C05SP1RATI0H
« pas que l’alfaire aille plus avant. Je désire au » contraire que ce qui a été fait se tienne bien caché; »■ car il ne semble pas que Dieu veuille que cela se » fasse , à en j uger par le signe qui vous a été donné » parle pape qui est mort ; et pour cela il me sera- » ble que nous devons attendre pour voir qui se i> fera pape ; et si c’était par aventure l’ami du » seigneur qui est notre ami , alors nous ver- » rions s’il faudrait agir. Et ceci me semble être le » meilleur conseil . » Et à ces paroles tous les barons de Sicile l’approuvèrent et semblaient devoir se désister de leur entreprise, effrayés qu’ils étaient de la mort du pape.
Et lorsque messire Jean entendit ces paroles , la colère se montra sur son visage , et il dit : « Sei- » gneurs , je suis étonné de ce que vous dites : il » est vrai que le pape est mort ; mais sa mort » est-elle une chose qui soit si contraire à notre » aff.nre ? On ne peut pas laisser cette entreprise j> déjà commencée , et qui est si grande, pour une » telle raison. Si le pape qui sera fàit^est notre » ami , soyons convaincus que l’église de Rome » pardonne à tous les pécheurs , et si ce n’est pas » celui que nous croyons, nous enlèverons la terre )> par force , malgré le pape et l’église de Rome , » parce que les forces de l’empereur Frédéric sont » plus grandes que celles du roi Charles ^ et il » vous soutiendra si vous voulez être loyaux et » bons ; d’où je vous dis et prie d’être loyaux au „ seigneur auquel vous avez donné voire foi," et
(laSi) DE JEAN PROCHYTA. 2l
qui procède vaillamment dans son entreprise. » » Telles furent les paroles de messire Jean , avec ses véritables raisons, et tout fut arrangés; tous dirent qu’il fallait envoyer à la cour du roi d’Arragon , pour savoir sa volonté.
Et messire Jean dit : « Je veux y aller. » Et messire Accardo voulait voir distribuer l’argent qu’il avait eu de l’empereur , afin d’approvisionner les soldats et la flotte, et mettre tout à fin.
Or, messire Jean et messire Accardo partirent, et arrivèrent à Barcelonne , sous le costume de frères mineurs, et allèrent devant le roi d’Arragon ; et quand le roi les vit , il fut très content et il prit messire Jean par la main et le mena dans sa chambre, etilfitavecluidegrandeslamentations sur la mort du pape , et dit : « Notre projet est » bien détruit puisque notre chef, c’est - à - dire » le pape, est mort; et on ne peut plus parler » de cette affaire , ni persévérer plus long-temps » dans cette entreprise. » Et messire Jean répondit : « Ne dites rien de cette chose , car nous avons »> espérance d’avoir un aussi bon pape , qui sera » notre ami ; ne craignez donc rien. Occupez-vous » plus vivement de cette affaire que jamais souve- » Bons-nous de nos amis de Sicile , et ne craignons » rien de la mort du pape ; leur manière de voir » est telle. Et sachez que ce compagnon mien est » un chevalier qu’envoie le seigneur Paléologue, » et qui s’appelle messire Accardo , Latin , homme M sage; je vous prie , faites lui de grands honneurs,
CONSPIRATION
» et écoulez ce qu’il vous dira , et sachez que nous » avons apporté trente mille onces d’or, afin d’ap- » pareiller la flotte. »
Et quand le roi eut entendu ces paroles , il fut tout encouragé , et dit : « Je vois qu’il plaît à Dieu » que cette cliose soit ; maintenant que ce soit » comme tu voudras. » Et messire Jean dit ; » Seigneur, ce chevalier qui est avec moi est che- » valier de l’empereur de Constantinople , et est » son ambassadeur. » Alors il sortit de la chambre , et messire Accardo le salua de la part de l’empereur, en disant que l’empereur avait grande ^ envie de le voir, et de s’allier à lui et à sa famille ; et puis il lui présenta l’argent , et dit comment l’un se recommandait à l’autre; et tous les trois étant ensemble , ils parlèrent sur tout le fait , et sur l’époque à laquelle il devrait être mis à fin ^ et ce fut au temps de l’an mil deux cent quatre-vingt-deux. Il vin t un messager de la cour <le Rome, qui dit qu’on avait fait et nommé pape un cardinal, qui se nommait messire Simon Tursu, de France, > et puis on lui donna le nom de pape Martin III; eftquand ils eurent entendu ceci, ils dirent : « Il y a beau- » coup à dire et à penser ; car on a fait pape un » Français, ami du roi Charles, et cela pourrait » donner de grandes difficultés à notre entreprise.»
