CHAPITRE CCXCVII
Comment le seigneur roi N’Anfos s’arma lui-mème chevalier à Sarragosse , et de quelle manière et avec quelle solennité il reçut la sainte couronne du royaume.
A présent que je vous ai dit comment la cour prit ses déduits avec la grâce de Dieu , je veux vous raconter comment le seigneur roi prit l'ordre de chevalerie de lui-même et reçut la sainte couronne , de quelle manière il vint faire la veillée des armes à l’église de Saint - Sauveur à Sarragosse , et de quelle manière eut lieu la solennité de la bienheureuse chevalerie qu’il se donna à luimême , ainsi que la sainte couronne ; comment il sortit de l’église , et comment il retourna à son palais d’Aljalerie.
Je veux que chacun de vous sache que de l’église de Saint - Sauveur , qui est celle de Sarragosse, jusqu’à l’Aljaferie il y deux grands milles. Or , je veux vous raconter, et je veux que tous ceux qui liront ce livre sachent , de quelle manière le seigneur roi se fit lui -même chevalier, de quelle manière il se mit la couronne sur la tète avec une grande solemnité de bénédictions, de messes et de prières, et de quelle manière on le conduisit jusqu’à ce qu’il fut de retour en son palais ; car ces choses son bonnes à savoir de chacun , de quelque condition qu’il soit.
La vérité est que ledit seigneur roi , le soir du
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vendredi saint , fit savoir à chacun , que le samedi matin , veille de Pâques , quand on aurait chanté Y alléluia } tout le monde devait quitter le deuil que l’on portait pour le roi son père , se raser et se disposer à faire fête. Il invita tout le monde , ainsi que je vous l’ai déjà dit , pendant trois jours. Et le samedi matin , lorsque l’on eût chanté Y alléluia , les cloches sonnèrent, et chacun , ainsi que le roi l’avait ordonné , fut prêt à commencer la fête. Nous, qui étions par la cité de Valence , avec nos lanciers en avant , et les trompettes , tambours , timballes , finies et autres instruments, nous marchions en bon ordre, deux à deux, richement vêtus, et nos chevaux bien harnachés , et nos écuyers bien parés. Nous partîmes de notre hôtel, qui était dans la cité, près de l’église de Saint - Sauveur. Nous commençâmes ainsi notre fête , allant par le milieu de la cité , jusqu’au palais de l’Aljaferie ; etquandnous eûmes commencé , tout le monde commença ; de sorte , que l’on entendit tout à coup un grand bruit de trompettes et de toute sorte d’instruments ; et l’on continua ces cavalcades et la fête jusqu’à l’heure du repas.Et lorsque nouseûmesmangéàl’Aljaferie, nous retournâmes chez nous avec la même pompe. Et à l’heure des vêpres chacun eut soin de placer les brandons aux lieux où ils devaient être ; et de l’Aljaferie à Saint-Sauveur, vons n’auriez pu dire où il y avait le plus de brandons. Les brandons ne bougeaient point du lieu où ils étaient placés , car
on avait désigné les lieux où ils devaient demeurer.
Et quand on futhors du signe sonnant, le seigneur roi sortit de l’Aljaferie, pour se rendre à Saint-Sauveur , dans l’ordre suivant : premièrement , venaient à cheval tous les fils de chevalier , portant les épées des chevaliers nobles; ensuite venaient les épées des nobles qui devaient être nouveaux chevaliers ; et, après les cpées desdits nobles, venait l’épée du seigneur roi , que portait le noble En R. Corneyll ; et après l’épée du seigneur roi, venaient deux charettes du seigneur roi, lesquelles portaient deux cierges , ayant chacun plus de dix quintaux de cire, et qui cheminaient allumés. Toutes fois ils n’étaient pas fort nécessaire , puisque les autres lumières étaient si multipliées qu’on y voyait comme en plein jour.
Après les deux cierges , venait le seigneur roi monté sur son cheval, qui était couvert du plus beau harnois qui fut jamais fait de main de maître; et l’épéequ’on portait devant lui, ainsique je vous l’ai déjà dit, était la plus riche et la plusjornéequi fut jamais au pouvoir d’un empereur ou d’un roi.
Ap rès ledit seigneur roi , venaient ses armes , que portait un noble ; et deux autres nobles étaient autour des armes ; ainsi les armes et celui qui les portait, marchaient entre deux nobles; et le noble En Ramon Corneyll, qui portait l’épée, marchait au milieu de deux nobles.
