CHRONIQUE NORMANDE
Ghap. 39. Température ; hiens de la terre; état de la richesse publique de 1421 à 1423*.
L'an 1421 fu la plus forte année à passer en France , et en Normendie que oncques homme veist, de tous vivres et de toutes autres choses nécessaires à corps d'omme; et oncques n'en leist on si malvès de biens ne de fruitages, nois , pommes, poires, prunes, cherises, et de tous autres choses , avec les mutations des monnoies qui pardestuicèt tout. Et valoit un noble d'Englcterre, tel hore fu^, 20 liiTes, et un escu 10 liv.; et valoit en ce temps une mine de blé escu et demi en or; une mine de pois et de fèves , 2 escus en or. Et estoit en ce temps une manière de vivre que cex qui vouloient estre riches vindrent povres , et les povres riches, comme taverniers, boulengiers, bouchiés, par espécial, cordouenniers, revendeurs et revenderesses , coconniers"^, formagiers et pluriex autres devindrent si riches qu'il ne savoient qu'il avoient vaillant; et chex qui se viioient de leurs rentes se vivoient à grant paine et à grant doulour; et nonobstant tout ce, chascun labouroit si fort à son pooir que c' estoit grant merveille; et en ce mois de moy 1422 les bouchiers vendoient la char par pois à la livre ; et sur ce avoit certains commissaires à faire mettre la char à certain pris pour livre, et couroit en ce temps forte monnoye et doublez blanchis pour deux deniers la pièche.
Et en icelle année 1422, fu tant habundanche de tous biens universellement tant de blés, vins, si bons et si fors que c'estoit grant merveille; et semblablement de touz fruytagcs ; et fist si sec cet esté que les bonnes
' Ce chapitre est tiré de la Chronique de Rouen, fol. 21 -j^». ' Quelque sale quejût la pièce? Ou peut-être : « un moment donné.
' Voyei Du Cange au mol Cticho.
444 P. COCHON. [1422 mai 14-
aens des baux villages ne pouvoient avoir point d'eaue s'ilz n'allassent es rivières ; et ainssy se passa le temps jusques en la my octobre. Environ le pardon Sainct- Romain ^ commencha à geler et neigier, et fist si grant y ver et si fel que passé lonctemps l'on n'en avoit si grant ne si lonc, et dura ce temps jusques à mois de moy l'an 1423.
Et en ce temps, en la dicte Pasques, les bouchiers recommenchièrent à vendre la char sans peser pour ce qu'il faisoient trop de tromperies en vendant la cbar, comme si l'en eust acheté un poy de livre de cbar; ilz y boutoient les os à bouter et à peser avec pour avoir greigneur pois ; et enchiérirent le pois de la moitié et de plus. Et après cbe, à la dicte Pasques , pour ce que les pois leur estant osté ilz vendoient la char si chier que nul n'y poioit habiter, et n' avoit sur eulz point de regart, et valloit ung braon de beuf 10 solz , et un quartier de moton 10 solz de forte monnoye , et porc et véel aussi chier comme l'autre char. Et n' avoit point en la ville de bonne pollicie et ne pensoit chascun fors de soy. Et en ce temps, avoit si grant quantité de fruytage et de poires, pommes, prunes, sidres, vin de Quouyhourt^ que c'esloit grant beauté. Et en che temps toutes les fleurs des aibrez furent toutes bruyez et gellée à Pasques, 1423-^.
' 23 octobre.
' Ou Quonyhourt.
■'' Au-dessous de ce chapitre Jean Le Fëron, qui possédait cette chronique au seizième siècle, a écrit de sa main : « Grandes famines , pestes et chault mal furent l'an 1422 , principalement à Rouen. »
octobre] CHROIVIQUE NORMANDE. 445
Ghap. 40. Catherine de France, reine d'Angleterre, repasse par Rouen pour ve?iir voir son père et sa mère. Le Dauphin à la Charité. Mort et funérailles de Henri V.
Or parleron que quand Miax fu pris , le dit Henry fit ses aprestres pour aler tenir siège devant le Crotoy ; et fors de Picardie , et fu jusques à Senlis , si ourent nouvelles que le Dalphin estoit en Bourgongne, et essilloit la terre du duc , et là estoit la royne Catherine qui estoit venue en Franche voir son père , sa mère , et vindrent par Rouen, joedi 14*^ jour de moy 1422, et estoit grosse, et se partirent de Rouen et s'en aièrent à Gorheul pour aprocher du Dalphia, et estoit le dit roy Henry encore malade, et furent ses gens jusques à Ausserre , et le Dalphin se retray à la Charité sur Loire et fu suy des Engloiz jusques au dit lieu, et ne trouvèrent à qui parler. Ainsi les Engloiz s'en revindrent sans rien faire.
Après toutes les choses dessus dictes, parlerons du roy Henry, leq^J^el estoit au hoys de Vinchennes, malade de la maladie dont il mourut, lundi desrain jour d'aost l'an 1422. Lequel fu richement ordené selon son estât, et fu aporté à Rouen, et entra en la dicte ville, samedi 19*^ jour de septembre ensuivant , en une noble lytière richement ordonée, vestu et couronné en manière de roy tout envers ; tenant en sa main destre une pomme d'or, et devant le corps aloient 80 Englois , tous d'estat et vêtus de noir, tenans chascun une torche en leur mainz, et les chapellainz du dit roy après, chantanz; et entour le corps avoit 20 des bourgois de Rouen des plus notables, portant chascun une grant torche.
Et ainssi entrèrent à la Mère-EgHse , compaignéz de 200 autres bourgois de la dite ville, chascun sa torche en sa main et tous vestus de noir. Et très donc * que le corps aprocha de Rouen à une leue près de la ville , la somp-
' AuBiitôt.
446 P. COCHON. [1422 oct. -décembre,
nerie de la Mère-Eglise commenchèrent à sonner, avec tous les moustiers de la ville, jusqu'à la nuyt; et en celle nuyt qui ^ reposa en la dicte Mère-Eglise, les religyeus de Sainct Ouein, les 4 ordres mendiants ^ l'un après l'autre ne cessèrent toute la nuyt de chanter les sautiers^ et oroisons toute la nuyt. Et l'endemain ouït son service en la dicte Mère-Eglise; et ce fait, parti de la dicte église en une litière branlante *, tout à pié , portée^ de nobles barons au chastel de la ville. Et là avoit audevant de la bière deux baniers, l'une de la Trinité et l'autre de Notre-Dame, avec son estandart, et bas, as pies, la banière Sainct-George, avec la banière de ses armes escartclléez de France et d'Engleterre ; avec toutes nouvelles torches. Et la royne sa famé entra à Rouen jeudi ensuivant, 24^ jour du dit moys, et avoit de son estât 18 charroys chargiés de bagages et quatre pour luyfi et tout couvert de noir, et partirent de Rouen à aler à Kallez ' lundi 5^ jour d'octobre 1422. Et M. de Bethefort compaignoit la royne.
