‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 2)Chapitre 74 sur 160 · CHAPITRE CCXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXX

Comment la Compagnie délibéra de combattrecontre ceux qae Kjt Michel avait envoyés contre Gallipoli, et commen t la Compagnie les vain quit et en taa bien vingt-six mille , entre gens de pied on de cheval.

Quand vint le vendredi à l’heure de vêpres, vingt-trois jours avant Saint-Pierre de juin , nous nous plaçâmes tous avec nos armes à la porte de 1er du château ; et à la maîtresse tour je fis placer dix hommes. Un marinier, qui avait nom En Béranger de Yentayola, qui était du Lobregat, entonna les cantiques du bienheureux saint Pierre, et tous nous lui répondîmes les larmes aux yeux. Et quand il eut fini le cantique , et que la bannière de saint Pierre fut élevée , nous commençâmes tous à chanter Salve Regina; et il faisait beau temps et clair , de sorte qu’il n’y avait pas un seul nuage au ciel ; et quand la bannière fut élevée , un nuage passa sur nous et nous couvrit tous d’eau, comme nous étions agenouillés ; et il dura autant que dura le chant du Salve Regina ; et quand cela

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futfait, le temps redevint aussi clair qu’auparavant . Nous en eûmes tous une grande joie , et nous ordonnâmes qu’à la nuit chacun se confessât , qu’à l’aube du jour on se réunît , et qu’au lever du soleil, quand l’ennemi viendrait nous attaquer , chacun fût prêt à combattre ; et ainsi fîmes nous ; et nous remîmes la bannière du seigneur roi d’Aragon à En Guillaume Péris deCaldès, chevalier de Catalogne , et la bannière du roi de Sicile à En Ferrand Gori , chevalier ; la bannière de saint George fut remise à En Examen d’Albero, et Rocafort remit sa bannière au fils d’un chevalier nommé Guillaume de Tous ; et nous disposâmes l’ordre de bataille , de manière que nous ne formâmes ni front, ni centre, ni réserve; mais les hommes à cheval furent placés sur la gauche et les piétons à droite. Lorsque nous l’eûmes ordonné ainsi, les ennemis le surent; il est vrai que l’armée des ennemis était campée près de nous , sur une colline de terre toute labourée, qui était à deux mille de nous. Et dès qu’arriva le matin du samedi , vingt-deux jours avant la fête de Saint- Pierre de juin, ils vinrent huit mille hommes à cheval , et nous étions prêts au combat. Ils en laissèrent deux mille avec leurs hommes de pied auprès des tentes ; car ils comptaient bien avoir gagné (a bataille. Quand le soleil parut, nous fûmes hors des tranchées, tous prêts à combattre, et dans l’ordre qui a été dit ci-devant. 11 fut ordonné que nul ne bougeât avant que le mot d’ordre ne fût

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donné par En Béranger de Ventayola; et lorsqu’il serait donné, les trompettes et les cors devaient sonner, et tous ensemble attaquer; ainsi fut fait. Les ennemis se tenaient lances en arrêt, prêts à îrapper ; et lorsque les signaux ordonnés furent faits , nous attaquâmes tous en masse , et nous donnâmes si fort au milieu d’eux, qu’il paraissait que tout le cbâteau s’écroulât. Ils nous heurtèrent aussi très vigoureusement. Que vous dirai-je? pour leurs péchés et notre bon droit, ils furent vaincus; et lorsque le front fut vaincu , nous frappâmes si bien , que nul ne levait le bras sans blesser un ennemi.

Nous arrivâmes jusqu’à la montagne où était leur armée, faisant bonne contenance, et bien disposés, gens de pied comme de cheval, à recevoir et à seconder les leurs. Nous pensions avoir fort à faire ; mais une voix s’éleva parmi nous , nous engageant à crier tous, quand nous serions au pied de la côte, comme nous le fîmes : « En avant! » en avant ! Aragon ! Aragon ! saint Georges ! » saint Georges ! » Ainsi nous reprîmes vigueur, et fondîmes rudement sur eux , et ils cédèrent. Alors nous n’eûmes plus qu’à frapper. Que vous dirai-je ? Autant le jourdura, autant dura la poursuite, qui se continua bien pendant vingt-quatre milles ; si bien que la nuit fat noire avant que nous les quittassions. Et à la nuit nous nous en retournâmes } et il fut minuitavant que nous fussionsrevenus à Gallipoli.

Le lendemain , nous reconnûmes notre Compa-

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gnie , et nous vîmes que nous n’avions perdu qu’un homme de cheval et deux de pied. Nous allâmes nous emparer de leur camp. Il est très certain que nous trouvâmes qu’ils avaient perdu plus de six mille hommes de cheval et plus de vingt milles de pied. Et ce fut la colère de Dieu qui tomba sur eux ; car nous ne pouvions nullement supposer qu’il y eût autant d’hommes morts , et nous pensions qu’ils s’étaient tués les uns les autres. Il périt également beaucoup de mondesur les barques; il y en avait un grand nombrequi avaient été tiréesen terre , et toutes étaient rompues. Ils les mettaient sur le rivage , et puis s’y plaçaient en si grande quantité , que lorsqu’ils étaient en mer ils chaviraient et se noyaient. II périt ainsi bien du monde. Que vous dirai-je? Le gain que nous fîmes en cette bataille fut tel que nul ne pouvait en faire le compte. Nous fûmes huit jours à prendre ce qui était en leur camp. Nous n’étions occupés qu’à enlever l’or et l’argent que ces hommes portaient sur eux; car toutes les ceintures des gens de cheval , les épées , les selles et les freins , et toutes leurs armes sont garnies d’or et d’argent ; et chacun d’eux portait des espèces , et les gens de pied aussi. Et ce que l’on gagna fut sans fin.

Nous eûmes aussi trois mille chevaux vivants ; les autres étaient morts ou allaient par les champs traînant leurs entrailles. Ainsi nous eûmes tant de chevaux qu’il y en eût bien trois pour chacun. Lorsque le camp fut pris, je fis marché avec quatre Grecs

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que je trouvai dans une maison; c’étaient de pauvres hommes qui étaient de Gallipoli ; et je leur dis que je leur ferais beaucoup de bien s’ils voulaient être espions ; ils acceptèrent avec beaucoup de plaisir. Je les vêtis fort bien à la grecque , et je leur donnai à chacun un des chevaux que nous avions ; et ils jurèrent qu’ils me serviraient fidèlement. Aussitôt j’envoyai deux d’entre eux à Andrinople, pour voir ce que faisait le fils de l’empereur; j’envoyai les deux autres à Constantinople. Peu de jours après, ceux qui étaient allés vers le fils de l’empereur s’en revinrent , et dirent que le fils de l’empereur marchait contre nous avec dix-sept mille hommes à cheval et bien cent mille hommes à pied, et qu’il était déjà parti d’ Andrinople.

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