‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 110 sur 159 · CHAPITRE CCLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLV

Gomment nous livrâmes bataille àax Maares de Mbcona, fûmes yainqneurs , et primes douze mille personnes , femmes et eufants ; et comment le seigneur roi de Sicile , Frédéric , m^accorda, pour fevcar spéciale , et Ftle et les Qnerquens, pour Fespace de trcÂs ans.

Lb soir du }Our de l'Ascension , nous sortîmes du château et allâmes camper à demi-lieqe des ennemis. Le lendemain matin nous allâmes àleurren* contre, et les vîmes bien rangés en ordre de bataille . Ils avaient bien dix mille hommes de pied , de boùnes troupes , mais pas plus de vingt - deux hommes à cheval. Ils avaient placé tous les vieillards^ femmes et enfants , dans une maison qui se trouvait là ; et tous les hommes d'armes formaient un quarré et étaient à genou et couverts de leurs boucliers. Nous n'avions pas voulu qu'il y eût aucun Maure dans nos rangs. Nous étions environ deux cents vingt hommes de cheval , pesamment armés , trente armés à la légère , et environ mille hommes de pied. Catalans ; les autres troupes étaient sur les galèreis à garder le passs|[ge.. L'ordre était donné parmi nous que ^ lorsque nous serions

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devant rennemi , an premier son de la trompette^ chacun prendrait les armes ; qu'à la seconde foj^ , l'on fût prêt à attaquer ; et que ^ lorsque les trompettes et les cors se feraient entendre , toutes les , troupes de pied et de cheval devaient commencer l'attaque. Nous avions placé tous nos piétons à l'aîle droite et toute la cavalerie'à gauche. Que vous dirai- je? Lorsque les deux premiers signaux furent donnés^ les Maures, comprenant que nous devions commencer l'attaque au troisième, se hâtèrent. Ils se levèrent en masse et allèrent attaquer notre infanterie , de manière qu'ils la mirent en déroute. Nous qui étions à l'avant-garde , nous fondîmes au milieu d'eux , ne pouvant attendre le troisième signal, et voyant bien que notre infanterie était perdue si nous n'attaquions; ce que nous ^fîmes avec tant d'impétuosité que nous nous trouvâmes au milieu d'eux. Ensuite, messire Coral et les autres attaquèrent de leur côté , ce cp'ils n'avaient pu faire avant le troisième signal. Nous fûmes tous mêlés et confondus. Non , l'on ne vit jamais hommes semblables à ceux-là. Que vous dirai- je? On n'eût pas trouvé parmi eux un seul individu qui ne fût disposé à mourir. Ils s'élançaient parmi nous , comme un sanglier au milieu des chasseur!^, quand il se voit près de mourir. Que dirai-je ? La bataille dura depuis la demitierce jusqu'à l'heure de none ; enfin , ils périrent tous, car il n'en réchappa pas un de ceux qui étaient dans ce camp. Ils nous tuèrent bien soixante

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chevaux et en blessèrent à mort soixante , et nous eûmes parmi les chrétiens trob cents hommes blessés ; mais , grâces à Dieu , il n'en mourut pas plus de dix-sept. Lorsque les Maures eurent tous péri , nous allâmes à leur habitation fortifiée ; nous l'attaquâmes ; enfin , nous nous rendîmes maîtres des individus > et fîmes périr tout homme de l'âge de douze ans et au-dessus , et fîmes prisonniers douze mille femmes ou enfants; après quoi nous levâmes le camp ; et chacun gagna beaucoup et beaucoup. Nous revînmes au château, très contents et joyeux, Messire Goral , avec toutes les troupes venues en sa compagnie , et avec tous les chevaliers et fils de chevaliers qui se trouvaient à Gerbes , et qui avaient échappé à la bataille de messire Pelégrin , s'en retournèrent en Sicile, sains et joyeux ^ emmenant avec eux les captifs et les captives.

Pour moi , gouverneur de l'île comme auparavant, je restai seulement avec ceux qui devaient garder le château. Je m'occupai à peupler l'île , avec les individus de la Moabie; cela me réussit, de manière qu'au bout d'une année elle fut aussi peuplée que jamais. Nous fumes en pleine paix, de sorte que le roi en retirait des revenus plus forts qu'en aucun autre temps. Voyez la faveut que Dieu accorda au seigneur roi , parce qu'il avait tiré vengeance de ce qu'on hii avait fait ; car jamais les chrétiens ne seront plus redoutés et chéris dans cette contrée y et n'y auront de meilleurs revenus.

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Enfin je fus cause qu^à Gerbes , et cela dure encore ^ un seul et faible chrétien peut mener trente ou quarante Sarrazins liés avec une corde , sans que qui que ce soit lui dise que c'est mal fait.

