‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 102 sur 159 · CHAPITRE CCXLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXLVII

Comment le roi de Castillc leva le siëge d'Algésiras à l'iusa do roi d^Aiw ragon , et le roi d^Arragon se battit à Almërie contre tous les Sarra-^ ^ nns^ et Finfant Ferrand toa le fils du roi de Gadix, sarraûn j et

comment le roi de Grenade demanda mie trèyeau roi d' Arragon.

Il se trouva qu'un jour, veille de la Saint-Barthélémy, tous les Maures qui se trouvaient dans le royaume de Grenade furent réunb pour attaquer le roi d'Arragon , parla faute du roi de Castille, qui leva le siège dont il s'était chargé , sans en prévenir le seigneur roi d'Arragon, Ce fut une grande faute du roi de Castille de ne pas faire savoir au roi V d'Arragon qu'il levait le siège , car il mit en grand danger le seigneur roi d'Ar ragon , «qui fut pressé par un grand nombre de troupes qui vinrent sur lui, sans qu'il pût s'en douter; et toute la puissance de Grenade se présenta au roi d'Arragon la veille de la Saint-Barthélemy. A la vue de cette armée formidable , le roi d'Arragon fut très surpris , mais ne s'alarma pas. Il ordonna que le seigneur infant Ferrand se tînt avec toute sa compagnie dans la cité, en un lieu nommé L'JEsperod^^lmerie^a&u que pendant qu'il combattrait les Sarazins , le seigneur inCant s'opposât à ceux qui pourraient sortir de la cité pour attaquer les assiégeants. 11 faut que vous sachiez que c'était le lieu le plus dange-* reux, sans quoi le seigneur infant, qui se chargea de

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le garder ne serait point resté là. Que vous dirai-je? Comme le roi était prêt, ainsi que son armée, à en venir aux mains avec les Sarrazins , un fils du roi de Gadix , suivi de quatre cents hommes à cheval et grand nombre de gens de pied , sortit d'Almérie par TEspero par mer, plongé dans Teau jusqu'à la ceinture ; et l'avant - garde se porta vers les tentes du seigneur infant. Réuni avec sa compagnie , il s'avança avec toute sa cavalerie en bon ordre; et quand les Maures eurent franchi l'Espero, ce fik du roi maure, qui était un bel homme et un excellent cavalier , s'avança le premier la sagaie en main,* en s'écriant : « Bonheur au » saltan ! » et il ne disait point autre chose. Et le seigneur infant demanda :« Que dit-il? » Et les truchements qui l'entouraient lui répondirent : « Sei- » gneur, il dit qu'il est fils de roi. » — « Eh bien ! » répliqua l'infant , s'il est fils de roi , et moi » aussi je suis fils de roi. » Et le seigneur infant courut sur lui ; mais avant de pouvoir l'aborder, il tua de sa main plus de six cavaliers. Quand sa ^ance fut rompue , il mit l'épée à la main , et se fit jour avec son épée jusqu'à celui qui criait : « Je » suis fik de roi ! » Celui-ci le voyant venir, et Sachant que c'était l'infant , courait sur lui et lui porta un tel coup d'épée qu'il lui abattit une part:xe de son bouclier. Le coup fxit terrible, et il s'écria : « Bonheur au sultan ! » Mais le seigneur infant lui porta un coup si violent à la tète, qu'il le pourfendit jusques aux dents et l'étendit mort. Aussitôt tous les Sarrazins furent en déroute ; ceux

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qui purent s*enfuir par TEspero furent sauvés ; tous les autres périrent, et le seigneur infant courut vers ceux de la cité.

