‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 2)Chapitre 155 sur 160 · JEAN PROCHYTA · texte numérisé non relu

JEAN PROCHYTA

En l’an mil deux cent soixante et dix - neuf de l’incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Clirist , le roi Charles avait commencé une grande guerre avec l’empereur Paléologue de Romanie , et pour celte guerre j ledit roi Charles avait£|jt faire plusieurs grosses nefs et galères afin de passer à Constantinople avec toutes ses forces ; et sur cela il avait invité beaucoup de bonnes gens de France, de Provence et d’Italie , à lui faire compagnie dans ce passage , pour pouvoir vaincre le Paléologue et tout son empire de Romanie. Messire Jean de Procbyta, qui était alors en Sicile, pensa de quelle manière il pourrait troubler l’expédition qu’avait faite le roi Charles contre le Paléologue , et comment on pourrait détruire et faire mourir le roi Charles, faire révolter la Sicile et tuer tous ses jgens. Il conçut donc le dessein d’aller en Romanie , vers le Paléologue , pour s’entendre avec lui, afin que les intentions du roi Charles fussent frustrées. Et incontinent Messire Jean partit et alla

a Constantinople vers l’empereur Paléologue. Quand niessire Jean fut arrivé à Constantinople, il envoya chercher deux chevaliers du royaume, qui étaient rebelles au roi Charles , et étaient à la cour de l’empereur de Constantinople, et secrètement leur parla et conta comment il était venu à Constantinople. « Puisque je suis chassé de mes » possessions et de Sicile , et que je vais cherchant » aventure , je vous prie chèrement qu’il vous » plaise me mettre dans les bonnes grâces de l’em- » pereur , et que je sois de sa maison . Mettez-moi , » je vous prie , fort en avant et dites lui quel •» homme d’importance je suis, combien je suis » grand en honneur et lui suis un homme néces- » saire , et*femment mes sages conseils pourront » lui profiter dans ses besoins. »

Les chevaliers entendant ces paroles furent très contents, et dirent que volontiers ils feraient son ambassade. C’est pourquoi les chevaliers se mirent en route , et allèrent vers Paléologue et dirent : « Seigneur, nous vous apportons de bonnes nou- » velles, qui nous viennent du royaume de Sicile , » et du plus habile médecin qui soit au monde.* » il est venu pour rester auprès de vous dans vo- » tre cour ; c’est un homme fort savant , et vous » aurez en lui un conseiller très expérimenté ;

» car il connaît fort bien les affaires du roi Char- » les, sa puissance et celle de ses barons. »

Quand l’empereur entendit cette ambassade , il fut très content , et ordonna qu’on l’amenât de-

(I279) DE JBAN PSOCHYTA. 3

vant lui, car l’empereur voulait le voir. Aussitôt les chevaliers partirent et amenèrent messire Jean devant l’empereur ; et quand messire Jean fut devant lui, il lui fit les révérences qu’il convient de faire à tout empereur; et l’empereur le reçut avec grâce, et le fit son maître conseiller général ; et ainsi resta messire Jean trois mois à la cour, et il recevait beaucoup de grands honneurs des Grecs et des Latins.

Messire Jean, étant dans cette situation, dit un jour à Paléologue : « Seigneur, pour Dieu, je vous » prie , ordonnez un lieu secret pour que nouspuis- » sions parler librement ensemble , et que nos pa- » rôles ne soient entendues de personne. » Et l’empereur lui dit : « Que voulez-vous me dire de si » secret? » Et il répondit : « La plus grande affaire » que vous ayez dans ce monde. » Et incontinent ils montèrent sur une haute tour du palais dans lequel logeaient tous les secrétaires de l’empereur.