Alors le roi d’Arragon dit : «< O messire Jean, )> pour Dieu , pensons à ce qu’il faut penser sur ce
I . Simon de Brion , cardinal-prétre du titre de Sainte Cdcile fut e'li< pape à Vilerbe, le aa février i'j8i , et prit le nom de Martin lY,
» fait, n Et messire Jean dit : « Le meilleur ami » qu’eut le roi Charles à la cour est ce pape ; mais » cependant , faisons nos préparatifs, et nous ver- M rons ce qu’il y aura à faire ; nous penserons à ce » qu’il faudra faire là dessus ; mais ne nous laissons » pas persuader d’abandonner celte entreprise. »
Et étant ensemble, ils s’entendirent sur le commencement de l’armement ; et au mois d’avril il arriva un ambassadeur du roi de France qui alla devant le roi d’Arragon , et lui dit : « Le roi de » France vous envoie des salutations pour la bonne » amitié qu’il vous porte, et il m’a envojé vers » vous , parce qu’il a entendu que vous faites un » grand armement et équipement d’une flotte pour aller sur les Sarrazins , et pour cela il » peut vous être fort utile et de sa personne et de » tous ses trésors ; et il vous prie de lui dire , pour » Famour de lui, et de lui signifier par vos lettres » et par votre message sur quelle partie sera votre » passage, et sur quelle secte de Sarrazins, et si vous » avez besoin d’argent, car peut-être de cette » matière vous n’êtes pas très bien fourni, faites » le lui savoir, et il vous en prêtera avec plaisir *> tant qu’il vous en faudra. »
Le roi d’Arragon répondit : « Je remercie beau- » coup votre seigneur le roi de France de cette belle » oATre que dans sa bonté il fait à mes besoins. Je » n’ai pas besoin de parler par lettres avec lui ;
» il sait bien qu’il a été mon beau-frère. Il suffît » qne je parle avec un chevalier comme vous, y
l!\ CONSPIRATION (*»80
» et il se fiera bien à vos paroles ; je vous le dirai » donc bien débouché. Or, dites au roi de France » de ma part, que c’est une chose vraie que je fais » un armement contre les Sarrazins ; mais je ne »> dirai à personne quand il partira; je crois cepen- M dantqu’il le saura bientôt , et que tout le monde » en parlera. »
L’ambassadeur partit avec cette réponse , et retourna vers le roi de France; et celui-ci parlant avec son messag'er , et ayant en la réponse , manda incontinent à Paris, où étaient ses trésors^ et ordonna qu’il fût envoyé au roi d’Arragon quarante mille livres touritois , et cela fut fait. Et incontinent le roi de France envoya un ambassadeur au roi Charles, en lui faisant dire les nouvelles qu’il avait eues du roi d’Arragon , et comment il disait qu’il irait sur les Sarrazins avec de grandes forces , et ne voulait pas dire sur quel côté il allait. « C’est >> pourquoi, ajoutait-il, je vous envoie prier d’avoir
soin de votre terre , c’est-à-dire de votre royau- » me, et de prendre conseil du Saint-Père, n
L’ambassadeur se mit en chemin pour aller en Fouille ; et quand il fut à Viterbe , il y trouva le roi Charles et le pape ensemble , et il leur conta toute l’ambassade que lui. avait confiée son seigneur le roi de France ; et lorsque le roi Charles entendit ces paroles , il alla vers le pape , et lui dit : « Saint Père, il m’est arrivé un ambassadeur » du roi de France , qui m’apporte des nouvelles a comment le roi d’Arragon fait une grande ar-
db jean PROCHTTA. 25
» mée de mer, et ne veut pas dire où il veut aller ; » c’est un grand félon. Je vous prie donc de lui » envoyer demander dans quelle partie il prétend J) aller : si c’est sur les Sarrazins , promettez-lui y> de lui donner de grands secours, et si c’est sur » les chrétiens , ordonnez-lui ^ sous peine de la » terre qu’il tient de vous , de ne pas aller sur les » fidèles de l’église de Rome pour leur faire au- » cun mal. »
Quand le pape entendit les paroles qu’avait dites le roi Charles, il dit : « Notre fils, soit fait » ce que vous dites. » Et incontinent il envoya chercher le frère Jacques, de l’ordre de Saint- Dominique, et lui dit : «Va dè ma part vers le w roi d’Arragon, et dis-lui comment il est par- » venu à notre oreille, et il nous a été donné à en- » tendre qu’il faisait armer une grande flotte » pour aller sur les Sarrazins; et que, si ceci est » vrai^ il'aille avecla paix de Dieu, et que Dieu lui » laisse bien faire , et lui donne la grâce de tous » les honneurs et de la victoire ; et dis-lui que , » s’il a besoin d’aide pour lui , nous en donnerons » volontiers; et prie-le, de notre part, de te dire où » il va , si c’est en terre d’Egypte ou en Barbarie , » ou simplement en Grenade. De toutes les ma- » nières , nous voulons le savoir , parce que son » expédition touche trop l’église romaine dans » son honneur. Il ne peut aller sans notre com- » mandement, et nous lui ordonnons, sous peine » delà terre qu’il tient de nous, de n’aller faire
CONSPIRATION
îî6 CONSPIRATION (ia8i)
H la guerre à aucun fidèle chrétien, et dis- »- lui qu’il t’en rende une réponse véritable et » sûre. »
Ledit frère 3acob, de l’ordre de Saint-Domi- Tiique , prit un de ses compagnons, alla vers le roi d’Arragon , et lui dit son ambassade, comme le pape lui avait commandé de le faire. Et le roi d’Arragon appela messire3ean de Prochyta, et lui ilit : « Entendez-vous ce que le pape m’envoie » dire. » Incontinent ils tinrent conseil entre eux deux, et dans ce même lieu et jour, il donna la r-éponse audit frère 3acques. « Dites au seigneur » Saint-Père que nous le remercions , comme » notre père , d’une si bonne offre , que celle qu’il » m’a faite pour notre entreprise , et de tant d’a- » mour qu’il me montre, et dites-lui que quand » nous aurons besoin de son secours , nous lui en » demanderons etnousauronsrecoursà lui, comme >• à notre père ; et dites-lui qu’il ne peut savoir d’au- ») cune manière où nous allons ; car si une de nos » mains le disait, nous nous la ferions couper. » Qu’il me pardonne donc cette fois, car il ne *) peut pas en être autrement; mais s’il plaît à » Dieu , j’irai sur un endroit dont le Saint-Père et » les cardinaux seront contents et satisfaits; ainsi, » qu’il lui plaise prier Dieu pour nous à notre in- » tention. »
Quand frère 3acques eut reçu la réponse du roi d’Arragon, il partit et arriva à Monte-Fiascone, cl en ce lieu trouva le seigneur Saint-Père et le roi
DE JEAN PIIOCHTTA. 2’]
Charles , et quand le pape l’en lendit il en fut très étonné. Alors le roi Charles dit : « Saint-Père , je » vous disais bien vrai que le roi d’Arragon était » un grand félon ; vous entendez la belle réponse » qu’il a faite, mais qu’il fasse avec Dieu ce qui » lui plaira ; et s’il va sur les Sarrazins , vous devez » être content, et toute la cour de Rome aussi. » Il ne fut plus parlé sur ce point; et confiant, le pape dit : « Ayez soin de votre terre , et gardez-là , *> car j’ai entendu dire que le roi d’Arragon est un » des seigneurs les plus entreprenants qui soient » au monde. » Et le roi Charles répondit : « Saint- « Père , nous verrons ce qu’il fera. »
Dans ce temps , messire Jean de Prochyta partit avec messire Accardo de chez le roi d’Arragon , et dit : « Je veux aller en Sicile , pour faire que cette » année la Sicile se révolte contre le roi Charles, d Le roi d’Arragon lui commanda de faire secrètement tout, pour venir à bout de leurs projets.
