‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 2)Chapitre 83 sur 160 · I. U le possédait par le droit de sa mère · texte numérisé non relu

I. U le possédait par le droit de sa mère

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ne manquaient pas; je les fis placer sur les murailles, et à chaque partie des murailles je fis placer undes marchands Catalans qui étaient là, et lui donnai le commandement des femmes. Je fis placer dans toutes les rues des demi-tonneaux de vin bien trempé et beaucoup de pain afin qu’on mange, et but quand on voudrait , sachant bien que nos ennemis en dehors étaient si nombreux que nous n’aurions pas le temps d’aller manger chez nous. J’ordonnai que chaque homme fût bien cuirassé, parceque je savais que les Génois étaient bien fournis d’arbalêtres , et qu’il nous lanceraient beaucoup de traits, car leur usage est de toujours tirer, et ils emploient plus de traits en une bataille que les Catalans en deux. Ainsi je fis bien armer chaque homme , et je fis laisser ouvertes les portes des barbacanes ; toutes les barbacanes étaient barrées, et cela afin que nous pussions accourir là où il serait besoin. D’un autre côté, je fis préparer des linges pour panser ceux qui seraient blessés , afin qu’ils pussent aussitôt retourner au combat. Et quand tout ceci fut fait et que j’eus dità chacunoù il devait être placé et ce qu’il avait à faire, moi, avec vingt hommes, j’allai de côté et d’autre partout où je voyais cju 'était le plus grand besoin. Le jour arriva, et les galères vinrent prendre terre , et moi , avec un bon cheval , ayant avec moi le tiers des cavaliers armés de lances et de pourpoints , je m’opposai à leur débarquement, jusqu’à la troisième heure. Et à la fin, dix galères prirent terre le lundi ; et comme ils prenaient terre , mon cheval s’abattit , et un mien

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écuyer s’approcha et me donna son cheval , mais , pour tant que je pusse me hâter, entre le cheval qui était «à terre et moi nous reçûmes treize blessures. Lorsque je fus monté sur l’autre cheval , je plaçai mon écuyer en croupe , et ainsi nous allâmes au château avec cinq blessures que j’avais , dont je me ressentis très peu , excepté un coup d’épée que j’avais reçu tout le long du pied. Je me fis panser cette blessure ainsique les autres, et mon cheval fut perdu . Quand les gens des galères virent que j’étais tombé, ils s’écrièrent : « Le commandant est mort î courons sur eux! courons sur eux! » Alors les galères prirent terre toutes ensemble , et ils avaient si bien ordonné leur bataille, que dechaque galère il sortit une bannière avec la moitié delà troupe. Ils le firentainsi, afin quesiquelqu’un de ceux qui allaient au combat avait faim ou soif, ou était blessé, il pût revenir à la galère. Si c’était un homme de trait , un homme de trait le remplaçait , et de même si c’était un lancier, il était remplacé par un lancier. De sorte que le nombre de ceux qui combattaient ne pouvait diminuer, soit qu’ils allassent manger ou s’éloignassent pour toute autre cause; et. ils combattaient ainsi également nombreux. Telles furent leurs dispositions , et chacun d’eux se prépara à combattre, là où il lui était ordonné de combattre avec sa troupe. Ils songèrentà nous attaquer vigoureusement et nousà nous défendre. Ils nous lancèrent tant de traitsqu’il nous était impossible de voir le ciel. Ce jet dura

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jusqu’à la neuvième heure, tellement que tout le château en fut plein. Que vous dirai- je? Tous ceux qui étaient dehors nous fûmes blessés, et un mien cuisinier qui était à la cuisine à préparer des poules pour les blessés , fut atteint par un trait qui pénétra dans les muscles , de la profondeur de deux doigts, et qui arriva par la cheminée. Que vous dirai-je encore? La bataille fut vive, et nos femmes , avec de grosses pierres et des caillous que j’avais fait apporter sur les murailles, défendaient si bien les barbacanes que c’était merveille; et en vérité il y avait telle femme qui était blessée au visage de cinq coups de flèches, et qui se défendait encore comme si elle n’eût eu aucun mal. Et celle bataille dura jusqu’à l’heure de la soirée. Et quand arriva cette heure de la soirée , le capitaine , Ser Antoine Spindola , qui , comme je l’ai déjà dit , avait fait les défis, s’écria : « O hommes » sans cœur! Comment! trois teigneux qui sont là » dedans se défendent contre nous! Vous êtes bien » lâches ! » Et alors il se disposa avec quatre cents hommes distingués qu’il avait avec lui, et qui étaient tous des meilleures maisons de Gênes , et il sortit des galères avec cinq bannières. On me le dit; je montai sur les murailles , et je les vis venir. Je fis préparer mon cheval et les six autres chevaux armés que j’avais; et quand nous fûmes bien armés, et prêts, et que rien ne nous manquait, je fis venir cent hommes , des meilleurs que nous avions dans le château ; je leur fis quitter leurs