En entrant , l’empereur dit : « Messire Jean , je » vous dis , et sachez que nous sommes en lieu »> secret. » Messire Jean dit alors: « Qui que ce » soit qui te tienne pour un homme sage et pru- » dent , moi je te tiens pour le plus vil et le plus » fou des hommes , et semblable à une bête qui ne » se remue si elle n’est piquée par l’aiguillon: et je » te dis ceci parce qu’il y a trois mois que je suis à » la cour, et que j’ai entendu parler de ton état » périlleux, c’est à dire de la mort qui te menace; » ettoi tu essifou etsiinsenséquetu ne penses pas à

» prendre abri et défense contre les dangers. Le » roi Charles vient t’enlever la couronne , et te >t tuer, toi et toute ta famille , et il vient avec ce- » lui-là même auquel appartient de droit la eou- » ronne, c’est-à-dire l’empereur Baudouin, et il » vient contre toi avec tous les croisés chrétiens,

» et avec cent galères armées, et avec vingt grosses » nefs et dix mille cavaliers bien équipés, et avec » quarante comtes , tous avec leurs troupes , pour » conquérir tout ton royaume. »

L’empereur entendant ces paroles que lui avait dites messire Jean,commenca à pleurer fortement, et dit : « O messire Jean , que voulez-vous? Je » suis et vis comme un homme désespéré. J’ai » déjà voulu plusieurs fois m’arranger avec le roi » Charles, et jamais je n’ai pu trouver d’aucune » manière à m’accorder avec lui. Je me suis mis » au pouvoir de la sainte Eglise de Rome et des » cardinaux , dans les mains du roi de France , et »> du roi d’Angleterre , et du roi d’Espagne , et du » roi d’Arragon , et chacun me répond aux let- » très que je lui envoie , qu’il craint de mourir , » seulement d’en parler , en considérant la grande » puissance du roi Charles; c’est pourquoi je » n’attends ni conseil ni secours des hommes ; j’es- » père que Dieu m’aidera , puisque je ne trouve » dans les chrétiens ni aide ni conseil. »

Et messire Jean lui répondit , et dit : « Alors » celui qui te délivrerait de toutes ces fureurs , et » de celte mort et tourment , le regarderais-tu

(,3?9) DE JEAN PROCHVTA. 5

» comme digne de quelque chose. » Et l’empereur lui répondit : « Il mériterait tout ce que je pour- » rais faire ; mais qui serait assez hardi pour «» penser à moi par sa bonne et agréable vo- » lonté, et faire la guerre pour moi , contre la » puissance du roi Charles de France. » Et messire Jean dit : « Ce sera moi , si tu veux , qui dé- » truirai le roi Charles, en joignant ton aide avec » mon conseil ; et je verrai ce qu’il te faut et ce » qui est à faire ; c’est pourquoi , qu’il te plaise » m’écouter , moi et quelques autres de ses sujets » rebelles ; et nous nous vengerons bien de notre » injure; et tu rempliras tes intentions, et ton » ennemi ne pourra plus te’ nuire ni te soumet- » tre, s’il plaît à Dieu. »

Alors l’empereur lui dit : « De quelle manière » pourrez-vous faire cela. » Et rnessire Jean lui dit : « Je ne vous le dirai jamais , à moins que vous » ne me promettiez cent mille onces, avec les- » quelles je ferai venir quelqu’un qui prendra la » terre de Sicile au roi Charles , et lui donnera tant » à faire qu’il ne saura jamais de quelle manière » se débarrasser de lui. » L’empereur entendant ces paroles , fut très content , et dit : « Mes- » sire Jean , prenez tous mes trésors , et faites tout » ce qu’il vous plairti , et faites que ce soit aussi- •> tôt que possible. Et messire Jean répondit , en » disant: Seigneur empereur, jurez-moi de me » donner créance , et sigoez-moi la lettre de ce » que vous m’avez promis ; je partirai ainsi , et

6 COHSPIR ATI05 (>a79)

» chercherai à mettre à fin ce que je vous ai pro- » mis, leplus tôt possible. » L’empereur fit serment à messire Jean , et ils sortirent de cette chambre et messire Jean dit à l’empereur : « Seigneur , » je veux partir de chez vous de cette manière , » c’est-à-dire que vous me fassiez bannir et que » vous m’appeliez traître devant tout le monde , » et surtout devant mes amis les Latins , et je leur » dirai comme quoi je vous ai offensé , et pourquoi » je m’enfuis à cette occasion ; et je veux tenir » cette voie et agir de cette manière , afin que »> d’autres gens ne connaissent pas notre secret. » Ils se séparèrent ainsi l’un de l’autre avec grand contentement et satisfaction.

