CHAPITRE CCLXIX
Commenl moi, Ramon Mnntaner, je remb le seigoenr infant En Jacques à madame la reine , son aieule , qui était à Perpignan , et le lui remis avec toute la solennité qu'exige la remise d’un infimt et üls de roi.
Qüawd nous fûmes à Salon , l’archevêque de Tarragonne,nommé monseigneur En Pierre de Ro- ' caberti , nous envoya des bestiaux autant que nous en avions besoin j et on nous donna pour asile l’hôtel d’En Guanesch ; ensuite nous nous rendîmes à Barcelonne à petites journées. Là nous trouvâmes le seigneur roi d’Arragon, qui fit un bon accueil au seigneur infant, et voulut le voir, le baiser et le bénir. Nous partîmes avec la pluie , le vent et un bien mauvais temps. J’avais fait faire un brancard sur lequel étaient placés l’enfant et la nourrrice; il était couvert d’un drap ciré , et au dessus était une étoffe de laine rouge > ; et vingt homme le portaient tour à tour sur les épaules. Nous
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mîmes vingt-quatre jours pour aller de Tarragonne à Perpignan ; et avant d’y arriver, nous trouvâmes frère Raimond Saguardia , avec dix chevaucheurs que madame la reine de Majorque nous avait envoyés pour accompagner le seigneur infant , dont nous ne nous séparâmes jamais, ainsi que quatre porteurs du seigneur roi de Majorque, qu’on nous envoya dès que nous fûmes à Perpignan. Et quand nous fûmes au Vélo, pour passer l’eau du ruisseau, tous les gens du Vélo en sortirent, et les plus forts prirent le brancard sur les épaules, et firent passer ainsi le ruisseau au seigneur infant. Et cette nuit les consuls et un grand nombre de prud’hommes de Perpignan, et autant de chevaliers qui s’y trouvaient vinrent à nous. Il y en aurait eu bien davantage ; mais le seigneur roi de Majorque était allé en France. Nous entrâmes dans la ville de Perpignan , où l’on nous fit de grands honneurs. Nous allâmes au château ; là se trouvait madame la reine, mère du seigneur infant En Ferrand , et madame la reine , mère du seigneur roi de Majorque ; et quand elles virent que nous montions au château, elles se rendirent l’une et l’autre à la chapelle du château. Quand nous fûmes à la porte du château , je pris entre mes bras le seigneur Infant , et plein de satisfaction , je le portai devant les reines qui étaient assises ensemble. Que Dieu nous accorde autant de joie qu’en éprouva madame la sage reine , quand elle le vit si bon et si gentil , d’une figure riante et belle , vêtu
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d’un manteau à la catalane, en drap d’or, et sa tête couverte d’un joli chaperon du même drap î Jorsque je fus auprès des reines , je me mis à genoux et leur baisai les mains , et je fis baiser la main de la sage reine par le seigneur infant. Et quand il lui eut baisé la main , elle voulut le prendre dans ses bras, mais je lui dis : « Ma- » dame , sous votre bonne 'grâce et merci , ne me » sachez pas mauvais gré , mais vous ne pouvez » avoir cet enfant en vos mains, que lorsque je » me serai acquitté du message dont je suis char- » gé. » La reine sourit et me dit qu’elle m’approuvait. Je lui dis : « Madame , le lieutenant du » seigneur roi est-il ici?’» Elle me dit : « Oui, sei- » gneur ; » et elle le fit avancer. Ce lieutenant était alors N’üguet de Totzo. Ensuite je demandai si le bailli , le vjguier et les consuls de Perpignan étaient aussi présents. Je demandai un notaire publie ; il s’y trouva. Il y avait , de plus , un grand nombre de chevaliers, et tout ce qu’il y avait d’hommes de distinction à Perpignan. Quand tout le monde fut là, je fis venir les dames , les nourrices , les chevaliers , les fils de chevaliers et la nourrice de monseigneur En Ferrand , et en présence des dames reines , je leur demandai trois fois s’ils reconnaissaient l’enfant que je portab à mon bras pour l’infant En Jacques, premier né du seigneur infant En Ferrând de Majorque et fils de madame Isabelle, sa femme. Et tous répondirent qu’oui. Je répétai cela trois fois, et trois fois ils
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me répondirent que ce que je disais était vrai. Quand on eut dit cela, je dis à l’écrivain de m’en faire un acte public. Après quoi je dis à madame la reine , mère du seigneur infant En Ferrand : <« Madame , croyez-vous que ce soit là l’infant » En Jacques, fils de l’infant En Ferrand, votre » fils, qu’il eut de sa femme, madame Isabelle? — » Oui seigneur , dit-elle. » Je lui dis trois fois la même chose devant tout le monde, etelle me répondit trois fois que oui et qu’elle savait de manière certaine que c’était son cher petit-fils , et qu’elle le recevait pour tel. Je pris acte public de ceci , témoigné par tous ceux ci-dessus nommés, et je lui dis : « Madame, de votre part et de celle du )) seigneur infant En Ferrand, me tenez-vous pour » bon et loyal, et quitte de ce qui m’a été or- » donné pour vous et pour le seigneut* infant En » Ferrand, votre fils? » Etelle me répondit : « Oui, » seigneur. » Je lui fis trois fois la même question ; et autant de fois elle me répondit qu’elle me tenait pour bon et loyal et quitte, et qu’elle me déchargeait de tout ce que je devais à elle et à son fils. Je fis encore dresser acte de ceci. Les choses étant ainsi terminées , je lui livrai à la bonne heure ledit, seigneur infant ; elle le prit et le baisa plus de dix fois , et puis^madame la reine jeune le baisa aussi plus de dix fois. Après'quoi madame la reipe le reprit et le livra à madame Pereyona , qui était auprès d’elle. Nous quittâmes le château et nous nous rendîmes au lieu où je
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devais me reposer , c’est-à-dire à la maison d’En Pierre Bâtie. Ce fut le malin ; et après avoir mangé, j’allai au château et remis les lettres que j’apportais du seigneur infant En Ferrand à madame la reine, sa mère, et celles que j’apportais du seigneur roi de Majorque, et je lui dis tout ce dont j’avais été chargé. Que vous dirai-je? Je demeurai quinze jours à Perpignan j et chaque jour j’allais voir deux fois le seigneur infant ; car j’avais un si grand ennui dès que qe me séparais de lui , que je ne savais que devenir ; et j’y aurais été bien davantage, si ce n’eût été de la fête de Noël qui arrivait. Je pris donc congé de madame la reine , de madame la jeune reine, du seigneur infant , et de toutes les personnes de la cour. Je payai tous les individus qui m’avaient suivi. Madame Agnès d’Adri retourna chez elle, en son domicile, près de Bagnols; et madame la reine fut très satisfaite de moi et de tous les autres. Nous vînmes à VaJence, où était mon hôtel, et j’y fus rendu trois jours avant Noël , grâces à Dieu , sain et joyeux. Il ne se passa pas long-temps que le roi de Majorque revînt de France. Il fut bien aise de trouver là son neveu; et en bon seigneur, il régla, d’accord avec madame la reine, la vie de l’infant, telle qu’elle convenait à un fils de roi.
CHRONIQUES