‹ Chronique de la ligue dans la Basse-AuvergneChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'Auvergne à vol d'oiseau. — Galerie des Illustres. — Légistes, Curieux et Oens de lettres. — Héformés, Papistes et Royaux.

Cet ensemble de la société française était un composé, ou mieux, un résumé de Tétat des esprits dans les diverses provinces de la monarchie.

L^histoire de l'Auvergne, notamment, fournit ,dans un cadre assez resserré, le portrait du XVP siècle. Elle reproduit presque traits pour traits le tableau général que nous venons d*esquisser, à tel point que les détails risqueront fort de passer pour des redites.

Cette grande province do la France centrale, pays en quelque sorte de transition entre le nord et le midi, tenant à ce dernier par sa langue, par ses mœurs^ par sa législation vraie, — le droit r©main encore plus que la coutume, — ne pouvait échapper aux influences religieuses et politiques qui agitaient le royaume. En outre, sa population belliqueuse, sa position formida-

■CUKoNimJE DE LA LiGVIi

ble au cœur du pays devaient ea faire un puissant auxiliaire pour le parti qu'elle embrasserait.

Quelque chose la signalait plus encore que sa situation géographique comme devant être, dans la lutte iraminente, un fojer d'action ot un centre do propagande, c'était l'élitu des personnages de marque qui lui faisaient une auréole et étendaient au loin le rayonnement de son influence.

De tous temps la terre arvorne fut fertile en illustrations, et c'est à bon droit que Grégoire de Tours la qualifie : Tellus data vin's. Rarement, cependant, put*elle grouper en une seule gerbe une aussi nom^ breuse pléiade d'hommes distingués qu'au XVI' siècle Esprits de second ordre pour la plupart, si l'on veut, dans le livre du monde, mais qui, par suite, représen' tent mieux leur époque et reproduisent d'une façon plus exacte les grandeurs et les travers de leur temps. Le génie est l'exception. Il a sa place dans un musée ; par malheur, il brise le cadre et ne saurait illuminer toutes les figures, Lo talent, au coutrairo, repose l'esprit et fournit d'intéressants médaillons à une galerie de portraits.

Aux postes les plus élevés de l'Eglise, de l'Etat, de la Magistrature, de l'Armée, nous voyons figurer d'éminents enfants de l'Auvergne.

Dans le haut clergé on compte quatre cardinaux r Antoine Bohieei, Antoine du Pr.m, Hiérome de la. Soucuii:RE, François de la Rocjiefoucauld ; trois

archevêques : Charles de Majiillac, Jacques de la GuESLE, Gilbert Gexebr\rd; un grand nombre d'évêques parmi lesquels : Thomas, Jean, Claude et Guillaume DU Prat, Jean François et Guillaume Boiiier, Bertrand DE Marillac, François et Jean-Baptiste du Bourg, Nicolas Dasguy, Jean Arnaulu, Antoine et François de Saint-Nectaire, Claude Regin, Pierre FoL'RNiEK, Hector d'Ailly de Rochefort, François d'Estai^'g, Jean de LiASdEAC, Guillaume du Vair..'...

Parmi les simples religieux on distinguait : Etienne Mausuin, aumônier de Catherine do Médicis, qui porta la parole au colloque de Poissj; Jacques de Pl.\nat, ecclésiastique assez pieux et assez savant pour être comparé à Gersou et à Thomas Akempis.

Et dans la seule Comiiaguio de Jésus : les Pères Michel CoYSSARD, Etienne Luzvic. Jean Martinon, qui publièrent do nombreux ouvrages ascétiques; Guil-

I laumo Saitemouche et Jean Salles, martyrisés à Aubenas par les Huguenots; Pierre Madur, expert en lettres hébraïques, comme le furent Genebrard et le professeur, natif d'Aarillac, Jcaù de Quinquabres;

II enfin les célèbres Jean Ar^oux et Jacques du Sirmond , r, confesseurs de Louis XIII.

' BOURT

;ons, dans les grandes fonctions de la magistrales chanceliers Antoine dt; I'rat, Antoine nu %0UEO, Michel de l'Hobi'ital, et ceux qui allaient

rétre : Guillaume du Vair et Michel de Marillac; Pierre Lizet, premier président au Parlement de Paris; Jean et Jacques de la Guesle, l'un président à mortier, l'autre procureur général ; Guillaume du Vair, premier président au Parlement de Provence; Mathieu Chalvet, président à mortier au Parlement de Toulouse; Jean et Michel Vl\llard, pourvus de la même charge au Parlement de Rouen ; Jean du V.ur et Antoine Arnauld, procureurs généraux de Catherine de Médicis ; François Meyn.\rd, président au Présidial d'Aurillac; Jean de Vernyes, Gabriel de Marillac, Anne du Bourg

Dans l'armée, il faudrait rappeler les noms de presque tous les gentilshommes du pays : Lastic, Allègre, Curton, Effiat, Rastignac, Chazeron,

EsTAiNG, Saint-Herem et rééditer les glorieuses

pages de l'Armoriai d'Auvergne.