Et messire Jean partit au mois de janvier, et envoya dire à messire Palmeri Abbati , à messire Alaimu di Lentini, et à messire Gualteri Calatagironi, et aux autres barons de Sicile, de venir parler avec lui; et étant tous venus, messire Jean se leva et dit: « Beaux seigneurs , sachez que le » roi d’Arragon a armé la plus belle flotte qui » soit au monde, de bonnes et nombreuses troupes, » dont a été fait amiral l’homme le plus franc et » le plus courageux qui puisse être sur la mer, » qui s’appelle messire Roger de Lauria de Ca-
CONSPIRATION
» labre, lequel a toujours été en Arragon avec le » roi d’ Arragon , et il est le plus grand guerrier et » rhomme le plus habile dans ces faits ; il est » grand ennemi des Français, parce qu’ils ont » tné son père ; c’est pourquoi pensez de quelle » manière vous pourrez enlever la terre au roi » Charles , mais jamais on ne pourra le faire mieux » qn’à présent , que le roi Charles est à la cour du » pape, et le prince son fils en Provence ; avant » qu’ils sachent ces choses, il se passera long- » temps, et vous pourrez d’autant mieux fortifier » vos terres par toute la Sicile. » Et tous furent d’accord sur ce point , et prirent des ordres pour soulever la terre du roi Charles.
Aussitôt que fut arrivé le mois d’avrilde l’an 1 282 , le mardi de la Pâques de la résurrection , voici que messire Palmeri Abbati , et messire Alaimu de Lentini^ et messire Gualteri de Calatagironi , et tous les autres barons de Sicile , tous de commun accord , parleur discretconseil, vinrent à Palerme pour faire la rébellion. Dans ce susdit jour on a la coutume de faire une grande fête hors de la cité de Palerme, à un lieu qui s’appelle Saint-Esprit. Là un Français prit une femme en la touchant malhonnêtement avec la main , comme ils avaient déjà l’habitude de le faire , et la femme se mit à crier ; et des habitants de Palerme accoururent vers cette femme, et tous se mirent en dispute ; et les susdits barons échauffèrent et augmentèrent la dispute entre les Français et les Palermitains; et les hommes criaient, avec
('’8ï) DE JEAH PROCHYTA. 2Q
grand bruit de pierres et d’armes : « Meurent les » Français! » Et ils entrèrent dan^ la ville avec grand bruit. Le capitaine , qui était pour le roi Charles , se rencontra avec cés gens, et ne put rester devant eux ; au contraire , il se mit en fuite et s’enferma dans un château dans lequel il demeurait ; et cependant tous les Palermilains allaient en troupes dans la cité , et tuaient les Français tant qu’ils en trouvaient. Ensuite ils allèrent au château du capitaine , qui se rendit sous certaines conditions ; et quand il lut en leur pouvoir , on ne le tint pas ; au contraire, on le tua avec tousses gens; etils allèrent aux couvents des frères mineurs et des frères prédicateurs , et ils tuèrent dedans l’église tous ceux qu’ils trouvaient qui parlaient en langue française.
Or / quand les barons de Sicile virent tout ceci fait, ils s’en allèrent tous à leurs terres, et on fit la même chose dans toute la Sicile , sauf à Messine, qui demanda un certain temps. Et il se trouva trois mille Français de morts en Palerme.
Dans ce temps, le roi Charles étant à la cour du pape, il lui vint un messager que lui envoyait l’archevêque de Mont-Réal, et qui lui conta comment les Siciliens avaient fait révolter toute la terre de Sicile , et avaient tué tous ses Français, et qu’il ne savait pas pourquoi fait ils étaient morts, ni comment s’était passé ce fait. « Et sur cela, dit-il, pen- » sez sur cette chose ce que vous avez à faire comme » homme sage. »
Loi’sque le roi Charles entendit une telle nou-
5o CONSPIRATION (ia8a)
Telle , U fut beaucoup courroucé , et alla incontinent vers le pape, et lui dit: « Saint-Père^ je » vous apporte de mauvaises nouvelles de mes » affaires ; car il m’est arrivé un messager de l’ar- » chevêque de Montréal , qui m’a conté comment » les Siciliens se sont révoltés contre moi , et ont » tué tous mes gens ; la raison pour laquelle cec » a été fait , je ne la sais pas ; c’est pourquoi je » vous prie qu’il vous plaise me donner le conseil » qui sera le meilleur, car c’est vous et l’église de » Rome qui en avez le dommage. » Et le pape répondit : « Notre fils , n’ayez pas peur ; nous » vous donnerons tous les secours et tout le conseil )) dont vous aurez besoin ; allez-vous-en dans votre » royaume , faites passer votre armée en Sicile , et » faites la conquête de votre terre , en paix et bon » accord , si vous pouvez ; et menez avec vous un » légat de nous avec nos lettres, qui dira de notre » partaux Siciliens , que cette terre qu’ils tiennent » est spécialement notre chambre, et qu’ils vous la » rendent. » Et ainsi partit le roi Charles, après cette conversation avec le pape.
