CHAPITRE CCLXV
Comment madameriniante Isabelle, femme du seigneur infant EnFerrand de Majorque, passa de cette vie; et comment moi, Bamon Muntaner, je rendis an seigneur roi de Sicile les lies de Garbes et des Qnerquens, et allai là oü était le seigneur infant Ferdinand.
Que vous dirai-je? L’infante , telle fut la volonté de Dieu, mourut trente-deux jours après que l’infant En Jacques fût né; et elle mourut dans les bras du seigneur infant En Ferrand. Et si jamais une douleur fut grande , ce fut celle du seigneur infant En Ferrand, et de toute la cité. Et comme elle était pure , bien confessée , absoute et bien communiée, elle fut, avec grande solennité, placée en un beau monument , près du corps de la bienheureuse vierge madame sainte Agathe , dans la sainte église de Catane. Quand ce malheur fut arrivé , le seigneur infant vint à Messine pour réunir son monde et aller en Morée, et moi je me rendis auprès du seigneur roi, que je trouvai à Plasa ; nous allâmes à Palerme , et devant le noble En Béranger de Sarria^ et beaucoup d’autres Hiches-hommes de Sicile, etchevaliers et citoyens, je lui rendis les châteaux et les îles de Gerbes et des Querquens. Et plaise à Dieu que tous ceux qui nous veulent du bien puissent rendre aussi bon compte de ce qui leur a été confié , que je le fis audit seigneur roi de Sicile desdites îles que
(‘^'5) DB BAMOn ML’BTAHER. Zvj
j’avais gardées pendant sept ans; savoir : pendant laguerre,deuxans ; ensuite troisans,durantlesqueis le roi m’avait fait la grâce de meles donner ; etenfin pendant les deux ans de la guerre du roi Robert.
Et dès que j’eus fait la remise des villes et en eus le récépissé , je pris congé du seigneur roi, et m’en retournai vers le seigneur infant que je trouvai à Messine , faisant ses préparatifs de départ. Je lui dis que j’étais venu pour le servir, monter sur ses galères, et lui confier tout ce que je possédais. Le jour où je lui dis cela , il me dit qu’il me ferait réponse le lendemain. Et le lendemaÎQ, après avoir entendu la messe, il fit venir auprès de lui un grand nombre de chevaliers et autres personnes de dbtinction , et me dit en leur présence : « En Ramon Muntaner, il est certain que » vous êtes l’homme du monde à qui j’ai le plus » d’obligation ; »■ et il en donna plusieurs raisons . Il raconta comment , pour son service, j’avais perdu tout ce que j’avais gagné dans laRomanie, comment j’avais été arrêté avec lui^cornment le roi Robert m’avait fait beaucoup de mal à cause de lui, et comment je lui avais prêté demonavoireoRomanie et abandonné tout ce que je possédais; comment, par amour pour lui, j’avais quitté tous mes emplois danslaCompagnie,et enfiubiend’autres secours qu’il disait que je lui avais rendus et dont j’ai perdu la mémoire. Il citaitsurlout le gouvernement de Gerbes, que j’avais dirigé pendant sept ans, et que j’avais
3a8 CHRONIQUES (i5i5)
abandonné à cause de lui ; et comment je lui avais prêté en ce moment l’argent que je possédais. « Enfin , dit-il , vous m’avez rendu tant de ser- » vices, que je ne saurais jamais assez vous en » récompenser. Et nous sommes en ce moment , » dit-il , en telle position que le service que j’ai à » vous demander sera encore plus grand que » tous ceux que vous m’avez rendus. Je vous prie , » devant ces chevaliers , de faire ce que je désire. » Je me levai , j’allai lui baiser la main , et lui rendis grâces du bien qu’il avait dit de moi , et des obligations qu’il croyait m’avoir; et je lui dis . « Sei- » gneur , demandez ce qu’il faut que je fasse , et » tant que je vivrai, et jusqu’au tombeau, je ne »> faudrai en rien de ce que vous m’ordonnerez. — » Sachez , dit-il , ce que je désire de vous ; je vais » vous le dire. Il est bien vrai qu’il serait bien » utile que vous vinssiez avec nous en ce voyage , » qu’on aurait grand besoin de vous, et que » vous y ferez faute ; mais le service que je vous M demande nous tient tant à cœur, qu’il faut que « toute autre chose cède à celle-là. »
DE RAMOn MUNTA2SBR.