Uiie autre classe de citoyens, à la renommée moins éclatante , mais dont le savoir et l'importance étaient considérables, contribuait encore à augmenter le prestige do la province. Je veux parler des Légistes, Chaque époque, en effet, frappe un type à son effigie. Or, le XVP siècle appartient aux légistes, comme le XVIIP aux philosophes.

Le peuple va naturellement vers ceux qui font ses affaires. Il allait dès lors vers les Jurisj)n(denis, dont

la profession était dans tout son éclat et répandait sur ses adeptes une considération légitime.

Au nombre des légistes auvergnats dont le nom était le plus souvent répété par la foule, notons : Jean et François de Broë, savants professeurs de droit à Bourges ; Jean Amariton qui renseignait à Toulouse ; Louis Chaduc et Joseph Durand de Chazelles, qui avaient étudié sous Cujas ; Biaise Ceberet» conseiller en TElection de Riom et Jean Villevaut, procureur au Parlement de Paris ; Bessian de Pressai, André de la Ronade, Jean de Combes, Antoine Rigault, Jean de Textor'is, Gilbert de Marillac, Antoine Fontanon ; des avocats fameux, tels que : Antoine Arnauld, Pierre Mauguin, Antoine de Matharel ; le lieutenantgénéral Claude Blnet, sans oublier Savaron et Jean de Basmaison, dont les noms reparaîtront dans notre récit.

Ajoutez à cette collection de talents et de célébrités : Jean des Moulins, d'Ambert, un des médecins les plus réputés du siècle; Pierre Bkrard, de Murât, chirurgien illustre, qui guérit Henri IV d'une carnosité des plus mal placées pour un vert-galant ; Gabriel Collange , polygraphc et mathématicien ; Thomas Boyer, rarchitccte do Chenonceaux ; Gilbert Duchéri, d'Aigueperse, qui publiait des épigrammos latines ; Bernard, qui écrivait VBisioire de Riom, ouvrage aujourd'hui presque introuvable; Biaise de Vigenère, le fécond et consciencieux traducteur

Ajoutoz-y encore la légion des poètes ; Le Digne,

chantre du comte de Râûdân; Jean de Boissières, le Montferrandin, qui rimait les Œuvres amoureuses; Gilles DraAND qui publiait VAne ligueur; Jean de BoNNEFOND, autcuF de la Pancharîs, et son fils, auteur de Basia; Nicolas du Bourg, curé do Cébazat, qui caressait la muse patoise, tandis que Jean Charier, de Maringues, caressait les grands avec sa muse courtisancsque.

D'ailleurs les poètes étaient légistes, les légistes étaient poètes , ils étaient savants. Le juriste devait, selon l'expression deTallemantdcs Réaux, être, à cette époque, un ye/î/rf^/<?//re5. Aussi François de Broë publiaitil avec raison : Nitptiœ juriscomulti et philologie.

Les hommes les plus graves, les plus élevés en dignité ont avec la littérature des rapports constants : et non pas seulement des rapports austères , mais quelquefois folâtres, car ils taquinent la muse, accordent le luth et chantent Vénus la belle. Sous la toge, comme parfois sous la robe du prêtre et sous l'armct du guerrier, se trouvent Térudit, le curieux, qui, soit en vers, soit en prose, le plus souvent dans la langue de Cicéron, livre au public des élucubrations parfois scientifiques ou religieuses, parfois erotiques ou badines.

Le recueil intitulé : La Puce de Jf"' des Roches donne la note des délassements intellectuels que les légistes les plus solennels se permettaient sans offusquer les mœurs.

DANS LA BASSE AUVEtlGNE 33

C'est aiusi qu'en Auvergne, Gilles Durand, qui continuait la tradition gauloise avec la naïveté fine, le bon sens goguenard et railleur de Villon et de Marot, était avocat au Parlement et travaillait avec Mornac à la réforme de la Coutume de Paris ; que Durand de Chazelles, disciple de Cujas, rimait son poème assez leste : De amoris imperio ; que les deux Bonnefond, rivaux de Catulle, étaient lieutenants-généraux au Présidial de Clermont et à celui de Bar-sur-Seine.

