‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 2)Chapitre 144 sur 160 · CHAPITRE CCXC · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXC

Comment, en tout temps, Dien punit celui qui viole la paix; comment les Pisans rendirent le château de Cagliari an seigneur roi d’Arragoo , et pour loi an juge d’ Arborée , et sortirent [»r la porte de mer ; et comment l’étendard royal et les troupes à pied furent mises au château de Saint-Brancas.

Vous avez pu voir comment ils furent détruits par leur propre malice ; car s’ils n’avaient pas rompu la première paix qu’ils avaient faite avec le seigneur roi, ils posséderaient encore le château de Cagliari , et autres lieux ; mais , ainsi que vous l’avez vu , ils préparèrent eux-mêmes les verges dont ils furent battus. Or, que chacun soit convaincu que celui qui viole la paix , transgresse les commandements de Dieu qui paix donne et paix veut ; et que celui qui aura promis et juré la paix, la maintienne de bonne foi et se garde bien de la rompre ; car s’il le fait , il en pâtira , et Dieu lui sera contraire en toutes ses entreprises. Que vous dirai-je ? Les envoyés de Pise et les autres chevaliers que le seigneur roi avait désignés, firent tant qu’ils vinrent au château de Cagliari et envoyèrent un message au juge d’Arborée , qui était procureur-général de Sardaigne pour le seigneur roi d’Arragon. Il vint aussitôt au château de Bon-

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air, et là se trouva aussi Philippe Boyl, qui était commandant militaire pour le seigneur roi •, et En

Boxa-d’or , qui remplaçait l’amiral. Les envoyés de Pise s’abouchèrent avec ceux du château de Cagliari, et le lundi, neuvième jour de juin, de l’an de l’incarnation de Notre Seigneur Jésus-Christ mil trois cent vingt-six, ils remirent ledit château de Cagliari audit seigneur roi d’Arragon, et pour lui audit juge d’ Arborée et audit noble En Béranger Carros , et audit En Philippe Boyl et audit En Boxa-d’or, lesquels entrèrent dans ledit château de Cagliari avec quatre cents cavaliers armés, et douze mille soldats, tous catalans. Ils entrèrent par la porte de Saint-Brancas , et les Pisans sortirent par la porte de mer. Ils s’embarquèrent sur quatre galères et un navire que fesdits officiers du seigneur roi leur avaient fait préparer et qui les portèrent à Pise.

Quand lesdits officiers furent entrés , le noble En Béranger Carros, et la troupe du seigneur roi , élevèrentsurleehâteaude Saint-Brancas ungrandétendard royaldudit seigneur roi : et ensuite, surchacune des tours, ils placèrent de petits pavillons royaux- Et grâce à Dieu , losque lesdits étendard et pavillons furent élevés sur lesdites tours, il ne faisait point de vent ; mais dès qu’ils furent arborés, le vent dugarbin * se leva agréablement, et fil flotter les

i. Sud-ouest.

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bannières et étendards. Ce lut un coup d’œil ravissant pour ceux qui veulent du bien à la maison d’Arragon, mais bien triste pour leurs adversaires. On poussa des cris de joie ; il y avait au dedans un très grand nombre de Catalans , et au dehors un grand nombre de Sardes , et ceux de Bon-air qui répondaient sans cesse à ces cris , tellement que le ciel et la terre paraissaient se confondre.

Lesdits officiers dudit seigneur mirent dans ledit château un si bon nombre de troupes à pied et à cheval , que de là en avant et pour toujours Dieu y sera servi et honoré , et qu’on y trouvera des gens de vérité et de justice. De sorte que la maison d’Arragon, avec l’aide de Dieu, en sera toujours honorée. Ainsi les Catalans peuvent compter qu’avec l’aide de Dieu , ils seront les maîtres de la mer, pourvu toutefois que le seigneur roi , les seigneurs infants ses fils, et tous leurs sujets reconnaissent que cela leur vient par la grâce de Dieu , ne s’en enorgueillissent pas , et ne s’imaginent pas que cette gloire , et tant d’autres que Dieu leur accordera, leur soient venues par leur valeur et leur puissance; mais bien que cela a été seulement produit par le pouvoir et la grâce de Dieu. Et si ce que je dis pénètre dans le cœur desdits seigneurs et de leurs sujets , vous pouvez compter qu’il leur adviendra toujours de mieux en mieux; car il n’y a rien au monde au-dessus du pouvoir de Dieu (béni soit-il et sa mère madame sainte Marie ! ) , qui leur a fait cette grâce.