Dans ce même jour le roi Charles alla en conseil avec tous les cardinaux de ses amis, et les clercs de la cour de Rome , en les priant , pour Dieu , de le conseiller dans ce qu’il avait à faire, car les Siciliens s’étaient révoltés et avaient tué tous ses gens. Alorsseleva messire Jacques Sa velli , cardinal, et il dit : « Seigneur roi Charles , sachez qu’il plaît à » toute la cour de Rome , que vous soyez aidé et
(•a8î) de JEAN PEOCHTTA. 5l
» conseillé; nous devons le faire par toutes sortes ^
^ )i de raisons, car vous avez trop fait d’honneur à » l’église de Rome et trop fait pour elle; c’est » pourquoi, moi le premier, je veux que vous » alliez en Sicile , ei que vous meniez avec vous un » légat cardinal chargé de tous les actes qu’on
puisse faire et dire, si bien qu’on regagne » ]a terre par la paix, s’il est possible , et sinon » qu’on en fasse la conquête par guerre. » Et de cette manière , fous furent d’accord et le pape satisfait, et incontinent il ordonna à messire Gérard de Panne, cardinal, de s’apprêter à aller en Sicile, pour le service de l’église et du roi Charles, et celui-ci obéit au commandement du pape.
Sur ces entrefaites , le roi Charles envo^fa dans plusieurs pajs, et au roi de France, et au prince son fils, en leur faisant savoir comment les Siciliens s’étaient révoltés contre lui, et avaient tué tous les Français. « Personne n’en sait la raison ,
» disait-il, mais je vous prie surtout, vous, roi de » France, de me donner conseil. » Il leur disait de le secourir , de venir incontinent ou de lui envoyer des troupes pour l’amour de lui. Le roi de France entendant ces nouvelles, fut très en colère, soupira et dit : cf Mes frères, j’ai grande peur que » ceci ne soit l’ouvrage du roi d’Arragon , qui n’a » pas voulu me faire savoir sa marche , ni sur quel >» point il faisait voile, lorsque je lui prêtai les qiia- » rante mille livres tournois ; cela me paraît trop »> .mal : mais s’il vient à être vrai, je ne croirai pas
ChRORIQDES. T. yi.—Q. DE J. Prochtta. II.. 3 1
Sa CONSPIRATION (laSa)
» porter une couronne, si je ne le fais repentir » de cette trahison contrôla maison deFrance. » Et incontinent il dit au prince : « Va-t-en en » Fouille. » Et puis il envoya vers le comte d’Artois , vers celui de Lanzola et celui de Martinu , et vers plusieurs autres barrons et chevaliers , en leur faisant savoir ce fait, et en leur disant de se préparer, parce que le roi voulait envoyer des secours au roi Charles.
Or, il arriva qu’en cette année mil deux cent quatre-vingt deux , le roi Charles partit de Brindes avec une grande armée de mer, et vint par terre à Reggio en Calabre, avec une grande force de Français, Provençaux, Lombards , Toscans , et du pays de Rome ; et il passa à Messine, et campa à Sainte-Marie de Rocca ; et il avait avec lui messire Gérard de Parme, cardinal et légat en Sicile pour l’église. Quand les Messiniens virent une telle armée et qu’ils étaient attaqués , ils eurent grand’ peur, comme desgens qui avaient mérité de recevoir la mort ; et ils envoyèrent dire au roi Charles et au cardinal de recevoir la terre comme seigneurs légitimes, en les priant d’avoir pitié d’eux; mais si le roi Charles était entré , il aurait eu la terre à son commandement. Il ne le voulut donc pas ; au contraire, il leur envoya dire en les défiant comme traîtres à sa couronne , qu’il ne voulait pas leur accorder la vie , qu’il voulait leur mort et celle deleursenfants pour punition d’une offense comme celle qu’ils avaient faite et méditée contre l’église
de' jean prochïta. 35
(le Rome . et la maison de France; qu’il n’aurait jamais pitié d’eux jusqu’à ce qu’ils fussent morts, ainsi qu’ilsl’avaientbienmérité, et que jamais ils ne reparussent plus devant lui. Un messager du roi Charles partit avec cette réponse , et retourna à Messine. Et alors les Messiniens eurent grand’ peur de mourir, et restèrent quatre jours en conseil , on de se défendre, ou de se rendre pour être tués.
