‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 4)Chapitre 62 sur 173 · CHAPITRE CCII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCII

Conment le megaduc prit terre à Malvoisie et passa à Constantinople , où il fut bien acceuilli jiar l’empereur et son Gis , et comment les les Catalans et les Ge'nois eurent une querelle, dans laquelle moururent trois mille Ge'nois.

Dieu leur donna un bon temps , et dans peu de jours ils prirent terre à Malvoisie. Là on leur fit beaucoup d’honneurs , et on leur donna de grands raffraîchissements de toutes sortes. Ils y trouvèrent aussi un ordre de l’empereur d’aller directement à Constantinople , et ainsi firent-ils.

Ils partirent de Malvoisie et s’en allèrent à Constantinople; et lorsqu’ils furent à Gonstantinoplle , l’empereur , le père et le fils , les reçurent avec grande joie et grand plaisir J aussi-bien que tous les gens de l’empire. Mais si ceux-là étaient satisfaits , les Génois en étaient très fâchés , parce qu’ils voyaient bien que si cette troupe s’établissait, ils perdraient l’honneur et le pouvoir qu’ils avaient dans l’empire ; car jusques là l’empereur n’avait osé faire que ce qu’ils voulaient ; et de là en avant , ils voyaient bien qu’on les regarderait comme rien. Que vous dirai-je? Les noces se firent. Le megaduc prit pour femme la nièce de l’empereur, qui était une des belles demoiselles et des sages personnes du monde , et qui avait . environ seize ans. Ces noces se célébrèrent avec grande joie et

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grande satisfaction. On donna à chaque homme la paie de quatre mois.

Tandis que- cette grande fête avait lieu, les Génois, par leur orgueil, suscitèrent des querelles aux Catalans , de sorte qu’il s’ensuivit une l’ixe très grande. Un méchant homme , nommé Roso de Finar, prit l’étendard des Génois et vint devant le palais de Blaquernes. Nos almogavares et nos hommes de mer sortirent à leur rencontre , et jamais le megaduc , ni les Riches-hommes , ni les chevaliers ne purent les retenir. Ils s’en allèrent au dehors avec un penon royal , et avec eux allèrent seulementenviron trente écuyers avec des chevaux armés à la légère; et quand ils furent les uns près des autres , les trente écuyers brochèrent des éperons se jettèrent là où était l’étendard, et abbatirent à terre ce Roso de Finar, et les almogavares fondirent aussi sur eux. Que vous dirai-je? Ce Rosô de Finar et plus de trois mille Génob y périrent : et tout cela l’empereur le voyait de son palab , et il avait grande joie et plabir , si bien qu’il dit devant tous : « A présent, les Génois qui avaient » tant d’orgueil ont trouvé leurs maîtres; et » c’est fort bien fait que, pour la punition des » Génois, les Catalans se soient présentés. »

Lorsque l’étendard des Génob fut abattu , et que Roso fut mort, ainsi que d’autres hommes éminents, les almogavares, qui avaient tué leurs ennemis , ^ voulaient aller ravager Fera , qui est un faubourg habité par les Génois ; c’est là qu’étaient

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tous les trésors et les marchandises des Génois. Quand l’empereur vit qu’il s’en allaient ravaj^er Fera, il appela le megaduc et lui dit : « Mon » fils , allez à vos gens , et faites les revenir. S’ils » ravagent Fera, l’empire est détruit, car ces » Génois ont l>eaucoup de choses à nous , aux » Barons et aux autres personnes de l’empire. » Aussitôt le megaduc monta à cheval , etle bâton en main , accompagné de tous les Riches -hommes et chevaliers qui étaient allés avec lui et le suivaient, il s’avança vers l’almogavarie , qui se disposait à envahir Fera^ et la fit revenir. Ainsi, l’empereur demeura satisfait et joyeux.

Le lendemain il leur fit donner à tous une autre paie et leur fit dire de se disposer à passer la Bonche-d’Avie', et aller contre les Turcs, qui sur ce point , avaient pris à l’empereur plus de trente journées de pays , avec beaucoup de bonnes cités, ' villes, châteaux, qu’ils avaient soumis et rendus tributaires. Et encore, ce qui était la plus grande alSliction, c’est que si un Turc voulait pour femme la fille du premier homme de ces cités, villes ou châteaux qui leur étaient soumis, il fallait que le père, la mère, et les amis y consentissent; et

I . Le texte catalan dit Bocca Daner. Il y a là une faute ; il s’agit évidemment de ce passage de mer que les chroniqueursfrancs iVoy- Villehardoin, 1. 111 de cette collection), appellent la bouche d’Avie,ou détroit de Sestos et d’Abydos.

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lorsqu’il naissait des enfants , si c’étaient des m Aies ils les faisaient Turcs et les faisaient circoncire, comme s’ils étaient des Sarrasins ; et si c’étaient des filles elles pouvaient choisir la loi qu’elles voulaient. Voyez en quelle douleur et en quel abaissement ils étaient, au grand déshonneur de la chrétieHté. Par là vous pouvez connaître s’il était urgent que celte compagnie y passât. En vérité, les Turcs avaient tant conquis, que leurs armées venaient jusque devant Constantinople, et qu’il n’y avait entre deux qu’un bras de mer qui n’a pas plus de deux milles de large. Ils tiraient leur épées et menaçaient l’empereur , et l’empereur pouvait voit tout cela. Jugez avec quel désespoir il devait vivre ; car si les Turcs avaient passé ce bras de mer, ils auraieat conquis Constantinople.

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