‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 4)Chapitre 169 sur 173 · I . Lai. '] ne · texte numérisé non relu

I . Lai. '] ne

(■•*79) DK JEAN PROCHTTA. 9

Paléologue avait juré audit messire Jean créance et assistance dans cette affaire. Et ainsi partit messire Jean avec les lettres et la créance de messire Palineri , de messire A.laimu , et de messire Giialteri.

Dans ce temps , commandait et siégeait au saintsiège le pap>e Nicolas III, de la maison des Ursios de Rome, qui auparavant avait pour nom messire Jean Gaëtan, cardinal. Et étant ledit pape dans un castel qui avait pour nom Suriano, messire Jean de Prochyta vint vers le pape, et lui dit ainsi : « Saint » Père, je voudrais parler avec vous en un lieu *> secret , » Et le pape répondit : « Volontiers , » Le pape le connaissait , et il le reçut gracieusement.

Cependant messire Jean dit : « O saint - père , » toi qui maintiens tout ce monde , et dois le gou- » verner en paix , intéresse - toi à ces malheureux » chassés du royaume de Sicile et de Pouille , qui » ne trouvent qui les gouverne ni qui les retienne, » car ils sont pires que ne le sont les brutes; je te » prie de les rétablir chez eux, car ils sont bons » chrétiens, comme tous ceux du reste du monde. »

Et le pape répondit : « Comment pourrai- je aller >1 contre le roi Charles, notre fils, qui maintient » le faste et l’honneur de l'Eglise de Rome. »

Et messire Jean dit : « Je sais que le roi Charles » n’obéit à aucun de vos commandements en au- » cun cas. » Et le pape dit : « Dans quel cas ne » m’a-t-il pas voulu obéir? » Et messire Jean dit: » Lorsque vous vouliites vous allier avec lui.

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» et lui donner une femme de votre famille , et lui » ne voulut pas ; au contraire, il vous dédaigna , et » déchira vos lettres ; vous devez bien vous en » souvenir. » '

Le pape s’étonna beaucoup lorsqu’il entendit dire ces choses. Et messire Jean dit : «Comment! » vous en êtes étonné ! ceci est connu de toute la » Sicile, et du royaume, qu’il ne veut pas obéir à )) vos commandements, ni s’allier à votre fa- » mille, el il vous dédaigne. »

Le pape fut fort en colère, et dit à messire Jean : « Ce que vous dites est bien vrai , et je » l’en ferai volontiers repentir. » Alors messire Jean dit: « 11 n’est personne au monde qui le » puisse faire comme vous. » Et le pape lui dit : « Comment puis-je le faire ? » Et messire Jean répondit : « Si vous voulez me donner créance , je lui » ferai perdre la Sicile et tout le royaume. » Et le pape répondit : « Comment dites- vous, puis- ,) qu’ils sont de l’Eglise? » Et messire Jean dit: « Je les ferai enlever par un seigneur qui veut être » fidèle à l’Eglise , et qui vous rendra bien votre » cens et c’est un seigneur qui volontiers s’alliera » à vous et â votre famille , et nous remettra nous » tous à notre place. » Et le pape dit : « Quel sera « ce seigneur qui pourrait faire ainsi et aller

I. Hedevance annuelle que !e pape vêtirait du royaume de Naples.

» contre le roi Charles , et qni aurait tant de liar- » diesse , ou qui suffirait à une telle entreprise? » Kt messire Jean dit : « Si vous voulez me donner » créance sur votre anie, je vous dirai et montre- » rai comment tout ceci peut être. » Et le pape dit : « Sur ma foi , je te promets de le tenir secret.»

Et messire Jean dit : « Saint-père , ce sera le roi » d’Arragon ; et cette chose il la fera avec l’argent » de Paléologue , si vous voulez y consentir, et » avec les forces des Siciliens, lesquels ont juré » ensemble de faire cette chose , et c’est moi qui >) en suis chargé. »

Et cependant le pape dit : « Faites ce qu’il vous » plaira, mais sans nos lettres.» Et messire Jean répondit : <« Ceci ne peut pas être , mais vous me don- » nerez vos lettres , que je porterai avec les autres » que j’ai, afin que l’on croie à moi. »

Et le pape dit : «Je les ferai faire , puisque vous X le voulez. » Et ils firent les lettres , et il les lui fit sceller, non pas avec la bulle de plomb papale , comme de coutume , mais avec le cachet particulier du pape secret. Et incontinent partit messire Jean de chez le pape , en paix et bonne amitié ; et le contenu des lettres disait de cette manière :

«c Au très chrétien fils , notre Pierre roi d’Arra- » gon , le pape Nicolas III.