Cy lairon à parler de ceste matère. *
Ghap. 41. Mort de Charles VI. Meulan tombe au pouvoir des Anglais.
En ichelui an prist au roy de Franche nommé Kalles 2^^ une maladie qui ne dura guaires, et trespassa le merquedi 21^ jour d'octobre ensuivant l'an 1422. Et après sa mort fu M. de Bethfors eslu régent le royaume.
Item , Messire de Graville ^ secondement pris Meulent
' Qu'il.
3 Jacobins . franciscains , carmes et augustias.
3 Psaumes.
^ Suspendue. Isabelle de Bavière avait de ces litières et des chars suspendus.
' Accompagnée. Les barons portaient dans le principe , à l'origine des choses.
6 Elle. — ' Calais. — « Charles VI.
^ Jean V Malet , sire de Graville , grand maître des arbalétriers en 1425. Voyez Charles VII et ses conseillers, à la table.
1421dëc.J CHRONIQUE NORMANDE. 447
avec ses aides, la desraine sepmaine de décembre. Et là tindrent jusques à 2*^ sepmaine de mars ensuivant, et avoient grant espéranche d'avoir secours du Dalphin * qui estoit vers Chartres à très grant compaignie, et estoient assés fors pour compatres ^ M. de Bethfort, régent le royaume, qui là et sa forche, à sa bien entrée du gouvernement de Franche, mist le siège devant. Et aussi certainement cuidoieut avoir la baitaiile et journée prise et place esleue. Si i ont division, si comme l'en disoit , des grans seigneurs d'avecque le Dalphin , pour avoir la première l'onnour de la première baitaiile ^ tant que tout l'ost du Dalphin se départirent lourdement et malvèsement. Et quant ledit régent vit che , ala à la plache , et là planta son estandart. Et quant M. de Guerartville * vit qu'il n'avoient point de secours et qu'il n'avoient nul vivres, il se rcndi lui et ses aliés au dit régent, et fist serment au dit régent qu'il obéiroit à lui, et par l'acort feroit rendre le chastel d'Yvry avec trois aultres. Et ce fait, le régent s'en vint raffreschir à Rouen. Or parleron de la royne qui est à Londres.
Ghap. 42. Naissance de Henri VI. Arthur de Richemo7it s'allie au duc de Bourgogne. Prise de Gai lion par les soldats de Charles VIL
Madame Katherine de Franche, femme de Henry de Lancastre , roy d'Engleterre , estant à Londres, enchaint d'un filz qui fu né au moy décembre, nommé en baltesme Henry Sixte, l'an de grâce 1421. Et en vindrent les nouvelles la végille ^ Sainct Thomas devant
» Charles VII.
' Combattre.
^11 y eut division parmi les grands à qui combattrait an premier rang.
* Graville.
E 20 décembre; la Saint-Thomas . 21 ; Noël, le 25.
448 P. COCHOX. [1423 awil-
Noel, et en ce temps fu la joye grande et les feulz fais comme à la Sainct-Jelian.
Or parlerou de notre régent de Normandie.
Le duc de Bethfort, régent de Franche, par certainz erabassadouz de lui et du duc de Bourguongne, acorapaigné du duc de Bretaigne et de son frère le compte de Richemont, partirent de Rouen joedi et vendredi d'après Pasques i 1423 , à aler à Amyens , et fu le parlement que le dit régent et le compte de Richemont aroient à mariage les deux seurs au duc de Bourgongue , lesquelles estoient à ïroyes en Champaigne, et l'en y envoia le compte de Salbry- querre les dictes famés et amener à Paris ; et ce fait , les dessus diz partirent d' Amyens ets'enrevindrent à Rouen à la Sainct-George -^ ensuivant, en faisant grans joycs d'icelui apointement, et les feulz fais comme à la Sainct-Jehan, et pari' apointement fait chascun d'icelz juresrent sur le livre* qu'il seroient contre le Dalphin et contre tous ses allés. Et en ce temps se partirent de Rouen à aler à Paris faire leurs noches et apointemens^.
Or lairon cy à parler du dit Dalphin jusques à tant que ma matière y reviengne et parleron du dit régent duc de Bethfort.
Ghap. 43. Le duc de Bedfort épouse à Paris Anne , sœur du duc de Bourgogne. Gaillon pris et repris. Le régent à Rouen.
Or est le dit régent à Paris et là espousa la seur du dit de Bourguongne à grant joye. Et, la feste faite, s'en
* Le 18 et 9 avril 1423 : Pâques, le 4 avril.
2 Salisbury.
3 23 avril.
* L'Ecriture sainte. 1
* « Les genz au Balpliiu entrèrent au chasiel de Gaillon, dimeucc de Pasques flories , à heure de grant-inesse 1423. » (11 avril 1424 a. t., Chronique de Rouen, fol 22.)
1424juil. 20] CHRONIQUE NORMANDE. 449
vînt à Vernon ; et là amena sa famé , eu faisant grans joyes. Et là firent un grant conseil où furent grant quantité de seigneurs et les bourgeois de Rouen. Et de là se parti le dit régent et sa famé et s'en alèrent à Caen, où tous les diz conseliers furent mandés. Et là fu ordené une taille en la duchée de Normandie , tant sus l'Eglise , sans le congié du pappe, comme sur tout le demourant : 200,000 livres. Les quiex furent poiez à NfoeH l'an 1423. Et ce fait, s'en vint à Rouen lui et sa famé, et puiz s'en alèrent à Amyens où tout le grant conseil fu assemblé et en l'entrée de mars en suivant fu rendue la forteresche de Crotoy au dit régent par certain apointement sur ce fait. Et tout ce fait, se partirent et s'en alèrent à Paris la première sepmaine d'avril en suivant, devant Pasques, 1423.
