‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 4)Chapitre 134 sur 173 · CHAPITRE CCLXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXVIII

Comment moi , Ramon Mnntaner, je me disposai à passer en Catalogne avec le seigneur infant En Jacques , pour le remettre à son aïeule f comment j’appris qne cenx de Clarence avaient armé quatre galères , pour enlever ledit infant; et comment, le jour de la Tonssaints , je '

débarquai à Salon.

Il est de fait que lorsque le seigneur infant partit de Messine , je nolisai un navire de Barcelonne , qui était au port de Palerme, appartenant à En P. Desmunt, pour venir à Messine , et de Messine à Catane. En même temps je mandai une dame de haut parage, très bonne dame, qui était du Lampourdan , nommée madame Agnès d’Adri.Elleétait venue en Sicile en la compagnie de la noble madame Isabelle de Cabrera, femme du noble En Béranger de Sarria. Elle avait eu vingt-deux enfants, etc’était une dame trèsbonneet très pieuse. Je priai ladite madame Isabelle et son noble époux, de

334 CHRONIQUES C'3'

me la laisser , et que je lui confierais le seigneur infant Jacques , fils du seigneur infant Ferdinand ; et pleins de courtoisie, ils me l’accordèrent. Je lui confiai le seigneur infant , pensant qu’elle devait connaître la manière d’élever les enfants , et connaissant d^ailleurs sa bonté. Elle était d’une famille distinguée. D’autre part , il y avait une bonne dame, laquelle avait été nourrice du seigneur infant EnFerrand, et que madame la reine de Majorque lui avait envoyée, dès qu’elle avait su que sa femme était enceinte. J’eus aussi d’autres dames. L’enfant était bien constitué et bien portant; celle qui le nourrissait était de Catane , et le nourrissait bien. Outre celle-ci , j’en avais fait embarquer deux autres avec leurs enfants , afin que si l’une venait à manquer, les autres pussent la remplacer. Je les pris avec leurs enfants , afin que leur lait ne vînt pas à’ se gâter ; et qu’elles donnassent à téter chaque jour à leurs enfants, jusqu’à ce que nous en eussions besoin. Ainsi je disposai mon passage, et j’armai bien mon navire; j’y plaçai cent vingt hommes d’armes et de service et autres ; je pris enfin tout ce qui était nécessaire pour la nourriture et pour la défense. Lorsque j’eus disposé le navire , il arriva de Clarence une barque armée, que le seigneur infant envoyait au seigneur roi de Sicile , pour lui faire savoir la grâce que Dieu lui avait faite. 11 m’en fit part aussi avec de grands détails , afin que je pusse le communiquer au seigneur roi de Majorque, à madame la reine et à

(»3l5) DE nAMOn MUHTAKER. 335

ses amis. Il m’adressa des lettres que je devais remettre à madame la reine sa mère, et au seigneur roi de Majorque , et il me fit dire qu’il me priait de partir bientôt de Sicile. Je m’étais disposé promptement; mais je le fis avec bien plus de joie quand j’eus appris ces nouvelles. Je me rendis par terre à Catane , et, sur mon ordre, le navire fit voile de Messine ; je lui fis dire de venir à Catane , où peu de jours après mon arrivée , le vaisseau se rendit. Je fis réunir tout mon monde.

Lorsque je voulus prendre le seigneurinfant avec moi, voici ce que fitEnlNot deMonells.il réunit tons les chevaliers catalans, arragonais et latins qui se trouvaient là, ainsi que tous les notables citojens^ et leur dit : « Seigneurs, reconnaissez-vous que cet » enfant soit l’infant En Jacques, fils du seigneur » infant En Ferrand, et de feu madame Isabelle sa » femme?» Ils répondirent tous qu’oui; qu’ils avaient tous assisté à son baptême , qu’ensuite ils l’avaient vu et connu , et qu’ils étaient bien certains que c’était lui. Sur cela ledit EnNoten fit faire un acte public. Ensuite il leur répéta les mêmes paroles, auxquelles ils firent même réponse; il en fit dresser un nouvel acte. Enfin il leur fit la même demande une troisième fois; ils répondirent de même, et il fit dresser un troisième acte. Ensuite il me le remit en mains et dans mes bras , et voulut avoir de moi une déclaration écrite , que je lui donnai pour l’acquitter du serment et hommage qu’il m’avait fait, déclarant que j’avais reçu ledit

336 CHRONIQUES (i3i5)

enfant. Tout ceci étant terminé , je pris le seigneur infant dans mes bras et je le portai de la cité dans le navire ; j’étais suivi de plus de deux milles personnes, et tous le signèrent et le bénirent.

Ce jour là , il arriva àCatane un messager du seigneur roi Frédéric , qui apportait de sa part deux paires d’habits de draps d’or , avec divers présents pour le seigneur infant En Jacques.

Nous fîmes voile de Catane le premier jour d’août del’an mille trois cent quinze. Lorsque je fus arrivé à Trapana, je reçus des lettres par lesquelles on m’averlissai t de me tenir sur mes gardes, au sujet de quatre galères qu’on avait armées contre moi , pour m’enlever cet infant, espérant que si on pouvait s’en emparer, on pourrait ravoir la cité deClarence.

Quand je sus cela, je renforçai mon navire , en j mettan t plusd’ob jets de défense et plus de monde ; et •je puis vous assurer que pendant quatre-vingt-onze jours, ni moi, ni aucune des femmes qui étaient sur le navire, ne mîmes le pied à terre. Nous restâmes vingt-deux joursàl’île Saint-Pierre, et il se réunit à nous vingt-quatre navires catalans ou génois, qui devaient se rendre dans le ponent, et nous partîmes ensemble de cette île. Nous éprouvâmes une telle tempête, que sept de ces navires périrent, et que nous, et tous les autres, nous fûmes en grand dangec. Toutesfois, il plut à Dieu que le jour de laToussaints, nous prissions terre à Salon. La mer ne fit aucun mal au seigneur infant, non plus qu’à moi ; et tant que la tempête dura il ne sortit de

('3'5) de RAMON MÜNTAHER. 537

mes bras , ni de nuit , ne de jour. Il fallait bien que je le gardasse, puisque la nourrice ne le pouvait faire, à cause du grand-mal qu’elle soulFrail de la mer, ainsique les autres femmes, qui ne pouvaient agir ni se soutenir.

Page 1