CHAPITRE CCXXXVI
Comment la Compagnie fut charmëe de me voir de retour , moi Ramon Muntaner ] et comment En Rocafort résolut de se soumettre à mésabrc Charles de France, et fit ëllrepour capitaine de la compagnie (malheoreusement pour lui Thibaut de Sipoys, da nom de messire Charles de France.
Quand cela fut arrivé , ils me débarquèrent ; et toute laCompagnie, et En Rocafort, et tous les autres, dès qu'ils me virent , vinrent me baiser et m'embrasser ; et ils pleurèrent tous sur les pertes que j'avais faites. Et les Turcs etTurcopules accoururent tous, et voulurent me baiser les mains et pleurèrent de joie , pensant que je venais demeurer avec eux. Et aussitôt, avec En Rocafort , tous m'accompagnèrent et me conduisirent dans le meilleur logement , et me le firent livrer. Quand je fus logé , les Turcs m'envoyèrent vingt cavaliers et mille per-
près d'or , et les Turcopules autant. En Rocatbrt m'envoya un bon cheval, une mule , cent mesures de farine, delà viande salée, cent quintaux d'avoine^ et des bestiaux de toutes sortes. Enfin , il n'y eut ni adalil, ni almugate, ni le moindre des individus, qui ne me fit des présents; et Ton peut bien estimer que cequ'^onme donna, dans l'espace de trois jours, valait quatre mille perpres d'or. Si bien que Thibaut de Sipoys et les Vénitiens se trouvèrent bien déçus de m'avoir ramené là.
Ceci s'étant passé, Thibaut de Sipoys et les chefs des galères entrèrent en pourparler sur lears' affaires avec la Compagnie. La première chose que firent les nôtres, fut d'exiger que les Vénitiens me fissent satisfaction du dommage qu'ils m avaient causé , et qu'ils promissent cela par serment.La Compagnie leur déclara que j'avais été leur père et leur gouverneur depuis qu'ils étaient partis de Sicile , et que jamais mal n'avait pu s'élever entre eux tant que j'y avais été ; et que si j'avais été avec eux le malheur d'En Béranger d'Entença et des autres ne serait point arrivé. Ce fut là le premier article qu'ils leur firent promettre et jurer. El ils tinrent mal leur promesse ; car Dieu leur insjnira peu de loyauté dans leui^ conduite , ainsi ïpe vous l'apprendrez ci-après.
Que vous dirai-je ? En Rocafort , considérant <{u'il avait perdu toute confiance auprès des maisons de Sicile , d'Arragon et de Majorque , ainsi qu'à l'égard de toute la Catalogne , résolut de se naître sous les ordres de messire Charles ; et il
prêta et ( par malheur pour les uns et les autres ) fit prêter serinent à toute la Compagnie , à messire Charles de France comme seigneur. Et lorsqu'ils eurent fait serment et hommage à Thibaut de Sipoys, pour messire Charles , ils prêtèrent serment à messire Thibaut de Sipoys comme leur capitaine. Il voulut conduire et commander la Compagnie, quoiqu'il vît bien qu'il ne pouvait le faire. Que vous dirai-je? Quand ils eurent prêté serment à Thibaut, il crut que nul autre que lui n'oserait commander; mais En.Rocafort n'^en faisait pas plus de cas que d'un chien, et illfit faire un sceau portant un cavalier et une couronne d'or, pensant se couronner roi de Salonique. Que vous dirai-je? Quand ceci eût été fait , Thibaut fut capitaine du vent. Ainsi que son maître, fut roi du vent, quand il accepta la donation du royaume d'Arragon , de même Thibaut fut capitaine du vent.
Lorsque les capitaines des galères eurent vu ces arrangements , ihs pensèrent qu'ils avaient terminé l'objet pour lequel ils étaient venus , puisqu'ils avaient placé Thibaut à la tête de la Compagnie ; ils prirent donc congé et voulurent s'en retourner* Toute la Compagnie, ainsi que les Turcs et les Turcopules, et Thibaut lui-même , me prièrent de demeurer. Je leur dis que je ne le ferais pour rien au monde. Voyant qu'ils ne pouvaient me retenir . ils firent venir les chefs des galères , et me recommandèrent beaucoup à eux. Ensuite ils me donnèrent une galère où pût aller toute ma compagnie :
('^) DB RAM05 MUNTAîTER. J^l
et messire Tari, principal capitaine, voulut que j'allasse sur sa galère. Et messire Thibaut écrivit àNégrepont que, sous peine de pnnition corporelle et pécuniaire , chacun rendît ce qui m'appartenait. Je donnai tous les chevaux , attelages^ et charriots à ceux qui avaient été de ma compagnie. Je pris alors congé d'eux tous , et me plaçai dana la galère de messire Jean Tari ; et si jamais homme reçut des marques d'honneur de la part d'un gentilhomme , c'est bien moi qui les reçus de lui ; car ilvoulntque nous couchassions dans le même lit, et que nous mangeassions easemble à la même table.