Et en che temps, le jour de Pasques flories^, pristrent les Francliois le chastel de Gaillon, et y envoia le dit roygeut «^j grant quantité de gens pour tenir siège , et fu fort assally et fort deffendu , et le tindrent jusques au 8^ jour de juillet 1424 ensuivant, qu'il le rendirent au dit roygent, et se mistrent en sa grâce et merchy, et les gens d'armes qui tenoient le siège s'en alèrent tenir siège devant le chastel d'Yvry. Et en ce temps le dit régent vint à Vernon pour estre plus près du dit siège, et y out apointement jusques à la mi aost ensuivant , et se parti le dit régent de Vernon et s'en vint à Rouen joedi 20« jour de juillet 1424.
' 25 décembre.
^ Ou dimanche des Rameaux, 16 avril; Pâques, le 23 avril.
' Jean , duc de Bedford.
450 P. COCHON. [1425 mai 25-
Chap. 44. Procédé insolite suivi par l'administration anglaise, relativement au privilège de Saint-Romain à Rouen. Pierre Paolin , lieutenant du bailli de Rouen , est prévenu d'avoir attenté aux prérogatives de l'Eglise. Il est admonesté par l archevêque de Rouen , en présence du chroniqueur.
L'an 1425, le jour de Rovesonz *, ne fu point le prisonnier en la manière accoustumée rendu aux gens de l'Eglise, et ne vouloient les consieulx^ du roy baillier les clefs des prisons pour examiner les prisonniers comme acoustumé estoit , sinon en leur présence ; laquelle chose eust esté irréguliaire aux gens de l'église. Et furent les gens de l'église aux processions continuèleraent en portant la fierté Sainct-Romaiu , depuis le dit jour de Roiesonz jusques au jour de Penthecoustes *^, auquel jour le prisonnier fu rendu en la manière acoustumée à grant solempnité et prédication faicte du privilliége Sainct- Romain. Et à ce jour de Rovesonz fu grant murmure de peuple contre les gens et justice du roy, et eust à poy commocion de peuple et faisoient les gens du roy crier que ce n' estoit point par eulx, mes par les gens de l'église qui vouloient auoir greigniers privillége que autrefois , et ce faisoient pour éviter commocion de peuple^.
Au mois d'aost 1425 , en la présence de Monseigneur le régent , duc de Relhfort , fu ung nommé Pierres Paolin 5 , lieutenant général du baillif de Rouen , par très
* Rogations , 14 mai.
2 Conseillers.
^ 27 mai.
^ Voyez Floquet , Histoire du privilège de Saint-Romain , Ronen, 1833, in-S». t. I . p. 126.
5 Sur ce Pierre Paolin voyez de fréquentes mentions dans l'Histoire de Rouen sous la domination anglaise au quinzième siècle, par M. Chëruel; Rouen, 1840, in-S», passim; Notes, p. 36 , note 2 ; et plus loin , passim.
1426 juin 23] CHRO\IQUE NORMAXDE, 451
révérend père en Dieu , Jehan [de la Rochetaillée] , archevesque de Rouen , très fort blasmc et reprins pour plusieurs excès que il avoit fais contre l'Eglise. Et s'en astint aucunement mes non pas du tout. Et fu adouc icellui Paolin tout courchië et mary. Et lui dit le dit arclievesque que si lui en faisoit plus , que il le puniroit grandement. Et après, en la présence de graut quantité de gens notables, tant d'église, chanoines, notaires de la court de l'église, bourgoys et autres gens de la ville de Rouen , entre les quiex estoient Mestre Raol Roussel t adonc trésorier de l'église de Rouen, et aultres chanoines ; Mestre Jehan Boissel , Mestre Guillaume de Lyvet^, Mestre Guieffroy du Crotoy^, advocas de la court, Raouîin le Normand et P. Cochon , presbstre , notaire , et plusieurs presbstres ; en la chambre de parlement du dit archevesque vint le dit Paolin comme estoit apointé, crier merchy au dit Monseigneur l'archevesque et fu agenouillé devant le dit archevesque. Mes des paroles nul; fors le dit archevesque rien ne ouy, et tantost prist le dit archevesque le dit Paolin pour le mener en sa chambre , et appella plusieurs notables avec lui et là firent leur apointement, tant que ils se départirent bons amis conmie il apparoit.
Chap. 45. Crue des eaux de la Seine. Emigration ou pèlerinage d'ouvriers en Allemagne.
En l'an 1426 , la végille de la nativité Sainct-Jehan- Baptiste ^ ^ vindrent et deschendirent grosses eaues du
' Juges de la Pucelle. Voyez Roussel, Livet , Crotoy dans Quicherat , Procès, etc. à la table. Roussel, devint arhevêque de Rouen en 1444. Sur Livet, voy. Chéruel, Histoire de Rouen, etc. , notes, p. 48 et 53. Dans un autre passage P. Cochon mentionne Guillaume Manchon. Voyez ci-dessus Notice sur P. Cochon, p. 345.
^ La Nativité de saint Jean - Baptiste ^ 24 juin; la vigile on veille, 23.
452 P. COCHOX. [1426 juin]
païs de Bourgongne par orage de temps qui au dit pais avoit esté , et arrivèrent en la ville de Paris tant et si grandement que à l'occasion de ce , le feu acoustumé estre fait à saint Jehan en Grève à Paris fu destaiuc , dont plusieurs gens furent moût esbaliis, et non sans cause; et après ce icelles eaues se continuèrent et deschendirent par la rivière de Saine jusqucs à la mer, et entroirent jusques dedens les portes de Rouen, estantes sur Saine , et tant et en telle manière que grant quantité de grains et de fains ^ auprès de la dicte rivière de Saine furent gâtés et destruis , dont fu grant pitié et dommages. Durèrent icelles eaues jusques à la translation Sainct-Beneest2 après ladicte fest-e Sainct-Jehan-Baptiste. En icellui an fu l'alée des fèvres en Allemagne 6 si grande et si notable que ce fu une grande merveille. Et là aloirent plusieurs gens de plusieurs contrées , et par espécial ceulx de Caux, de Rouen et d'entour Rouen. Et pour l'occasion dudit péllerinage , fu si grant chierté de logerie que qui voulloit estre couché en lit, en aucuns endroits dudit vojage , et par espécial à Sainct-Pierre de Corbie ^, où plusieurs gens alairent, il paièt 10 sous tournois. Et auxi quant aucune fois amis disnoient ou buvoient ensembles , il estoient incontinent d'acort , après boire, d'aler audit pèlerinage dont plusieurs gens, comme granz clers, prestres et autres, estoient moût
* Foin; fain, a laissé /ancr.
