.
— Gomment, me dira le ministre, j’en ai pris l’esprit et le ton! Que non pas! j’ai parlé en homme de gouvernement.
— Eh! monsieur le ministre, nécessairement vous vous êtes adapté à ceux qui vous écoutaient, qui sont vos amis de la bataille parlementaire et électorale ; vous leur avez dit ce qui leur plaît le plus et qui vous plaît aussi ; vous avez repris le point de vue particulier, l’esprit de cadre, quand il faudrait briser les cadres.
Je n’insiste pas. Tout s’est bien passé. Ce qu’il y a d’excellent et de patriotique dans chacun des hommes qui composent le Parlement s’est témoigné sans alliage. Mais si les inquiétudes que l’on pouvait avoir n’ont pas été justifiées par l’événement, elles subsistent pour l’avenir. La seconde journée va être également bonne, je crois. Mais en janvier?
Il n’est pas possible que les séances régulières de la Chambre et du Sénat reprennent. On ne pourrait pas les remplir éternellement de somptueuses draperies qui étouffent les querelles et les imprudences. Il ne faut pas que nous risquions les questions, interpellations, excitations qui seraient aussi détestables qu’inévitables dans la chaleur communicative des joutes oratoires.
Il y a là un réel danger qu’il appartient aux vrais politiques d’écarter, d’accord avec les patriotes. Nous demandons qu’on prenne des moyens constitutionnels de tenir la paix entre les Français, comme la guerre contre les Allemands, jusqu’au bout.
22 décembre. — Au début de la séance, le président du Conseil m’a demandé d’ajourner ma proposition d’une fête nationale de Jeanne d’Arc. A-t-il tort ou raison? Tort, je crois. Mais je ne veux pas, à cette heure, opposer mon opinion propre à l’opinion gouvernementale. Ce n’est pas le moment. Je me suis rendu immédiatement au désir formel de M. le Président du Conseil (1).
23 décembre. — Les familles des soldats : — Le gouvernement, dans cette courte session, nous
(1) Je devais enfin faire voter cette fête nationale de Jeanne d’Arc le 24 juin 1920, le jour et à l’heure même où sur la colline de Sion, à deux pas de Domrémy et dans une solennité triomphale nous célébrions le rattachement des deux Lorraine, celle des ducs et celle de Metz, dans l’unité française.
a dit qu’il créait une Commission pour réparer ce qui ne va pas dans la distribution des secours aux familles des soldats. Nous en parlions, l’autre jour. J’ai reçu un tas de plaintes que j’ai déjà commencé à étudier. Je crois que je suis à même de vous dire pourquoi cette affaire-là ne marche pas très bien.
Il y a des rancunes locales, et puis l’organisation fut hâtive (il le fallait bien), mal préparée, insuffisamment pensée.
Tout d’abord, je prie les intéressés de m’excuser si je ne réponds pas à chacun d’eux. J’aimerais le faire; ce serait plus aimable et plus poli, mais bien difficile. Ils me demandent, n’estce pas, d’obtenir un résultat. Pour y parvenir, je prépare un travail d’ensemble que je soumettrai au ministre et qui le mettra à même de faire réparer les injustices commises.
En somme, je procède dans cette question des secours aux familles des mobilisés comme dans la question des soins aux blessés. J’ai donné au ministre de la Guerre certains éléments utiles pour faire une enquête sur les défectuosités du service sanitaire. Eh bien ! de même, je veux mettre à la disposition du ministre de l’Intérieur certains éléments pour enquêter dans chaque département sur le service des allocations.
On n’attend pas que je bataille ici sur des cas particuliers. Gela nous mènerait loin. Écoutez plutôt ce début d’une lettre intéressante que je reçois :
Monsieur, c’est moi qui ai contribué à faire suspendre l’Homme Libre. Le numéro qui a motivé cette suspension contenait deux articles que j’avais inspirés. Eh bien ! je vous le dis, l’attribution des secours se fait honteusement, et se fera toujours ainsi avec la composition actuelle des commissions...
Halte-là! mon cher correspondant. Je vous lis d’un œil curieux, mais précautionneux. Vous êtes une bombe, d’après vos antécédents, et j’ai peur de vous introduire plus avant dans les colonnes de ce journal. Les bombes, il faut les réserver pour le front allemand. D’ailleurs, à toutes les espèces que je citerais, on pourrait toujours m’opposer que je me suis laissé tromper. Mon affirmation ne peut pas suffire; il y faudrait joindre des preuves; elles ne peuvent résulter que d’enquêtes menées d’accord avec l’administration.
Ces enquêtes révéleront des scandales. Gela résulte de plaintes douloureuses et autorisées, dont je puis vous donner deux expressions qui ont de la force.
M. Victor Rochereau, député de la Vendée, m’écrit :
L’attribution des secours s’effectue de façon fort iné-
gale. Telle région privilégiée reçoit plus que de raison; dans telle autre, on distribue les indemnités d’une façon très parcimonieuse. Ici, abus des allocations journalières; là, impitoyable refus. Parfois aussi, hélas! d’autres considérations interviennent pour le rejet des demandes, et il m’est pénible de vous les faire entre-
voir. Elles sont malheureusement faciles à deviner, et j’ai, pour ma part, l’impression très nette que certaines demandes ont été écartées en raison de l’obstination mise par leurs auteurs à demeurer fidèles aux idées que j’ai l’honneur de représenter.
M. de Gailhard-Bancel, député, me fournit sur l’Ardèche un son également triste :
Les commissions cantonales, me dit-il, ont été composées de personnes à parti pris. Elles refusent les allocations aux femmes dont les maris affirmaient leurs idées catholiques, et souvent ne se gênent pas pour rudoyer ces malheureuses, qui, à bout de ressources, viennent insister pour obtenir l’allocation.
Je signale ces situations, qui seraient vraiment très vilaines et qu’il faudrait enquêter. C’est à quoi peuvent servir mes dossiers. Est-ce à dire que la vilenie politique, ou plutôt la vilenie partisane, s’étale d’un bout à l’autre du pays? Oh! non pas. C'est l’exception. Il me semble que l’incurie et la lenteur des administrateurs jouent un rôle plus néfaste que les rancunes électorales. Les négligences nuisent encore plus que les mauvaises volontés. Souvent, très souvent, les lettres des intéressés demeurent sans réponse. Cela est mauvais. Il appartient au ministre et aux préfets de stimuler le zèle épistolaire et la bonne grâce de qui de droit.
Mais voulez-vous que nous cherchions à dégager les causes, à établir schématiquement comment le mal est apparu quand on vou-
lait faire pour le mieux? Remontons au début.
En général, dans les campagnes, le public a compris que toutes les familles des mobilisés avaient droit à l’allocation et personne n’a osé ou n’a pu les détromper. Alors il s’est produit une véritable avalanche de demandes. C’est par centaines, c’est par milliers, qu’elles ont afflué dans les sous-préfectures. Pour examiner cet amas de dossiers, la commission manquait de renseignements nets, précis et déterminants. Les municipalités, comprenant ce qui allait arriver, ne fournissaient pas de renseignements, ou les donnaient trop vagues, trop uniformes pour qu’il fût possible de différencier les situations. D’ailleurs des élus peuvent difficilement remplir une mission de ce genre. Pourtant il fallait aller vite. La commission marcha un peu à l’aveugle. Elle commit des erreurs d’appréciation, elle accueillit au bénéfice de la loi des familles qui auraient pu se suffire par elles-mêmes. Il est inutile de chercher à ces erreurs des mobiles désobligeants. Mais le plus beau désordre commença.
Les comparaisons se firent : « Comment, un Tel touche! Il a de quoi vivre, pourtant; il est plus riche que moi. Pourquoi ne toucherais-je pas ? »
C’est humain, c’est français. On pourrait se passer d’un avantage, mais on veut profiter puisque d’autres profitent. «Je veux toucher, au nom de l’égalité, dès l’instant qu’un autre qui est de même situation que moi, a touché; et si l’on
m’écarte, je me tournerai vers mes amis, je leur dénoncerai l’injustice. » Que vous disais-je ! Nous voilà en pleine anarchie !
Un ancien député, que je n’ai pas l’honneur de connaître, mais qui a l’esprit d’observation, M. Dumas, m’écrit une lettre que je voudrais citer en entier pour m’expliquer qu’il replie ses voiles et, devant la bourrasque, rentre au port :
Aujourd’hui, me dit-il, la situation est inextricable, et, quoi qu’on fasse, il restera des froissements tenaces. Effrayé par ces conséquences, ne voulant ni me prêter à des abus en accordant à tous, ni risquer en résistant de me montrer trop parcimonieux, je me suis retiré. Ma démission de la commission d’un petit canton du Cher vient d’être acceptée. J’en adresse ici tous mes remerciements à M. le préfet. Je me sens déchargé d’une lourde tâche, trop lourde pour un habitant du pays, très allégée pour un fonctionnaire qui, demain, s’en ira ailleurs, en laissant derrière lui les animosités. Je ne me sens pas le courage d’imposer à mes vieux jours le poids de haines inévitables, quoique imméritées.
Il rentre sous sa tente> notre honorable collègue. C’est un sage. Mais une plus grande sagesse serait de tirer nos campagnes de cette situation.
Comment s’y prendre? Quelqu’un me dit : « Il faut donner à tous, indifféremment, riches ou pauvres, ce qu’ils demandent, étant spécifié qu’après la guerre, si le secours avait été indûment réclamé, la restitution serait du double, sur preuve établie. » Ah bien! mon cher mon-
sieur, vous nous proposez un joli lendemain de guerre !
Je crois que M. Malvy, en instituant une commission de révision, crée un instrument qui peut servir à la paix publique. Seulement, il faut qu’avec un esprit de bonne foi on aide autour de soi, chacun dans son pays, ceux qui ont été lésés, qu’on les guide. C’est à quoi je me suis offert. Des gens moins occupés que moi et habitant, chacun, sa région, y conviendraient mieux. Je ferai le possible. Mais d’abord, je crois rendre service aux intéressés en leur rappelant toutes les étapes de la procédure à suivre pour obtenir les allocations. Un grand nombre d’eux, je le vois par leurs lettres, semblent ignorer les portes successives auxquelles ils peuvent frapper.
Ils ont d’abord à adresser une demande au maire, qui doit saisir la commission cantonale présidée par le juge de paix.
Si on rejette leur demande ou bien si on leur attribue une allocation insuffisante, qu’ils adressent une demande au sous-préfet. Celui-ci saisira la commission du département, à la tête de laquelle siège le président du tribunal.
Enfin, s’ils continuent à se croire lésés, qu’ils adressent un recours au ministre de l’Intérieur, et celui-ci saisira la commission de révision nouvellement constituée pour juger en dernier ressort.