» Nous te mandons notre bénédiction, avec une » sainte recommandation , qui est que nos fidèles » de Sicile étant tyrannisés, et non bien gouvernés » par le roi Charles , nous te demandons et com-

CONSPIUATIOH

f I aSo)

» mandons d’aller ,.et seigneurier pour nous dans » nie de Sicile , et sur les Siciliens , en te don- » nant tout le royaume à prendre et 'maintenir, » comme fils conquérant de la sainte mère l’Eglise » romaine. Donne créance à messire Jean de Pro- » chyta, notre confident , et à tout ce qu’il te » dira de parole. Tiens caché le fait , afin qu’on » n’en sache jamais rien ; et pour cela je te prie » qu’il te plaise comn»encer cette entreprise, » et ne rien craindre de qui voudra t’offenser. » Or. messire Jean partit avec celte lettre scellée du pape, et il partit pour aller en Catalogne; et lorsqu’il y arriva , il alla devant le roi d’Arragon , et le roi lui fit beaucoup d’honneur et le recul avec joie. Messire Jean demeura un certain temps avec le roi , mais non pas comme un homme connu; et quand il eut été un certain temps avec lui , le roi le mena à sa campagne à Majorque ; et messire Jean dit au roi : « Je voudrais parler avec vous » en lieu secret , de mes grandes créances , » lesquelles ne doivent être connues que de Dieu » et de nous deux. » Et le roi lui dit : « Dites avec » assurance tout ce qu’il vousplaira , et je le tien- » drai bien caché. » Et messire Jean répondit : » \ ous ne saurez rien de moi , tant que vous ne » m’aurez pas donné créance avec votre foi et )■ sernjent. » Et le roi lui jura de lui tenir créance et secret. Et messire Jean* lui dit : cf Roi Pierre,

» sachez à présent que si par aventure ou savait » quelque chose de ce que je vous dirai , ou par

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» paroles OU • par fait, vous et votre famille seriez • » détruits, tant est gi'and le fait que j’ai à mettre » sous vos yeux. » Le roi eut grande peur , et dit :

« Que me dites-vous là , messire Jean. » Et raessire Jeau répondit : « J’ai mis un tel ordre à tout,

» que si vous me tenez créance et foi , je pourrai » vous faire seigneur.» Le roi répondit : « Je te pro- » mets de te tenir foi et créance , s’il plaît à Dieu.»

Et messire Jean dit : « Voudriez- vous vous ven- » ger des olTenses qui vous ont été faites dans le » temps passé , car vous avez reçu plus de honte -> que seigneur qui soit dans la chrétienté ? Déjà ,

» comme vous savez , le roi Manfred a laissé le » royaume de Sicile à sa fille, qui est votre femme;

» et vous, comme faible et lâche, vous n’avez ja- » mais voulu venir reprendre votre dot. Vous de- » vriez aussi vous rappeler votre aïeul , que les ' » Français tuèrent lâchement à Mozelle , en Tou- » louse. Maintenant vous pouvez vous indemniser » de toutes vos pertes , si vous voulez être pré- » voyant et hardi. »

Le roi répondit : « Comment peut être cette » chose que tu veux que je fasse , fou et insensé » que tu es ? Ne sais-tu pas que la maison de F rance » et surtout le roi Charles maîtrise tout le monde ?

» Comment pourrait-il être qu’un seigneur de si » petit pouvoir que je suis pût lutter avec lui?

» Mais si tu me montres quelque manière dont » je puisse le faire , je le ferai volontiers.» Et mes- » sire Jean dit : « Si je vous donnais la terre toute

l4 CONSPinATION (laSo)

» conquise sans coup férir, ne la prendriez-vous » pas? Eh bien je vous donnerai encore de plus » cent mille onces d’or , pour fournir à toutes les » dépenses, et à la terre. »

El le roi Pierre d’Arrag’on répondit : cf Comment » ferais-tu ? Je ne puis croire à celte chose , à >> moins que tu ne me montres une autre créance. » Incontinent messire Jean tira les lettres du pape , et encore les lettres de Paléologue et celles des barons de Sicile , et les mit dans la main do roi ; et le roi les regarda , et fut très content , et dit à messire Jean : « Je te rends grâces, mon bon ami^ » toi qui as cherché une si grande chose pour ton » honneur et pour atteindre ton but. Quant à moi , » j’e n profite de la part de Dieu , puisque le saint » pape le veut , et je me rends garant pour lui , » que ce qu’il promet il peut le faire, et que dans » aucune occasion ses promesses ne manqueront » d’eflPet.Et je promets, moi,Pierred’Arragou, et te » jure foi et créance. Qu’il t’en souvienne tou- » jours. Fais que cette entreprise vienne à fin, » et je ferai ce qu’il te plaît, et je prendrai le » fait et la charge sur moi. »