2 Saint Benoît, 11 juillet.
^ Il s'agit sans doute ici de la foire périodique ou pardon d'Aix-la-Chapelle, ou d'autres assemblées analogues qui avaient lieu sur les bords du jRhin. L'illustre Gutenberg avait préparé à Strasbourg trois produits nouveaux , ou inventions , qui devaient figurer à Aix-la-Chapelle, à la foire de 1439. Ces trois inventions étaient l'étamage des glaces, la taille des diamants ou pierres fines, et la typographie en lettres mobiles métalliques.
* Arrondissement d'Amiens.
[1426 mai] CHROXIQUE NORMAXDE. 453
csbahis. Et en avoit aucuns qui , pour faire le dit pèlerinage, empruntoient l'argent, dont c'estoit grant esbaliissement.
Chap. 46. Causes gagnées par l'Eglise en l'Echiquier de Rouen. Verge de l' Officiai. Juridiction des clercs.
L'an 1426 , le vendredy ^ devant la Trinité 2, fu apointée en l'eschiquier lors séant à Rouen, sur une cause qu'avoit AI. de Rouen -^ contre le procureur et advocat du roy, sur ce que en l'eschiquier précédent une verge d'argent que l'on avoit acoustumé à porter devant M. l'official quant il aloit à la ville ou ailleurs, avoit esté deffendue audit M. l'official à faire porter devant. Laquelle verge, audit cschiquier 1426, fu restituée par le dit apointemenf, et ordené que le dit officiai et ses successeurs auroient auctorité de la porter partout oii il plaira au dit officiai, et de ce furent lettres faites et données pour le dit officiai.
Et aussi à icellui vendredi mesmes, gaigna audit eschiquier, le dit M. l'archevesque une cause sur le fait de certains prisonniers, prestrcs et clers, lesquiex ostoient es prisons du roy pour crime de lesce-majesté, comme l'on disoit, et fu par sentence du dit eschiquier; et après furent amenés à la court de l'église en prison et bailliés chargiés des dits crimes; desquelles choses estoit courchié ung nommé Jehan Segneult ^, advocat du roy; mes n'en povoit plus, car ce estoit par sentence. Et aussi fu dit que icellui archevesque et ses officiers aroient leur justice conrmie acoustumé estoit , sans préjudice des
' 25 mai.
- 27 mai.
3 Jean de la Rochetaillée , archevêque de Roaen.
* Il avait ëfé maire de Rouen , ou faisant les fonctions de maire, en 1418. Voyez Chéruel, Histoire de Rouen, etc , p. 35 des Notes et suiv.
454 P. COCHOX. [1427 avril-
parties. Et fu dit que il prendroient les clers mariés et non mariés , se ilz faisoient aucun crime ou se ilz estoient en escommuniche ^ , seroient pris par les sergens de la court de l'église sans contredit comme estoit acoustumé, et aussi quant aucuns clers seroient mis es prisons séculières, ilz seroient restitués après la monnition^.
Chap. 47. Tentative de soulèvement à Rouen. Conspiration de Richard Mites. Siège d'Orléans par les Anglais. La Pucelle.
L'an 1427, environ Pasques 3, furent à Rouen et estoient demourans aucunes personnes qui x^oulurenî livrer la ville de Rouen aux Franchois, Mes faillirent à leur entente., et en fu soupechonné ung nommé Ricart Mites; pour la quelle cause s'en ala avec lesdits Franchois et perdy tous ses biens, meubles et héritages. El en y oui plusieurs qui pour ce furent emprisonnés et aucuns décapités^.
L'an 1428, devant Pasques^, fu mis le siège des Anglois devant la ville d'Orlienz, et là se fortefièrent les dits Anglois très fort de fossés , boulevers , bastilles , et y furent jusques au mois de juing ^ l'an 1429, En quel moys yssirent ceulx dedens ladite ville avec autre grant quantité de gens d'armes et une jeune fille que l'on apeloit la Pucèle. Et disoient plusieurs qu'elle estoit envoie de par Dieu pour aidier à Charles, Dalphin, filz de Charles , roy de France , trespassé , à reconquester son
1 A l'état d'excommunication.
2 Acte de réclamation par l'évêque.
2 20 avril.
^ Voyez Cliéruel, Histoire de Rouen, etc., p. 84 du texte et des notes p. 40 et 52.
^ Le siège fnt posé par les Anglais devant Orléans, le 28 octobre 1428.
* La délivrance d'Orléans eut lieu le 8 mal 1429
1429 juin] CHRONIQUE NORMANDE. 455
royaume que avoit conquis le dit Henry , roy d'Engleterre , dont devant est fait mencion. Et iceulx gens d'armes et Pucelle ainssi yessirent , assaillèrent à force les boUevert desdits Anglois et y boutèrent le feu, et tuèrent une grant quantité d' Anglois , tant qu'il fallu que les dits Anglois levassent le dit siège, si s'enfouissent et et ainssi furent tous esbahis.
Chap. 48. Jargeau. Baugency. Janville en Beauce. Campagne du Sacre et de Picardie.
Item, en icellui au et en dit raoys de juing , environ la Sainct-.Jeanl, se ralièrent les dits Englois pour aller contre les dits Franchois qui les avoient ainsi capponnez, et les trouvèrent plustôt que mestier ne leur estoit, car les dits Franchois prindrent deux forteresses, l'une nommée Gargiau, et l'autre Boijency 2^ et y tuèrent grant quantité des dits Englois, et si y gaignièrent grosses finances et des canons, bombardes et autres abillements de guerre; et incontinent vindrent les dits Franchois vers une forteresse nommée Yenville. Et trouvèrent et rencontrèrent les dits Anglois à grosse compaignie , et là defférirent sur eulx si aprement, car les dits Anglois ne se savoient comme ^ deffendre, et là furent plusieurs tués et les autres prisonniers ; et demeurèrent Franchois les maistres.
Et là furent pris trois grans seigneurs anglois , c'est assavoir: le conte de Sufford^, M. d'Escallez^ et ung
* 24 juin.
' Voyez Journal de Michel de Berrxj, notaire du duc d'Orléans à Beaugency; à la suite de Jean Chartier, 1858, in- 16, t. III, p. 208 . 3 Ne savoient comment se défendre.
'' William Pôle , comte de Suffolk.
' Thomas , lord of Seules.
