‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 2)Chapitre 40 sur 160 · CHAPITRE CLXXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXXVI

(xjmmeni le roi d’Arragon prit de vive force la ville d’Alicante, et le château , ainsi que bien d’autres châteaux et villes de Murcie, et la plus grande partie du royaume ; et comment, ayant mis tout en état, il laissa pour son lieutenant le noble En Jacques Pierre son frère.

La première place où il vinl après son entrée dans le royaume de Murcie, lut Alicante. 11 l’attaqua et la prit. Il monta ensuite au château, qui est un des plus forts châteaux du monde. Il l’attaquaavec tant d’ardeur, qu’il l’escalada lui-même tout le long de la montagne, suivi de cavaliers qui avaient mis pied à terre, jusqu’à la porte du château. Non loin de la porte, se trouvait un pan de muraille , derrière laquelle était le rocher ; c’est parla qu’ils envahirent le château. Le roi fut le premier qui s’y porta, à l’exception d’un brave chevalier de Catalogne, nommé En Béranger de Puixmolto , qui arrêta le roi, en lui disant : ««Qu’est-ce cela seigneur? Laissez » nous entrer les premiers. » Mais le roi, sans l’écouter, alla en avant. Ledit En Béranger de Puixmolto, sauta en dedans, et un autre chevalier le suivit. Là ils lurent obligés de se défendre, et sans doute ils auraient péri, si le roi ne s’y fût porté lui même l’épée à la main et couvert de son écu. Il y pénétra le troisième. En Béranger de Puixmolto et l’autre chevalier, voyant que le roi était avec eux

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redoublèrent d’eflorts ; le roi se couvrit de son écu, et un chevalier de l’intérieur, qui était camarade de En Nicolas Péris , l’alcade du château, et était un homme grand et fort . lui donna un tel coup d’épée sur son écu, qu’il le pénétra d’un demi pan. Le roi, qui était jeune et valeureux , marcha en avant, et lui porta un si violent coup d’épée sur la tète, que malgré le casque qu’il portait, il fut pourfendu jusques aux dents; il arracha ensuite son épée de la tête de cet homme, et en attaqua un autre dont il fit voler le bras à terre. Enfin le roi en tua cinq sur la place , et pendant ce temps les troupes pénétraient par la brèche.

En Bérenger de Puixmolto ne quittait point le roi, et faisait comme lui des choses étonnantes. Un grand nombre de chevaliers étant entrés après le roi, il alla avec eux à la porte de En Nicolas Péris, l’aleade,qui, l’épée dans la main droite, et les clefs dans la main gauche , se défendit très bien ; mais peu lui valut , et il fut mis en pièces.

Le château étant pris , le roi ne voulut point que l’alcade fût porté au cimetière, mais il le déclara traitre , et fit livrer son corps aux chiens. Ainsi, seigneurs, vous qui lirez mon livre, faites bien attention à qui vous livrez la garde d'un château ; car celui à qui elle est confiée, doit avoir premièrement dans le cœur le désir de le conserver à son seigneur, et secondement de se conduire de manière à conserver son honneur et celui defea famille. Tous ceux qui acceptent la garde d’un ehâ-

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teau , ne sont pas toujours aussi délicats ; mais la chose à laquelle ils pensent , dans la garde d’un château c’est leur intérêt.« Je trouverai ,se disent-ils, » un écuyer quimelegarderaet me paiera tant cha- »que année.» Ceux qui pensent ai nsi , pensent follement; carde bons chevaliers et braves hommes, sont morts, et leurs seigneurs les ont réputés traîtres. Ce chevalier alcade d’Alicante , nommé En Nicolas Péris, y périt en se défendant tant qu’il respira , ainsi que tous ceux qui étaient avec lui. Mais comme il n’y tenait pas les troupes nécessaires à la défense, et recevait du roi de Castille des fonds qu’il n’employait pas comme il eut dû le faire , il fut traité pour cela comme traître. Je vous avertis donc qu’il est dangereux d’occuper un château pour un seigneur , même au sein de la paix; car il advient dans un jour ou dans une nuit telle chose qu’on n’aurait pu prévoir.

Le roi prit donc ce château , et en confia la garde à En Béranger de Puixmolto , en quoi il eut grandement raison, car il s’y était bien comporté. Il descendit ensuite dans la ville, et En Raimond Sacomana, En Jacques Béranger et En Saverdun , qui étaient des premiers d’Alicante , et tous les autres, voyant que le château était pris, prêtèrent serment et hommage au roi promettant de lui livrer la ville d’en-bas. Ils comprirent bien qu’ils ne pouvaient se défendre dans la ville ; et si le château n’eùtélé pris, ils ne%e seraient point rendus au roi ; si bien que Dieu et le roideCaslillelestinrentpourexcusables.

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Le roi de Castille , ayant appris ce qui s’était passé , les déclara bons et loyaux ; mais il déclara Nicolas Péris traître , ainsi que l’avait fait le roi d’Arragon , qui , agissant en seigneur juste et valeureux , l'avait regardé comme déloyal.

Après avoir rétabli l’ordre dans Alicante , le roi alla à Elx, qu’il assiégea et battit avec ses trébuchets. Durant ce siège, il s’empara de toute la vallée d’Elda , de Novella , de Nompot , Asp , Petrer et la Mola. Il eut Crivelleyn, dont le commandant vint à lui et se fit son homme et son vassal. Il prit Favanella . Callora, etGuardamar. Enfin il assiégea si long-temps Elx , qu’il en devint le maître. Il s’empara d’Oriola et du château , que En Pierre Ruys de Saint-Sabria , qui en était l’alcade, lui remit, voyant que la ville d’Oriola s’élail rendue. Il eut grande raison de lui livrer ce château sans combat et sans frais ; car c’est un des plus beaux et des plus forts d’Espagne. Vous voyez bien par là quelle fut la bonté et la courtoisie de ce chevalier envers le roi , en lui remettant ce château.

Il prit le château de Moutaigu, les cités de Murcie, de Carthagène., de Lorcha et de Molina, et bien d’autres lieux. Il est vrai que la plus grande partie appartenaient et devaient appartenir au roi à juste titre , selon que vous l’avez déjà pu apprendre en lisant la conquête de Murcie.

Le roi étant maître de la cité de Murcie et de la plus grande partie du royaume , y établit l’ordre, et laissa pour son lieutenant le noble En Jacques

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Pierre , son frère, lui donnant une bonne et nombreuse chevalerie.

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