Et messire Jean dit ; « Apprête secrètement cela » pour mon retour, et j’irai vere le pape et Paléo- » logue, et les Siciliens , et en revenant jerappor- » terai beaucoup d’argent pour fournir aux dépen- » ses de ton entreprise , et je te dévoilerai tous les » secrets de l’affaire. Mais comme tu as accepté » cette entreprise, ne la fais connaître à personne

ÜE JEAN PKOCUYTA.

» dans aucune occasion , ni pour la mort , ni pour » la vie : car ie péril serait trop grand. »

Messire Jean et le roi d’Arragon ayant parlé de toutesceschoses, commevousavezentendu, messire Jean partit avec le roi de Majorque pour aller en Catalogne , et l’un prit congé de l’autre et convient du nioyen qu’il fallait employer sur cette affaire jusqu’à son retour; car il avait à s’arranger avec Paléologue , avec les Siciliens , et avec le Saint- Père , le pape Nicolas III : et ainsi ils se quittèrent l’un et l’autre , et il s’en alla par mer ; et le roi d’Arragon demeura à Barcelonne. Messire Jean vint donc de là par mer jusqu’à Pise , et chevaucha secrètement jusqu’à Vilerbe. Et dans ce lieu il trouva le pape ; et quand le pape le vit , il lui fit de grands honneurs et fut très content , et lui dit: « O! messire Jean^ comment avez-vous » arrangé toutes ces choses avec le roi d’Arra- » gon? » Et messire Jean répondit : « Saint-Père , H j’ai fait complètement toute votre intention. Le » roi d’Arragon a reçu à votre commandement la » seigneurie , et il se recommande beaucoup à » votre sainte bénédiction , et vous envoie ces lettres » afin que le fait soit bien caché , et tel qu’il ait » une bonne fin telle que nous le désirions. » Et le pape demanda à messire Jean : « Que vous » semble du roi d’Arragon? » Et messire Jean répondit : « Sachez qu’il est le plus sage homme » et le plus prudent chevalier qui soit aujourd’hui » dans la chrétienté. « Et le pape dit : « Un tel

rnRniuQt'ES. 7^. A'/. — C. nr. J. Prochyta. OO

CONSPIRATION

( I afio)

» homme me plaît bien , car il nous est fort néces- >) saire dans celte entreprise. Les Siciliens ont » encore besoin de lui ; c’est pourquoi va-t-en en » Sicile, et dis-leur de ma part et de celle de Paléo- » logue, qu’ils s’empressent de sortir des mains du « roi Charles et de sa seigneurie sur ma parole , ») et je les aiderai secrètement ; et dis leur que » bientôt ils auront un bon maître, s’il plaît à » Dieu. »

Messire Jean partit à l’instant de chez le pape , et s’en alla incognito , et dans ce lieu il trouva un vaisseau dePise, monta abord et vint à Trapani, et fut avec Palmeri Abati, et manda tousles autres barons de Sicile. Ils vinrent tous à Trapani , et messire Jean leur raconta comment le pape avait concédé et donné la seigneurie de Sicile au roi Pierre d’Arragon , et comment ledit roi Pierre l’avait volontiers acceptée, et avec joie, et comment il avait juré la mort de l’ennemi. « C’est pourquoi il vous envoie dire de tenir caché » ce fait jusqu’à mon retour , et jusqu’à ce que » j’aie bien disposé tout ce que j’ai à faire; car » je veux aller jusque chez Paléologue, pour » lui raconter ce qui a été fait et comme cela » est fait , et pour aporter l’argent afin de com- » mencer la guerre ; et nous ferons une armée » grande et considérable , et nous ferons tout le » bien possible , s’il plaît à Dieu. Je vous prie , » pour l’honneur de Dieu , que vous teniez le tout » caché, attendu que le moment est venu où vous

(>*8o) DU JBAH PROCHTTA. I7

» serez delivres de l’esclavage et de vos ennemis ,

» et où nous nous vengerons de toutes nos hontes et déplaisirs. » Et ensuite il prit congé de messire Palmeri Abati , et il s’embarqua àTrapani, avec une galère de Venise , et on le mit sur la terre de Roinanie, dans un lieu nommé Négrepont, et puis il s’en alla à Constantinople , vêtu à la manière des Frères mineurs , afin de marcher en secret et de ne pas être reconnUJ