Le ministre n’a pas encore fait connaître la composition de cette commission, mais nul doute,
je m’en fie à son équité naturelle, qu’il ne veuille la nuancer et y introduire des éléments propres à rassurer tous les intérêts et à représenter toutes les opinions.
Les esprits politiques, tous les bons Français, tous les hommes raisonnables, après avoir applaudi le « jusqu’au bout » qui a été dit et applaudi, d’une manière si ferme, dans la journée de mardi, sont d’accord pour comprendre que, pour tenir contre l’ennemi, il faut nous tenir entre nous. Il faut que nous donnions à nos soldats une parfaite tranquillité d’esprit sur le sort de leurs familles. Il ne faut pas s’enquérir de l’opinion des gens avant de les secourir puisque avant de les envoyer au feu on ne leur demande pas leurs idées.
24 décembre. — Un dîner chez Déroulède : — Chaque année, à cette date, un journal qui se respecte donne à ses lecteurs un conte, quelque récit qui se déroule ou tout au moins s’achève auprès d’un bon feu, à la lumière brillante des bougies et non loin d’un joyeux repas. C’est le conte de Noël, une petite composition qui a ses règles, sa forme déterminée par l’usage et qui doit être plaisante, familière, doucement confortable, en quelque sorte chauffée par la grosse bûche de l’âtre, éclairée par les bougies de l’arbre, et parfumée par les exhalaisons de l’oie qui achève de rôtir.
Eh bien! ce genre de récit, où excellaient les
Erckmann-Ghatrian, les Goppée et les Theuriet, quand j’aurais le talent de l’inventer, je n’aurais pas le cœur à l’écrire aujourd’hui. Foin des images ordinaires de nos réveillons ! Il n’est place ce soir que pour les pensées religieuses ou patriotiques, et je songe à nos braves soldats qui, làbas, dans les tranchées, ouvrent les paquets que les femmes françaises leur ont envoyés ! A travers l’ombre qui les enveloppe, sous la pluie qui les fatigue, je distingue les figures de mes amis personnels et puis celles de tous mes camarades ligueurs. Et, par une pente d’émotions et d’idées, voici que ma pensée rejoint celui qui aimait tant, par avance, les soldats de la Revanche, qui les appelait et qui leur sonnait dans son beau clairon toutes les sonneries martiales de France, à se rompre le cœur. Je veux passer en esprit ma soirée avec Déroulède, tandis que s’achève l’année où nous l’avons perdu, où il a gagné la partie. Vous m’avez dit, mes chers lecteurs, que vous aviez pris du plaisir, mieux que cela, de la force morale à le suivre, l’autre jour, dans son suprême pèlerinage de Ghampigny, dont je vous faisais le récit. Voulez-vous aujourd’hui entrer dans sa maison, vous asseoir à son foyer, à sa table de famille? Voulez-vous passer la soirée de Noël avec un grand Français de France? Vous n’y verrez pas scintiller les bougies de l’arbre en feu, qui prédisent en plein hiver les fleurs que le printemps ramènera; mais, tandis qu’on allume partout ce sapin légendaire, symbole d’espoir et de
renouveau, pour émerveiller les petits réfugiés de la Belgique et de la France envahie, vous aimerez regarder et entendre le grand patriote mourant qui voyait, par delà sa mort, la résurrection de F Alsace-Lorraine .
Il la voyait, et surtout il y travaillait à sa manière. Déroulède ne nous apportait pas de connaissances spéciales; il ne nous proposait pas de doctrine. Il croyait à bon droit avoir fait l’essentiel quand il avait vivement et noblement remué les cœurs.
Que de fois ses amis politiques lui ont reproché de ne pas poursuivre une organisation ! Que de fois nous avons dit : « C’est très bien, mais qu’en restera-t-il? » Il en restait plus que notre sagesse un peu grise ne croyait. Les spectateurs de Déroulède, les manifestants qu’il avait enflammés dans ses cortèges de Champigny, de Buzenval, du 14 Juillet aux statues de Strasbourg et de Jeanne d’Arc gardaient de ces étranges journées, une fois leur fièvre tombée, un contentement d’eux-mêmes, un goût des émotions nobles, un désir de les retrouver, un don de propagande, oui, le don de la parole. Ils racontaient ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient fait, surtout ce qu’ils avaient senti. Tout cela se prolongeait, tournait au bien de l’Alsace-Lorraine, de l’idée de patrie.
Cette conception des fêtes, elle était si naturelle à Déroulède qu’à toute heure, en toute circonstance, il en inventait. Chez lui, aussi bien
que dans la rue. Il en improvisait sans cesse de publiques et de privées. Et je pense à cette petite solennité que, déjà mourant, il organisa pour fêter les décorations de nos amis Pallez, Galli et Tharaud. Puissent ces souvenirs rejoindre là-bas, dans les tranchées du Nord, nos deux amis Tharaud, beaux artistes et bons ligueurs, qui se battent pour la France.
Le sculpteur Pallez venait d’être nommé officier de la Légion d’honneur, Henri Galli et Jérôme Tharaud chevaliers, et tous trois avaient choisi Déroulède pour parrain. Il décida de donner un dîner en leur honneur.
Quand ce fut le jour, il me fit porter un mot dans l’après-midi, pour me recommander de venir avec mes insignes de député. Mon écharpe ! mon baromètre ! La chose me parut bien solennelle, mais j’obéis à mon hôte, et dans cet équipage j’arrivai exactement à l’heure fixée, c’est àdire à sept heures trois quarts.
— Déroulède est dans un mauvais jour, me dit le docteur Magnin. Il sort à peine de son lit. Vous allez le voir bien oppressé. Tâchez qu’il ne parle pas.
Cependant, tout le monde était réuni. Les deux Tharaud avec leur mère, Henri Galli avec ses deux fils, notre cher Marcel Habert, le patriote alsacien Sansbœuf, maire adjoint du VIIIe arrondissement, vingt convives environ. Et Mlle Jeanne nous dit :
— Mon frère s’excuse de ne pas venir pour
l’instant au salon, il vous prie de le rejoindre dans son cabinet de travail.
Dans cette petite pièce de livres et de souvenirs, fortement éclairée, nous trouvâmes Déroulède assis, appuyé sur une canne et ravagé par le mal. Il était en habit et la blancheur du linge, la raideur du col accusaient encore la teinte terreuse de son noble visage. Aussitôt il se leva en s’aidant au bras de Marcel Habert, rejeta sa canne par dignité et se mit à parler, sa grande taille un peu pliée, sans tenir compte du souffle qui par instant lui manquait, ni de ses jambes enflées qui ne le portaient plus.
— Mes chers amis, je vous ai demandé de venir dans ce cabinet, parce qu’on y est entouré de souvenirs nobles. Voici la balle qui frappa mon frère à Sedan ; voici la canne d’Alfred de Musset; voici le buste d’Emile Augier, des livres de grands écrivains. . .
Ainsi, tout de suite, avec sa belle imagination, il illuminait l’atmosphère.
Bon, me dis-je, c’est sûr, il va être sublime. Le thème à développer, l’amitié qui le remplit, ses tragiques pressentiments, tout y prête. Il va mettre dans l’âme de ces deux enfants qui l’écoutent des souvenirs impérissables, des sentiments qui les accompagneront toute leur vie. Voici des fils qui vont entendre louer leur père. Voici une mère qui sera félicitée dans ses fils. Jusqu’à quel moment du discours se raidiront-ils contre les pleurs?... Ah! ce ne fut pas long! Le
diable d’homme, dans cette petite pièce, en cinq minutes, avait créé une atmosphère noble, enivrante et d’ailleurs irrespirable. A quoi bon essayer que je retrouve les mots? Vous donneraisje l’accent loyal, rapide et fort, le visage si brave? Il lisait et commentait le règlement de l’Ordre, et il disait qu’à ces nouveaux légionnaires il n’avait pas à recommander la fidélité à l’honneur. C’était la magnifique allocution d’un chef, en même temps que les ultima verba de l’amitié. Il y avait de quoi attraper une maladie pour le cœur le mieux accroché. Vous pensez où en était le sien !
— Asseyez-vous, Déroulède, lui disions-nous avec angoisse.
— Non! inutile. Il y a des choses qu’il faut dire debout. Il s’agit de l’honneur. Faisons d’abord ce que nous avons à faire; disons ce que nous avons à dire. Après, j’espère bien que je pourrai dîner avec vous, ou du moins, boire mon lait à votre table; je n’aurai plus qu’à vous écouter. Si je suis trop fatigué, eh bien! c’est Barrés qui vous parlera au dessert.
Et le docteur Magnin, dans un coin, murmurait :
— Il ne pourra pas rester dix minutes à table.
Mais lui, tenant toujours en main les règlements de l’Ordre :
— Au nom de Monsieur le grand chancelier de la Légion d’honneur et en vertu des pouvoirs
T. II
qu’il nous a confiés, nous vous recevons comme chevalier de la Légion d’honneur.
Par trois fois, pour chacun de ses amis, il répète cette formule et les instructions qui la suivent. A chacun il donne l’accolade; à chacun il donne une belle et longue louange. Et pour chacun, avec cette vertu qu’il possédait à un degré suprême d’aller droit dans le secret du cœur, il trouvait la manière la plus émouvante. Il définit l’art de Pallez. Galli est encadré de ses deux fils, c’est à eux qu’il vante leur père. Les Tharaud entourent leur mère; c’est elle qu’il félicite. Et sans réserve, il mêle son émotion à la leur. Une fois encore il a obligé son cœur à le servir. Rien de plus beau que cette voix chaude, rapide, rythmée, toujours montante et retenue, empêchée par le manque de souffle, une vraie lutte sous nos yeux de l’àme et de la maladie.
Nous passâmes à table pleins de reconnaissance et de terreur de l’avoir tué. Le généreux homme et sa sœur avaient voulu que le repas fût somptueux, tout en fleurs, embelli d’une multitude d’ingéniosités charmantes, depuis les verres où chacun trouvait une petite pièce d’argent au millésime de l’année, jusqu’au menu orné d’une croix de la Légion d’honneur, et où le lièvre de Charente voisinait avec les gâteaux lorrains, tandis qu’au milieu du surtout régnait une Colette Baudoche en terre cuite. Autant de subtilités à la mode de la vieille France ; une fête chevaleresque où il avait accumulé tout ce qui pou-
vait donner de la force aux idées d’honneur et d'amitié; une fête que Mlle Jeanne supporta le sourire aux lèvres, qu’il présida, pâle et défait comme un mort, à demi couché sur une chaise longue, à l’un des bouts de la table, devant un verre de lait, nous répétant trente fois :
— Merci ! Les docteurs ne comprennent pas que je vis de l’électricité que je reçois de mes amis et de celle que je leur donne.