456 P. COCHO^^ [I429 juin-
nommé Tallebot *, lequel estoit ung des bons routiers des Anglois; et n'eschappa des Anglois, sinon ung nommé Messire Jehan Folstof 2 , avec environ 7 ou 800 Anglois qui estoient à cheval, qui s'enfuirent quant il vidrent que mal part tournet, et se ilz eussent élé à pie comme estoient ceulx de la grosse bataille des dits Anglois , il n'y en fut jà demouré pié qui n'eust esté mort ou prisonnier, et là furent Anglois très bien catrés^ plus que onques miex n'avoient esté en France , et s'en vouloient retourner en Angleterre et lessier ainssi le pais se le régent leur eust souffert , et estoient adonc Anglois si abolis que ung Franchois en eust cachié ^ trois 5.
Item, en icellui an , tant en dit moys de juing que en moys de juillet ensuivant, prindrent les dits Franchois deux forteresses, l'une nommée Meun et l'autre Yenville, et auxi au dit mois de juillet conquirent phisieurs forteresses comme Troès 6, Ausscurre, Rains et plusieurs autres, et se fit le dit Dauphin sacrer "^ à Rains par l'archevêque du lieu 8 qui estoit à sa compaignie. Et eust moût de grant fais au sacre ^ ; et après conquit plusieurs forteresses, comme Compiengne, Senlis et plusieurs autres , et doubtoit chacun ^^ le dit Charles. Et conquit en deux mois ce que les Anglois avoient mis à conquerre
' Lord John Talhol, comte de Slirewsbury, etc.
« John Falstalf.
^ Castrait.
^ Chassé.
5 Ce chapitre a été publié sans nom d'auteur, d'après le manuscrit original, par M. Quichcrat, Procès de la Pucelle , etc., t. IV. p. 339.
^ Troyes.
7 Le n juillet.
8 Reguault de Chartres.
5 Voyez ci-dessus Chronique de la Pucelle , chap. 58. '0 Chacun redoutait ledit Charles.
août] CHUOXIQUE XORMAXDE. 457
plus de trois ans. Et crègnoit l'en moût celle Pucelle; car elle usoit de sommassions, et disoit que se l'on ne se rendoit, elle prendroit d'assaut. Et avoit ai ce elle . grant quantité de gens de pais ^ à pié ; lesquels fai- ^-^oient très bien leur devoir, et avoient fait es batailles contre les Anglois. Car les Anglois les avoient mcnacliiés d'ardoicr, pourquoy ils cstoient plus indignez contre eulx2.
Ghap. 49. Prise de Beauvais. Siège de Senlis. Le château d'Aumale livré aux Français.
Item, en icellui an 1429, en moys d'aoust ensuivant, prindrent les dits Franchois la cité de Beauvès. Après laquelle prinse les Anglois firent leur crié ^ et allèrent emprès Senlis. Et y estoit le dit duc de Bethford, régent , à tout grant compaignie d' Anglois ; et fu le dit Charles à tout son ost et mist les dits Anglois en telle subjcction, car ilz estoient tous en ung trouppel, et n'eussent osé iceulx Anglois partir place et ne eulx séparer la longueur d'un trait d'arc. Et ai'oient les dits Anglois pieux de hays agus fiquiés entour eux, et ne les pouvoient les dits Franchois grever ne courre sur eulx pour les dits pieux. Et n'eussent esté iceulx pieux, les dits Anglois eussent eu assés à souffrir. Et fînablement, par deffaulte de vivres, pour la multitude des dits Franchois , il fallu que ils se retr[a]ïssent, et iceulx retrès , les Anglois s'en vindrent et n'y eut point de bataille; et s'en vint le dit régent à Vernon.
Item, es dit an et mois d'aoust, fu livré le chastel
' Les gens de pays à pied; c'est-à-dire les troupes d'infanterie fournies par les communes ; la population en masse des villes et des campagnes que la Pucelle avait entraînée sous les drapeaux. Le ban de la noblesse fournissait la cavalerie.
2 Dans Quicherat, Procès, p 34L
>> Donnèrent le signal du départ.
458 P. COCHOX. [1420
d' Aubraalle aux Franchois par un prebtre , lequel ne fît onques si mauvèse journée, et lui vausit mieux, après ce que il fu baptisié, que sa mère lui eust jeté la teste contre la paroy, car il vint ,une manière de larons qui apatichoient ^ les villes et prenoient gens prisonniers de tous étas, et les mestoient à grosses finances; et s'allèrent rendre avec eulx plusieurs gens du pais de Caux, merdalle et truandalle qui faisoient tant de maulx que c'estoit merveille. Et fallu que les riches hommes de Caux, ^spécialement d'Auffay, des parties d'environ et du val de Dun, se retraïssent , les ungs à Rouen, les autres à Dieppe et les autres à Caudebec. Et couroit cette merdalle-là jusques eraprès Rouen , nonobstant ce qui leur fust dcffendu de par le dit Charles roy de France. Car, comme l'on disoit, il ne leur avoit abandonné sinon à prendre les Anglois et les officiers dessoulx eux et à les pillier, et leur avoit deffendu les bonnes gens du pais ; mes estoient les variés au diable 2 : jlz faisoient plus que commandement.
Chap. 50. Siège du château de Beaucamps^.
Item, eu cel an et en dit mois d'août se mistrent en moustier de Blangy^ une manière d'estrangiés, Lombars et autres de la compaignie des dits Franchois, lesquieulx faisoient plus de mal que ceulx d' Aubmalle ^ et trestoient les prisonniers inhumainement, dont c'estoit pitié, tant que les nouvelles comme l'en disoit en allèrent au dit Charles roy de France , qui lors estoit vers Laigny sur Marne ^. Si leur fit mandement qu'il s'en al-
' Appâtissaient. Mettre en appâlis ; à rançon. ' Dicton populaire : les valets du diable. ^ P. Cochon paraît être le seul chroniqueur qui relate cet(e affaire.
* Seine-Inférieure , arrondissement de Neufchâtel.
' Charles VII était à Lagny le 12 septembre {Itinéraire).
aoùij GHROXIQUE \'ORMAXDE. 459
lassent, et ainsi lessièrent la place, qui fut ung grant bien , et en ce temps se mistrent les dits Franchoîs dedens ung chastel nommé Baucent i, et là furent asségiés des Auglois, desquieulx estoit cappitaine ung nommé Messire Raoul Leboutellier, à qui appartenoit le dit chastel pour lors. Mes n'y furent les dits Anglois que deux jours comme ceux d'Aubmalle les vindrent assailir et firent lever le dit siège hâtivement. Et si ne s'en fussent allez sitôt, je doubte qu'il ne leur eusse esté de pis. Mes ce nonobstant les dits Franchois lessièrent le dit chastel par appointeraent fait entre le dit Boutellier et ung chevalier de la compaignie des dits Franchois , qui disoit la terre et chastel à lui appartenir, et se fu fait pour éviter apperdicion de pais.
