‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 55 sur 159 · CHAPITRE CXCXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXCXI

Gmmifpt frère Bogcr commença à s^occnper' du passage de Romaoie , et envoya des messagers à Tcmpereur de Constantinopic pour lui feîre sayoir qu'il ëtait prêt à passer avec les Catalans , ri pour lui do- . mander en mariage la nibce deFempereur Lanlzaura, evec le titre de megaduc ; ce qui lui fut accorde par IVmpereur.

Au milieu du bruit de cette fête si hrillante, frère Roger était en grande pensée j il lui paraissait qu'en était fait d'eux. Il était le plus habile homme du monde à tout prévoir; il se disait donc ainsi en lui-même : « Ce pauvre seigneur est » perdu, aussi-bien que les Catalans et les Ara- » gonais; je vois bien qu'il ne leur pourra rien » donner y et ils lui causeront, de leur côté, » de grands embarras; car ils sont comme tous » les autres hommes^ nul ne peut vivre sans » manger et boire; ils n'auront rien du seigneur » roi, et feront carême par force ; à la fin ils » ravageront tout le pays^ et mourront tous isolés. » Il faut donc , puisque tu as servi le seigneur roi » qui t'a accordé tant d'honneurs, que tu tâches » de le débarrasser de ces hommes , à son honneur » et à l'avantage de tous tant qu'ils sont. » Il pensa aussi qu'il ne serait pas bon pour lui de rester en Sicile; que puisque le seigneur i*oi était en paix avec l'Église , le maître du Temple, le roi Charles et le duc, qui lui voulaient tant de mal, ne man-

CnROiriQUFS- T, VI, — R. Mbntawer. //. 9

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queraient pas dele réclamer du pape; et qu'alors le seigDeurrq^ aurait à faire de deux choses l'une , ou de le livrer pour obéir au pape , ou de s'exposer à une nouvelle guerre, et qu'il lui serait bien pénible que le roi éprouvât un tel affront àr^cause de lui. Après s'être fait tous ces raisonnements , qui étaient justes, il alla trouver le roi, le prit à part dans une ch^imbre , et lui raconta tout ce qu'il venait de penser, et quand il le lui eut dit, il ajouta : «'Seigneur, j'ai pensé que si vous vouliez » m^aider, je pourrais à mon tour vous aider vous » même , ainsi que ceux qui nous ont suivis tous » deux. »

Le roi lui dit qu'il avait pour agréable tout ce qu'il avait imaginé , et qu'il le priait d'y pourvoiij de telle manière qu'il fût sans blâme, et que ce fût le profit de ceux qui l'avaie^nt servi ; que du reste il était disposé et prêt à lui donner toute l'assistance qu'il pourrait.

« Or donc , seigneur , dit frère Roger , sous votre )) bon plaisir, j'enverrai deu^ chevaliers avec une » galère armée à l'empereur de Constantinople , » et je lui ferai savoir que je suis disposé à aller » vers lui avec telle compagnie de cheval et de » pied qu'il voudra, tous Catalans et Arragonais, » pourvu qu'il leur donne entretien et solde. Je » sais qu'il a grand besoin de ce secours ; car les » Turcs lui ont pris plus de trente journées de » pays, et avec aucune autre troupe il ne fera » autant qu'avec les Catalans et Arragonais^ et

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» surtout avec ceux-ci , qui ont fait cette guerre

» contre le roi Charles. » # •

Le seigneur roi lui répondit : « Frère Roger / » vous vous connaissez mieux que nous en ces » affaires ; il nous paraît toutefois que votre idée * » est bonne; ainsi, ordonnez tout ce qu'il vous » plaira; et tout ce que vous ordonnerez, nous » nous en tiendroos pour satisfait. »

Sur cela le frère Boger baisa la main au seigneur roi, le quitta, retourna en son logis, et j resta tout le jour à mettre ordre à ses affaires. Et le seigneur roi et les autres se livraient aux plaisirs et aux divertissements de la fête.

Quand vint le lendemain^ il fit appareiller une galère, prit deux chevaliers dans lesquels fl avait confiance , et leur dit tout ce qu'il avait médité. Il leur dit-, de plus, qu'ils fissent en sorte : qu'on lui donnât pour femme la nièce de l'empereur de Lantzaura ' ; qu'il fAt de plus mégaduc de l'empereur ; que l'empereur fit payer quatre mois d'avance à tous ceux qu'il emmènerait , à raison de quatre onces le mois par cheval armé , et d'une once le mois par homme de pied; qu'il les maintint avec, cette solde tout le temps qu'ils voudraient rester , et qu'on leur assurât la paie à Malvoisie. 11 leur donna acte de tout, tant de ce *

1. Marie, fille du prince bulgare Asan et d'Irène, sœur d*\ndronic.

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qui était fait que de ce qu^ils avaient à faire. Et certes, je dpis savoir ces choses, puisque moi-même je fus occupé à'dicter et à mettre en ordre lesdits articles, pour leur donner pouvoir et procuration suffisantes ; afin de conclure soit un mariage, soit toute autre affaire. Comme ces cavaliers étaient bons et sages , dès qu'ils eurent compris ce dont il s'agissait , il ne fut plus besoin de multiplier les articlesde leurs instructions ; mais allons par ordre. Sitôt qu'ils furent expédiés, ils prirent congé de frère Roger, qui tint la chose pour faite, parce qu'il avait grand renom en la maison de l'empereur , et qu'au temps où il conduisait le navire nommé le Faucon du Temple , il avait, rendu de nombreux services aux navires de l'empereur qu'il rencontrait outremer , et qu'il connaisait les Grecs; il avait aussi une grande réputation en Romanie et partout le monde , pour l'aide qu'il avait donné si efficacement au roi de Sicile, et pourtant d'autres grandes actions. Co qui ajoutait encore à sacoafiance^ c'est que En Béranger d'Entença , qui était avec lui frère-juré, lui avait promis de le suivre, aussi-bien que En Ferran Ximenès d'Arenos, En Ferran d'Aunes , En Corberan d'Alet , En Martin de Logran , En P, d'Aros , En Sancbe d'Arop , En Béranger de Rocafort , beaucoup d'autres chevaliers catalans et aragonais, et bien quatre nulle almogavares ,'^ous bons combattants , etqui , depuis le temps du seigneur roi En Pierre jusqu 'à ce jour , avaient fait la guerre de Sicile ; si bien

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qa'il en fut très satisfait. Et cependant il secourait chacun de ce qu'il pouvait y et ne laissait personne dans le besoin.

La galère alla si bien , qu'elle arriva en peu de temps à Gonstantinople , où elle trouva i'empe*

reur Xor " Andrinocho»; et son fils aîné, Xor Miqueli. Quand l'empereur eût entendu le message , 11 fut très satisfait , et il accueillit Fort bien les eovoyés. Enfin la chose advint comme frère Roger l'avait demandé, c'est-à-dire que l'empereur voulut que frère Roger eut pour femme sa nièce, fille de l'empereur Lantzaura ^. Bientôt il l'uccorda, pour frère Roger , à l'un de ces chevaliers ; après quoi il voulut que toute la troupe , qui venait avec frère Roger , fût à la solde de l'empereur , à raison de quatre onces par cheval armé , deux onces par cheval non armé , et une once pour un homme de pied ; quatre onces pour le capitaine de lachiourme 4, une once pour le nautonnier^, vingt tarins pour l'arbalestrier , et vingt-cinq tarins pour le piloie^ . Cette solde devait être régulièrement payée de quatre mois en quatre mois; et en tout temps ^ si quelqu'un voulait s'en retournei^^lans

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