C’était une soirée d’une beauté morale incomparable.
Où êtes-vous, rieurs de cet homme? Dites avec moi que vous l’admirez et que vous l’aimez. Vous voudriez qu’aujourd’hui la France en possédât de pareils par milliers. Elle les a. Dans les tranchées. Ce sont tous nos officiers et ceux qui, demain, de simples soldats deviendront des chefs, et d’hommes entraînés, des entraîneurs d’hommes.
25 décembre. — Un témoin raconte la vie héroïque de Péguy : — J ’ai reçu une lettre datée du 12 décembre et qui m’a été écrite par un soldat du 276e régiment d’infanterie. Ce soldat s’appelle Victor Boudon; il a été blessé le 6 septembre, à la bataille de l’Ourcq; il est soigné à l’hôpital n° 17 , à Laval.
Ce brave me dit : « J’ai eu l’honneur de combattre aux côtés et sous les ordres de Charles Péguy, dont vous avez glorifié la belle mort au champ d’honneur. Il fut tué le 5 septembre à
Villeroy, à côté de moi, alors que nous marchions à l’assaut des positions allemandes . » Voilà qui est capital. Voilà qui donne son élan définitif à toute l’œuvre de Péguy.
Péguy a voulu vivre en marchant à l’assaut des positions allemandes; il distinguait, chaque jour mieux, que le terrain français est encombré d’un germanisme inacceptable, stérile, menaçant; son œuvre littéraire dénonce, attaque et repousse l’invasion spirituelle de la Germanie dans notre Université; et il meurt, l’épée à la main, à la tête des soldats de la Délivrance, en marchant à V assaut des positions allemandes . Le poème est parfait.
Mon correspondant, depuis son hôpital, continue sa lettre en disant : « J’ai fait de cette
belle mort un petit récit, dépourvu de toute prétention littéraire. Si vous croyez devoir le publier, je serai heureux de rendre ainsi un dernier hommage à la mémoire de ce brave, qui pour nous était un vrai ami. »
Certes, je publie ce document. Il ne pourra plus être détaché de l’œuvre que nous maintiendrons; il en forme le complément et il l'illumine toute. Victor Boudon ajoute : « Je vous laisse bien entendu le soin de le mettre au point, en le corrigeant. » Comment! le corriger, mais il va faire loi, votre récit, mon cher Boudon. Vous êtes le témoin, et quel témoin! Péguy tombe auprès de vous, le 5. Vous continuez et vous tombez le 6. Et moi, j’interviendrais pour « mettre au point» les choses! J’ai grande envie
de faire le voyage de Laval pour vous aller dire à votre hôpital que vous avez des modesties bien injurieuses. Mon cher soldat, mon cher blessé, je ne change pas une ligne de votre rapport glorieux. Il appartient dorénavant à l’histoire littéraire. La censure, dont les délicatesses ne peuvent être pressenties ni de vous, ni de moi, verra si elle veut supprimer certaines précisions de lieux et d’armées; en tout cas, nous les rétablirions plus tard. . .
La 55e division de l’armée de Paris, dont mon régiment, le 276e, faisait partie, se trouvait le 5 septembre au matin à la gauche de l’armée qui venait de recevoir enfin l’ordre générai d’offensive « se faire tuer sur place plutôt que reculer! » En face de nous, sur les collines boisées qui s’étendent de Dammartin à Meaux, les u Boches » de von Klück qui nous suivaient pas à pas dans notre terrible retraite, depuis Roye, étaient à l’affût, invisibles, terrés dans leurs tranchées comme des bêtes sournoises.
Sous une chaleur torride, le bataillon faisait une courte halte dans le coquet village de Nantouillet. Assis sur une pierre, comme nous blanc de poussière, couvert de sueur, la barbe broussailleuse, les yeux pétillant derrière ses lorgnons, je vois enore notre cher lieutenant, le brave Charles Péguy, l’écrivain, le poète, le soldat, que tous nous aimions comme un ami, qui en Lorraine comme pendant la retraite, insensible à la fatigue, brave sous la mitraille, allait de l’un à l’autre, encourageant par la parole et l’action, courant de la tête à la queue de notre compagnie (la 19e), mangeant comme nous un jour sur trois, sans une plainte, tou-
jours jeune malgré son âge, sachant le parler qui convenait aux Parisiens que nous étions pour la plupart, relevant d’un mot bref tantôt mordant tantôt ironique ou gouailleur les courages défaillants, toujours vaillant, prêchant l’exemple ; je revois encore notre cher lieutenant, nous disant à l’heure où beaucoup désespéraient sa conviction absolue de la victoire finale, tout en relisant avidement une lettre des siens, tandis qu’une larme de plaisir mouillait ses yeux.
Une heure après, comme sonnait midi, nous arrivions par un petit sentier bordé d’arbustes, près de la ferme de la Trace, en face du petit village de Villeroy, où le bataillon devait cantonner. Une courte pause est à peine sifflée que, brusquement, autour de nous, viennent éclater des obus allemands qui jettent un certain désarroi dans les rangs. La surprise est grande, de cette canonnade terrible et inattendue qui tue et blesse quelques hommes et chevaux, mais bravement, sous les shrapnells et les percutants, la batterie de 75 qui nous précédait se mit en action, au pied du petit hameau de La Baste. Quelque peu éprouvés au début, nos artilleurs, au bout de quatre heures d’un duel acharné, avaient imposé un silence complet aux batteries prussiennes, qui furent anéanties et dont nous retrouvâmes le lendemain, à l’entrée du village de Monthyon, en nous portant à la poursuite de l’ennemi en recul, les restes informes mêlés aux débris sanglants des artilleurs boches hachés et éventrés par nos obus.
Pendant que nos canons luttaient ainsi victorieusement, le bataillon prenait sa formation de combat et la compagnie se déployait en ligne de sections par quatre, la section Péguy tenait la droite. De temps en temps, un ordre bref : « Couchez-vous! En carapace! » c’est pour laisser passer une volée d’obus,
qui éclatent autour de nous sans causer de dommages.
Abrités derrière un repli de terrain, nous attendions, sous les obus mal repérés de l’ennemi, le moment de partir à l’assaut de ses retranchements, assaut déjà tenté vainement, à notre droite, par les tabors marocains. L’ordre vint enfin et, joyeux, nous partîmes en avant, déployés en tirailleurs, sous l’énergique direction du capitaine Guérin qui, à côté de Péguy, se trouvait à la droite de notre ligne. Il était 5 heures, l’artillerie allemande, foudroyée, s’était tue; mais, en arrivant sur la crête, une terrible grêle de balles nous accueille; nous bondissons dans les avoines couchées et emmêlées, où beaucoup tombent: la course est pénible. Un bond encore, et nous voilà abrités derrière le talus de la route Iverny-Chauconin, haletants et soufflants. Les balles sifflent à ras de nos têtes; nous tiraillons à 500 mètres sur les Allemands, bien retranchés derrière les arbres et arbustes qui bordent le petit ruisseau de la Sorcière et presque invisibles dans leurs uniformes couleur terre. A travers une éclaircie d’arbres, on aperçoit par instants la course rapide de compagnies allemandes escaladant la côte, soutenues par le tir infernal de ceux qui sont devant nous. Elles se replient vers Monthyon et Ghauconin, qu’elles incendient en partie par vengeance... Ils reculent!... Ils reculent!... La voix jeune et claironnante du lieutenant Péguy commande le feu, indique les hausses et les points de mire, il est derrière nous, appuyé à un rouleau agricole abandonné sur la route, debout, brave, courageux sous l’averse de mitraille qui siffle, cadencée par le tap-tap infernal des mitrailleuses prussiennes.
Cette terrible course dans les avoines nous a mis à bout de souffle, la sueur nous inonde et notre brave
lieutenant est logé à notre enseigne. Un court instant de répit, puis sa voix, sur un signal du capitaine, nous claironne : «En avant! »
Ah! cette fois, c’est fini de rire. Escaladant le talus et rasant le sol, trébuchant dans les betteraves et les mottes de terre, courbés en deux, pour offrir moins de prise aux balles, nous courons à l’assaut. La terrible moisson continue, effrayante; la chanson de mort bourdonne autour de nous. Deux cents mètres sont ainsi faits, mais aller plus loin pour l’instant, sans une lign’e de soutien en arrière, et dans l’impossibilité d’être ravitaillés en cartouches, c’est une folie, un massacre général, nous n’arriverons pas dix! Le capitaine Guérin et l’autre lieutenant, M. de la Cornillère, sont tués raides. « Couchezvous, hurle Péguy, et feu à volonté ! » ; mais lui-même reste debout, la lorgnette à la main, dirigeant notre tir, héroïque dans l’enfer.
Nous tirons comme des enragés, noirs de poudre, le fusil nous brûlant les doigts. A chaque instant, ce sont des cris, des plaintes, des râles significatifs; des amis chers sont tués à mes côtés. Combien sont morts? Blessés? On ne compte plus.
Péguy est toujours debout, malgré nos cris de : « Couchez-vous! », glorieux fou dans sa bravoure. La plupart d’entre nous n'ont plus leur sac, perdu à Ravenel, au cours de la retraite, et le sac, à ce moment, est un précieux abri. Et la voix du lieutenant crie toujours : « Tirez! Tirez! Nom de Dieu! » D’aucuns se plaignent : « Nous n’avons pas de sac, mon lieutenant; nous allons tous y passer ! » « Ça ne fait rien ! crie Péguy dans la tempête qui siffle. Moi non plus je n’en ai pas, voyez, tirez toujours! » Et il se dresse comme un défi à la mitraille, semblant appeler cette mort qu’il glorifiait dans ses vers. Au même instant, une balle meurtrière
fracasse la tête de ce héros, brise ce front généreux et noble. Il est tombé sur le côté, tout raide, sans un cri, ayant eu, dans le recul des barbares, l’ultime vision de la victoire proche; et quand,, cent mètres plus loin, je jette derrière moi un rapide coup d’œil alarmé, bondissant comme un forcené, j’aperçois là-bas comme une tache noire au milieu de tant d’autres, étendu sans vie, sur la terre chaude et poussiéreuse, à demi enseveli dans les larges feuilles vertes des betteraves, le corps de ce brave, de notre cher lieutenant.
Voilà le procès-verbal de la plus belle des morts. Il nous restera, après la guerre, le devoir d’inviter tous les Français à lire le poète mort pour nous et qui chantait :
Heureux ceux qui sont morts pour une juste guerre,
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.
Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
27 décembre. — La vie normale et la guerre lente : — Des bruits d’offensive générale courent dans le public. On semble attendre une bataille à la Napoléon. Dites bien autour de vous l’inanité de ce genre d’espoir. La guerre d’aujourd’hui ressemble à l’art napoléonien comme la Galerie des Machines à la Sainte-Chapelle. Ne comptez pas sur des Marengo et des Austerlitz. Comptez sur d’utiles marches en avant, des « bonds » qui nous assurent telle et telle position, perfectionnent nos lignes de défense et rendent intenables les lignes ennemies, et puis
comptez sur l’usure de l’Allemagne, sur l’usure de son matériel de guerre autant que de ses armées.
La plus utile vertu française, à cette heure, c’est la patience. Que nous sachions durer et nous maintenir, combattants et non-combattants, nos chefs nous demandent cela avant tout.
Si je comprends bien nos dispositions moyennes, aux uns et aux autres, c’est, plus que tout, de l’immobilité, oui, de cette période immobile que nous paraissons souffrir. Dironsnous que la France s’ennuie? Ce mot historique, né dans des circonstances qui semblent aujourd’hui bien peu intéressantes, il serait quasi impie de l’appliquer aux épreuves si vraies, si graves de la patrie. Mais il y a quelque chose de cela. Nous-mêmes, non-combattants, nous pourrions être atteints par cette atmosphère; aussi, quand elle s’aggrave de tous les désagréments et périls des tranchées, il est magnifique qu’elle ne détende pas les plus fiers ressorts.
«A cette situation immobile, disent quelquesuns, on ne voit pas d’autre remède que le temps et l’usure, puisqu’une vive avance nous remettrait en face des mêmes difficultés simplement déplacées. Et tout va durer longtemps, à moins d’événements imprévus. »
On a le droit de compter sur des événements imprévus. L’Allemagne sera toute transformée, le jour où elle apprendra la vérité que nous n’éprouvons aucune gêne à étaler et à discuter
devant tous. Je ne crois pas à une guerre aussi traînante, aussi longue que de froids raisonnements nous amèneraient à la prévoir.
Dès maintenant, les Austro- Allemands ne sont plus capables d’attaquer à la fois sur les deux fronts. Il y faudrait trop d’hommes et de munitions. Ils se portent (comme ferait un dogue harcelé par deux solides porte-bâtons), ils se portent d’une extrémité de leur champ clos à l’autre. Avec une méthode magistrale, ils courent, sur leurs rails, de l’Orient à l’Occident et de l’Occident à l’Orient. Veulent-ils porter ou parer un coup en Pologne, ils se démunissent en France, et vice versa. Ils sont toujours capables de ramener en France (où d’ailleurs ils trouveraient à qui parler) leurs meilleures troupes de Pologne; mais s’ils se dégagent du côté des Russes, ceuxci en profiteront pour se dilater. L’Allemagne donne un coup de croc à gauche, en découvrant son flanc droit; un coup de croc à droite, en livrant son flanc gauche ; et dans ce va-et-vient, si merveilleusement réglé et exécuté qu’on veuille le supposer, toute armée, fût-elle colossale et, de plus, en acier, s’use nécessairement.
Il n’y a pas lieu de prévoir une grande bataille dramatique d’où l’empereur allemand fuirait au grand galop de son cheval de guerre, mais il est certain que ces mouvements ruineux, d’une frontière à l’autre, auxquels recourt le grand étatmajor allemand, deviendront plus obligatoires, plus précipités et plus difficiles, à mesure que
durera la guerre. L’aigle allemand se déplumerait par ses propres agitations dans sa cage, quand même il aurait cette supériorité du bec et des serres qui évidemment lui échappe.
Les forces autro-allemandes, encore que nous ayons entendu les calculs que l’on faisait ces jours derniers, ne peuvent plus être augmentées dans la mesure où celles des Alliés vont croître. La mobilisation des Russes continue et continuera quasi à l’infini. Leur pays est un réservoir inépuisable d’hommes. L’armée anglaise qui va entrer en ligne est hautement appréciée des connaisseurs par la richesse de son matériel et par la solidité des recrues. Au point de vue moral, notez qu’ils se sont engagés pour une guerre nationale. Au point de vue physique, ces hommes que l’on entraîne depuis quatre mois sont les produits d’une sélection. Fait d’une grande importance. En Angleterre et dans les colonies anglaises, on peut encore choisir, trier les hommes, et l’on va nous envoyer la fleur de la race, tandis que l’Allemagne en arrive à lever ce qu’elle avait d’abord mis au rebut. Toutes les forces de la raison nous donnent à penser que le rebut d’une conscription soutiendra ditficilement les durs exercices de va-et-vient, de l’est à l’ouest, et le choc d’une masse préparée et choisie. Enfin, il y a la France qui, matériellement, est en meilleur point, chaque jour.
Ceux qui lisent avec soin les « communiqués » ne peuvent manquer d’avoir pris, ces temps-ci,
une singulière confiance dans la solidité de notre artillerie lourde, car ils savent que, dans les dernières semaines, elle vient d’affirmer sa supériorité autour de Reims et devant Soissons. Par là, sans que personne me demande de préciser davantage, notre situation est meilleure qu’au début de la guerre.
Répétons, une fois de plus, la déclaration que le parti socialiste insère dans son beau manifeste, la formule nationale de cette guerre, le serment où nos voix unanimement se confondent : « La lutte est pénible. Elle peut être longue. C’est la guerre d’usure la plus terrible. Elle ne nous lassera pas. » Quelque imprévu, j’en ai la conviction, viendra l’abréger; mais le pouvoir civil ne devrait-il pas agir comme s’il admettait des hostilités indéfiniment prolongées?
Ne faudrait-il pas en venir à une organisation toute neuve de la France mobilisée, une organisation exceptionnelle et appropriée, pour faire durer à la fois l’offensive lente du front et les services indispensables de l’intérieur?
L’Empire romain, derrière ses castella, maintenait ses frontières, et se trouvait dans l’état de guerre lente qui deviendra, peut-être, le nôtre pour de longs mois. Nos politiques ont à examiner si, dans certaines conditions, qui seraient à établir, l’état de guerre ne peut pas devenir aussi normal que l’état de paix. Il eût mieux valu y réfléchir à l’avance. Mais sur tous les points nous nous en sommes remis à l’impro-
visation; nous nous sommes fiés à notre souplesse et à notre entregent pour adapter la nation en armes aux conditions modernes de la guerre (1) .
P. -S. — J’ai reçu d’un anonyme extrêmement généreux, une somme de quinze mille francs pour être entièrement employée au profit des régiments d’infanterie du 20e corps d’armée.
Il m’est bien agréable de pouvoir servir d’intermédiaire auprès de ces belles troupes de l’Est, qui se sont si magnifiquement battues depuis le début de la campagne. (O censure qui m’empêche de donner la suite de leurs services et leur itinéraire dans ces quatre derniers mois!) Ces soldats, jadis, étaient en grande majorité des Lorrains. Ils ont chèrement payé leur tribut à la défense
(1) Ainsi j’essayais d’accoutumer les esprits à Iaperspective d’une guerre longue. Mais que de protestations alors : « 30 décembre. Cher Monsieur, je ne vous apprendrai rien en vous disant avec quel plaisir nous lisons tous, quand il veut bien nous parvenir, l'Echo de Paris. Cette constatation me met à l’aise pour vous faire part d’une impression pénible qui nous a effleurés, nous, soldats appartenant aux régions envahies, chaque fois que vous avez fait allusion à « la longueur inévitable de la guerre *> . Vous revenez sur ce thème favori à la date du 29... Ce que nous voulons, nous qui avons nos familles exposées directement aux cruautés des barbares, c’est qu’on en sorte et au plus tôt... » J’abrège ce texte douloureux d’un lecteur pourtant plein de sympathie. Je le donne entre mille autres pour qu’on juge de la difficulté où se heurte un écrivain qui veut être vrai et utile et qui sait que son devoir c’est de travailler sans trêve à constituer une réserve de solidité morale où l’endurante énergie des soldats et des civils puisse trouver un point d’appui pour l’élan continu.
de Nancy et la rançon de la victoire future. J’ai l’honneur d’écrire à l’état-major du 20e corps d’armée pour qu’il m’indique le meilleur moyen de distribuer au mieux cet argent.
28 décembre. — Monsieur le notable sur son perron : — Quand je suis allé dernièrement en Alsace, — trop peu d’heures, à peine le temps de respirer quelques bouffées d’un air redevenu français, — j’ai recueilli des images sur lesquelles je ne cesse pas de réfléchir.
J’ai vu à Dannemarie messieurs les notables, sur leurs hauts perrons, fort incertains, fort gênés. Descendraient-ils serrer la main du passant français? Non pas. Ils saluaient, se tenaient sur le seuil. Et moi, suis-je allé franchement à eux? C’est une faute que je n’ai pas commise. Mon expérience antérieure de l’Alsace m’avertissait de les ménager et de respecter leur prudence.
Jamais on ne fera assez pour divulguer en France le régime de terreur auquel ces malheiîreux pays sont soumis en ce moment. Le sculpteur A. Keufling du Logebach a été accusé d’avoir dit aux troupes françaises, lors de leur entrée en Alsace, que les boys-scouts allemands étaient fort capables de leur tirer dessus. Il a été condamné à mort par le conseil de guerre de Colmar et fusillé le 29 août. Le directeur de fabrique A. Wagner a été accusé d’avoir serré la main à un capitaine français et de lui avoir indiqué le
19 août la direction du village de Bourzwiller. Il a été condamné le 18 novembre par le conseil de guerre de Neuf-Brisach à trois ans de travaux forcés. Ces iniquités prouvent quel héroïsme il faut à nos frères d’Alsace pour laisser parler leur cœur, et je pense qu’elles feront excuser ceux qui voilent jusqu’à nouvel ordre leur profonde satisfaction de nous voir. Les malheureux villages occupés par nous, mais encore incertains de leur sort définitif, parfois pris et repris par les deux belligérants, ne vivent qu’à demi et dans une situation terrible. Il n’en est guère où ne soient restés des yeux et des oreilles teutonnes. Les Allemands n’y reviendront plus. D’accord. Mais s’ils y revenaient, ne fût-ce qu’une demi-journée? Il y aurait des mouchards mortels. Les paysans, les bourgeois le savent et se réservent.
Ils se réservent, sur leurs hauts perrons. Ils se taisent, ils attendent. Mais tout au fond, que pensent-ils?