Messire Jean de Prochyta partit cette année même de Constantinople, et alla en Sicile vêtu à la manière d’un frère mineur, et parla avec messire Palméri Abbati, messire A lai mu de Lentini et autres barons de Sicile, disant à ces nobles hommes : « O » misérables ! vendus comme des chiens , mal- » traités du sort et des hommes, votre courage » est glacé. Ne vous soulèverez-vous donc jamais, >* mais serez vous toujours esclaves , quand vous » pouvez être seigneurs en vengeant vos injures » et votre honte ? » Et alors tous ensemble commencèrent à pleurer, en disant : «Oh! messire » Jean , comment pouvons-nous faire autrement , » nous qui sommes soumis à des maîtres puissants » comme jamais il n’y en eut au monde? 11 nous » semble que d’aucune manière nous ne pourrons

(,a79) DE JEÀH PROCIIYTA. 7

» sortir de l’esclavage. » Et messire Jean répondit: « Je puis vous délivrer , moi, aisément, pourvu » que vous vouliez tenir et faire ce que nos amis et » moi vous dirons , et que vous vouliez avoir con- » fiance en ce qui est ordonné. » Et ces seigneurs dessus nommés répondirent : « Nous sommes prêts >• à vous suivre jusqu’à la mort. »

Alors messire Jean dit : « 11 vous convien- » dra de faire révolter toute la terre de Sicile « au moment ordonné par le Seigneur , et Sa » Sainte Seigneurie vous récompensera. » Et messire Gualteri de Calatagiruni dit : « Com- » ment ce que vous dites peut-il être? Ne pensez- » vous pas que nous avons pour maître le plus » puissant seigneur qui aujourd’hui soit dans la » chrétienté? Ainsi vos paroles et vos conseils me » semblent vains. »

Lorsque messire Jean entendit les paroles de ces nobles hommes , il leur répondit , et leur dit : « Croyez-vous que je me fusse mis à faire une si *> grande entreprise, sans avoir d’abord pensé à » ce qu’il convenait de faire , et comment cela » devrait être fait? C’est pourquoi vous n’avez pas » d’autre chose à faire qu’à attendre avec con- » fiance , car dans moins d’un an , vous verrez ce » que je vous dis mis à exécution. » Incontinent les barons furent d’accord, et jurèrent de croire en messire Jean, et firent une lettre chacun avec sop cachet , laquelle lettre disait ainsi :

« Au magnifique, illustre et puissant seigneur

8 COBSMRATIOH ('*79)

» roi d’Arragon et comte de Barcelone avec » tout votre pouvoir et seigneurie , nous nous >* recommandons tous à votre grâce. Et d’abord » le comte de Lentini, ainsique messire Alaimu, » messire Palmeri Abbati, et messire Gualteri » de Calatagiruni , et tous les autres barons de » Bile de Sicile, nous vous saluons avec toute révé- » rence , en vous priant d’avoir pitié de nos per- » sonnes. Comme hommes vendus et assujettis » comme des bêtes, nous nous recommandons à » votre seigneurie, et à madame votre épouse, qui » est notre maîtresse , et à laquelle nous devons » porter allégeance ; nous vous envoyons prier de » daigner nous délivrer, retirer et arracher des » mains de nos ennemis qui sont aussi les vôtres, » de même que Moïse délivra le peuple des mains » de Pharaon , de manière que nous puissions » avoir vos fils pour seigneurs, et nous venger » des loups perfides et mal nés , dévorateurs de >» ce que tous les jours... 1 Nous écrirons, et quand » nous ne pourrons pas écrire par nos lettres, » croyez messire Jean, qui est dans notre secret. » Et quand ils eurent scellé les lettres , messire Jean demanda à ces gentilshommes d’ajouter créance à ce qu’il avait ordonné de faire ; et messire Jean montra auxdits nobles les lettres que Paléologue avait faites , et commentil luiavait promis beaucoup d’argent, et comment l’empereur

i. Lacune.

Page 1