Lorsqu’il fut arrivé à Constantinople, il se présenta à l’empereur Paléologue , et lui dit dans un lieu secret: «Seigneur, rejouis-toi, à présent » que tes intentions sont remplies, puisque le pape » a consenti à la mort et à la destruction du roi » Charles, avec ton secours et avec celui desSiciliens » et de nos amis , dont le roi Pierre d’ Arragon s’est » donné à moi pour seigneur et capitaine ; c’est » lui qui est à la tête de la guerre, et il a juré * » compagnie avec toi à la vie et à la mort; et tu » auras pour amis tes amis et tes ennemis ; tu vois » donc que tout ce que je t’ai promis avec les lettres » des barons de Sicile et du pape a été fait ; voilà » maintenant ce que nous avons arrangé : en l’an- » née mille deux cents quatre - vingt - deux , la Si- » cüe se révoltera contre le roi Charles , tous les » Français seront massacrés, etnousleurprendrons » toutes leurs galères et vaisseaux et tous les autres » bâtiments , et tous les autres appareils qui doivent » venir contre toi; toutes le urs intentions seront frus- » trées, parce que le roi Charles aura tant à faire

CONSPIRATION

» (Je ce côté là, qu’il ne pourra rien faire ici. »

Lorsque Paléologiie vit toutes les lettres scellées, il dit : « Je suis prêt à dire et faire tout ce qu’il te » plaît ; tu as fait une chose que jamais homme •» du monde n’aurait pu faire, et il semble que M Dieu t’ait donné la volonté et le pouvoir. >» lit messire Jean dit : x< A présent , donnez-moi trente » mille onces d’or , pour faire apprêter une flotte , » des soldats et des cavaliers. Je vous prie aussi » que vous me donniez un de vos amis particuliers » et véritables, qui vienne avec moi en Catalogne » pour y distribuer cet argent au roi d’Arragon. » » ^ « Je voudrais, dit Paléologue, faire alliance » avec lui, et donner une fille à son fils, de manière » qu’il y eût plus de foi et de fermeté dans notre » fait.» Et messire Jean dit : «A moi il me semble » bien que cette chose peut se faire , et que le roi » d’Arragon la fera volontiers; c’est pourquoi je » te prie, que tout ce que je demande soit fait de » suite , parce que je ne puis rester long-temps it dans cette contrée ; je voudrais donc quelqu’un » qui nous connût. »

Et l’empereur inc-ontinent fit peser l’or , et le fit mettre sur une galère, où s’embarqua messire Jean, laquelle était génoise , et le fit conduire à Barcelonne avec un chevalier de l’empereur, qui était un messager secret, qui s’appelait messire Accardo, Latin , né dans la plaine de Lombardie, ei qui était un chevalier prudent , sage et vaillant.

Et messire Jean venant par mer pour aller en

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Sicile , il rencontra un vaisseau de Pise ; il lui demanda des nouvelles d’Italie ; et ceux du vaisseau répondirent que le pape Nicolas III était mort et qu’ils n’avaient pas d’autre nouvelle. Massire Jean dit : « Allez avec Dieu. » Et il feignit de ne faire aucun cas de cette nouvelle , et il fit en sortequemessire Accardo ne s’en aperçût pas ; mais il se conforta en lui-mênae et alla en Sicile. Il arriva à Trapani, et parla avec niessire Palmeri Abbati et les autres barons de Sicile, et convint de se réunir dans l’île de Malte pour conférer ; et quand ils furent tous assemblés , ils firent grande fête et grands honneurs à l’ambassadeur de l’empereur Paléologue , lequel s’appelait Accardo , et messire Jean de Prochjta dit comment l’empereur de Gonstajitinople avait juré faire compagnie avec le roi d’Arragon « et avec vous, ajouta-t-il, seigneurs » et barons de Sicile. « Il dit aussi comment il avait beaucoup d’argent pour commencer l’affaire. Enr suite se leva messire Alaimu de Lentini qui dit :

» Messire Jean , nous remercions beaucoup le sei- » gneur empereu^r de tant de fatigues que vous » avez souffertes nuit et jour pour nous retirer et » faire sortir de la servitude de nos ennemis ; #

»> mais sachez que dernièrement il est arrivé un » contre-temps , qui est très mauvais pour notre » entreprise , c’est la mort du Saint-Père le pape >» Nicolas , qui était la tête de toute cette entre- » prise, et sous le nom duquel on pouvait tout M faire; mais, puisqu’il est mort, il ne me plaît

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