C’est la question qu’il faut se poser, qu’il faut étudier. Et beaucoup d’entre nous y répondent avec précipitation et légèreté. Certains Méridionaux et des Parisiens ont vécu sur l’image de l’Alsace-Lorraine enchaînée, liée au poteau noirblanc-rouge et attendant la première occasion de se jeter dans nos bras. C’est une vérité de 1871. On nous attendait. Mais cette amoureuse a pris quarante-quatre années, tandis que nous ajournions d’accourir. Et voici qu’arrivant après ce long retard, nous nous scandalisons de lui voir
de grands fils « qui sont soldats allemands ». Il y a pis : souvent notre amoureuse est morte en nous attendant, trop fidèle pour laisser là- bas une famille, et dans sa chambrette loge une affreuse sorcière d’outre-Rhin :
Qu’on ne s’imagine pas, m’écrit un officier, « né à Strasbourg et vieil ami d’Ehrmann et de Colette » , qu’on ne s’imagine pas ne trouver ici que des amis! Il y aurait trop de désillusion ! Même parmi les anciens Alsaciens, il y aura de-ci de-là quelque froideur ou méfiance. Quarante-quatre ans de régime d’oppression, d’espionnage pèsent sur l’esprit de notre pauvre peuple alsacien; et nos deux retraites de Mulhouse, suivies des représailles allemandes, ont montré encore plus à nos populations qu’elles doivent manifester avec prudence leurs vrais sentiments. Et puis, il y a tous les immigrés. En Basse- Alsace, nous en rencontrerons encore plus qu’en Haute-Alsace et, pourtant, de là nos soldats ont rapporté de cruels souvenirs. Le 9 août, dans la nuit, quand sous l’attaque en masse des 14° et 15e corps allemands nous avons reçu l’ordre de nous replier, nous avons dû nous frayer un passage dans les rues du village de Riedisheim, où des soldats allemands s’étaient déjà glissés. Des civils aussi participaient au combat et de beaucoup de maisons des coups de feu nous massacraient, la nuit. On vit des scènes sauvages : nos hommes avaient dû combattre depuis quatre heures du soir, sans manger, ni boire. D’une fenêtre, on leur tendait un seau rempli d’eau et le malheureux qui s’arrêtait à boire était fusillé à bout portant! Beaucoup de mes camarades et de mes hommes sont revenus de là exaspérés contre les Alsaciens et j’ai eu toutes les peines du monde à leur expliquer qu’ils
T. II
n’avaient pas eu affaire à des indigènes d’origine française, mais à des immigrés venus d’outre-Rhin depuis 1871.
Ainsi le premier point, c’est de faire le triage des personnes, et de distinguer les vieux Alsaciens, nés de Français, et les jeunes Alsaciens nés d’Allemands. Ensuite il faut faire le triage des sentiments dans une même personne et comprendre, accepter d’apparentes contradictions.
C’est très complexe, la conscience d’un Alsacien qui, toute sa vie, en rêve, a aimé la France, et, en fait, a vécu sous les institutions allemandes. Chez le bourgeois de Dannemarie coexistent des scrupules de loyalisme militaire, des inquiétudes d’homme religieux, un goût de l’organisation, une inquiétude admirative de nos audaces, et puis des habitudes et des intérêts qui s’émeuvent. Combien d’honnêtes petites gens parmi les annexés ont laissé un vieux fonds de sentiments français dépérir sous une alluvion que l’accoutumance a renforcée !
Français qui ramenons le drapeau tricolore au milieu de nos frères, disons-leur et prouvonsleur que nous entendons respecter l’Alsace et la Lorraine qu’ils portent dans leurs cœurs. Nous venons les libérer, et non pas, en quoi que ce soit, les peiner et les asservir.
Ici Joffre vraiment a été admirable de cœur et de génie politique. Que leur a-t-il dit? Tout ce qui pouvait les rassurer. Il a posé avec une clarté et une noblesse parfaites les deux affirmations
qui doivent balayer toutes craintes. Peut-être que les Allemands vont revenir? murmure en lui-même le bourgeois de Dannemarie. Peut-être que les Français vont déranger nos mœurs, nos chères traditions. Mais Joffre le rassure :
Notre retour est définitif; vous êtes Français pour toujours.
La France apporte, avec les libertés qu’elle a toujours représentées, le respect de vos libertés à vous, des libertés alsaciennes, de vos traditions, de vos convictions, de vos mœurs.
Ce sont ses paroles textuelles. Et pour donner plus de solennité à ces graves promesses, le généralissime se dresse de toute sa taille, déploie toute sa qualité :
Je suis la France, dit-il; vous êtes l’Alsace : je vous apporte le baiser de la France.
De telles paroles et de tels accents, qui répondent aux pensées les plus secrètes du notable de Dannemarie, forment le plus majestueux portique à l’étude que nous voulons faire, ou plutôt aux quelques indications que nous voulons continuer de donner ici, au jour le jour, sur les ménagements à prendre avec ce notable et avec tous les Alsaciens et Lorrains.
Il ne viendrait à l esprit d’aucun de nous d’apprécier au fond aucune des mesures que croient utiles ceux qui assument les responsabilités glorieuses de la reconquête alsacienne. Nous ne jugerons pas les moyens; l’importance du but
prime tout, et nous sommes, à notre rang fort modeste, les collaborateurs moraux du pouvoir militaire. Nous demandons simplement que les mesures militaires nécessaires soient appliquées ou expliquées de manière à rassurer le notable de Dannemarie. J’ai remué ciel et terre, je veux dire que j’ai frappé aux plus hautes portes, afin d’obtenir des adoucissements en faveur des soldats allemands de pure origine alsacienne que nous faisons prisonniers; en faveur des pauvres créatures, des servantes le plus souvent et des femmes de très modeste condition (dont les maris parfois sont enrôlés dans l’armée française) que l’on a entassées dans les camps de concentration ; en faveur des évacués d’Alsace-Lorraine, qui sont irréprochables; en faveur même de certains otages. J’ai obtenu, mais bien peu. Je continue de demander que des femmes de cœur soient autorisées à porter des secours dans les camps de concentration, sans contrevenir aux précautions jugées nécessaires pour la sûreté nationale.
Dès aujourd’hui, je reconnais que nous avons une satisfaction. Il est décidé qu’une commission parfaitement composée visitera les camps de concentration. Les résultats de cétte inspection permettront de distribuer utilement et le plus tôt possible les secours que je sais être nécessaires. Je remercie, pour ma part, le Gouvernement, en lui signalant que pour les Messins et Lorrains, il y aurait lieu d’adjoindre au député Weil l’abbé
Collin, universellement connu en Lorraine (et dont les Allemands viennent de confisquer la petite fortune, ce que je mentionne comme un titre d’honneur).
Ce n’est pas quand la mesure est prise que je vais récriminer sur les délais qu’on y a mis. Mais il importe de traduire en mesures administratives irréprochables et rapides les grandes paroles de Joffre, nous déclarant résolus à respecter « les libertés, traditions et convictions » de l’Alsace. Les deux rives du Rhin observent notre conduite. Et le monde a tant besoin de la France que ce sont les éléments épurés de son apport que je voudrais imposer de nouveau à des zones accrues d’influence et d’action.
Tout au long de cette guerre nous semblons recourir à l’improvisation. Il semble que ce terrible heurt de la France et de l’Allemagne soit une lutte de l’improvisation, greffée sur une humanité admirablement civilisée, contre l’organisation plaquée sur des gens médiocrement civilisés. Je ne doute pas que nos qualités d’humanité n’emportent tout; je sais que le génie français est le plus capable d’organisation; mais, tout de même, je me convaincrais mieux que notre gouvernement prépare de sages solutions aux problèmes alsaciens les plus graves, si je le voyais diligemment régler les plus petits.
S’il est si difficile aujourd’hui d’adoucir le régime des camps de concentration et de créer une
sympathie pour les malheureux Alsaciens-Lorrains, obligés d’être soldats prussiens, qu’est-ce que ce sera après la guerre, dans une Alsace-Lorraine reconquise, où les plus grands problèmes de la conscience se poseront et où la justice et la violence n’auront pas la sainte excuse de la légitime défense et de la protection militaire? Trois gendarmes de Narbonne suffiront à discréditer le nouveau régime dans un calme village de Sundgau.
Il est d’extrême importance que le notable de Dannemarie qui, depuis son perron, regarde le retour de la France, reconnaisse tout de suite le généreux et loyal visage qu’il a tant aimé dans les livres.
P. -S. — La commission chargée de tirer dans les lieux de dépôt les Alsaciens-Lorrains, qui dès maintenant méritent d’être tenus pour des Français, est composée de l’abbé Wetterlé, de MM. Weil, Laugel, Blumenthal, Helmer, Châtelain, Vilmoth et Grouvel. Je vais transmettre à ces messieurs mes dossiers, et mes correspondants doivent avoir bon espoir que leur situation sera transformée complètement ou, pour le moins, améliorée.
29 décembre. — Un côté ténébreux de cette guerre : — Je crois que l’histoire enregistrera et voudra vérifier le propos tenu par un officier allemand : « Notre supériorité, deux choses nous
l’assurent : notre artillerie lourde et nos dix-huit mille espions. . . »
Sont-ils dix-huit mille? Je n’en sais rien, mais ils infestaient la France. Et de même que nous aurions dû construire une artillerie lourde, dont la nécessité était proclamée, nous aurions pu les chasser, puisqu’ils étaient dénoncés.
Léon Daudet a montré un courage exemplaire, clairvoyant et persistant, quand il a mené, avec les plus grands risques, sa campagne étonnante. Gomment se renseignait-il? Gomment ceux qui pouvaient et devaient contrôler ses affirmations retentissantes ne bougèrent-ils pas? Il a déployé le plus beau génie de perspicacité et mérité le titre de bon citoyen. J’apporte en même temps mon hommage à notre éminent collaborateur, le général Maitrot.
Oui, leur artillerie lourde et leurs espions, au début de la guerre, devaient assurer aux Allemands la supériorité, m^is, après quatre mois, ces deux forces ne peuvent plus nous surprendre, ne nous dominent plus, et nous avons à cette heure des canons pour faire taire les leurs, en même temps que des cordes pour pendre leurs gens. Aujourd’hui, les avantages certains que leur a assurés leur espionnage sont, pour la plus grande partie, épuisés. Mais leur honneur militaire en est terni. Dans cette guerre où l’on dépense des deux parts une valeur et un esprit de sacrifice incomparables, la médaille allemande a son revers Ges gens-là sont privés de sentiments
généreux. La vilenie ne les gêne jamais. Qu’elle soit colossale, ils se croient justifiés. Au reste, je n’insiste pas sur ce point de vue de la moralité qui serait gravement retourné contre nous, si l’on pouvait croire qu’ils ont trouvé des espions parmi nos compatriotes. Je veux simplement ajouter une touche au tableau que j’essaie de tracer, au jour le jour, de cette guerre.
