CHAPITRE PREMIER
La vie et les œuvres du patriarche Michel.
Notre principale et presque unique source pour la rédaction de ce premier chapitre, est la Chronique elle-même, dont les trois derniers livres renferment une sorte d'autobiographie du patriarche*. Cette partie présente de grandes lacunes; mais nous pouvonsy suppléer par le résumé, généralement très fidèle, qu'en a donné Barhébréus*. Ce même historien nous renseigne sur les dernières années de la vie de Michel et sur les lamentables discordes qui suivirent sa mort. Une autre Chronique syriaque anonyme, trouvée à Constantinople*, permet d’ajouter à ces renseignements quelques nouveaux ilétails.
1. Livres XIX-XXI. Dans notre traduction, t. III, p. 328-U3. — 2. Chronicon er.clesiasticum. éd. Abeloos et Lamy, I, col. 535-606; II, 362-390. — 3. Chronicon anonymum ad annum Ckristi 123i pertinens, pars U {Corpus script. Christ. Orient., ser. III, t. XV; textus, p. 306-335. La traduction n’a pas encore paru].
CHROIf. MICHEL LE STRIES. — IITTR.
§ 1*'. — Vie de Michel le Syrien.
Le patriarche, auteur de l’ouvrage que nous publions, est généralement désigné par les écrivains syriens sous le nom de Michel le Grand ou l’Ancien, pour le distinguer d’un second patriarche du même nom, son neveu, qui ambitionna sa succession et causa un schisme dans l'Eglise jacobite, comme nous aurons occasion de le dire plus loin. L’usage a prévalu chez nous de l’appeler simplement Michel le Syrien.
Michel appartenait à la famille syrienne des Qindasî, fixée à Mélitène (aujourd'hui Ma'altia). Son père, nommé Elias, était prêtre et attaché à une des églises de la ville. Le futur patriarche y naquit en l’an 1126. Il avait au moins deux frères; l’un, Çeliba, se fit moine et devint plus tard métropolitain de Jérusalem, sous le nom d’Athanase. L’autre, appelé Abraham, entra dans le clergé séculier et succéda à son père dans le service de l’église de Mélitène*; trois fils d’Abraham nous sont connus : un laïc, qui paraît avoir joui d’une certaine considération dans sa ville natale, et deux moines, Jacques et Josué. Jacques devint, par la faveur de son oncle, maphrien* de Tagrit et prit le nom de Grégoire. Josué demeura près du patriarche, en caressant l’espoir de lui succéder.
Michel avait un oncle paternel, appelé Zachée, moine au couvent de Bar- Çauma, qui changea son nom en celui d’Athanase lorsqu’il fut consacré évêque d’Anazarbus par le patriarche Jean Xll, en 1136. Il gouverna son évêché pendant trente-trois ans et acquit une haute réputation de sagesse et de vertu. Michel le tenait en grande vénération*.
Nous ne savons pas exactement a quelle date le futur patriarche embrassa la vie monastique dans le célèbre couvent jacobite, placé sous le vocable de saint Bar-Çauma, situé à une petite distance de Mélitène. Il y entra assurément dès sa jeunesse, car nous le voyons en 1156, à l’âge de trente ans, assister en qualité d’archimandrite de ce monastère à la consécration d’une église bâtie à Antioche en l’honneur de saint Bar-Çauma*.
En 1163, il dirigeait de grands travaux de canalisation, pour amener au couvent l’eau d’une source voisine*. L’année suivante il fit bâtir une tour de défense dans la partie méridionale de l’enceinte*.
1. Chron. anonym., p. 339. — 2. Maphrien « fécondateur » était le litre du métropolitain de la région orientale ; il avait son siège à Tagrit, mais résidait habituellement à Mossoul. Ce métropolitain, une fois sacré, était à peu près indépendant du patriarche et consacrait lui-même les évêques des diocèses soumis à sa juridiction. — 3. Cf. t. 111, p. 27i, 332. — 4. Tome 111, p. 303. — 5. Tome 111, p. 321 323. — 6. Tome 111, p. 164.
INTRODUCTION
Depuis longtemps les patriarches jacobites, tout en conservant le titre •d'Antioche, ne résidaient plus dans ce diocèse. Ils se bornaient à faire après leur élection, quand ils en avaient la facilité, une visite à leur église titulaire, placée sous le vocable de Saint-Pierre. L’occupation d’Antioche par les Croisés rendait de nouveau possible le séjour du patriarche syrien dans la cité, et nous verrons que Michel s’y rendit à plusieurs reprises. Ses prédécesseurs s’étaient réservé l’administration du diocèse d’Amid (aujourd’hui Diarbekir), et séjournaient souvent dans cette ville, située au centre de la population syrienne soumise à leur juridiction. En 1165, Athanase VIII, avait eu l'intention de transférer la résidence patriarcale d'Amid à Mardin, ce dernier siège étant devenu vacant par la mort de l'évêque. Mais le patriarche tomba malade et ne put mettre son projet à exécution. Les gens de Mardin demandèrent alors avec instance qu’on leur donnât pour évêque l’archimandrite Michel; Athanase y consentit, mais Michel refusa. La prochaine vacance du siège patriarcal était déjà prévue. Athanase mourut, en effet, le 14 juillet 1166, et Michel fut appelé à lui succéder dans des circonstances assez difficiles*.
L’état des diocèses était lamentable. Au point de vue temporel les chrétiens étaient en butte aux continuelles exactions des petits princes musulmans qui les mettaient sans merci à contribution. Les guerres incessantes que ces princes se faisaient entre eux ruinaient le pays et causaient les plus graves dommages aux populations rurales. Les églises et les couvents étaient pillés, parfois confisqués, et les fidèles étaient emprisonnés sous les prétextes les plus futiles. Sous le rapport religieux la situation n’était guère plus favorable. Le patriarche Athanase s’était montré d’une faiblesse incpncevable ; il avait laissé impunie l’audace de certains évêques qui ne craignaient pas d’enfreindre la discipline ecclésiastique dans ses règles les plus fondamentales. Les uns avaient changé de résidence, poussés par l’ambition; d’autres s’étaient fait élire par des manœuvres simoniaques ; plusieurs s’étaient assuré pour successeurs leurs propres neveux, malgré la vie relâchée et l’ignorance de ces jeunes gens. Le patriarche s'était contenté de protester contre ces désordres, mais n’avait point su s’y opposer. Plusieurs de ces prélats indignes briguaient la succession d’Athanase, ou se proposaient tout au moins de lui donner un successeur dont les habitudes pussent justifier leur propre conduite. Cependant, on rencontrait encore dans le clergé jacobite des évêques qui gémissaient sur cet état de choses et avaient le sincère désir d’élever au patriarcat un homme capable de réprimer les abus.
Après la mort d’Athanase, les évêques se réunirent promptement dans le