Après les armesdu seigneur roi, venaient tous les noblesque le seigneur roi devait faire chevaliers. Et
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après eux , venaient les nobles que le seigneur infant En Pierre devait faire ehevalicrsjensuite les no* blés que En Ramon Béranger devait fairechevaliers; et puis les nobles que En Ramon Folch devait faire chevaliers ; et après ces Riches-Hommes , venaient les autres qui devaient être faits chevaliers nouveaux, tous rangés deux à deux.
Après que tous ceux-ci eurent défilé , vinrent toutes les armes , deux à deux ; des chevaliers portaient toutes les armes et les épées des nobles ; des fils de chevaliers portaient celles des autres chevaliers, et tous marchaient ainsi rangés en calvacade , et couverts de riches draps d’or , avec de belles armes. Et , comme je vous ai déjà dit, ils allaient deux à deux à la suite dudit seigneur roi. Nul autre n’osait chevaucher à l’entour , excepté le seigneur infant En Pierre et le seigneur infant En Ramon Béranger , qui empêchaient que nul ne quittât la place qui lui était assignée. Ainsi , par la grâce de Dieu , et au bruit des tambours, des cimballes, des trompettes, des timballes et autres instruments , et des cavaliers sauvages qui criaient tous ! Arragon ! et des gens des grands seigneurs , on vint à l’église de Saint-Sauveur. 11 fut plus de minuit quand le roi et sa suite furent arrivés à l’église. Là, ils veillèrent tous ensemble et récitèrent les uns et les autres des oraisons, se réjouissant et chantant les louanges de Noire-Seigneur Jésus-Christ ; ils passèrent ainsi cette heureuse nuit ; ils entendirent les ma-
CtmomQcu. T. fl. — R. Muktase*. II. 28
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lines bien dévotement. Là , furent tous les archevêques , évêques, abbés et prieurs, qui dirent toutes les prières avec grande dévotion ; et quand le jour fut venu , l’archevêque de Sarragosse se revêtit de ses habits de messe , et le roi, de sa propre main , plaça la couronne sur le maître-autel , ainsi que son épée ; il se revêtit ensuite d’un surplis , comme s’il allait dire la messe , et mit par-dessus le surplis le manteau royal le plus riche dont jamais empereur ou roi ait été revêtu ; et à chaque vêtement qu’il prenait , l’archevêque lui faisait sa prière , qui était ordonnée dans les livres canoniques. Ensuite il mit l’étoleà son col et sur les épaules, ainsi qu’on doit le faire. Cette étole était si riche , si chargée de perles et de pierres précieuses , qu’il serait difficile de dire ce qu’elle valait , et la chasuble était tout aussi riche et brillante. Après quoi, ledit archevêque de Sarragosse dit la messe avec grande solennité; et quand la messe fut commencée etl’épître dite, ledit seigneurse fit chaussser les éperons; l’éperondroit, parson frère le seigneur infant En Pierre, le gauche, parleseigneur infant En Ramon Béranger. Cela étant fait, le seigneur roi s’approcha de l’autel, et prenant l’épée , il se prosterna et entra en oraison devant l’autel ; et ledit seigneur archevêque lui dit debout une très belle oraison. Quand elles furent finies, et que ledit seigneur roi eût fait sa prière , il baisa la garde de l’épée et se ceignit lui-même ladite épée ; et quand il l’eut ceinte , il la sortit de son fourreau
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et l’agita trois fois. A la première fois qu’il l’agita , il défia tous les ennemis de la sainte foi catholique ; à la seconde , il promit de secourir tous les orphelins , les pupilles et les veuves ; et à la troisième , il promit de rendre justice pendant toute sa vie, aux grands comme aux petits, aux étrangers comme à ses sujets.
Il remit ensuite l’épée dans le fourreau , et l’évangile étant chanté, il offrit sa personne et son épée à Dieu , le priant de le tenir en sa garde et de lui accorder la victoire contre tous ses ennemis. Ledit seigneur archevêque l’oignit du saint chrême sur l’épaule et au bras droit , et il entendit ainsi la messe. Et quand la messe fut dite, le seigneur roi se déceignit l’épée lui-même et la remit sur l’autel auprès de la couronne.
