CHAPITRE CLXXII
Comment une grande tempête accueillit le roi d’Arragon et sa flotte , au moment où il allait conquérir Minorque; comme il conquit tout l’tle et de quelle manière ; et commeut , en s'en retournant en Sicile, il fut encore battu de la tempête ; et de sa course j usqu'à Trapana .
Je reviens au roi d’Arragon, qui , ayant célébré les fêtes de la Noël en la cité de Majorque, fit embarquer ses troupes et prit la route de Minorque. Le roi étant en mer à vingt milles, et non loin de
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Minorque , une grande tempête survint. La flotte se sépara de lui , de sorte qu’il arriva avec vingt galères seulement au port de Mahon.
Le moxerif de Minorque, qui s’était préparé à la défense, alla à sa rencontre, avec de grands secours qui lui étaient arrivés de Barbarie. Il avait bien cinq cents hommes à cheval et quarante mille hommes de pied. Le roi était échelonné avec les galères, sur la terre, dans l’ile des Lapins. La fortune voulut qu’aucun des siens ne pût y arriver de huit jours. Le temps devintplus doux.etalors les galères arrivaient par deux et par trois au port de Mahon , y abordant comme elles pouvaient.
Lorsque le roi vit qu’il y avait deux cents chevaux d’arrivés, il les fit débarquer, et toutes les troupes prirent terre. Le moxerif voyant ces forces, alla au château de Mahon , où il réunit toutes les siennes.
Le roi, qui avait déjà quatre cents chevaux d’arrivés , et une partie des almogavares , dit à l’amiral , et aux autres lliches-Hoinmes qui se trouvaient là, qu’il ne voulait plus attendre de nouvelles troupés. L’amiral et les autres le conjurèrent de changer de résolution , et d’attendre du moins tous ses chevaliers. Il dit qu’on était en hiver, et que les galères souffriraient beaucoup ; que d’ailleurs, il ne voulait pas attendre plus long-temps , et qu’il fallait aller à la rencontre du moxerif.
Celui-ci arriva eD ordre de bataille dans une belle plaine , près du château de Mahon. Quand les
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armées lurent en présence , le roi chargea avec tout son monde. Le moxerif en fit autant contre le roi. La bataille fut terrible ; car les habitants de l’île étaient braves. Il y avait aussi de bonnes troupes turques, que le moxerif avait à sa solde. La bataille fut si terrible, que chacun avait assez à faire; mais le seigneur roi, qui était undes meilleurs chevaliers du monde, chevauchait çà et là , et tout cavalier qu’il pouvait atteindre était abattu ; si bien que toutes ses armes furent brisées , à l’exception de la massue, dont il se servait si vigoureusement , que nul n’aimait à se trouver devant lui. Enfin , par la grâce de Dieu , et par ses prouesses et celles de ses troupes, il remporta la victoire. Le moxerif prit la fuite, et s’enferma dans le château avec vingt de ses parents. Tous les autres furent tués.
Le roi fit lever le camp à son monde , et alla mettre le siège devant le château où le moxerif était entré. Dans l’intervalle , le reste de la flotte du roi était arrivé. Le moxerif, voyant les forces considérables du roi , lui envoya des messagers pour demander grâce et merci , le priant de lui permettre de se retirer en Barbarie , avec ses vingt parents, leurs femmes et leurs enfants, n’emportant avec eux que leurs vêtements et des vivres jusqu’au lieu de leur destination , et qu’il lui remettrait le château , la ville et la citadelle.
Le roi voyant que, sans autre opposition , il pouvait ainsi se rendre maître de l’île entière, lui accorda sa demande. Le moxerif lui remit le ehâ-
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teau , la ville et la citadelle ainsi que tous les autres lieux de l’île , et lui livra tous les trésors qu’il possédait. Le roi lui donna un navire qu’il nolisa de Génois , entrés par hasard au port de Mahon . pour aller charger du sel à Yviça. Le moxerif fut placé sur ce navire avec environ cent personnes , hommes, femmes ou enfants. Le roi pava le navire , et y fit mettre des provisions suffisantes ; mais il sortit si mal à propos du port, qu’avant d’arriver en Barbarie, la fortune lui fut contraire; il se brisa, et tous les individus périrent. Vous voyez bien par là que lorsque Dieu veut détruire une nation, il le fait bien promptement ; gardonsnous donc de sa colère. Examinez comme la roue de la fortune tourna tout à coup d’une manière défavorable au moxerif et à sa race, qui avait gouverné cette île pendant plus de mille an s.
Quand le roi eut fait partir le moxerif, il se rendit à la citadelle ; il prit toutes les femmes et les enfants , ainsi que le petit nombre d’hommes qui avaient survécu à la bataille. Les hommes, femmes ou enfants de toute l’île, qui furent enlevés, s’élevèrent à quarante mille. 11 chargea En Raimond Calbet de Lerida de les faire vendre : il lui fut adjoint d’autres personnes pour cela. Une grande partie furent envoyés à Majorque, et ensuite en Sicile , en Catalogne et ailleurs ; et dans chaque lieu les personnes et les effets furent vendus publiquement à l’encan. Après cela, le roi ordonna de construire, au port Mahon, une ville entourée
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de bonnes murailles. Il plaça comme lieutenant de nie En Pierre de Lebia , honorable citoyen de Valence, et l’autorisa à peupler l’île de Catalans, tous braves gens. Il le fit ainsi; et elle est aujourd’hui peuplée de bons Catalans, et il n’y a pas de pays mieux habité que celui-là.
Le roi ayant donné ses ordres, placé ses officiers dans toute l’île , et laissé à En Pierre de Lebia , homme sage et avisé , le soin de peupler le pays, il vint de Minorque à Majorque, où on célébra sa bien venue par de belles fêtes. Il visita l’ile avec l’amiral et En Galceran d’Anglesola, et autres Riches-Hommes. Il partit ensuite de Majorque et envoya toute la flotte avec l’amiral en Catalogne. Le roi retourna à Yvica avec quatre galères. On lui fit beaucoup de fêtes-; il y demeura quatre jours; il alla ensuite en Catalogne, prit terre à Salon et se rendit à Barcelonne , où il retrouva la flotte.
L’amiral prit congé du roi et revint en Sicile. Il éprouva dans ce voyage une telle tempête, dans le golfe de Lyon, que toutes ses galères furent dispersées. Les unes allèrent en Barbarie, d’autres dans la principauté , et l’amiral fut en grand danger; mais avec l’aide de Dieu , qui l’avait souvent secouru, il parvint sain et sauf à Trapana. Peu de jours après , il recouvra toutes ses galères.
Lorsqu’elles furent à Trapana, il se transporta à Messine , où il retrouva le roi et tout son monde; on lui fit fête. Il désarma à Messine et suivit la
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cour du roi. Le roi de Sicile ne faisait rien qu’il ne le lui confiât. Ils vécurent dans la joie et les plaisirs, parcourant la Calabre et la principauté de Tarente. Mais je reviens au roi d’Arragon.