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Tandis que cette belle fête était célébrée par les Catalans, les Pisans,piteuxet marris s’embarquaient aprèsavoir remis le château etautreslieuxqu’ils possédaient en Sardaigne et ils se rendirent à Pise. Dieu veuille nous accorder plus de joie qu’on n’en eut à Pise quand on vit ces Pisansde retour ; toutefois ils se réconfortèrent en apprenant qu’ils avaient obtenu la paix avec le seigneur roi d’Arragon ; car ils se regardaient tous comme perdus , s’ils n’avaient obtenu la paix dudit seigneur roi ; et à l’avenir ils se conduiront en hommes sages, eux et les autres communes, s’ils évitent de faire la guerre audit seigneur roi. Ainsi Pise recouvra tous les prisonniers qui avaient été faits à Bon-air, et les Génois de Savoue.

Vous pouvez voir à présent quel fut, à cause de leur perfidie, le résultat de cette association qu’avaient formée ceux de Pise avec ceux de Savone. Et tous ceux qui n’agissent pas avec sincérité et justice, doivent s’attendre à être ainsi traités par Dieu ; car vous voyez comment ceux-ci furent confondus et détruits, à cause de leurs mauvaises actions. Aussi Notre Seigneur Vrai Dieu, pour la loyauté et justice qu’il a trouvées dans la maison d’Arragon , lui a accordé, lui accorde et accordera par la suite autant de grâces qu’il lui a accordées jusqu’à ce jour. Et parmi toutes les grâces que Dieu a faites au seigneur roi En Jacques d’Arragon, il lui a fait la grâce d’avoir de madame la reine Blanche, qui fut fille du roi Charles(comme je vous ai dit cidessus), etquifutunedamesainteetbonne, cinq fils et cinq filles, qu’elle vit deson vivantélevés et dotés.

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J’ai à vous dire de quelle manière et comment : Son fils aîné, qui fut nommé l’infant En Jacques , fut procureur-général de tous les royaumes pour le seigneur roi son père ; et tout le temps qu’il exerça ladite procuration , il le fit avec force et justice envers les grands comme envers les petits. Et peu après avoir exercé ce gouvernement , il renonça à tous les royaumes et au monde ; et pour la gloire de Notre Seigneur vrai Dieu , il prit l’habit de l’ordre de la chevalerie de Muntesa , et vit et vivra , s’il plaît à Dieu , toute sa vie au service de Dieu dans ledit ordre.

Ainsi, dorénavant , nous n’avons plus à parler de lui , puisqu’il a abandonné toute puissance à laquelle il pouvait prétendre en ce monde , pour posséder le royaume de Dieu ; puisse-t-il l’obtenir! Amen!

Le second, fils du seigneur roi , fut nommé l’infant N’Anfos, dont je vous ai ci-devant parlé. Après que le seigneur i nfant En Jacques eut renoncé à l’héritage de son père , il reçut le titre de premier né , et fut reconnu après le seigneur roi son père , pour seigneur et roi de tous les royaumes du seigneur roi son père et de tout le pays, et il fit , comme vous l’avez puï ci-devant , la conquête de la Sardaigne , et s’est en tous temps maintenu, et se maintiendra dans la voie de la vérité et de la justice ; il est le plus gracieux seigneur du monde, lemeilleur chevalier de sa personne qui fût jamais au royaume d’Arragon , quoiqu’il y ait beaucoup de bons et braves gens ; mais celui-ci est de cette bienbenreuse mai-

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son qui , par la grâce de Dieu , va toujours de mieux en mieux , et fera toujours de même par la suite , s’il plaît à Dieu !

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