Après avoir dit cette messe, l’archevêque de Sarragosse revêtit le seigneur infant Jean, archevêque de Tolède , frère dudit seigneur roi ; et quand il fut revêtu et eut commencé la messe , ledit seigneur roi prit lui-même la couronne de dessus l’autel et la plaça sur sa tête. Cela étant fait, le seigneur archevêque de Tolède, le seigneur infant En Pierre, et le seigneur infant En Ramon Béranger la lui affermirent. Et au moment où le seigneur posa la couronne sur sa tête, ledit archevêque, les évêques, abbés, prieurs et les infants avec eux s’écrièrent à haute voix : Te Deum laudamus; et à mesure qu’ils entonnèrent ce chant , le seigneur roi prit le sceptre d’or en la
main droite, le plaça dans sa main gauche ; il prit ensuite la pomme dans la main droite, et à chaque chose qu’il recevait , ledit seigneur archevêque disait une longue oraison.
Après tout cela, et 1 évangile étant chanté, le seigneur roi , une seconde fois , et avec beaucoup de respect, offrit à Dieu et sa personne et sa couronne. Il s’agenouilla fort humblement devant l’autel, et ledit seigneur archevêque termina la messe; et quand elle fut terminée, ledit seigneur roi reçut de respectueuses félicitations ; et par la grâce de Dieu et de sa chevalerie, et de la sainte seigneurie royale, il fut oint et sacré pour roi et seigneur des royaumes d’Arragon , de Sardaigne , de Valence, de Corse, et comte de Barcelone. Il alla devant l’autel de Saint-Sauveur se placer sur le siège royal ; il déposa le sceptre et la pomme sur l’autel , fit venir chacun des nobles que je vous ai déjà nommés, et les fit touschevaliers dans le même ordre que j’ai déjà désigné. Et à mesure qu’un Riche- Homme était fait chevalier, il se rendait dans la chapelle qui lui était destinée , et là il faisait de nouveaux chevaliers. Et le seigneur infant En Pierre alla aussi dans la chapelle qui lui était assignée; il fit chevaliers les quatre Riches- Hommes; et le seigneur infant En Ramon Béranger en fit autant ; et le noble En Ramon Folch de même ; et chacun des Riches-Hommes qu’ils faisaient chevaliers allait à la chapelle qui lui était assignée et faisait les chevaliers qu’il devait faire : et à mesure
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que chaque Riche-Homme avait fait ses chevaliers-, il se rendait avec eux à 1’Àljaferie, comme je vous ai déjà dit. Quand tout cela fut fait, le seigneur roi prit la pomme dans la main droite et le sceptre dans la main gauche, et avec la couronne sur la tète, et dans les mains la pomme et le sceptre, il sortit de l’église et monta sur son cheval. Devant lui, on portait son cpée, et derrière lui ses armes, dansle meme ordreque vousavez vu qu’on l’avait fait pendant lanuit, quand on étaitallé veiller à l’église. Et si vous voulez savoir quelle était la couronne , je vous dis que la couronne était d’or , tout® garnie de pierres précieuses , telles que rubis, rubis-balais, saphirs , turquoises , émeraudes , et des perles aussi grosses qu’un œuf de pigeon. Il y avait sur le devant seize escarboucles ; et la couronne avait bien de hauteur un pan de Montpellier ; elle avait quatorze fleurons , et les marchands lapidaires l’estimaient valoir cinquante mille livres de Barcelone. Le sceptre était d’or et avait bien trois pans de longueur ; et au haut du sceptre, il y avait un rubis, le plus beau qu’on ait jamais vu, et qui était aussi gros qu’un œuf de poule. La pomme était d’or et était surmontée d’une fleur en or garnie de pierres précieuses, et au-dessus de la fleur était une croix richement ornée de pierres précieuses. Et le cheval était le mieux harnaché qui fut jamais.
Il monta à cheval avec la dalmatique, l’étole , Je surplis, et ladite couronne sur la tète, la pomme
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dans la main droite et le sceptre dans la gauche. Au frein du cheval étaient deux paires de rênes : les unes tenaient au frein attaché au cou du cheval, et le seigneur infant En Pierre tenait celles du côté droit ; et le seigneur infant En Ramon Béranger , et grand nombre de nobles de Catalogne et d’Arragon étaient au côté gauche. Les autres rênes étaient de soie blanche et avaient cinquanlepans de longueur chacune ; c’étaient des Riches-Hommes , des chevaliers , des notables citoyens allant à pied, qui les tenaient. Après ceuxci venaient nous autres six , députés de Valence, et six de Barcelone, et six de Sarragosse, et quatre de Tortose , ainsi que des autres cités ; de sorte que toutes les rênes étaient tenues par de semblables personnes qui l’adextraient à pied ; et nulaulre n’était à cheval à l’entour , excepté celui qui portail l’épée devant tous les adextreurs ; et après lui venait celui qui portait les armes ; et chacun d’eux était accompagné de deux nobles , ainsi que vous l’avez déjà vu.