Le seigneur roi ayant appris par messire Coral et leis autres^ ce que j'avais faiJt à Gerbes, niedonna, par grâce spéciale, et pour trois ans, l'Ile de Gerbes et les Querquens , avec tous droits et revenus , et le pouvoir d'en jouir pendant ces trois années, comme de ma propriété. lime fit dire àus^ que je devais pourvcir à la garde du château et de l'île, et aller chercherma femme; car en bon seigneur, il se rappela bien laprbmessequ'il m'avait faite.Là dessus je laissai à ma place, à Gerbes, En Jean Muntaner , mon cousin , et aux Querquens, un autre cousin noînmé En Gesfabreques. Je vins en Sicile, où j'asrmai une galère; et de Sicile, avec la grâce que le seigneur roi m'avait faite , et le privilège qu'il me fit délivrer par sadite grâce/ nous allâmes au royaume de Yalénce. J^abordai à la cité de Majorque > oà je trouvai le roi En Jacques de Majorque, et le seigneur infant En Ferrand. Et si jamais quelqu'un reçut de quelque seigneur des témoignages d'honneur , c'est bien moi en cette circonstance ; et ce fut l'eAPert de leur grâce et de leur bonté. Mais Surtout le seigneur infant me .fit le meilleur accueil possible , ne sachant que faire pour moi y tant il avait de plaisir à me voir. Et le seigneur roi son père dbait souvent qu'en eflfet j'étais la personne au monde que l'infant aimait le mieux après li>i.

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Enfin le seigneur roi me combla de grâces et de bienfaits ; ensuite nous nous rendîmes à Valence; où j'allai prendre ma femme., et n'y restai pas plus de vingt-trois jours. Après quoi je la pris sur ma galère et nous allâmes à Majorque y où nous trouvâmes le roi de Majorque mort. Le lendemain j^ mon départ il tomba malade , et mourut bientôt après. Dieu veuille avoir soname en sa miséricorde, ctlui pardonner comme 2i un bon seigneur et un Itonnéte bomme qu'il était !

Je trouvai là le seigneur roi En Sanche, a qui son père avait laissé le rojaume , en faisant la substitution au seigneur infant EnFerrand^aucasoù ledit roi En Saûche mourrait sansenfans. Si le seigneur roi leur père m'avait accueilli honorable* meut y le. seigneur roi En Sanche me fit encore plus d'honDeur3 à moi et à ma femme ; et le seigneur infant la combla de présents. Le seigneur roi de Ma* jorcjue envoya sur ma galère soixante setiers de}pain> forc^ vin y des fromages , trois béliers y vingt moutooset un grand nombre de poules. Si bien que jamais nrt pauvre individu tel que moi n'eut autant à se louer que mcH de si hauts seigneurs. Et le seigneur infant en son particulier envoya sur ma galère touteequ'il possédaitd'armes lui appartenant> ainsi que bien d'autres objets»

Dons partîmes sous leur bon plaisir ,. et le semeur infant En Ferrand nous remit deux fau* oODs de montagne , qui avaient appartenu au roi son père^ et qu'il envoyait par moi au sei-

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gneur roi de Sicile^ Nous allâmes à Minorque , et lorsque nous fûmes arrivés à Mahon , je reçus UQ message du seigneur roi de Majorque^ qui ordonnait qu'on me fournît d'amples rafraichissemens ; et ses ordres furent parfaitement remplis par ses officiers. Nous partîmes ensuite de Mahon ; j'allai en Sicile, j'abordai à Trapana , o^ je laissai ma femme , et avec la galère je me rendis à Messine. Le roi se trouvait à Montalban , en un lieu où il passait volontiers l'été ; nous étions au mois de juillet; je me rendis auprès du seigneur roi et lui remis les deux faucons que le seigneur infant En Ferrandlui envoyait. Je lui rendis compte des nouvelles du ponent que j'avais apprises par ces seigneurs. Je pris ensuite congé de lui. Il me fit des présents et me traita très honorablement , et sous son bon plaisir, je partis sur la galère Atrape^ emmenant avec moi deux barques que j'avais achetées à Messine. Je pris ma femme et nous allâmes à Gerbes , où l'on nous fit de grandes fêtes à moi et à ma femme. On donna à elle et à moi deux mille besans, et ceux des Querquens m'envoyèrent aussi des présents selon leurs moyens. Enfin y par la grâce de Dieu ^ nous passâmes joyeux et satisfaits et en bonne paix les trois ans pendant lesquels le seigneur roi m'avaitaccordé le château de Gerbes. Mais je dois vous, conter en quels soucis et quelles peines se retrouvèrent l'île de Sicile et tous les sujets du seigneur roi.

Je vais cesser de parler de l'île de Gerbes , e ,.^ vous entretiendrai de nouveau des affaires qi

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accumulèrent sur le seigneur roi de Sicile, car je ne prétends pas vous raconter les grandes choses qui m*arrivèrent en Barbarie, nul ne devant parler de soi , à moins que ce ne soit des faits relatifs à son seigneur. Ainsi je ne veux faire mention de rien de ce qui m'arriva, excepté de ce qui touchait à mon seigneur.

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