‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 54 sur 159 · CHAPITRE CXCVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXCVIII

Comment se fit Pentrevue da sûgnenr roi Frëdëric de Sicile et de messire Charles , près Calathabellot j comment la paix fu t traiiéc et conclne; et comment le seigneur roi Frëdëric de Sicile se maria avec la fille du roi Giarles , nommëe Na Lieonor.

Lfi roi Frédéric était avec toutes ses troupes, à trente lieues de là , en un lieu nommé Calathabellot ; et là étaient avec lui le comte Galceran , avec sa compagnie, et Hugues d'Ampuries, comte d'Esquillaix (Squillaci), Bérenger d'Entença, G. R. de Muncada , Don Sanche d'Arragon , frère du seigneur roi Frédéric , frfere Roger , messire Mathieu de Termens ( Termini ) , messire Conrad Lança , et beaucoup d'antres riches-hommes et chevaliers, qui , tous les jours , criaient au seigneur roi : « Al- » Ions à Xacca ( Sciacca ) , et prenons messire » Charles et le duc : car, certainement , nous )) pouvons le faire à notre aise. » Et le seigneur roi répondait : «Barons^ ne savez-vous pas que » le roi de France est notre cousin-germaiu , et • messire Charles aussi; comment pouvez-vous » donc me conseiller d'aller prendre messire Char- » les , bien que cela soil en notre main ? Mais à )) Dieu ne plaise, que nous fassions si grand dés- » honneur à la maison de France , ni à lui qui est

«notre cousin-germain. Si, aujourd'hui, il est )) contre nous, une autre fois il sera peut être avec » nous.

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Pour rien au monde , ils ne pouvaient le faire consentir à leur demande. Que vous dirai- je? Messire Charles vint à le savoir ; et quand il le sut , il pensa en lui-même , et dit : « 0 Dieu ! quelle » bonté et quelle douceur n'y a-t-il pas dans cette » maison d'Arragon. Si je m'en souviens bien , » le roi Philippe , mon frère et moi, nous serions » morts en Catalogne, si le roi Pierre, notre oncle, » l'eût voulu. Et d'après ce que nous lui fpiision&, » il aurait eu grande raison de vouloir que nou$ » périssions. Il en est de même de la conduite du » roi Frédéric son fils à mon égard ; ca,T je sais , » comme certain , qu'il est en sa main de nous » faire tous mourir ou rendre; mais il s'en abstient » par courtoisie et bonne nature , et son bon cœur )) seul ne le lui a pas permis. Mon ingratitude a » été grande de marcher contre lui ; et puisque » leur bonté et notre méchanceté est telle, il » convient que je ne parte pas de Sicile que je n'aye » fait la paix entre la sainte église , lui et le roi » Charles ' . »

Or il est vrai qu'il avait pouvoir dii pape de faire tout ce qu'il voudrait ^ soit en guerre , soit en paix,

I. Charles de Valois, frèi*e de Philippe-le -Bel, désirait d'ailleurs réunir tous ses efforts, pour que son titre d^einpereur de Constantinople ne fut pas un vain nom. Boni^ face Vni l'avait engagé à faire valoir ses droits sur cette; couronne^ comme mari de Catherine de Courtenay^ petitesfille de Baudoin , empereur titulaire de Constantinople.

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avec la certitude d'être approuvé par le saint siège, et il avait de semblables pouvoirs du roi Charles. Voilà pourquoi il envoya ses messagers au roi à Galathabellot , et demanda une entrevue au sei* gneur roi Frédéric^ pour se trouver entre Galathabellot et Xacca. L'entrevue fut accordée ; et ils vinrent l'un à l'autre au rendez-vous. Ils se baisèrent et s'embrassèrent, et tout le jour ils restèrent tous deux seuls en conférence. A la nuit , ils retournèrent chacun dans leur logement, et 1« lentes furent préparées pour le lendemain.

Le lendemain matin ils revinrent au même lieu. Que vous dirai-je ? Us traitèrent à eux seuls de la paix ; et ils y comprirent le duc et les autres qu'ils voulurent y comprendre. La paix fut telle : que le roi Charles laissait l'île de Sicile au roi Frédéric , et qu'il lui donnait Na » Lieonor ^ , qui était, et est encore une des plus sages chrétiennes , et la meilleure qui fut au monde, si ce n'est madame Blanche , sa sœur , reine d'Arragon ; et le roi de Sicile abandonnait tout ce qu'il possédait dans la Calabre et dans tout le royaume. Il fut convenu des deux côtés que l'interdit de la Sicile serait levé, si bien que tout le royaume en eut grande joie.

I . Na se met devant les noms de femme comme En devant les noms d'homme.

a. Éléonore était la troisième fille de Charles 111 , roi de Naples.

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On leva donc le siège de Xacca ( Sciacca ) ; mes^ sire Charles et ses gens se rendirent par terre à,.. Messine, et ils furent bien accueillis partout. Le due cette fois vida Gatane , ainsi que les autres place» qu'il possédait en Sicile , et s'en vint à Messine , et le seigneur roi fit de même.

Lca roi rendit de grands honneurs à messire Charles , et il fit venir le prince de Xifelo , et le remit entre ses mains , et là se fit une très grande fête. Messire Charles , et tous ceux qui étaient venus avec lui, prirent tous congé du seigneur roi , et s'en allèrent par la Calabre , que le roi leur avait rendue.

Peu de temps après , le roi Charles envoya très honorablement madame l'infante à Messine , où se trouva le seigneur roi Frédéric , qui la reçut avec grande solemnité. Et là, à Messine, dans l'église de Sainte -Marie- la- Nouvelle , il la prit pour femme : et ce jour fut levé l'interdit de toute la terre de Sicile , par un archevêque , légat du pape, qui y vint de la part du pape , et on remit à chacun tous les péchés qu'il avait commis pendant la guerre. Ce même jour fut posée la couronne sur la tête de la reine de Sicile ; et on fît à Messine la plus grande fête qui fût jamais célébrée.

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