C'est ainsi qu'Amariton commentait les épitres d'Horace ; que le président Meynard devenait académicien ; que le chancelier de Marillac traduisait des psaumes en vers français; que Charles de Marillac, son frère, ambassadeur en Angleterre, écrivait des Mémoires; que Jean de Sistrières- Murât, quoique juge, faisait le panégyrique de Marguerite ; que Mathieu Chalvet traduisait les œuvres de Sénèque le philosophe ; que Louis Chaduc, conseiller au Présidial de Riom, rimait des Noëls en dialecte auvergnat et devenait un numismate célèbre ; que Binet, l'ami de Ronsard, composait des odes et la tragédie de Médée; que Savaron éditait Cornélius Nepos ; que Villevaut et Céberet devenaient les collaborateurs du géographe Belleforest Il n'est pas jusqu'à L'Hospital luimême, le grave L'Hospital , qui n'adressât à Marie Stuart des vers latins pleins de lyrisme et d'enthousiasme.

La nomenclature qui précède ne donne qu'un rapide

et incomplet aperçu des éléments de grandeur que fournissait à notre Auvergne une sève inépuisable.

Aussi, cette province éveillait-elle au plus haut degré la sollicitude du roi, dont elle avait été anciennement Tapanag^. Malheureusement pour lui, sa défection était prochaine.

Depuis que la Réforme l'avait envahi par la vallée de la Couze, le sol s*était jonché de victimes religieuses. Les bûchers modestes de Brugière à Issoire, de Pyroller à Montferrand, de la Chomette àMaringues, comme le bûcher illustre d*Anne du Bourg, l'enfant de Riom, un des noms les plus éclatants du martyrologe calviniste , avaient semé leurs cendres, — et ces cendres, poussière féconde, avaient enfanté des milliers de martyrs. Les supplices firent plus -de Huguenots que la lecture des dogmes nouveaux du libre examen.

Les Religionnaires avaient pillé Thiers de fond en comble, pris Aorillac, incendié Olliergues, démantelé Ambert, attaqué Salers, la ville jucelle, saccagé Marsac dans le Livradois, presque détruit Mauriac.

De leur côté, les Papistes avaient pressuré les campagnes, consumé les récoltes, somé la ruine, égorgé sans miséricorde et fait couler des flots de larmes. Le récit des atrocités commises de part et d'autre serait monotone et odieux. « Il est impossible, raconte Pasquier, de dire quelles cruautés barbaresques sont commises dans les deux camps. Où le Huguenot est le maître, il lacère toutes les images.

spolie les tombeaux, outrage les recluses. En contre échange de ce, le catholique tue, meurtrit, noie tous ceux qu'il connaît de cette secte et en regorgent les rivières. » Nulle part plus que dans le pays de L'Hospital, il semble que ne puisse triompher ce principe si éminemment bumaîh de la tolérance, qui désarme les bras et les cœurs.

Cependant, la secte Huguenote, minorité mécontente, ne paraissait pas devoir prendre le dessus. Les deux autres fractions prédominaient dans la province.

Catholique par essence, la population auvergnate se sentait attirée vers la Sainte-Union, formée, suivant l'expression originale et juste des Ligueurs provençaux, pour soutenir « la fleur de lys de la liberté française. » Humiliée de voir la royauté traiter sans cesse avec le Calvinisme, elle avait cherché ailleurs un pouvoir plus dévoué, qui sût défendre et consolider sa foi. C'était dans ce parti aux aspirations municipales, aux doctrines décentralisatrices, qui se composait des deux tiers de la noblesse et de la bourgeoisie, ainsi que de la majorité du peuple des campagnes, que s'étaient réfugiés les plus ardents adversaires de la Réforme, ce qui donne à la Ligue, dans cette province, une puissance d'expansion qu'elle n'eut pas partout au mêT.e degré.

Néanmoins, l'Auvergne avait aussi ses Politiques, d'autant plus que ce pays est de ceux où les gens de

loi et de chicane ont toujours pullulé. Ce tiers-parti se composait des royalistes quand même et des catholiques indifférents. A leurs yeux, la Ligue avait le tort de revêtir un caractère semi-monastique, bien fait pour écarter ceux chez qui l'esprit national l'emportait sur Tesprit exclusivement religieux. Ils ne voulaient pas davantage de la Réforme et eussent volontiers vu adopter un régime de pondération.

Ces hommes, qui conviennent dans les temps ordinaires, sont généralement au-dessous de leur position dans les temps de troubles et de révolution. La foule n'est pas avec eux parce que, aux époques de violence, les masses vont à l'exagération ; les modérés passent pour des tièdes. Mais, il faut reconnaître que les chefs des Politiques n'étaient pas des hommes vulgaires. Leur esprit à large envergure avait dû contrebalancer les difficultés de la tâche et retenir une grande partie du peuple en l'obéissance et en la fidélité au roi.

Grâce à ces divisions intestines, la guerre civile allait encore s'abattre, cruelle et implacable, sur ce sol arverne déjà détrempé d'une des plus fortes saignées qu'y ait jamais faites le fanatisme.

Page 1