CHAPITRE II
La France au XVI* siècle. — Ligueurs; Protestants; Politiques.
— lies trois Henri.
Pour se bieû rendre compte des sentiments qui agitaient les masses à cette date, non seulement en Auvergne, mais encore dans le reste du royaume, il est indispensable de jeter un coup d'œil en arrière sur le terrain de l'histoire, et d'envisager, dans une sorte d'ensemble panoramique, la situation des partis qui, après avoir déchiré, dans les luttes intestines, l'unité nationale, s'en disputaient les lambeaux.
Depuis un demi siècle, le pays était bouleversé par la querelle religieuse. L'incendie allumé en Allemagne, avivé plus tard à Genève, continuait parmi nous ses ravages, et des fleuves de sang n'étaient pas encore parvenus à l'éteindre.
Le grand XVI« siècle, né parmi les splendeurs des arts, au bruit des découvertes qui renouvellent la face
du monde intellectuel et du monde physique, avait vu bientôt s'obscurcir son brillant horizon. Il se fondait maintenant en un long drame, trop souvent éclairé des sinistres lueurs de batailles et de bûchers dévorant au nom de Dieu, horrible blasphème! d'innombrables victimes humaines.
En vain Charles IX, des fenêtres du Louvre, avait-il envoyé son dernier argument à la Réforme. L'hérésie n'en avait pas moins fait de gigantesques progrès et do fanatiques prosélytes. Elle se dressait en face do l'Église pour la diviser, en face de la Société pour la transformer, en face du Trône pour le renverser. Elle traitait la papauté en prostituée de Babylone, la cour de France en Sodome impure; elle affichait un puritanisme austère en face des élégances exqui^s et de la grâce quintessenciée des mœurs.
Et, en réalité, c'était une société étrange que celle de cette époque. Mélange de galanterie et de cruauté, de mysticisme et de superstition, de foi et de doute, elle se présente tout à la fois sous des aspects grandioses et bizarres, séduisants et horribles. La rudesse et la barbarie s'y dissimulent sous une surface polie, les passions y demeurent sauvages. La poésie sentimentale le dispute au libertinage ; la religion et la débauche se partagent les âmes. Le sonore éclat de rire se marie au tintement du tocsin, et la gai té de Rabelais se joue au milieu des larmes. Siècle ardent, passionné, inquiet et maladif, où le sang est brûlé par
toutes les fièvres, où Tâme humaine, sans règle et sans boussole, s'agite au milieu de Torgie et de rincohérence.
Comme guide à cette société déséquilibrée, il eût fallu une royauté moins efféminée que celle du dernier Valois, une main plus ferme, un esprit d'une meilleure trempe.
L'avènement de Henri III avait été pour la France une cruelle déception. Elle augurait mieux du vainqueur de Jarnac et de Montcontour. L'affection publique l'avait accompagné sur la terre polonaise, où le pays était fier de voir s'acclimater un rameau français. Lui, au contraire, se considérait comme en exil et aspirait à revoirlesolnatal.Parmi les fiers Sarmates,ilse plaignait ainsi qu'Ovide sur les terres du P.ont-Euxin, portant la couronne des Jagellons comme un rocher sur sa tête.
Le désappointement fut grand, quand, de retour en France, il peupla sa cour de petits maîtres, de muguets au teint de femme, de jeunes raffinés vêtus de dentelles et de soie, réglant mieux les questions d'étiquette que les opérations militaires, mélangeant ks bracelets et les chapelets, les parfums d'Arabie aux acres odeurs des honteuses voluptés. Les mœurs rigides et la flère indépendance de la noblesse polonaise n'avaient pu viriliser son tempérament et réconcilier le prince avec les goûts mâles qu'exige le sceptre. Ce fut comme un écroulement général des espérances que la jeunesse du duc d'Anjou avait fait concevoir.
Rien, dans notre histoire, n'offre d'analogie avec la cour de Henri III. Il faut» dit Henri Martin, remonter aux époques dépravées de l'antiquité romaine, pour retrouver un pareil mélange de débauche et de férocité, de folie et de légèreté sanguinaires. De même qu*à la cour des Césars Néron était artiste, de même des goûts d*art et de littérature surnageaient dabs le chaos immonde. Mais si le caractère du souverain était chevaleresque , il était également vicié et corrompu ; ses bizarreries n'étaient pas faites pour rehausser l'autorité royale.