Un jour le comte de Montfort et le comte de Branda (Brienne) vinrent avec un grand nombre de cavaliers et d’hommes de pied, et allèrent contre un pays qui avait pour nom Milazzo , brûlant et dévastant tout. El quand ceux de ce pays virent ceci , ils sortirent comptant se défendre ; et quand les Français les virent , ils s’approchèrent d’eux et prirent et tuèrent beaucoup de Messiniens, et de ceux de Milazzo. Lorsque la nouvelle en vint à Messine , ils se tinrent tous pour morts , et envoyèrent chercher le légat qui devait venir à Messine , pour se mettre d’accord avec le roi Charles, Et ce fut au mois de juillet que le légat entra à Messine et présenta les lettres du pape aux communes de Messine ; et l’acte que l’église avait dressé contre eux, s’ils lai donnaient la terre par voie de paix et s’ils portaientlesclefs au roi Charles, comme seigneur légitime, c’était qu’il pourrait les prendre et les tuer ; et la lettre disait de cette manière :
« Aux perfides juifs de l’île de Sicile : Le pape » Martin III vous fait donner tel salut (pje vous le » méritez après avoir rompu la paix, tué des » chrétiens et versé le sang de ses fils. Nous vous
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» ordonnons que nos lettres vues , incontinent » vous vous rendiez , et vous donniez la terre à » notre fils et champion Charles, roi de Jérusalem » et de Sicile par l’autorité de la sainte église de » Rome : c’est pourquoi vous devez obéir au susdit » comme votre légitime seigneur; et si vousn’o- » béissez pas , je vous déclare excommuniés et in- » terdits, selon la raison divine, en vous annonçant » la justice spirituelle. »
Quand les Messiniens entendirent cétte lettre et ces commandements, ils eurent grand’ peur , et élurent trente hommes du peuple, lesquels devraient chercher le moyen de pouvoir s’accorder avec le roi Charles et avec le légat du pape ; et quand ces trente hommes eurent bien réfléchi , et pris conseil entre eux , ils allèrent devant le légat, et les Messiniens lui dirent : « Nous sommes « venus pour vous dire ce qui doit se faire. » Et il répondit : « Dites ce que vous voulez ?» — « Nous » demandons les conditions suivantes au roi Char- » les : nous lui donnerons la terre et nous conti- » nuerons à payer de la même manière que nous » payions anciennement , du temps du roi Guil- » laume ; et nous ne voulons d’autres seigneurs « que des Latins (Italiens) pour nos officiers, et » non pas des Français et des Provençaux ; et » .nous voulons qu’il nous pardonne l’offense que » nous et nos enfants avons faite à vos chevaliers » et à leurs gens ; et si ceci est ainsi fait , nous » lui serons bons et fidèles. » Quand le légat eut
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entendu ces paroles , il dit : « Envoyons au camp » où est le roi Charles, et nous verrons ce qu’il » veut; s’il plaît à Dieu, nous ferons tout bien, » Et incontinent le légat fit venir un de ses camerlingues et l’envoya au roi Charles avec toutes ces conditions écrites, en lui faisant dire aussi de sa part que cela devaft lui plaire^ et en le priant d’accepter ces conditions , et de leur pardonner , afin que Dieu lui pardonnât à lui • même.
Or, quand le roi Charles entendit une demande semblable^à celle que lui faisaient les Messiniens , il fut fort en colère , et dit : « Ceux qui méritent » la mort font et demandent des conditions. Au » lieu de me rendre ma seigneurie , ils m’offrent » la seigneurie ancienne du roi Guillaume , qui » n’avait ni terre ^ ni rente; dis leur que je » n’en veux rien faire. Puisqu’il plait au légat , je » leur fais grâce de la mort , mais je veux qu’ils » soient en mon pouvoir et je ferai d’eux tout ce » que je voudrai ; je leur donnerai la forme de » gouvernement qu’il me plaira, comme seigneur » absolu , et ils paieront les collectes et les doua- » nés selon l’usage actuel. Si ceci leur plaît , qu’ils » le fassent ; et si ce n’est pas à leur plaisir, qu’ils » se défendent, car ils en ont besoin. » Cependant le camerlingue du légat arriva à Messine avec la réponse que vous venez d’entendre , |tiorsque les trente Messiniens l’eurent entendue , us allèrent faire part au peuple de la réponse qu’avait
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faite le roi Charles; et le peuple répondit tout d’une seule voix : « Nous voulons souffrir tout, » plutôt que cela soit ainsi^car chacun d’eux vou- » drait toujours se venger ; nous aimons mieux » mourir dans notre pays que de venir à perdition » entre les mains de nos ennemis. » Et ceci fut dit au légat, qui fut trèft en colère, et dit : « Puisque »> vous ne voulez pas faire cet accommodement » avec le légat et avec le roi Charles , je vous dé- » clare excommuniés et interdits, de la part du » saint père le pape et de l’église de Rome. » Et sans en dire davantage , il sortit de Messine. Et avant de partir , il ordonna à tous ceux qui avaient les ordres sacrés de sortir de la terre daus l’espace de trois jours; et encore il commanda aux communes de Messine de se présenter sons quarante jours pour entendre leur sentence, sous peine de perdre la terre qu’ils tenaient de lui, c’est-à-dire de l’église romaine.
Quand le roi vit le légat et sut leur réponse , il prit conseil de ses comtes pour savoir ce qu’il avait à faire; et les barons lui conseillèrent de presser tellement la terre par les combats, qu’on l’eût par force ; et le roi Charles s’arrêta à ce conseil un jour et une nuit ; et puis le matin suivant il fit venir ses barons et leur dit : « Seigneurs , je » ne suis pas d’accord avec vous sur l’avis que » nou^lfuns adopté, parce que, si je faisais comme » vous me le conseillez , je dévasterais ma terre ; » je ne veux pas tuer ces enfants , parce que ce
(*»6a) DE JBAW PBOCHTTA. 37
» n’est pas leur faute, je veux au contraire les » assiéger si étroitement qu’ils puisseut mourir » par besoin de manger; et avant qu’ils ne meu- » rent , nous aurons notre terre et tout ce que . » nous voulons , et nous avons nos machines et nos M instruments de guerre pour les effrayer et venir à » notre intention. » Et ainsi fut fait.