Ghap. 51. Siège de Paris. Le roi, en vue de ses négociations avec le duc de Bourgogne , fait sonner la retraite.
En ce temps , au moys d'aoust l'an 1429 dessus dit , en la fin du dit mois d'aoust , vint le dit Charles avec le duc d'Alençon, Messire Charles de Bourbon, la Pucelle dont devant est faitmencion, le duc de Bar 2, accompaigniés de 30 à 40,000 hommes, tant Franchois, Hennuyers, Liégeois comme Barreis, mistrent le siège devant Paris. Et estoient logiez à Sainct-Denis , à Montmartre et autres lieux entour Paris , et mistrent la ville en telle subjection , qu'il n'y venoit vivres de nul côté , et estoient vivres si chiers en la ville , que c'estoit grant merveilles.
Et y furent bien près de six sepmaines^; et quant ilz
' Aujourd'hui Beaucamps (Somme) ; entre Blangy au nord et Aumale au sud.
^ René d'Anjou.
•* La Pucelle et les troupes étaient devant Compiègne le 22 août ; le 23 , départ de Compiègne ; le 26 , à Saiut-Denis ;
virent qu'il ne se rendoient point, avisa le dit Charles et ceulx de sa compaignie que l'on leur feroit assault i. Lequel leur fu fait si appre et si mcrvcleux, que ceulx de dens furent tous esbahi , et n'y avoit homme qui se osast destourner dessus le mur pour le trait de ceux qui assailloient. Et avoient les dits assaillans une manière de instrumcns nommés couleuvres - qui jetoient pierres et plombées , mes ne faisoient point de noise 3, sinon ung poy siffler, et jetoient auxi droit comme ung arbalestre, et fu l'assaut si fort que ceulx de dens avoient comme tout désemparé le mur, et estoient les dits assaillans si près des murs qu'il ne falloit mes que lever les eschielles dont ilz estoient bien garnis comme ilz eussent été dedens.
Mes fut avisé par ung nommé Messire de la Trimoulle''* du côté du dit Charles; car il auroit trop grant occision, car les dits assaillans avoient intention, comme l'en disoit, d'occire et d'ardre. Et auxi l'en disoit que M. de Bourguongne avoit envoie un hérault devers le dit Charles en disant qu'il tendroitl'apointement qu'ilavoit fait avec le dit Charles , et qu'il sesast ^ lui et ses gens. ]\Iès si lui avoit apointement entre eulx, ne quel il estoit je n'en saurois parler s. Mes toutes vois il lui eut trêves jusques
Je 5 septembre, à la Chapelle ; le 8, attaque de la porte Saint- Houoré; le 13. toutes les forces royales, le roi et la Pucelle décampent et se débandent ou se retirent en Berry. Total : deux ou trois semaines (et non six) devant Paris.
' Le 8 septembre.
^ Ou couleuvrines.
3 Bruit.
^ Georges de la Trimouille , principal favori du roi.
5 Cessât.
^ Voici d'abord le sens littéral de cette phrase : Quant à savoir, dit l'auteur, s'il y avait négociation entre le duc et le roi Charles , ni pour dire en quoi consistait cet accord , je n'en
septembre] CHRONIQUE AORMAXDE. 461
à IVoel 1 ensuivant et ainssi fit le dit Charles au dit assault sonner de retraite, et si se retrirent et croy que ilz eussent gaigné la dicte ville de Paris se l'en les eust lessié faire. Et en y eut plusieurs de la compaignie du dit Charles qui de ce furent moût courchiés, comme le duc d'Alençon et par espécialement le conte d'Armignac^; car ilhéoit ceulx de Paris pour ce qu'ilz avoient tué son père pieçà^, et en faisant le dit assault, le dit comte d'Armignac et ses gens estoient en un des costés où il n'avoit point d'assault affin que se aulcun de la dicte ville s'en fust voulu issir ou fuir, qui F eust prins ou mis a mort. Et durant le dit siège ilz firent ung pont au dessoubz de Paris pour garder la Saine; et ce fait ainssi s'en retourna le dit Charles et ses gens par les moyens dessus dits, comme l'en disoit^,
Ghap. 52. Le château d'Etrépagny livré aux Français. Les Anglais évacuent Paris et se rendent à Rouen.
Item, l'an dessus dit en mois de septembre, fu livré le chastel d'Estrépaigny ^ au dit Franchois. Et s'allèrent
saurais parler. — La politique de la Trimouille et de Re<jn. de Chartres à laquelle le roi prêtait les mains, et qui dominait dans son conseil , était de négocier avec le duc de Bourgogne. — La Pucelle , au contraire, et d'autres voulaient marcher à main armée.
' 25 décembre.
2 L'auteur paraît ici mal renseigné. Les antres documents se taisent sur la présence de ce comte ; présence que beaucoup de raisons rendent peu vraisemblable. Voyez sur ce point Quicherat . Procès, t. V, p. 487.
' Voj'ez ci-dessus Geste des nobles , chap. 166.
* Ce chapitre a été publié par M. Quicherat, Procès, etc., t. IV, p. 342-343.
5 Etrépagny est aujourd'hui le nom d'un chef-lieu de canton, dans l'arrondissement des Andelys (Eure).
4eS p. COCHON. [1429 septembre-
rendre plusieurs merdalles du païz avec eulx et faloit estre apatichié à eulx comme à ceulx d'Aubmalle et faisoient autant de maulx comme ceulx d'Aubmalle. Mes n'y furent gaires , car le siège il fu mis en mois d'octobre ensuivant, des Anglois, et furent tous esbahis, ceulx de dedens, qui envoièrent devers le dit Charles et ses cappitaines pour avoir secours. Mes leur fust respondu, comme l'en disoit, que point n'en auroient pour les maulx qu'ils avoient fais au peuple et que l'en vouldroit que les dits Anglois les eussent tous pendus et qu'il l'avoient bien desservi et avoient vilenné le roy. Alors quant ilz ourent icelle response, ilz se composèrent aus dits Anglois et s'en allèrent tous en pourpoins , ung bâtonnet et une pièce d'or à leur main; mes les dits Anglois retindrent ceulx qui c'estoient allez rendre aiec eulx et qui autres fois avoient fait le serment aus dits Anglois et à aucuns couppèrent les testes au dit lieu d'Estrépaigny et les autres amenèrent à Rouen qui furent mis en prison.