On est donc obligé de convenir qu'en se posant comme réformateur des mœurs et du sceptre, le Calvinisme avait beau jeu pour entreprendre la lutte. Il n'en était pat de même du troisième pouvoir qu'il aspirait à bftttre en brèche, c'est-à-dire do l'Eglise catholique, apostolique et romaine.
La secte, malgré sa hardiesse, devait se briser devant le roc inébranlable de saint Pierre, dont les ramifications s'étendaient vivaces jusqu'au cœur même de la nation. On pouvait au besoin en finir avec une dynastie énervée et discréditée, lui opposer avec quelque vague espoir de succès la République genevoise, mais ce qui était irréalisable, c'était de substituer le prêche à la messe.
Le chef actuel de TEgliso n'était qu'un ancien gardeur de pourceaux ; seulement ce gardeur de pourceaux , qui faisait réparer Saint-Jean- de -Latran et relever
DaNS La basse Al VERONE it
Tobélisque des Pharaons , était plus puissant que les plus grands princes, car il était le roi des âmes, car il symbolisait la foi, les vieilles traditions du peuple qui trouve dans la religion le moyen de satisfaire ses aspirations d'égalité, de liberté et d'amour.
Les églises étaient le théâtre de toutes les fêtes et de toutes les joies du peuple, ses palais, bien plus splendides que ceux des rois, où, roi à son tour; il oubliait dans des songes du ciel ses durs travaux et ses misérables demeures. Les corporations se groupaient autour des cathédrales bénites, à l'ombre des bannières de leur saint patron.
Que lui offrait-on à la place de ces pompes sacrées, de tout ce magnifique symbolisme catholique ? L'enthousiasme à froid d'une réforme mo$ale, des coutumes austères et bibliques cadrant mal aroc les traditions de l'enfance, de monotones psalmodies au lieu des hymnes sacrés des fidèles agenouillés devant le Saint-Sacrement, des pourpoints gris ou noirs au lieu des resplendissants ornements sacerdotaux, enfin le culte abstrait de l'esprit, enseigné d'une voix sentencieuse, par des ministres à la parole grave, dans des temples nus et vides aux yeux de la chair !
Comment l'esprit français eut-il pu préférer Marot à cet immense poème en action de la liturgie chrétienne !
Quand le Catholicisme fut visé au cœur par la Réforme, le pouvoir roynl, tuteur de la société, dut
18 CHRONIQUE DE LA UGlK
prendre en mains la cause des catholiques. Il fit la guerre pour eux, mais si mal, avec tant do nonchalance, que quatre fois il mit bas les armes devant l'hérésie et pactisa avec elle. De sorte que les catholiques perdant patience se demandèrent : x< Ne pourrions-nous pas nous passer de ce mandataire inhabile ou impuissant? » Alors ils se liguèrent et il y eut un nouvel Etat dans TEtat. C'était fatal. Lorsque le pouvoir cesse de protéger, ou de protéger utilement un grand parti, il est naturel que ce parti cherche à se protéger lui-même.
La Liffue fut donc la sainte union de la France avec elle-même pour la conservation.de Tantique foi de ses pères. Elle fut la nation armée, énergique expression de liberté et de nationalité. Son but fut lo triomphe dé* l'unité de croyances. Elle naquit du sentiment populaire plutôt que de Tinitiati ve des classes «levées et devint en réalité la fédération réactionnaire dos produits bourgeois, municipal et catholique coûtre le mouvement armé et subversif de la réforme calviniste.
Et pourtant, la Ligue offre cette singulière anomalie d'avoir été condamnée par toutes les opinions, grâce peut-être à son fanatisme et à ses allures despotiques. Quoi qu'il en soit, elle sera toujours, mal appréciée tant qu'on ne sortira pas de ces données fausses et romanesques que Voltaire a répandues, et non sans dessein, dans cet amas de mensonges rimes qu'on appelle la Uenridde» •
La royauté, nous l'avons dit, avait été incapable de dominer la situation et de faire acte d'autorité.
Henri III était un esprit de tiers-parti, ce qui entraine indécision, incertitude, double face. Sa mère, formée par Machiavel, allait alternativement d'un camp à un autre, divisant, caressant, versatile par système. Elle ne vivait que pour tramer des intrigues, favorisant tout ensemble les Huguenots et la Ligue, mais les favorisant à la Florentine, pour s'en servir.