ün jour le roi Charles voulant donner bataille à la terre , tous les Messiniens accoururent avec leurs femmes, servantes et petits enfants , et firent un mur du coté où étaient les ennemis, et ils commencèrent à se défendre ; et pendant ce temps ils nommèrent un capitaine et gouverneur. Ils vse défendirent bien de celte manière pendant deux mois contre le roi Charles.
Et dans ce temps , le roi d’Arragon partit de Catalogne, et il fit voile pour Tunis; et il prit en Barbarie une terre nommée Alçoy ; il donna une bataille etrestaen celieu pendant quinze jours, et cela eut lieu dans le mois d’août. Messire Jean de Prochyta et les autres ambassadeurs de la Sicile allèrent par mer en Catalogne , vers le roi d’Arragon , pour qu’il vînt prendre possession de l’île de Sicile ; elles ambassadeurs furent l’un messire Jean de Prochyta , et l’antre messire Guillaume de Messine , et deux syndics de l’île de Sicile ; et ils vinrent où était le roi d’Arragon, et le roi les reçut volontiers , et leur fit de grands honneurs ; et le roi d’Arragon demanda à messire Jean des nouvelles du roi Charles. « Il est déjà à Messine avec » une grande armée ^ et il a beaucoup pressé la
58 CONSPIRATION (laSa)
» terre. » — « Conseillez-moi, dit leroî, que dois-je faire? » Et messire Jean lui répondit : « Ne re- » doutez rien, mais venez dans l’île de Sicile , et » envoyez dire au roi Charles d’abandonner votre » terre , car le saint pape vous l’a donnée , parce » que elle était à votre femme , et alors vous en- » tendrez la réponse. Et sachez que ce messire » Guillaume est ambassadeur de Messine; c’est » pourquoi , vous écouterez ce qu’il vous dira , lui » et tous les autres syndics de Messine et de Si- » cile. )) Alors les ambassadeurs de Sicile et tous les autres ensemble se levèrent et dirent. « Seit> gneur roi , nos fidèles de Sicile vous désirent » ardemment , et nous envoient vous prier de ve- » nir en terre de Sicile , faire lever le siège au roi » Charles et à son armée ; nous n’attendons d’au- » très secours que les vôtres. Nous vous prions donc .» qu’il vous plaise faire celte délibération pour l’a- » mour de Dieu. Et si vous ne voulez pas venir les »> secourir et les aider, ils demanderont leur par- » don et suivront les commandements du roi » Charles et de l’église romaine. »
Et quand ces paroles furent finies , tous les autres syndics et ambassadeurs dirent la même chose au roi d’Arragon , et le roi d’Arragon dit : « J’irai » volontiers dans l’île de Sicile , au secours de » mes fidèles ; c’est pourquoi allez , et dites en » chaque lieu que j’arriverai bientôt maintenant ; » et qu’ils soient contents , car je serai là à leur » secours. » Et ils quittèrent le roi d’Arragon avec cette réponse. .
DE JEAN PROCHÏTA.
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Le roi d’Arragon partit incontinent d’Alcoy et vint en Sicile. Messire Palmeri Abbati et tous les barons de la Sicile vinrent aussitôt au-devant de lui , et prirent conseil sur ce qu’ils avaient à faire, et messire Jean de Prochyta se leva et dit : « Sei- *> gneur roi , il nous semble que vous devez aller » dès à présent à Palerme, et alors nous penserons » à ce qui doit être fait ; là nous saurons ce que » fait le roi Charles , ce qu’il a fait à Messine et >► dans les terres , et sur cela nous prendrons bon » conseil, s’il plaît à Dieu. » Et ainsi fut fait.
L’an mil deux cent quatre vingt-deux de la naissance deJésus-Ghrist , au mois d’août^ le roi d’Arragon alla à cheval deTrapani à Palerme, dont les habitans firent de grandes fêtes à son arrivée , comme des gens qui se réjouissaient d’être délivrés delà mort ; et plus de six mille personnes vinrent à sa rencontre en grande richesse , soit dames , demoiselles , hommes et femmes, comtes, barons et chevaliers. L’archevêque de Murriali ne voulut pas s’y trouver pour lui donner la couronne , l’archevêque de Palerme étant mort ; et cet archevêque de Murriali s’étant échappé , il se réfugia chez le pape. Il ne fut pas couronné , mais seulement proclamé par le peuple , et un jour tous les barons de la Sicile vinrent à Palerme , et eurent conseil avec lui.
