‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 2)Chapitre 114 sur 160 · CHAPITRE CCLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLIX

Comment moi, Ramoti Muntaner, étanl à Gerbe*, le noble En Béranger Carros vint l’assiéger avec un grand nombre de troupes , pour le roi Robert; et comment , lorsque je me disposais à la défense , il reçut a Panlanella un message du roi Robert, qui lui faisait dire de retourner à Trapana.

Etant occupé à ce siège , le roi Robert résolut d’envoyer contre moi au château de Gerbes , le noble En Béranger Carros, avec soixante galères, quatre cents hommes à cheval, et quatre halisles. Le seigneur roi qui en fut instruit, m’ertvoya une barque armée , et me fit dire de faire sortir du château les femmes et les enfauts ; que le roi Robert envoyait ces troupes contre moi, et que je songeasse à mfc bien défendre. Quand j’appris cela, je nolisai un navire d’En Lambert de Valence, qui était àla citédeCapis-Ventura-Bona, citéquim’appartenait. Je lui donnai trois cents doublons d’or, et je plaçai sur le navire ma femme et deux tout jeunes enfants que j’avais, l’un de deux ans et l’autre de huit mois ; elle était bien accompagnée, et bon nombre de femmes du château allèrent avec elle. Elle était enceinte de cinq mois, et avec le navire armé je l’envoyai à Valence , côtoyant la Barbarie ; ils furent trente joursen mer, deGerbes à Valence, où, grâces à Dieu, ils parvinrent sains et saufs. Lorsque j’eus envoyé ma femme et débarrassé le château de tous les gens inutiles, je

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mis le château en ordre , je fis dresser les balistes et autres machines de guerre ; je fis remplir d’eâu les citernes, ainsi qu’un grand nombre de jarres; enfin je fis toutes les dispositions nécessaires. D’un autre côté , j’eus des entrevues avec Sélim-Ben- Margan, Jacob Ben Atia , Abdalah-Ben-Bebel et autres chefs des Alarps , qui étaient de connivence avec moi. Je leur disque le moment était venu pour eux dese rendre riches, et qu’en me servant ils auraient gloire et profit. Je leur dis les forces qu’on envoyait contre moi. Et si jamais de braves gens prirent de bon cœur mes intérêts , ce furent bien ces hommes, qui le firent avec beaucoup de joie et de plaisir. Alors ils me firent le serment, en me baisant à la bouche , que dans huit jours ils seraient à mes ordres, au passage, avec huit mille hommes à cheval; et que dès que j’aurais vu ou appris que mes ennemis seraient dans ces mers , je n’avais qu’à le leur faire dire , et qu’ils passeraient tous dans l’île , de sorte que, lorsque lesdits ennemis auraient mis pied à terre, ils fondraient sur eux ; et que s’il en échappait un seul , je ne me fiasse plus à eux. Ils me promirent encore que les galèreset toutcequ’ils prendraient seraità moi, me disant qu’ils ne voulaient avoir pour eux que l’honneur et le plaisir de satifaire le seigneur roi de Sicile et moi ; et cela fut convenu entre nous. Que vous dirai-je? Le jour même où ils me firent cette promesse , ils se trouvèrent au passage avec cinq mille hommes à cheval , bien armés ; et l’on peut

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dire qu’ils y venaient de bon cœur, ainsi que ceux de l’tle. De mon côté je plaçai quatre barques armées, à l’échelle du Bey , près de Gerbes, avec ordre à chacune de venir me joindre dès qu’elles apercevraient celte flotte ; ainsi je fus prêt à tout évènement.

Le roi Robert prépara ses galères, ainsi que je vous l’ai déjà dit ; et En Béranger Carros , et les autres qui devaient venir, prirent congé du roi Robert et de la reine qui était là. Ils partirent du siège et arrivèrent à l’île de la Pantanella ; et le commandant de cette île m’envoya une barque pour me faire savoir que les galères étaient à l’île de la Pantanella. Je l’appris avec joie et plaisir ; j’en instruisis tous les Maures qui s’en réjouirent beaucoup. J’en fis part aussi aux AJarps, leur disant de se tenir prêts à partir , au second message qu’ils auraient de moi ; et ce jour leur parut une année.

Quand En Béranger Carros fut parti de la Pantanella, il lui arriva deux vaisseaux armés de la part du roi Robert , qui lui ordonnait expressément de revenir vers lui avec toutes les galères , parce que le roi de Sicile avait armé soixante galères pour venir attaquer sa flotte; et En Béranger Carros s’en retourna à Trapana. Voyez quel fut mon désapointement ; car s’ils fussent venus à Gerbes, nul plus que moi ne fût arrivé à son but et à sondessein. Comme je l’ignorais, et que j’étais fort étonné de leur retard, j’envoyai une barque armée à la Pantanella ; et le commandant me fit

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savoir ce qui en était, et qu’ils s’étaient retirés. Ayant appris cela , j’envoyai de bonnes provisions de casaques et de vivres aux Alarps; de sorte qu’ils s’en retournèrent chacun chez eux , très satisfaits et prêts à venir à mon secours avec toutes leurs forces , toutes les fois que j’en aurais besoin.

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