L’autre jour, étant à Nancy, j’ai cherché à me faire une idée des innombrables formes qu’a revêtues là-bas l’espionnage. Voulez-vous feuilleter avec moi mes notes? Elles sont incomplètes. La police municipale, la Sûreté et la gendarmerie vous en diraient plus long, surtout le service spécial de la sûreté militaire. Mais, tout de même, j’apporte une jolie contribution aux dessous de l’histoire officielle.
Autour de Nancy, l’espionnage a revêtu toutes les formes. Il s’est étendu aux endroits les plus reculés; il employait des agents de toutes conditions. On compte que nos villages lorrains possédaient, chacun, au moins un indicateur. L’exemple de Burghard, le faux fermier de Heillecourt, est dès aujourd’hui classique. Auprès de certains points, canaux, écluses et ponts, il y avait une ferme, une maison, une demeure quelconque occupée par des Allemands ou des gens à leur solde. Des cabanes de chasse qui semblaient abandonnées, de vieilles maisons forestières étaient utilisées irrégulièrement par des inconnus, qui furent surpris aux premiers jours de la
guerre munis d’appareils à signaux ou de téléphones cachés.
L’espionnage, très actif, se faisait par correspondance écrite, par rapport verbal, par signaux lumineux et par télégraphie sans fil.
La difficulté de correspondre rapidement par la poste a forcé les agents allemands à employer le billet, qui se transmet par plusieurs porteurs successifs, allant de main en main d’un village à une ferme, à une usine, à un pêcheur à la ligne. Voici plusieurs faits semblables, ou peut-être plusieurs versions d’un même fait.
Un laissez-passer était exigé pour traverser le pont qui relie Varangéville à Saint-Nicolas. Or, une femme présenta à la sentinelle, au lieu du laissez-passer, le billet même qu’elle était chargée de faire tenir aux Allemands! Je tiens le fait d’un habitant de Saint-Nicolas, qui me l’a raconté au lendemain de l’événement. La femme fut conduite au conseil de guerre et exécutée.
Une femme traversant le pont d’Essey, aux portes de Nancy, laisse tomber de sa poche, en tirant son laissez-passer, un billet contenant cette indication : «Hâtez-vous; le 20e corps arrive ce soir. » C’était, en effet, l’époque où un mouvement de troupes avait fait dire en ville que le 20® corps revenait.
Plusieurs fois, en amont de Nancy, sur la Meurthe et dans la direction de Frouard, les soldats ont arrêté, au moyen de filets en fil de fer,
des bouteilles portant des messages destinés aux Allemands.
Les communications par téléphone avaient été rendues impossibles par la suppression de tout le service privé. On ne m’a pas dit qu’il y ait eu en ville ou à la campagne d’installations secrètes, mais la télégraphie sans fil a fonctionné magistralement. En septembre, la police rechercha et saisit toutes les installations d’amateurs. C’était nécessaire, car depuis longtemps les électriciens allemands installaient leurs appareils chez leurs agents, partout où ils pouvaient et même au petit bonheur. On connaît des personnes, au-dessus de tout soupçon, à qui un voyageur ou un électricien de la ville a proposé d’avoir à l’essai et sans frais « un appareil de récréation pour percevoir l’heure de la tour Eiffel. »
On a découvert des installations un peu dans tous les quartiers de la ville. Certaines habilement dissimulées, les fils dans des recoins de greniers, sous les tuiles. La police constata le mécanisme d’une tuile qui se soulevait et se replaçait aussitôt après le lancement de la fusée.
Les signaux lumineux ont été nombreux, surtout dans les six premières semaines. C’étaient des lumières persistantes, produites par l’exposition d’une lampe à la fenêtre, ou bien des lueurs intermittentes, carrées, rectangulaires, rondes, de couleurs variées. C’étaient aussi des faisceaux d’ampoules électriques, posées dans un jardin, dans un terrain quelconque, et reliées par un fil à
une habitation inconnue. En cas d’alerte, le fil est cassé et retiré sans laisser de traces. Ces lumières, dirigées d’un côté quelconque de la ville, sont ordinairement reproduites sur un autre point faisant face. La côte de la Cure d’air Saint-Antoine, bien exposée vers l’est, est couverte de nombreuses maisonnettes ou villas, dont plusieurs ont émis de ces signaux. Il a été difficile de les repérer, cependant on a effectué des visites fructueuses, à la suite desquelles les signaux se sont fait rares.
Ces sortes de signes sont vus de très loin à l’aide de jumelles. Ils ont beaucoup énervé la police locale, d’autant que le génie militaire en use aussi et que les derniers tramways, aux premières heures de la nuit, produisent des lueurs au contact de la perche et des fils aériens.
L’émotion fut surtout vive le 9 septembre, la veille du bombardement de Nancy, que pourtant personne ne prévoyait. Beaucoup de fusées s’élevèrent des toits ou des terrasses. Des cordons lumineux brûlaient le long des corniches, sur d’arrière-bâtiments et, invisibles de la rue, apparaissaient à des points éloignés, d’où ils étaient reproduits et parvenaient ainsi à l’ennemi. Ces fusées, ces lumières fixes, ces lueurs tremblantes se mêlèrent aux éclairs de l’orage, en si grand nombre que beaucoup de Nancéiens appréhendèrent quelque chose et s’abritèrent. Au soir, on vit sur des maisons habitées par de faux Alsaciens ou par des Français ayant des bonnes dites alsa-
ciennes des fusées de diverses couleurs s’élever en ligne droite, suivies d’autres fusées dirigées vers le nord. Toute la nuit il y eut deè fenêtres ouvertes et illuminées, ou bien des signaux produits par des lampes électriques, par des jeux de miroirs. Des habitants du quartier du Montet interpellèrent une personne de vie suspecte, qui fut ainsi avertie de cacher ses appareils avant que la police accourût.
Après le bombardement et l’éloignement des Allemands, ces feux de la nuit ont à peu près cessé. On en vit pourtant quelques-uns jusqu’à la fin de novembre.
Somme toute, à part les industriels allemands que j’ai cités et les domestiques dites alsaciennes, et certaines filles, sans doute allemandes, elles aussi, très peu de Français se vendirent. On aura traité d’espions des gens qui ne le sont pas. Toutefois, il y a lieu de se défier des commerçants qui tenaient des articles allemands. Je ne dois pas généraliser, mais les appareils électriques, les fournitures d’hôpital, les bandages et produits pharmaceutiques de marque allemande étaient introduits avec une idée d’espionnage jointe à l’idée de bénéfice commercial. J’ai depuis des années considéré que dans nos petites villes de l’Est, ces visites de commis voyageurs pouvaient couvrir les allées et venues d’un service régulier de renseignements militaires.
On dit, sans que je sache sur quelles données s’établit cette estimation, que le paiement cou-
rant d’un « correspondant » , c’est-à-dire d’un de ces drôles qui s’enrôlent dans l’armée de l’espionnage, est de 150 francs par mois. Si leur salaire pouvait être régulièrement complété par trois balles dans le corps, ce serait justice. Mais nos gendarmes se croient toujours en temps de paix. Ils ont été dressés à n’avoir pas d’histoires, et ils respectent plus que de raison des êtres indignes que la rumeur publique désigne. Je me console en relisant une lettre écrite de l’armée :
Il vient de m’arriver une petite histoire qui m’a valu d’être complimenté par des officiers supérieurs. Étant de sentinelle dans une large vallée, je fus intrigué par les manières d’un paysan qui faisait toutes sortes d’allées et venues autour de sacs de pommes de terre. Il en avait une trentaine. Je l’ai regardé pendant douze heures. Il les plaçait en ligne droite, puis s’en allait; une heure après, il revenait et replaçait ses sacs en tas; ensuite, toujours en regardant autour de lui, il les replaçait en V, et ainsi de suite, toujours en changeant la forme de la figure. Alors je me cachai soigneusement, et je m’aperçus qu’un avion allemand venait toutes les deux ou trois heures faire un virage au-dessus de ce champ. Alors, plus de doute, je m’approchai avec précaution du paysan, et, lui fichant mon revolver sous le nez, je l’invitai à me suivre. Alors, ce pâle cygne, comme dit Shakespeare, commença le triste chant funèbre de sa mort certaine. Il habitait ce pays depuis deux ans, et vivait seul dans une maison à l’écart du village. On l’a fusillé ce matin. C’est incroyable, la nuée d’espions et d’espionnes qu’il y a partout.
Un officier allemand, prisonnier à Cherbourg, déclarait dernièrement (c’est le Journal de la Manche qui me le dit) qu’avant la guerre il était industriel à Nancy et que là, comme dans toute la France, l’espionnage était pratiqué à ciel ouvert. C’est dans le génie allemand. Ces gens-là, en effet, n’ont pas le sens de l’honneur; ils nous méprisent d’être chevaleresques; et puis, ils excellent dans les travaux patients et minutieux, dans les longues enquêtes méthodiquement poursuivies. De l’organisation plaquée sur de la muflerie, c’est leur nation, c’est le caractère de toutes leurs œuvres (vues d’un certain angle) . Mais nous sommes sans excuse d’avoir détruit nos propres services de renseignements, et d’être ainsi tombés dans leurs pièges.
Les indications que je donne ici n’ont aucune valeur, parce que trop sommaires, pour renseigner sur l’immense travail des Allemands : elles prétendent simplement noter l’émotion produite dans le public par les menées des espions, par ces lueurs qui traversent le ciel et par ces mots qui courent dans l’espace. En dépit de ces appareils scientifiques et de ces moyens à la mode du siècle, le fond des sentiments populaires et les scènes de la rue demeurent pareilles à ce qu’on voit dans les plus vieilles chroniques.
Au premier jour de septembre, quand un avion allemand jeta une bombe sur Nancy, la foule se
porta vers la maison endommagée, rue Exelmans. Deux hommes causaient à l’écart. L’un d’eux demandait avec insistance des détails. « Y a-t-il des morts? La maison est-elle brisée à l’intérieur? » (Il n’y avait pas de morts et peu de dégâts.) A ce moment, tout le monde se montra l’avion français à la poursuite du taube. L’homme s’exclama en ricanant : « Il ne l’atteindra pas! » L’exclamation et l’accent allemand irritèrent la foule. On mena l’homme au poste. Il fut convaincu d’espionnage. Son compagnon ne fut pas retrouvé. . .