De temps à autre, la cour cherchait à sceller une alliance entre les partis en armes. Alors s'accomplissaient les noces de la charmante Margot avec le prince de Béarn, contraste singulier du jasmin musqué avec la senteur de l'ail ; puis, le lendemain, ces noces devenaient vermeilles, dans la sombre nuit du 24 août^ nuit de cauchemar qui engendrait la stupeur et la rage.
De ce jeu de bascule était né le parti des Politiques, faisant son bréviaire du Livre du Prince, criant tour à tour : « Vive le roi ! Vive la Ligue !» Grand et fort en ce qu'il préconisait la tolérance religieuse, petit et faible en ce qu'il ne la pratiquait que lorsqu'il la jugeait opportune. Luther et Calvin avaient laissé les Politiques indifférents sans doute à leurs doctrines, mais c'était pour eux que Montaigne avait lancé son : Peut-être! Ils avaient accueilli avec curiosité les nou-velletés, ainsi que les appelait le grand douteur qui,
du haut de son donjon, assistait avec lo flegme un peu ironique de son scepticisme, à ces débauches de Tesprit humain.
En politique, ils avaient plusieurs écharpes dans leur fourniment ; en religion, des reliques de différentes paroisses.
Aussi, étaient-ils encore plus odieux à la Sainte- Union que les partisans do la Réforme. Les Calvinistes étaient des ennemis, on le savait; mais les Politiques passaient pour des consciences sans énergie, des cœurs qui appelaient la transaction, des hypocrites venimeux, altérant et souillant les opinions sincères. On les représentait en hiboux, en crocodiles, en autruches. On les dénommait réalistes ou bigarrés, comme étant sans couleur déterminée. On fredonnait dans les rues :
CaiilloD, carillon, Mort aux hérétiques !
Carilloo, carillon.
Mort aux Politiques !
Royalisme ou hérésie étaient également suspects. L*indifférence ou le rationalisme, voilà les deux fléaux contre lesquels le Catholicisme s*armait.
Donc trois Etats dans TEtat, trois tronçons dans la nation : Ligueurs, Protestants, Politiques.
A la tête de ces derniers, Uenride Pâ'/ow représen-
t)ANS LA BASSE AUVERGNE 2l
tait les souvenirs de là monarchie et avait dans les mains tous les ressorts de l'administration publique. Ses partisans, dévoués au principe d'hérédité, dont ils comprenaient en hommes de sens toute la puissance, se recrutaient en grande partie parmi les parlementaires, les légistes, les gens de robe en général, qui étaient les grands négociateurs de l'époque, cherchant à rapprocher les partis selon qu'il convenait à leurs intérêts. Naturellement modérés ils s'efiforçaient d'adoucir les griefs, d'écarter les obstacles, montant, s'il était nécessaire, en croupe des opinions violentes, dans l'espoir d'en contenir les excès. Achille de Har-
lay, Pithou , soutenaient par conscience et par
principes la couronne chancelante des Valois.
Mais le roi avait aussi parmi les hommes d'armes de francs et loyaux sujets : les maréchaux de Biron et d'Aumont, Ornano, Grillon, Loignac, Bellegarde. Si les mignons étaient extravagants, ils étaient fidèles, braves jusqu'à la folie. Leurs pourpoints 8e soie couvraient des cœurs inaccessibles à la crainte, et sous leurs manteaux amaranthe, des épées valeureuses ne demandaient qu'à briller au soleil des champs de bataille.