Messire Palmeri Abbati se leva , et dit ; « Sei- >> gneur , Dieu soit loué ! vous êtes venu et vous » avez fait ce que nous désirions par votre bonté
œirspiRATioii
»> et par celle de messire Jean de Prochjla. C’est » pourquoi nous vous prions qu’il vous plaise ter - » miner cette aflaire aussi bien qu’elle a com- » mencé ; mais il serait fort à désirer que vous fus- » siez venu avec plus de monde : car si le roi M Charles descend sur toute l’ile de Sicile , et il » a bien quinze mille cavaliers^ nous aurons trop » à faire pour combattre avec lui; c’est pourquoi, » il me semble que nous devrions penser à avoir » le plus de troupes possible ; et je crois que » Messine est perdue , tant elle était étroitement » bloquée et dépourvue de vivres. »
Lorsque le roi d’Arragon entendit ces paroles , il hésita beaucoup , en entendant que le roi Charles avait tant de troupes, et incontinent il envoya des courriers dans l’île de Sicile, comme si le roi Charles venait à Palerme ; et cette nuit il arriva un notaire comme ambassadeur de la part des communes de Messine , et ce messager dit au roi d’Arragon comment il n’y avait plus de idvres à Messine que pour huit jours , pas davantage ; w Et vous devez , ajoutait -il, nous donner secours >» d’hommes et de vivres , car nous ne pouvonsd’au- » cune manière résister plus long-temps au roi w Charles, ainsi nous nous rendrons à lui puisque » nous ne pouvons pas faire autrement. » Et lorsque le roi d’Arragon eut entendu ces paroles , il fit appeller tous les barons de la Sicile et leur conta le fait. Alors messire Gualtéri de Calatagironi se leva et dit : « Il me semble que
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» VOUS , seigneur roi , vous devriez faire une che- » vauchée jusqu’à Milazzo , qui est près de Mes- » sine , parce que je crois qu’aussitôt que le roi » Charles apprendra votre arrivée , il fera lever » le siège à son armée ; car si Messine est perdue » pour nous, notre entreprise ira mal. » Messire Jean de Prochyla se leva et dit : « 11 me semble que » ceci doit se fairedecette manière;car le roiChar » lesn’estpas hommeà avoirpeur età fuir;envoyons » une lettre au roi Charles de la part du roi d’Ar- » ragon , et nous lui dirons comment le pape Ni- » colas a donné la terre au roi d’Arragon , c’est » pourquoi il faut qu’il l’abandonne ; et si par ha- » sard il ne veut pas quitter la terre et partir , » defendez-la comme une chose qui vous appar- M tient ; et lorsqu’il aura donné son refus , envoyez » à Messine votre amiral avec vos galères , et or- » donnez-lui de s’emparer de tous les vaisseaux )) qui porteront des vivres au roi Charles et à son » armée ; car c’est ainsi qu’ü faut que le roi » Charles meure , et que Messine soit délivrée ; et >» de cette manière vous tirerez de lui et de ses »*gens la plus terrible vengeance qui ait jamais » été prise par aucun seigneur au monde ; et s’il » quitte les lieux , il pourra s’en aller , et nous » nous arrêterons pour voir s’il ira dans quelque » endroit de l’île , ou s’il ira dans son royaume , » ou en Calabre. »
Quand le roi et les barons eurent entendu ces paroles, ils se mirent d’accord , et envoyèrent iri-
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continent au camp du roi Charles deux chevaliers catalans avec des lettres. L’un s’appelait messire Guillaume , et l’autre messire Almirigu ; et les lettres dbaient de cette manière :
« Pierre , roi d’Arragon et de Sicile , à vous J) Charles , roi de Jérusalem et comte de Pro- » vence : nous vous faisons savoir notre arrivée » dans l’île de Sicile , comme dans un royaume » qui nous a été donné par la sainte église de » Kome, par l’autorité du pape Nicolas III; c’est » pourquoi nous vous ordonnons, après la lecture » de nos lettres , de quitter la Sicile avec tous vos » hommes. Sachez que, si vous ne faites pas ainsi, » nos fidèles chevaliers seront bientôt en votre » présence pour votre malheur et celui de vos » gens. »
Quand le roi eut vu celte lettre , il eut conseil avec ses barons , et ceux-ci furent très étonnés d’entendre les outrages qu’elle contenait contre le roi Charles et ses chevaliers. Guy de Montfort se leva alors , et dit « qu’il lui semblait chose étrange » qu’un seigneur si peu puissant osât enlever la » terre à un des meilleurs et des plus grands se4- » gneurs du monde. » Cependant le roi Charles dit à chacun de dire son opinion, et le comte de Bretagne se leva et dit « qu’il lui semblait qu’il » devait répondre au roi d’Arragon par une let- » tre, en lui disant qu’il l’avait trompé et trahi^ » et qu’il n’aurait pas dû le faire, puisque le roi » Charles ne lui avait fait aucun outrage ; et
DK JE AH PROCHTTA. 1^0
» comme , ajouta-t-il , le roi d’Arrag’on ne tient » ces terres ni de l’église romaine ni du pape, et » qu’au contraire il les tient par fraude et par >> trahison, envoyez-lui dire de partir incontinent » de votre terre , ou autrement que vous le ferez » repentir comme un traître de ce qu’il a fait ; car » on n’a jamais vu aucun seigneur qui en attaquât »' un autre sans raison ; et , comme un traître , il » avait fait courir le bruit et avait dit qu’il allait » contre les Sarrazins, et à présent il est venu sur » les chrétiens et contre l’église de Rome ; et » faites-lui dire, de notre part, que vous parlez ainsi » par la volonté des barons , qui sont tous d’ac- » cord dans le même langage. »
C’est pourquoi le roi Charles fit faire , pour les ambassadeurs du roi d’Arragon, une lettre dont voici le contenu :
« Charles, par la grâce de Dieu, roi de Jérusa- » lem et de Sicile , comte de Provence , prince de » Capoue et de Forcalquier, à toi Pierre, roi d’Ar- » ragon , comte de Barcelonne. Je m’étonne com- M ment tu as osé entrer en l’île de Sicile, qui nous » a été donnée par l’autorité de l’église romaine. » C’est pourquoi je t’ordonne , par l’autorité » de mon commandement^ que, sur le vu de » ma lettre, tu partes incontinent du royaume » de Sicile, comme un mauvais traître, ou bien tu )) verras aussitôt arriver moi et mes chevaliers , » qui désirent se mesurer avec tes gens. »
Les messagers partirent par ordre du roi Charles, •
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arrivèrent à Palerme, et allèrent présenter cette lettre au roi d’Arragon qui, l’ajant lue et vue, eut conseil avec ses barons. Alors messire Jean de Prochjta se leva, et dit : «Pour Dieu, ordonnez » aussitôt à votre amiral de faire voile pour Rfes- >* sine, et donnez-lui l’ordre de s’emparer de » tous les vaisseaux du roi Charles ; et puisque » vous l’avez défié , faites tout ce que vous pour- » rez pour lui nuire : et je vous prédis ce qui ar- » rivera ; c’est que le roi Charles sera prisonnier , » et que vous le ferez périr d’un genre de mort » qui convient à un tel homme. » Et incontinent on fit venir l’amiral lloger de Lauria, elle roi d’Arragon lui ordonna d’apprêter sur le champ la flotte, d’aller à Messine, et de prendre et brûler tous les vaisseaux du roi Charles.
