CHAPITRE CXCVI
Comment Messine fut en danger de se rendre par famine ; et comment elle fat ravitaillée par frère Roger avec dix galères chargées de grains après quoi le duc , le lendemain , fut force de lever le siège et de retourner à Catane.
Le siège dura tant , que Messine fut en danger de se rendre par famine ; et pourtant le seigneur roi y entra deux fois , et chaque lois il y introduisit plus de deux mille bêtes chargées de blé et de farine, et beaucoup de bétail; mais tout cela n’était ‘ rien. Lebléqui venait par terre ne produisait aucun bien . car la compagnie et la cavalerie qui les escortaient, en avaient mangé une grande partie lorsqu’elles s’en retournaient ; et ainsi la cité était toujours dans la disette. Frère Roger s’était bien
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informé de tout cela ; outre les six galères qu’il avait àÇaragoça (Syracuse), il en achetaauxGénois quatre qui se trouvaient entre Palerme et Trapana , et eut ainsi dix galères; il les chargea de blé à Xacca; s’en vint à Syracuse, et attendit d’être favorisé d’un vent d’ouest ou de sud. La fortune voulut que le ventfutsi violentce jour là, que toute la mer était agitée. Aussi nul autre qu’un aussi bon marin que lui , n’eût osé faire voile de Syracuse. Il partit au milieu de la nuit, et à l’aube du jour, il fut à l’entrée du phare. C’est la plus grande merveille du monde que rien puisse tenir à l’entrée du phare, avec un vent d’ouest ou de sud : car les courants y sont si forts , et la mer y est tellement agitée , que rien n’y peut résister; et lui avec sa première galère entra avec les mâts abaissés.
Dès que les galères du duc le virent, tous commencèrent à crier et à vouloir lever les chaînes ; mais ils ne purent pas ; et ainsi les dix galères de frère Roger entrèrent à Messine, toutes sauves et sûres. 11 n’y a pas d’homme au monde qui eût su réussir dans une telle affaire.
Aussitôt son entrée dans Messine , il fit crier le blé à trente tarins la salmée , quoiqu’il lui coûtât plus de soixante tarins avec les frais, et qu’il, eût pu le vendre à dix onces la salmée, s’il eût voulu. Ainsi Messine fut ravitaillée , et le lendemain le duc leva le siège et s’en retourna à Catane. On peut voir par là que les seigneurs du monde doivent bien se garder de dédaigner personne ; car , voyez
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quels grands services rendit ce digne homme au roi de Sicile , qui l’avait accueilli avec courtoisie ; et quel préjudice il causa au duc, qui lui avait fait un mauvais accueil.