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armures , parce qu’il faisait grand chaud , nous trouvant au milieu du mois de juillet , et je m’étais

aperçu que lestraits avaient cessé et que les ennemis n’en lançaient plus , les ayant tous employés ; je fis disposer mes hommes en chemise et en culotte , chacun armé d’une dague , la lance en main, avec une épée ceinte et un poignard. Et quand le capitaine Ser Antoine Spindola , avec tous ses braves et les cinq bannières , fut arrivé à la porte de fer du château, et qu’ils eurent combattu vivement un certain espace de temps, tellement que la plupart d’entre eux sortaient la langue de soif et de chaleur, je me recommandai à Dieu et à la sainte vierge Marie , je fis ouvrir la porte , et avec les six chevaux armés et mes hommes de pied légèrement vêtus, nous fondîmes sur les bannières, si bien que dès l’abord nous en abattîmes quatre. Et quand ils virent que nous frappions si vigoureusement , ils lâchèrent pied , tant les hommes à cheval que les gens de pied , et nous ne vîmes bientôt plus que leurs épaules. Que vous dirai-je ? Ser Antoine Spindola périt là même où il avait fait les défis, et avec lui tous les gentilshommes qui étaient sortis avec lui. Enfin il mourut bien en tout six ceuts Génois. El il faut vous dire que nos gens montaient confondus avec les leurs par les échelles des galères, et que si nous eussions eu seulement cent hommes de troupes fraîches, nous nous serions emparés de plus de quatre galères. Mais nous étions tous blessés et harassés ; c’est pourquoi

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nous les laissâmes aller à la male heure. Etquand ils furent tous pris, sans compter les noyés , qui étaient nombreux , il me parvint l’avis qu’il en était resté environ quarantesur une colline; nous y courûmes ; leur chef était un nommé Antoine Bocanegra, l’homme le plus fort de Gênes. Que vous dirai-je? Tous ses compagnons périrent ; il tenait en main une épée à deux tranchants , et il frappait si rudement que nul n’osait s’en approcher. Moi, voyant ses hauts faits , je défendis qu’on le frappât ; je lui dis de rester tranquille , et l’en priai plusieurs fois ; jamais il n’en voulut rien faire. Alors j’ordonnai à un mien écuyer, qui était sur un cheval armé , de fondre sur lui , ce qu’il fit volontiers ; et il le heurta si rudement avec son cheval , qu’il le coucha par terre ; et à l’instant il fut mis en cent pièces. Ainsi cette troupe desgalères mise endéroute, s’enfuit après avoir perdu bien du monde , et se rendit à Gênes avec le marquis , et les troupes de l’empereur se rendirent à Constantinople. Ils s’en allèrent tous bien maltraités , et nous gais et satisfaits.

Le lendemain , notre Compagnie ayant su que nous étions assiégés, ceux qui étaient à cheval se hâtèrent de venir , de sorte qu’en une nuit et un jour ils firent trois journées; aussi le lendemain au soir il nous arriva plus de quatre-vingts hommes decheval ; et au bout de deux jours toute la Compagnie arriva , et nous trouva moulus et blessés ; et ils eurent grand regret de ne s’être pas trouvés là. Cependant nous nous réjouîmes tous ensemble,

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et nous décidâmes de rendre grâces à Dieu des victoires qu’il nous avait fait obtenir ; et nos compagnons nous firent part largement de ce qu’ils avaient gagné ; de sorte qne, grâce à Dieu, nous fumes tous plus que riches.

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