‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 2)Chapitre 141 sur 160 · CHAPITRE CCLXXX VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXXX VII

Comment le* troupes de l'amiral En Carras et du noble En Raimond de Pe'ratla entrèrent dans Escampaig , l’emportèrent de vive force, et mirent à mort tpus les habitans d'Escampaig , hommes , femmes et enfants ; et comment ladite ville fut punie de tous ses méfaits.

ETCommeils avoient résolu, ils le firent. A l'aube du jour, ils furent tous autour des murailles d’Escampaig’.et les attaquèrent si vigoureusement qu’ils ne regardaient point aux périls auxquels ils s’exposaient. Lorsque ceux de la marine furent parvenus vers les faubourgs, le combat fut violent , caries assiégés se défendirent avec vigueur, ayant tout préparé pour la défense. Que vous en dirai-je , et qu’irai-je vous conter plus longuement? Les gens de la marine envahirent le mur et voulurent pénétrer dans la ville, mais ceux d’Escampaig se voyant envahis vinrent vers la cavalerie ; et la cavalerie s’approcha des murailles et les envahit aussi. Que vous dirai-je? Les bandes de l’amiral En Carros et celles du noble En Raimond Péralta entrèrent dans Escampaig et alors la bataille fut terrible. Toutefois les habitans d’Escampaig et une grande partie des gens du château , qui en étaient descendus pour secourir leurs femmes et leurs enfants qu’ils voyaient périr , firent de grands efforts; mais le Dieu de vérité qui voulut les punir de leur méchanceté, fit tomber sur eux sa ven-

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geance . d’une telle manière qu’il ne resta pas en vie une seule de leurs femmes, ni un seul de leurs enfants. Il y périt le commandant , le châtelain du château , et une très grande partie des soldats. Les Catalans comptaient pénétrer par ce côté là dans le château ; mais ceux de l’intérieur , voyantle massacre de leurs gens et leur entière destruction , songèrent à fermer les portes et à se barricader au moyen de pierres et de barres de fer.

Quand les Catalans eurent mis à mort tous les habitans, ils coururent par la ville pour s’emparer des marchandises qui s’y trouvaient en très grande quantité , ainsi que de tous autres objets ; et ils gagnèrent tellement , que tous ceux qui se trouvaient là seront riches à tout jamais. Après quoi, ils s’occupèrent le lendemain à renverser les murs et les maisons, et à raser entièrement la ville. Les chefs permirent à chacun d’emporter les pierres et les pièces de bois à la cité et au château de Bon-air , de sorte que chacun s’occupa de suite à transporter ces objets . soit sur des barques, soit sur des charriots ; et ils en formèrent des bâtiments et de bonnes maisons à Bon-air. Il fut ordonné que l’église des frères mineurs, qui était très riche, fût démolie, et qu’en l’honneur de monseigneur saint François, elle fût transportée à Bon-air , et que là fût le couvent des frères mineurs , mais que dorénavant il n’y eût plus de frères mineurs, mais des Catalans; que ce fût là une province pour eux, et que tous les

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ordres de religieux qui existaient en Catalogne et en Sardaigne fussent composés de Catalans. O vous seigneurs qui entendrez ce que raconte ce livre, ayez confiance au pouvoir de Dieu, car vous voyez clairement la vengeance que notre seigneur vrai Dieu exerça , dans l’espace d’un an, contre ces méchants, qui , avec perfidie et déloyauté tournèrent contre le seigneur roi d’Arragon la guerre qu’il avait entreprise par bonté et par pitié pour eux. Et Dieu a puni cette ville d’Escampaig, qui était peuplée des plus mauvaises gens du inonde et des plus grands pécheurs ; car il n’y a pas de crime qu’on puisse imaginer qui n’ait été commis à Escampaig, si bien que la honte en a paru devant Dieu. Et je vous dirai , moi En Montaner, quels sont ces crimes : c’est l’orgueil , l’arrogance, et le péché de luxure de toutes manières ; de sorte que Dieu a détruit cette ville comme Sodome et Go- •morre par le feu et les flammes. D’autre part, l’usure s’y exerçait publiquement, et le péché de la table et de l’intempérance y régnaient plus qu’en tout autre lieu du monde. Celte ville fournissait aux Barbares fer, acier, bois et vivres, ce qui faisait grand tort à la chrétienté ; enfin tout corsaire et tout voleur y était le bien venu , quelque mal qu’il eût fait à qui que ce fût. C’était le réceptacle de toute friponnerie et de tant d’autres méfaits qu’on ne saurait tous les décrire. Vous voyez aussi la vengeance que Dieu (dont le nom soit béni!) a fait tomber sur eux en un court espace de temps.

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Bien fou celui qui n’a peur ni crainte de Dieu ! Sans doute Dieu souffre long-temps le mal, mais aussi sa justice, qui a été suspendue , tombe enfin sur les méchants ; et si ce n’était les bons , le monde ne pourrait subsister. Je cesse de vous parler du château de Cagliari qui était assiégé , et de ceux qui étaient barricadés dedans , et d’Escampaig qui git renversée, détruite et brûlée , et reviens à vous parler du seigneur roi d’Arragon et du seigneur infant N’Anfos, et du seigneur roi de Majorque.

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