Item, l'an dessus dit, la sepmaine de devant le Pardon i, le dit régent duc de Bedford et le duc de Bourgongne , firent appointement que le dit duc de Bourgongne seroit régent de France et le dit régent gouverneroit Normandie. Et partirent les Anglois tous de Paris et n'y demouroit que Bourguegnonz, et ainssi fu fait , et n'y demoura oncques Anglois à Paris qui ne s'en vensit à Rouen par terre et par eaue, et amenoirent leur bagages et tout ce qu'ils y avoient et arrivèrent à Rouen; c'est assavoir l'évesque de Wyncestre d'Angleterre, qui estoit cardinal^et avoit autant de gens
* Le pardon ou foire de saint Romain (23 octobre); instituée par Guillaume le Conquérant. Vojez Floquet, Histoire du privilège de saint Romain, Rouen, 1833 , in-8">, t. I, p. 27, n. I.
^ Henri de Beaufort , ëvéque de Wincbe»tet, dit le Cardinal d'Angleterre,
décembre] CHRONIQUE NORMANDE. 463
d'armes comme le dit duc de Bedford , lequel cardinal venoit de Paris le mercredi [19] devant le dit pardon, et le dit duc de Bedford le jeudi [20] ensuivant et entrèrent par la porte de Martainville ; et en ce temps arrivèrent à Rouen par Saine (Seine) tant de ribaudes que c'estoit mervelles, et croy qui suaient ^ les dits Anglois.
Or lèron à parler des dits Anglois , et retournon à parler du dit Charles et de ses cappitaines.
Ghap. 53. Prise de Torcy et de Louviers par les Français.
L'an dessus dit le mercredi 26^ jour du mois d'octobre, furent mis les dits Francbois au chastel de Torchy^ par les plastriers et mâchons qui y bcsongnièrent, lequel chastel estoit une très forte place. Et le vendredy [28] ensuivant, les Anglois y firent le siège, et n'y fu que jusques au lundy ensuivant [31], que le dit régent^ estant à Rouen, les manda comme l'en^disoit pour aller à Verneul en Perche où estoient enti'és les Francbois, mes n'avoient point gaignié certain fort qui y estoit^. Mes je Guy dire à ung compaignon qui estoit au dit siège de Torchy, qu'il levèrent le siège pour la paour des Francbois; et y demourèrent toutes les garnisons desdits Anglois.
L'an dessus dit au mois de décembre ensuivant, pristrent les Francbois d'assault la ville de Loviers et y out seulement trois gens tués comme l'en disoit, lesquieulx Francbois firent grant dommage à la dicte ville ; car ils
' Qu'elles suivaient.
* Arrondissement de Dieppe (Seine-Inférieure).
' Duc de Bedford.
"* La phrase qui suit est une sorte de post icrxptum ajouté par l'auteur, sans liaison [bien régulière avec la constractioa grammaticale de ce qui précède.
464 P. COCHOX. [1430 janvier-
ciétindrent grant quantité des gens de la dicte ville prisonniers ^.
Chap. 54. Siège de Torcy par les Atiglais. Prise de Château-Gaillard par les Français.
L'an dessus dit, au mois de janvier, fu mis le siège (les Anglois devant le chastel de Torchy et fu bien assiégé , mes ceulx de dens le dit chastel faisoient moult de fais d'armes et tiroient de gros arbalestes à roue ; et n'estoit homme qui se osast destourner et en tuèrent plusieurs et murdrièrent.
Or lairon à parler de Torchy jusques à tant que le siège devant aura pris aucune fin.
Le vendredi 24*^ jour de février du dit an , prisrent les dits Franchois le chastel de Gaillart près Andely, d'assault , et fu le cappitaine du dit lieu pris prisonnier et mené à Loviers. Et là estoit prisonnier aux Anglois ung bon et notable chevalier nommé Barbasan 2, lequel avoit esté pris à Melun quant le roy Henry d'Engleterre le prist par siège , et estoit le dit Barbasan cappitaine du dit lieu de Melun et avoit bien esté prisonnier aux Anglois pendant sept ans*^; et fu le dit Barbasan mené à Loviers à grant joie et solempnité, avec trois ou quatre autres chevaliers qui avoient esté pris au dit lieu de !llelun et les avoient là mis les dits Anglois comme à
' Voyez sur cette campagne l'abrégé bourguignon inséré par Godefi'oy dans le recueil des Historiens de Charles VII , 1661, in-folio, p. 333; Monstrelet , Chronique, édition du Panthéon, p. 620; et l'article Lahire dans la Biographie générale publiée par MM. Didot.
^ Arnaud Guilhem, sieur de Barbazan, en Bigorre.
3 Voyez sur ces faits la Chronique de Jean Raoulet et le Fragment français de la chronique de Saint-Denis , publiés à la suite de Jean Chartier, 1858, in-16, t. III. p. 334 et 339.
avrilj CHRONIQUE NORMANDE. 4(j5
iing des plus fors lieux de Normandie , et de ce furent moult courciés les dits Anglois.
Ghap. 55. Siège de Château-Gaillard par les Anglais. Coup de main sur Paris. Bourguignons surpris et tués aux portes de Rouen par les Français. Escarmouche près Lagny.
L'an 1429 au mois de février le 28^ jour, mistrent les Anglois le siège devant Gaillart et furent fais fossés autour du chastel des Anglois, pour paour de la survenue des François ; et firent ceulx du chastel moult de fais d'armes et tuèrent plusieurs Anglois.
L'an dessus dit, en mois de mars ensuivant, vindrcnt aucuns des dits François devant Paris et yssirent de ceulx de la ville grant quantité de gent , entre lesquieulx estoient le bastart de Sainct Pol *, ung nommé M. de Saveuse, lesquieulx furent prins prisonniers ; et y mourut grant quantité des gens de Paris qui ne furent pas plains car ilz ne savoient riens de fait de guerre.
L'an 1429, en mois d'avril, passèrent parmi Rouen environ de 2 à 300 des Picards qui estoient à Monseigneur de Bourguongne , et portoient la crois Sainct Andrieu et partirent de Rouen et se logèrent à Sainct Denys 2, et les François qui pas ne dormoient le surent, si y entrèrent par nuit et les tuèrent presque tous, fors ceulx qui se povoient eschaper. Ainsi va de guerre.