Or , tandis que ce combat avait lieu à l'Espero, Tarmée des Maures se disposait à attajl. quer. Le seigneur roi voulut fondre sur eux , mais Guillaume d'Anglesola et Nesber de Mediona mirent pied à terre , et prenant la bride de son cheval , lui dirent : « Que faites-vous , seigneur? » arrêtez'-vous et souffrez que Tavant-garde fasse » l'attaque ^ et elle fera son devoir, » Mais le seigneur roi élait si impatient de s'élancer au milieu des ennemis, que son cœur en était déchiré; et je puis vous dire que s'il n'avait été retenu par ces nobles chevaliers et autres , il l'aurait fait ; mais cela lui fut impossible ; et l'avant-garde fondit si rudement sur les Maures , qu'elle les mil en déroute. Et il est certain que ce jour-là les Maures eussent perdu toute leur cavalerie ; mais dans la crainte qu'on arrivât d'un autre côté au secours des assiégés , on cessa de la poursuivre. Cela n'empêcha pas toutefois qu'il ne pérît un nombre infini de gens de pied et de cheval. Enfin ce fut le plus beau fait d'armes et la plus grande déroute ; tellement que de là en avant les Maures redoutèrent si fort les chrétiens, qu'ils n'osaient plus U nir devant eux ' . Que vous dirai- je? Le seigneur ro

T. Il est question ici de la bataille de Fort un a contre! cavalerie d'ismaîl^ au commencement de l'année i3k Voyez Conde, Uistoria de la Dominacion de los Arabes e

Espana, tome 3i, page 107.

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s*eû vint avec toute sa troupe vers le camp^ où il trouva le seigneur infant, qui avait fait d'aussi brillantes actions qu'aurait pu faire Rolland lui-même, s'il dVtait trouvé là. Le lendemain ils célébrèrent de bon cœur la fête de saint Barthélémy Tapôtre. Quand le roi de Grenade eut vu les exploits du seig^eut roi d*Arragon et de ses troupes, il se regarda comme perdu , car il n'aurait jamais cru qu'ils fussent hommes de tant de courage el de tant de valeur. Il envoya un messager au roi d'Arragon, et lui fit dire qu'il le priait de renoncer au siège ; que l'hiver approchait ; qu'il voyait bien que ce qu'il faisait était pour plaire à certaines gens chez lesquelles il ne trouverait nulle loyauté; que les Catalans avaient abandonné le siège d'Algésiras afin qu'il pérît lui et ses gens, et que cette conquête ne le touchait nullement ; qu'ainsi il le priait de vouloir faire une trêve avec lui , l'assurant qu'il le seconderait dans toutes les guerres qu'il aurait avec qui que ce fût au monde, et que par bonne amitié pour lui il mettrait en liberté tous les captifs chrétiens qui étaient en son pouvoir, dont le nombre était considérable.

Le seigneur roi ayant entendu cespropositions,fit assembler son conseil , et lui mit sous les yeux ce que le roi de Grenade lui avait fait dire. L'avis fut qu'il devait rentrer chez lui , par trois raisons : la première parce que l'hiver s'approchait; la seconde, à cause de la conduite déloyale des Catalans; et la troisième, parce que les esclaves chrétiens qu'on

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lui rendait étaient préférables à la prise de deux cités comme Almérie. Cela fut ainsi décidé , et la trêve fut èonclue.

Alors le seigneur roi fit réunir toutes ses troupes et ce qui appartenait à chacun ; et quand cela fut fait, le seigneur roi, avec toute son armée et son bagage , s'en retourna au royaume de Valence, les upspar terre et les autres par mer. Vous pouvez j uger si le roi d' Arragon est désireux de faire croître et multiplier la sainte foi catholique , puisque , dans cette conquête , qui n'était point pour lui, il alla tenir ce siège. Et soyez certains que si la conquête du royaume de Grenade le regardait , il y a longtemps que ce pays serait aux chrétiens.

Lorsque ceci fut terminé , et que le roi d*Arragon fut de retour à Valence, le seigneur infant En Ferrand , avec ses galères et ses troupes , retourna en Roussillon , auprès du seigneur roi son père , qui eut grand plaisir à le voir , et surtout à apprendre ses hauts faits. Je vais cesser en ce moment de vous parler du seigneur roi d'Arragon , et je vais vous entretenir de nouveau du seigneur roi de Sicile.

(■5'4) DB RAMOR MUITTAirER. 27.!

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