‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 140 sur 159 · CHAPITRE CCLXXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXXXV

Gomment le jag;e d^ Arborée prit quatre-vingts Pisans, etletenvo/a a Famiral , qui, lul-môme, en avait pris cent cinquante; comment, le jonr de Noël , il arriva cinquante galères ou vaisseaux devant Cagltari, pour le secourir j et comment Famiral en prit sept, et les autres furent maltraites et mb en fuite.

Quand cetXe flotte fut partie de Pise et fut aux bouehes de Bon-air , les Génois perdirent une galère, qui toucha à terre. De l'équipage de cette galère ^ il se sauva quatre-vingts hommes environ.

Le juge d'Arborée Tayant appris, envoya, de la troupe là où la galère s'était brisée ; on prit ces quatrevingts homines , et on les envoya à l'aiÇLiral, à Boaair. Il leur fit mettre des fers aux pieds , et les envoya travailler à la muraille et au fossé de Bon-air. Dansée temps là, une galère de Génois de Savonne , qui venait du côté de la Flandre , avec beaucoup d'argent ^ fut poussée sur l'île de Saint- Pierre et s'y brisa. Il s'en échappa environ cent cinquante personnes. L'amiral, le sut à Bon-air, il envoya sur les lieux , et ayant pris tous ces cent cinquante hommes , il en fit ce qu'il avait fait des autres. Que vous dirai -je ? Le jour de Noël de l'an mil trois cent vingt-cinq , les vingtr deux galères génoises et lés vingt-cinq de Pise , et six; des vaisseaux armés vinrent devant Cagliari , ayant laissé les autres navires à Bonifacio «Ils étaient venus pleins d'espoir , croyant pouvoir y introduire les vivres qu'ils apportaient , en pénétrant dans la palissade ; mais l'amiral avait si bien disposé les choses^ que rien ne pouvait y entrer sans passer sous sa main. Or , le jour de Noël , ik vinrent devant l'échelle des navires et de l'autre flotte des Catalans^ et firent leurs manœuvres tout ce jour là, et le jour de saint Estève, ils essayèrent d'attaquer un côté de la flotte ; mais ils furent trèjs maltraités et ne purent réussir en rien. Le lenden^ain , jour de Saint-Jean , ils attaquèrent un autre côté de la flotte ; ils ne réussirent pas davaatage et furent également bien maltraités*

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Le jour des Innocents , ils allèrent à Cabotera ; ils firent de l'eau , et ensuite ils vinrent attaquer un autre côté de la flotte. Us formèrent toutes ces tentatives avec dix galères légères , et cela , pour que le général sortît de l'échelle avec ses galères , et que lorsqu'il en serait sorti et courrait sur lesdites dix galères, pour lesquelles ils craignaient peu de chose , puisqu'il leur était facile de fuir au moyen de leurs rames ^ alors les autres galères, faisant force de rames, pussent pénétrer dans la palissade avec les provisions. Ils comptaient ainsi secourir Cagliari ; mais l'amiral, connaissant leurs intentions, se gardait bien de quitter son poste.

Le jourdeNoël,qui était un mercredi, et le jeudi, et le vendredi et samedi , ils furent occupés à ces opérations. Le dimanche, l'amiral fit dîner tout son monde de bonne heure, et donna ordre à chacun de s'armer sur ses galères, qui étaient huit de moins que les vaisseaux ; et si le combat avait lieu , il voulait que la bataille fut royale , cest-à-dire , que tout ce que chacun pourrait prendre serait à lui , excepté les hommes et les galères , qui seraientau seigneur roij et il ajouta que s'il les voyait bien disposés, il les ferait combattre ce jour même. Ainsi tout fut préparé pour la bataille.

Ceci étant fait et disposé, les galères desGénoiset desPisans s'avancèrent en ordre de bataille, ayant placé en tête sept galères, dont cinq des Génois et deux des Pisans, toutes attachées ensemble et commandées parGaspardDoria,leuramiral;ettoutesles

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autres veoaienten poupe. Les sept s'approchèrent des galères de Tamiral En Carres^ les proues de vant ,à la portée du trait. L'amiral , voyant ces sept galères si proche , fit dire de houche en bouche ^ parmi ses galères , que , sans bruit et en cachette, chacune laissât aller le cable de l'ancre ; parce que , s'ils la levaient tout-à-coup , les ennemis s'en iraient, et qu'ils marcheraient plus vite avec vingt rames que les galères de l'amiral avec cent cinquante. Ils laissèrent donc aller les cables en mer ^ si adroitement que les Génois ni les Pisans ne s'en aperçurent nullement. Tout-à-coup ils se mirent à ramer , de manière qu'avant que les sept galères eussent pu tourner, l'amiral fut sur elles. Et nos gens fondirent sur elles avec tant de force, qu'ils tuèrent plus de quinze cents hommes qui ' étaient sur Jes ponts. Il se cacha dans les vaisseaux bien quatre centsGénois et deux cents Pisans. Ainsi l'amiral prit les sept galères, et tous les hommes furent morts ou prisonniers. Les autres galères desGénoiset des Pisans firent volte-face , et prirent la fuite ; et Gaspard Doria , en vrai brave Génois, au moment le plus vif du combat, prit la fuite avec une barque qu'il avait en poupe , et monta sur une galère qui était devant lui , appartenant à un sien frère.

Quand les sept galères furent prises ^ l'amiral poursuivit les autres, mais en vain ; car il ne put les atteindre. Alors il s'en revint content et satisfait parmi les siens ; et tous gagnèrent tellement ,

qu'ils furent tous riches ; car nul ne fut privé de €e qu'il avait gagné.

Lorsque les Génois furent éloignés^ ils 'envoyèrent une galère en message à l'amiral , pour le prier de permettre à leur envojé de venir voir les prisonniers , afin de pouvoir connaître ceux qui étaient morts et ceux qui étaient vivants. L'amiral le permit ; ils les virent tous. Il s'en trouva de ceux qui avaient échappé à la mort , quatre cent onze Génois et deux cents Pisans , qui s'é-^ tai^nt cachés dans les galères , ainsi que je l'ai déjà dit. En ayant pris note, ils offrirent à l'amiral de racheter les Génois , au moyen de tous les vivres , toutes les armes et autres objets qu'ils avaient sur les barques qui s'étaient échappées. L'amiral leur répondit qu'il ne leur céderait pas le moindre de tous les prisonniers ; mais qu'ils ai- <leraient à construire les murs et à creuser les fossés autour de Bon-air. Ils s'en retournèrent fort affligés.

Vous ^voyez quel fut le fruit .qu'ils retirèrent Je leur méchanceté et de l'armement qu'ils avaient fait, et de la perfide association qu'ils avaient formée avec les Pisans , là ou chacun cherchait à tromper l'autre ; et l'amiral du seigneur roi vint à la traverse , et les dévora et les dissipa entièrement.

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