L'an 1430, au mois d'avril, après Pasques ^, se mistrent les dits François à ung chastel près Laigny-sur- Marne et le commencèrent à fortifier. Mes les Anglois et Bourguegnons de Paris le surent et y alèrent à leurs
' Voyez la Chronique de Jean Chartîer, 1858, iu-16, t. I, p. 104 et 180.
2 Saint-Denis le Thiboust. (Nûte de M. Floquet). ^ Pâques , le 16 arril.
466 P. COCHON. [1430 avril 25-
despens. Car les dits François en onrent les nouvelles et les Retendirent en telle manière que tant de Bourguegnons que d' Anglois , il en demoura de mors et de prisonniers bien 800 , et ainsi furent tous camus et courouchiés ; et furent ceulx de Paris en telle nécessité de vivres que le muy de blé valoit 40 livres tournois.
Chap. 56. Entrée du roi Henri VI, âgé de neuf ans , dans la ville de Rouen. Prise de Château-Gaillard, d'Aumale et de Toixy.
L'an dessus dit, le jour Sainct Marc * , furent les feus fais à Rouen comme à la Saint Jehan , pour les nouvelles qui vindrent à Rouen que le roy d'Engleterre qui n'avoit que neuf ans, estoit descendu à Kalès ; et fu le régent et sa femme par les rues à veoir qui faisoit joie. Et sonna l'en les cloches de tous les moustiers, et estoie^ moult esmerveillié que l'on faisoit telle solempnité, actcndu que le roy estoit encore si loing comme Kalès.
L'an 1430 , au mois de juing , refu pris le chastel de Gaillart des dits Anglois par composition, et s'en ala le cappitaine dudit lieu , sauf son corps et ses biens lui et ses gens.
L'an dessus dit, en mois de juillet, refu pris le chastel de Aumalle des dits Anglois, et fu par composition; mes elle fu fourrée 3, car l'en en amena grant quantité de ceulx dedens prisonniers à Rouen ; et puis vint le roy à Rouen, comme vous orrés après , qui en délivra aucuns.
Le samedi, 29*^ jour de juillet, arriva le roy Henry de France et d'Angleterre en la ville de Rouen , agié de 9 ans ou environ, et fu amené en ung car^ jusques à l'ostel Messire Jehan Braques , au Bois-Guillaume , et là
* 25 atril.
2 J'étais.
3 Voyez ci-dessus chap. 11, p. 401.
< Char.
juillet 29J CHiiOXlQLE .\OUMA.\DE. 467
le vy et puis fu monté à cheval, et vindrent les bourgois de Rouen contre lui à robes de livrée perses * et chapperons de vermeil. Mes le roy ne leur avoit pas donné celle livrée, mes l'en leur avoit fèt commandement qu ilz les feissent faire ; et estoient à cheval et rcngiés au delà du gibet, et crièrent tous Noiiël quant ilz virent le roy, lequel estoit uug très beau filz. Et estoient les rues de Rouen , là oii le roy devoit passer, miculx tendues qu'ilz ne furent oncqucs le jour du Sacrement -. Et y avoit à la porte Cauchoise draps où estoient les armes de France et d'Angleterre, la banièrc Sainct George, et estoient sur le boslevert de devant et à l'entrée de la première porte. Et sur la seconde porte estoit ung drap qui couvroit depuis hault sur la tarrache jusqucs à la bée ^ de la porte ; et là estoient figurées deux grandes bestes nommées antelopcs*, et avoient deux cornes , une couronne et chascun une caine ^ au col ; et auprès d'eulx estoient ou deux lions ou deux liépars 6, je ne soy lequel; et entre les pies estoient les armes de la ville et autres armes que je ne congnois ". Et estoient dorées et asurées si bien fais que c' estoit merveilles à regarder de loing. Et puis y avoit, à la porte Machaire, angres ^ qui enchensoient ; et à la porte du Grand-Pont ung autre mistère, je ne soy quel. Car je ne le vy point pour la fouUe des gens. Et ala le roy à
1 Bleues.
2 Fête-Dieu.
' Baie, ouverture.
* Antilopes.
5 Chaîne.
6 En blason, le lion et le léopard sont le même animal. La différence gît dans la position. Le lion est de profil et rampant. le léopard est de face et -passant.
^ Sans doute les avmesà'Artus (delà table ronde) ou quelque blason fabuleux et analogue? Cf. sur ce point curieux d'archéologie héraldique, Monsirelet, édit. du Panthéon, p. 532.
' Anges.
468 P. COCHOX. [1430 août i
l'église de Notre-Dame, et les gens de l'église encontre lui, comme c'est coiistume devant ung prince et crioil le peuple Nouël , tèlement qu'il dit que l'en cessât pour la noise que l'en lui faisoit. Et avoit devant l'ensengne de l'estrief^, à Sainct-Pierre-l'honnouré, ung chastel figuré, et avoit une séraine ^ qui pégnoit ses cheveulx 3, et se miroit et getoit vin et lait par les mamelles; et auprès d'elle deux petites séraines. Et estoit cela très bien fait, et le regarda le roy, et coustèrent ces mirelifiques et fatras beaucoup d'argent , et fu à despens de la ville. Et entra ainsi en son chastel et sonnoient les cloches plus fort que se Dieu feut deschendu du chiel, et furent les feux fais au vespre * comme à la Sainct-Jehan. Or lairon à parler du roy et parleron des guerres jusques à ce que nostre matière y retournera.
Le vendredi . . . jour d'aoust, l'an dessus dit, fu reprins le chastel de Torchy ^ des dits Anglois , et se composèrent ceulx de dens si folement; car ilz furent amenés à Rouen comme prisonniers et les aucuns furent après décapités et les autres délivrés qui autrefois n'aroient point fait le serment au roy, et recommenchèrent Anglois très fort à conquester ce qu'ilz avoient perdu, et François à reperdre ce qu'ilz avoient conquesté *.
* Estrif, débat, dispute, ou de l'ëtrier? ^ Syrèue.
^ C'est ainsi que la tradition représentait la célèbre Mélusine. ^ Le soir.
5 Torcy, par conséquent, fut repris le 5, le 11, le 18 ou le 25 août (vendredis).
* Ici s'arrête à proprement parler la Chronique de P. Cochon. Au verso du feuillet iiij'^^xiiij (après un blanc d'un tiers de page au recto) commence l'épisode daté du 20 juin 1433, dans lequel le chroniqueur se met personnellement en scène. Nous avons transcrit ce passage ci-dessus , Notice de P. Cochon et de sa chronique , p. 343 et suiv.