Ne croirait-on pas relire quelque sombre chapitre de Walter Scott, de Manzoni, ou de Dumas père? Ainsi, le passé d’un peuple vit toujours en lui, attend de réapparaître, de remonter à la surface, est et sera toujours présent. A peine l’espion a-t-il été reconnu en un point qu’aussitôt on le voit partout. C’est le vieux Protée, « dont la fuite même n’était que présence déguisée » . Toutes les parties de notre territoire que la Germanie a approchées, elle les a ramenées aux heures les plus ténébreuses de l’humanité. C’est un esprit de mort qu’elle fait partout palpiter. Il n’en allait pas ainsi aux jours de la Grande Armée en Allemagne.
P. S. — Je laisse subsister de ce chapitre les parties que l’on vient de lire. Il m’a été dicté tout entier à Nancy à cette date de 1914 et par là il est un document. Ses couleurs sont de l’époque; je le garde à ce titre, mais j’en supprime et désavoue divers bruits de ville
dont je m'étais fait l’écho. D’une enquête officielle que l’on a bien voulu me communiquer, il résulte que plusieurs faits que j’avais enregistrés « ont bien été racontés à Nancy, mais qu’ils sont inexacts ou considérablement exagérés » . Des noms ont été prononcés à tort. Réparons cette injustice et cette erreur en précisant ce qui demeure vrai :
Le cas Burghard est vrai. Cet individu a été condamné pour espionnage quelque temps avant la guerre par le tribunal de Toul (1).
Au début de la guerre Papelier, maire de Leyr, et un ouvrier des forges de Champigneulles, dont le nom m’échappe, ont été tous deux condamnés à la détention ; la peine de mort n’était pas applicable, leur arrestation ayant eu lieu avant la guerre.
Enfin de janvier à juillet 1915, trois femmes ont été condamnées à mort dans le secteur de Nancy, une autre, à Toul, à vingt ans de détention. Ces femmes venaient d’Allemagne en France par la Suisse.
Ges faits suffiraient à justifier les notes que voici et qui valent surtout comme un témoignage des croyances et
(1) Théodore Burghard, cultivateur à Heillecourt, ancien instituteur en Alsace, fut arrêté aux environs d’un fort de Toul, sur le plateau de Lucey, tandis qu’il prenait des photographies qui devaient faciliter aux Allemands l’agression pour laquelle ils faisaient leurs derniers préparatifs. C’était au début de 1914. Il fut condamné en juillet de la même année à cinq ans de prison et cinq ans d’interdiction de séjour. Mis en liberté à la fin de l’année 1919, où croyez-vous qu’il s’abrita? Au moment où je relis les épreuves de ce livre, il est dans la Sarre, agent de liaison entre les chemins de fer sarrois et la douane française. Parfaitement, il est notre employé dans ce pays que nous occupons et où plus que partout ailleurs les Allemands ont intérêt à mener une action antifrançaise... Ah! nous demeurons un peu bêtes en face des organisations allemandes. (Mars 1920.)
des émotions de Nancy en 1914. Mais il est d’autres circonstances plus terribles. Et par exemple je pourrais raconter l’histoire d’un forçat allemand officier dans l’armée française (et à Nancy même), sous un faux nom
30 décembre : — La bataille vue par un héros : — Nous lisons par centaines des lettres vaillantes et charmantes de soldats. Aujourd’hui, c’est la lettre d’un chef que j’ai l’honneur de mettre aux mains des amis de l'Écho. Ils y trouveront une interprétation saisissante de la bataille et la sincérité d’une àme héroïque.
Notre vie, nous sommes toujours prêts, si la France en a besoin, à la donner tout de suite. C'est ce qui arrive à beaucoup d'autres, à beaucoup trop d'autres en ce moment-ci. C'est ce qui est arrivé entre autres le..., trois quarts d'heure avant que je sois moi-même descendu, à un pauvre vaillant capitaine d' artillerie qui marchait près de moi à la batterie .
Il était radieux ; nous venions de faire de la bonne besogne, et de démolir avec ses pièces plusieurs canons ennemis en face de nous dont les caissons avaient sauté en feu d’artifice. Sa gaieté a été brusquement coupée par une réponse inattendue et d'une précision impressionnante . Une salve d’obus passant par-dessus ma tête est venue s’abattre juste à ses pieds. Un éclat monstrueux lui a traversé la poitrine par le cœur. Il a fait : « Ah! mon Dieu ! » Son adjudant a dit : « Je suis foutu U) Un des pointeurs a
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exhalé son âme dans un énorme soupir prolongé qui était un gargouillement dont j'ai encore le bruit dans les oreilles. Tout cela en beaucoup moins d'une seconde, dans une clarté de tonnerre aveu-
Je me suis retourné, persuadé que c'étaient nos propres obus qui venaient d'éclater dans les pièces. Les trois hommes étaient alignés côte à côte, les mains sur les hanches, comme à la parade, mais ils étaient étendus tout du long sur le dos et avec, sur les visages dont les yeux brillaient encore, un air de calme et de repos que je reverrai toujours. D'autres servants, appuyés contre les roues ou tombés sur les genoux , se tenaient les deux mains pressées sur les plaques pourpres qui avaient été, l'instant d'avant, leurs figures , retenant mal des nez, des yeux, des dents et des hoquets d'atroces souffrances .
Ces tableaux sont épouvantables et grandioses comme tous les holocaustes librement consentis à l'idée de la patrie, qui ne prend visiblement sa forme quà ces instants de tragique beauté.
Pour ma part, je n'avais pas une égratignure. Mon tour ne devait venir quun peu plus tard. Les premiers bataillons de ma batterie dépassaient la batterie démontée, et se lançaient à la charge sous une véritable voûte d'obus et de marmites que construisaient pour eux, de face et de flanc, les batteries ennemies. Je n'avais pas le temps de méditer sur le petit événement qui venait d’attrister ce coin du champ de bataille et de m'arracher deux larmes des yeux . Il me fallait me rendre à mon poste de com-
30 DÉCEMBRE 19i4
mandement, au milieu des soldats dont les lignes avançaient .
Ce ne fut gu un assez long temps après gue je m aperçus g ue je marchais avec mon képi à la main. Chose bizarre, tout en accomplissant machinalement le rite de mon commandement au combat , veillant sur le maintien du dispositif d’attague, conformément à ma fonction, c'était surtout le corps du pauvre capitaine R .. et de ses adjoints gue je voyais, et c était cela gue, irrésistiblement, je saluais en me découvrant. Cette espèce de hantise fantomatigue a persisté plusieurs minutes, peut-être dix, peut-être plus. Puis elle a été emportée par les explosions d'obus gui se succédaient plus rapides et précipitées , faisant d'autres hécatombes, brossant d'autres tableaux de mort et de beauté, me ramenant brutalement aux réalités immédiates . Car l'immédiat à la bataille, cest ce gui arrive, ce n'est déjà plus ce gui vient d'arriver. . .
Mais aujourd' hui encore, un grand mois écoulé, chague trait du tableau de la batterie R..., à la seconde du foudroiement, se replace fidèlement à sa place sous mon regard gui évogue ; j'entends encore une voix ( c'était la mienne) : « Eh bien ! capitaine? » J'observais à la lorgnette un point gue je venais de lui indiguer à canonner, et m étonnant de n avoir pas encore entendu parler ses canons derrière moi, j'en faisais, sans me retourner et sans cesser de regarder, l'observation. Et une autre voix (c’était la sienne), guelgues secondes après : « Ah! mon Dieu! » Il n'était déjà plus... Entre les deux
interjections, la mort avait passé, foudroyante et bienheureuse, puisqu’il ne l’avait pas sentie . Mais si promptement que l’âme lui eût été arrachée, le grand cri suprême poussé par le pauvre capitaine foudroyé montre qu’il eut encore le temps de la rendre au maître de toutes choses.
Cette toute petite scène, vécue sur un point minuscule de l'immense champ de bataille eut la durée d’une fulguration, que d’autre* instantanés semblables avaient précédée, que d’autres allaient suivre. Imaginez-la, répétée à des centaines d’ exemplaires , sur toute l’étendue de la zone où les deux armées s' étreignent, et vous aurez une vision approchée du tableau de guerre brossé par le combat moderne.
N’allez pas vous figurer que l'œil y découvre des masses bigarrées de soldats qui s’avancent en troupes serrées les unes contre les autres jusqu’à ce que les baïonnettes soient croisées, suivant le cliché traditionnel.. . pour les civils! Votre représentation serait complètement erronée. Il faut un œil très exercé pour apercevoir des hommes pendant le combat. Quand, enfin, on a vu quelques-uns subitement dressés comme diables jaillissant de la boîte à surprises, ce n est jamais que pour quelques secondes et la vision rentre dans la terre aussi brusquement qu elle en a jailli ; mais si, à ce moment, au lieu de laisser le regard fixé sur le point où elle vient de s' évanouir, attendant qu elle revienne , vous le déplacez vers la droite ou vers la gauche, vous voyez la même apparition se produire dans les mêmes conditions d'instantanéité. On croirait que le terrain a été à l'avance
semé d' aj)pareils à éclipses représentant une file de silhouettes à intervalles et qui auraient la faculté d'avancer ' lentement , soit pendant quelles sont visibles, soit pendant qu elles ne le sont pas. Au bout d’un long moment de cette observation et quand notre œil , s'étant accoutumé, commence à percevoir des détails, il remarque de-ci de-là , un peu partout, des petits tas clairs ou sombres , mais tranchant sur le veit de la prairie ou le jaune des champs. Ceux-là restent toujours visibles et, de plus, immobiles dans la même position. Ce sont les silhouettes cassées, ce sont les morts. . . C’est tout.
Par exemple, ce n’est pas pour l'audition comme pour la vision, et les oreilles n’ont pas besoin d’être exercées pour entendre un tintamarre diabolique composé d’une quantité ininterrompue de claquements secs comme ceux que produiraient une multitude de fouets violemment secoués. Ce sont les coups de fusil, ponctués à chaque seconde par les explosions stridentes ou graves des obus et marmites, dont le bruit est infiniment moins monotone et agaçant que celui des mitrailleuses et des f usils .
fai souvent pensé que la représentation la plus approchée qu’un non-combattant poui'rait s’offrir d’un champ de carnage — locution usuelle — pendant l’action , consisterait pour lui à se placer tout contre un bon piano dont le clavier serait tenu par un virtuose jouant prestissimo un grand air guerrier, et à regarder par la tablette soulevée monter et descendre à l’intérieur de la caisse les petits marteaux de bois et de cuir frappant les cordes sonores.
Cependant que les autres artistes de l’orchestre, armés de grosses caisses et de castagnettes, agiteraient frénétiquement celles-là ou taperaient comme des sourds sur celles-ci.