Le second parti, formé de tous ceux qui avaient embrassé la foi nouvelle, s'était donné pour chef un jeune prince possédant toutes les qualités et tous les
défauts qui font ordinairement les héros populaires. A son teint bisque, bruni, noirci par le soleil et le vent, à ses jeux égrillards, à sa barbe mal peignée, à son nez démesurément arqué, à son haut-de-chausses rapiécé, on reconnaiss^t Henri de Biarn, dont le front se couronnait d'une naissante auréole de popularité. On le reconnaissait encore à cet esprit infini et ardent, fait tout à la fois de franchise et d*astuce, de profondeur réelle sous une légèreté apparente, d'énergie en même temps que de bonhomie bourgeoise^ à sa manière de hâbler, pittoresque et colorée, à l'expression martiale, cordiale et joviale qui animait son masque rubicond sous une ombre de hnle, à ses lèvres satiriques faites pour le baiser galant et le propos salé. Certes, les Huguenots le trouvaient de mœurs trop faciles pour être Télu de Sion; ils ne se dissimulaient pas que c'était « un bouc lascif attiré par l'odeur du péché, n Ils eussent préféré un chef de stîctaires ; mais la poésie de la Bible entourait de ses rayons le visage de la fanatique Jeanne d'Albret, sa mère, mais l'arbre de Gascogne avait dans le midi de la France de vigoureux rameaux, mais, enfin, ils n'étaient pas à dédaigner, ces reîtres et ces lansquenets de la Navarre, qui faisaient à leur jeune roi un rempart de poitrines et de hallebardes.
En ce temps là , en ce pays-là, les hommes se contentaient de peu. Un petit manoir aux créneaux édeutés, quelques perches de terre et deux ou trois
arpents de bois suffisaient à leurs besoins. Le manoir les abritait, la terre les fournissait de pain, les bois de gibier. Sentant de bonne heure Todeur de la poudre et les fumées du cerf, les cadets de Gascogne étaient toujours prêts à sonner le boute-selle et à chevaucher, réperon de campagne au talon. Habillés par le tailleur de Panurge et de Grangousier, ils n*opposaient aux grâces affectées des mignons que des fanfaronnades d*estafiers. Mais si cette noblesse n'avait pas de manteaux piqués chez Labrosse, si elle était mal harnachée, si elle ne mangeait que du pain de Saintonge frotté d'ail, au lieu de dîner chez Lemore avec des salmigondis sophistiqués ou des dragées musquées à la d'Aumale, c'était du sang vermeil et fidèle et des cœiir^j dévoués.
Enfin, un autre héros dirigeait en maître, avoc un pouvoir absolu et incontesté, le troisième parti, le plus nombreux, le plus puissant, le plus populaire, celui qui groupait tous les catholiques sincères, prêts à défendre le culte de leurs pères et à prévenir chez une nation chrétienne le règne du doute et de Tincrédulité.
Une naissance illustre, une bravoure brillante, un génie élevé, caractérisaient Henri de Guise, le rejeton éclatant de cette maison de Lorraine qui avait déjà fourni un martyr à la cause populaire.
La famille de Guise prétendait descendre des Car-
'è4 CHRONIQUE DE LA LîGtE
loviDgiens et se disait, par suite» victime de Tusurpation de Hugues Capet. C*en était assez pour qu'elle considérât au fond du cœur la couronne de France comme son patrimoine. Appuyée* sur l'Eglise, dont elle s'était fait une alliée formidable, ayant les moines pour soutiens et pour acolytes, elle s'érigeait en tutrice du trône qu'elle convoitait, en protectrice des Valois qu'elle voulait anéantir. Ce n'était pas une guerre ouverte, mais une alliance franchement hostile. Entre les Guisards à la croix de Lorraine et les Royaux à la colombe du Saint Esprit ne s'échangeaient que des railleries, des mots blessants, puis des coups d'épée succédant aux coups de langue. Lespgsquils raillaient les mignons, « champignons de faveur en une nuit poussés it. Les poètes de cour tressaient des guirlandes à Quélus, à Maugiron et à Livarot.
A travers la foule idolâtre. Guise s'avançait épanoui et radieux, caressant clfacun par une séduction inouïe. Les Huguenots étaient de la Ligue quand ils regardaient M. de Guise. Son frère et lui éblouissaient la cour par leur grande mine, leur luxe, leurs allures chevaleresques. « Ils ont si bon air, ces princes lorrains, disait le maréchal de Retz, qu'auprès d'eux les autres princes paraissent peuple. »
Henri était le Macchabée populaire. La France était folle de cet homme-là. On baisait ses habits, on le couvrait de fleurs. A sa voix marchait une grande partie de la nation.
Le pays se partageait donc entre les trois Heùri : Guise, Bourbon ou Valois. Voilà les trois cocardes, les trois étendards qui se dressaient en face de Tavenir.
Telle est la peinture succincte de cette époque, d*autant plus tourmentée qu'elle portait le monde moderne dans ses flancs.