Derrière les armes du seigneur roi venaient les Riches-Hommes , sur des chevaux élégamment harnachés, lesquels Riches-Hommes le roi avait fait nouveaux chevaliers.
Au milieu des démonstrations de la joie la plus vive , sa royale majesté ointe , sacrée et bénie de Dieu en toutes choses, vint à l’Aljaferie , ainsi que vous Pavez vu ci-devant; et certes la neuvième heure fut passée avant qu’il y fût rendu. Et tou-
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jours sur son cheval , il entra dans le palais royal ; il descendit avec la couronne sur la tête, la pomme dans la main droite, le sceptre dans la main gauche, et monta ainsi à sa chambre. Après un assez long intervalle , il sortit de la chambre ayant sur la tête une couronne plus petite , l’autre étant trop pesante : toutefois elle n’était pas tellement petite qu’elle n’eut plus d’un demi pan de hauteur, et elle était si riche et si belle , qu’on l’estimait vingtcinq mille livres.
Je veux que vous sachiez que le seigneur roi étant sur son cheval , et sortant de Saint-Sauveur , on estimait qu’il portait sur lui ou le harnais du cheval la valeur de cent cinquante mille livres de Barcelone. Et comme je vous l’ai dit , le seigneur roi, avec une couronne plus petite sur la tête, et la pomme et le sceptre, vint s’asseoir pour manger. On lui avait préparé au côté droit de la table un siège d’or sur lequel il plaça la pomme, et à gauche un autre siège d’or où il plaça le sceptre tout droit. Et à sa table, qui avait dix-huit pans de long , s’assirent , loin de lui, à droite, son frère le seigneur infant et monseigneur En Jean son frère, archevêque de Tolède. El de l’autre côté , plus loin du siège , le seigneur archevêque de Sarragosse, et l’archevêque d’Arborée après l’archevêque de Sarragosse. A une autre table s’assirent les évêques; à une autre les abbés et prieurs, et puis de l’autre côté, à droite, s’assirent tous les Riches-Hommes qui avaient été faits
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chevaliers ce jour-là. Après, s’assirent tous les chevaliers qui avaient été faits nouveaux chevaliers. Et le seigneur roi était assis au milieu, et si élevé que tout le monde pouvait le voir.
Ensuite, nous notables , nous fûmes tous rangés avecordre, desorte que nous étions réunis tous ceux du même lieu; et l’on assigna aux nobles, aux chevaliers, aux fils de chevaliers, des serviteurs pour les servir, ainsi qu’il appartenait à chacun , selon son rang et la solennité de la fête ; et tous furent bien traités et servis ; et ce fut si merveilleux, parmi une aussi grande quantité de monde, que nul ne pourrait le croire s’il ne l’avait vu.
Et vous ayant dit comment en général tous furent servis , je vais vous dire spécialement comment fut servi le seigneur roi. 11 est certain que le seigneur infant En Pierre voulut être majordome ce bienheureux jour de Pâques , et c’est lui qui prescrivit l’ordre que je vous ai fait connaître. Et le seigneur infant En R. Béranger donna l’eau pour les mains dudit seigneur roi. Il fut prescrit au seigneur infant En R. Béranger de présenter la coupe au seigneur roi ; ensuite douze nobles , qui servaient avec lui à la table du seigneur roi , et le seigneur infant En Pierre, avec deux nobles, se tenant tous les trois main à main , et lui au milieu d’eux, vint premièrementen chantant unair de danse qu’il avait composé, et loi"., ceux qui apportaient les mets lui répondaient , et quand il fut à la table du roi, il
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prit la coupe et la posa devant le seigneur roi en saluant; il fit également les fonctions d’écuyer tranchant. Et quand il eut servi le premier mets au roi, et eut terminé l’air de danse, il posa son manteau et sa cotte de drap d’or à bordure d’hermine, et ornée de beaucoup de perles, et les donna à un jongleur, et aussitôt on lui prépara d’autres riches vêtemens qu’il mit sur lui ; et il fit la même cérémonie à tous les mets qu’on présenta. De sorte qu’à chaque mets qu’il offrait , il chantait un air de danse qu’il avait lui-même inventé , et il donnait les vêlements qu’il portait , et qui étaient tous fort beaux. On apporta bien dix sortes de viandes, et chaque fois qu’il avait placé quelque mets devant le seigneur roi, et fait son salut } les nobles, les chevaliers et autres serviteurs posaient sur les tables autant de viandes, et nul ne pourra rien diminuer de ce que je dis.