Vous voyez comme c’est simple et peu mélodieux . L’ harmonie du combat et sa grande poésie ne sont pas dans sa musique, non plus que dans le spectacle fort peu animé somme toute qu’il offre aux regards. Elles sont tout entières à un degré extrêmement élevé dans la notion du sacrifice total et permanent que consent volontairement chacun des combattants et quil consent avec une allégresse soutenue.
Préférer quelque chose à sa propre vie et donner celle-ci pour que ce quelque chose, c est-à-dire l’existence de la patrie, soit prolongée , voilà bien la cantate la plus magnifique qu’un musicien génial qui serait aussi un poète inspiré puisse composer pour l’enchantement des hommes. Eh bien ! ce grand poète et musicien, c’est chaque soldat pendant le combat; et l’assemblage de toutes ces lyres, dont chacune donne son plus beau chant, sa note la plus suave quand elle se brise, c’est cela l’orchestre formidable, l’orchestre élyséen de la bataille qui rugit et que les dieux écoutent empoignés . . .
J’ai transcrit cette page avec un grand respect. C’est la plus belle que j’aie lue depuis le commencement de la guerre. Un œil et un esprit véritablement intelligents se fixent sur une bataille pour y recueillir les observations que ces grandes catastrophes fournissent. Cet homme
ose dire : « Le ronflement familier des obus et les mille petits ou grands bruits du front, on s’y attache si vite et si passionnément que lorsqu’ils viennent à manquer, l’existence paraît insipide comme une marchandise qui a perdu son prix courant. . . » Une telle liberté, que seul un grand poète sera tenté de réclamer, peut-être n’est elle permise qu’au brave qui a versé, à plusieurs reprises, son sang sur le champ de bataille. Pour penser ainsi et pour le dire, il faut être deux fois un héros. Il y a des sentiments qu’il ne suffit pas d’avoir imaginés et qu’il faut avoir éprouvés pour être admis à les exprimer, car ils appartiennent aux régions du divin; ils sont sacrés, et, à les toucher sans y être désigné, on pourrait paraître aisément d’une insensibilité sacrilège.
Cette page va aussi loin que l’esprit humain peut aller. Elle nous mène jusqu’aux bords du chaos primitif. A travers l’ouragan, dans la confusion de la bataille et des sentiments intérieurs qu’elle déchaîne, cet officier a su voir le vieil et éternel génie qui anime et construit les sociétés humaines. C’est la page d’un voyant.
Et ce soldat-philosophe, si ardent et si impétueux dans le don de son âme à l’Esprit mystérieux cfui plane sur les carnages, il confie le résultat de son expérience à des phrases légères,, d’honnête homme. Il a projeté de la lumière dans les parties les plus inintelligibles de l’être et sur le plus effroyable mystère de la vie des sociétés, et de quel ton très simple il se met en
communication avec nous! Avec quelle lucidité, avec quelle liberté qui apaise et même réjouit le cœur il consigne ses observations, au sortir de cette journée dont il a fait un laboratoire d’héroïsme! C’est bien beau. C’est la délicatesse du goût jointe à la puissance de l’esprit et de la volonté. Nous avons des officiers héritiers, mieux qu’aucun d’entre nous, de toutes les grandeurs françaises (1).
31 décembre. — 1914, l’année de l’amitié : — On classe une montagne d’après son plus haut sommet. A partir d’août, cette année 1914, triste et querelleuse, toute basse et pleine de coupegorge s’est élevée, nous a portés, tous, dans les régions de l’amitié. Elle mérite d’en porter le nom. C’est l’année de l’amitié préparant 1915, l’année de la victoire.
Depuis quatre mois, nous avons constitué entre nous une sorte de mutualité, afin de ne pas mourir. Il fallait que l’union se créât dans le monde des esprits avant de devenir l’entr’aide fraternelle des champs de bataille. Comment se fit-elle, cette union? Nul n’en pourrait rendre compte. Nous y sommes arrivés par la route la plus obscure et la plus rapide. Rappelez-Vous, le tocsin sonnait à travers les campagnes et, soudain, toutes les âmes se trouvaient haussées
(1) L’auteur de cette page, aujourd’hui je puis bien le nommer, .c’était le colonel Marchand, le héros de Fachoda.
sur un plan où nulle barrière ne les séparait plus.
Des gens qui n’avaient jamais conçu combien la France serait majestueuse et productrice, si elle poursuivait avec vénération la mise en valeur de son patrimoine matériel et moral, eurent la révélation que nous avons une terre et une âme à défendre, pour les transmettre aussi belles que nous les avons héritées. Le plus pacifiste trouva son chemin de Damas.
On vit le sentiment nous mettre d’un seul bond au point où la raison parfaite nous conduit et que la raison quotidienne, ergoteuse et claudicante, ne parvient pas toujours à atteindre. Quelle leçon pour ceux qui méprisaient « les vieux préjugés » et qui, incapables de bien se renseigner et de bien prévoir, avaient bridé les mouvements naturels de leur âme française! L’émotion et l’enthousiasme les libérèrent de leurs bandelettes, les restituèrent à leur vraie nature. L’union nationale s’est faite dans le même moment sur tous les points du territoire, dans chacun de nos innombrables villages, de la même manière qu’à la Chambre. La fierté guerrière nous souleva tous. Elle obtint d’emblée que nous déposions nos rancunes, nos méfiances, nos justes griefs, nos justes intérêts... C’était bien le moins quand les meilleurs allaient consentir avec allégresse de perdre l’être pour sauver la patrie.
Sans calcul, chacun de nous a suivi le mouve-
ment de toute la nation. Nous avons pris le rythme de la France. Mais ce bel édifice d’amitié, surgi dans un jour de miracle, il faut le maintenir par notre volonté ; il faut continuellement le construire et le perfectionner, l’achever avec notre propre raison. Le temps n’est plus de nous endormir dans nos partis pris et dans l’inconscience d’un mal qui faillit emporter la France. Travaillons tous à satisfaire les réclamations du sentiment unitaire qui nous anime.
Quelques-uns regrettent que tous les mérites' ne soient pas employés au gouvernement. « Dans l’armée, disent-ils, depuis le début de la guerre, les chefs des plus grands emplois ont été renouvelés et choisis en toute indépendance. Nous avons la plus admirable cohorte de commandants d’armée, d’une valeur unanimement reconnue. Mais au gouvernement civil, si rien n’est complètement mauvais, si la bonne volonté est certaine, si plusieurs éléments sont excellents, on reconnaît toujours la coterie. Trop de prudence, quelque chose de froid, d’embarrassé, d’habile et de faible. . . »
Il y a du vrai dans ces réflexions. Mais aussi bien on manque d’hommes. Et quand on vous dit, ministres, d’appeler dans vos conseils élargis toutes les valeurs du pays, pour qu’elles vous apportent la flamme et que vous dominiez les circonstances, je vois bien que ces porte-feu, vous ne les trouverez pas dans vos antichambres. Attendons la fin de la guerre . De véritables
hommes, des esprits ardents et clairs, sortiront des tranchées. Il y a là beaucoup de Français en train d’apprendre le secret de leur destinée, leur mission, et qui reviendront avec le besoin de rapprocher le réel de l’idéal qu’ils portent dans l’âme.
« Depuis trois mois, m’écrit un ami, nous vivons dans des tranchées creusées le long de l’Yser parmi les prairies inondées. Des cadavres de tous les régiments français ou allemands qui se sont battus là infectent l’air. A certains endroits, les hommes dorment littéralement dessus, et les parapets sont formés de corps entassés. » Eh bien! dans ces charniers, à l’insu même des vaillants qui les garnissent de leurs fusils et qui, certes, ont assez à faire de vivre au jour le jour, une France nouvelle se forme. Ceux qui reviendront de là connaîtront les exigences d'une vraie vie nationale. Ils prendront pour toujours un point de vue plus élevé que le point de vue partisan. Groupés derrière leurs chefs glorieux, liés par une telle fraternité, ils ne pourront plus méconnaître les lois de la vie, les besoins du salut public. Et quelle autorité, pour chacun d’eux! Un sergent, du fond de sa tranchée boueuse, gagne des titres pour se faire écouter, dans son village, jusqu’à sa mort, mieux que le plus éloquent de nos maîtres actuels.
Un personnel nouveau se forme et va se substituer, dans tous les ordres, à tous nos dirigeants. La République était aux mains d’une petite
société, d’une sorte d’association fondée sur l’idée pacifiste. Ce groupement a ses titres que l’on peut apprécier dans le Livre Jaune. Demain, la République appartiendra à l’immense fédération de ceux qui, les armes à la main, réparant l’erreur pacifiste, sont en train de sauver la Patrie. Ils inscrivent leurs titres dans les ordres du jour de l’armée, sur les tombes de nos champs de bataille, sur nos provinces ravagées par l’envahisseur, mais qu’ils déblayent.
1915 annonce une ère nouvelle. Si l’àme des Français a changé au cours de la guerre, nécessairement, après la guerre, changeront nos idées, nos institutions, toutes nos œuvres. Et cela sans heurt, d’un accord paisible, par un effet de cette amitié qui déjà nous relie et qui viendra sceller la victoire complète. Voilà mes pressentiments. Quant à nos vœux et souhaits, c’est encore aux combattants que nous les adressons. Nous saluons les soldats de la France, si braves dans leurs misères. Que ce papier leur apporte à tous l’expression de notre reconnaissance et l’annonce que dans la Patrie qu’ils auront sauvée, ils tiendront, de l’aveu de tous, le premier rang.
L’amitié qui s’est formée, pour les escorter dans les gares, au premier jour de la mobilisation, ils la trouveront unanime pour acclamer leur glorieux retour et honorer leurs inoubliables services.
31 décembre. — Pour que nos soldats aient un casque : — Quelqu’un m’écrit de l’armée : « On vient de m’apporter le casque d’un patrouilleur allemand mis par terre durant la nuit. Ce n’est plus le casque en cuir bouilli, sans valeur de protection contre le projectile, tel que l’avaient leurs troupes d’active au début de la guerre. 11 a exactement la même forme, la même couleur, le même aspect, mais il est en tôle d’acier. C’est devenu une arme défensive, très efficace contre les shrapnells ou même contre le ricochet de la balle d’infanterie. Ainsi, en cours de lutte, nos voisins se perfectionnent tant qu’ils peuvent A nous d’en faire autant. . . »
Et nous n’y manquons pas. A preuve les beaux renseignements que nous donnent les communiqués sur les effets supérieurs de notre artillerie lourde. Mais, tout de même, si l’on pouvait protéger la tête de nos braves soldats! (1).
(1) Voir plus haut sur le même sujet ma note du 9 décembre 1914 On commença de distribuer des casques à nos fantassins en avril