Cependant il était arrivé de Gênes un espion de messire Alaimu Alchirinu , qui était amiral du roi Charles. Il partit incontinent de Palerme ; il vint à l’armée , et raconta à son amiral l’arrivée de messire Roger de Lauria. Alors messire Alchirinu alla trouver le roi Charles, et lui dit : « Seigneur, » hâtes-toi de passer en Calabre, attendu qu’il est » arrivé de Palerme un espion qui m’a raconté )' comment l’amiral du roi d’Arragon vient à *> Messine avec toute sa flotte et veut prendre tous » nos vaisseaux ; et sache que je n’ai pas de ga- >1 1ères, et n ai que des bâtiments désarmés ; ainli » il nous les prendra, et nous les perdrons sans » bataille,- et tu resteras dans cette contrée sans
(*’8a) de JEAH PROCHTTA. 4^^
» vivres, et il faudra que tu meurs de faim ; et ceci » sera d’ici trois jours. C’est pourquoi pense à » passer en Calabre pour cette raison ; l’hiver » approche , et tu n’as pas de bon port où tu » puisses rester toi et tes vaisseaux. Et si cela , » par hasard, ne te plaît pas, les vaisseaux se- » vont brisés. Pense donc à passer en terre-ferme, » afin que ce dont tu as besoin arrive de notre » pays. »
Le roi Charles fut alors très courroucé ; il tint conseil avec ses barons, et raconta ce que lui avait dit son amiral messire Alcbirinu. Les barons ayant entendu cesparoles , en furent très désolés, et dirent au roi Cliarles : k Nous sommes très fâchés » que vous n’ayez voulu prendre Messine , ni par » paix, ni par guerre; à présent nous ne pouvons » l’avoir d’aucune manière , ce dont nous sommes » très désolés. Passons donc en terre ferme , et » il arrivera ce que Dieu voudra. » Et ceci fut ordonné par tous les barons.
Lorsque le roi Charles entendit ces paroles, il perdit courage et devint hors de lui-même , et soupira, en disant : « Je suis mort, puisqu’il m’est » arrivé tant de malheurs, et que ma terre m’a » été prise par un homme à qui jamais je n’ai » déplu. Je suis très fâché de ne pas avoir voulu n prendre Messine; mais puisqu’il en est ainsi , - » passons en Calabre , et qu’il meure celui qui » sera coupable de cette trahison , et ceux qui ’y » auront pris part. » Et il finit ainsi de parler.
46 COHSPIRATION (>*?»)
El ce fui au mois de seplembre que l’armée se retira de devant Messine , el passa en Calabre.
La reine passa le premier jour , le second le roi avec beaucoup de troupes , et il laissa deux capitaines avec deux mille cavaliers et leur dit : a Te- » nez-vous bien cachés; et quand les habitants de » Messine sortiront pour piller les équipages, » vous. les assaillirez et entrerez avec eux à Mes- » sine ; si cela réussit , je reviendrai vers vous. » Et ainsi fut ordonné. Les habitants de Messine ayant appris ceci par leur espion , ordonnèrent incontinent que personne ne sortît de la ville, et ainsi fut fait. Quand les Français virent que les Messiuiens ne sortaient pas, ils montèrent sur leurs vaisseaux et passèrent en Calabre , el dirent au roi Charles, « Seigneur, nous avons » manqué notre but; les Messiniens ne sont jamais » sortis hors de la ville. »
Le roi Charles fut alors plus irrité , et dit : « Nous verrons à présent ce que fera le roi » d’Arragon et ses gens. » Le jour après, l’amiral Roger de Lauria arriva par ordre du roi d’Arragon , et entra dans le phare de Messine , en grande pompe, avec dix galères. Il attaqua les vaisseaux du roi Charles , et il prit et coula à fond des galères et des vaisseaux, et on prit cinq galères de la commune de Pise, que l’on mena à Messine , croyant qu’on pourrait prendre sur mer le roi Charles. Celui-ci l’ayant appris, en fut tellement
(îï8a) DE JEAN PROCHTTA. l±-*
désolé J qu’il aurait voulu être mort. 11 était alors à vue de la Calabre , et il congédia toute sorte de gens qui étaient étrangers et soldés , excepté ceux qu’il avait à terre chez lui; et ceci fut en octobre.
Dans ce mois d’octobre , le roi d’Arragon vint à Messine avec messire Jean de Prochjta , et ils furent reçus par les habitants, en grande fêle et avec grande pompe ; et il alla au-devant de lui un grand nombre de chevaliers, de dames et de demoiselles ; et tous les autres bonnes gens du pays , en faisant de grandes fêtes comme à leur prince , leur roi et leur seigneur.
Et ainsi finit cette histoire.