‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 10 sur 165 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

OA on raconte sommairement les grandes prouesses du roi Eu Jacques ^ et comment , nVjant pas encore vingt ans , il s'empara de Majorque par la force de ses armes.

Arm que chacun sache quelles furent les grandes faveurs de Dieu envers le roi En Jacques d’Arragon , pendant sa vie , je vais vous en dire sommairement une partie. Je ne veux pas vous en faire un détail circonstancié par ordre, attendu qu’on a déjà beaucoup écrit sur sa vie , ses conquêtes, son courage, ses efforts et ses prouesses ; ainsi, je vous le dirai en abrégé, parce que cela importe à l’objet dont j’ai à vous entretenir.

Ainsi que je vous l’ai déjà dit, jamais il ne fut roi auquel, pendant sa vie , Dieu ait accordé autant de faveurs qu’au roi En Jacques. Je vous en raconterai une partie; d’abord, sa naissance fut l’effet d’un grand miracle , ainsique vous l’avez vu ; ensuite, il fut le prince le plus beau , le plus sage, le plus généreux et le plus juste ; aussi fut-il, plus qu’aucun autre roi , aimé de tout le monde , de ses sujets

(iaa5) DE JIAMON MUNTANEli. 20

comme des étrangers, et de tous C'eux qui vivaient auprès de lui ; et tant que durera le monde , on dira toujours : «Lebonraj En Jacques d’ Arragon.n En outre, il aima et craignit Dieu'sur toutes choses ; et celui qui aime Dieu , aime aussi son prochain, et est juste , vrai et miséricordieux ; il fut amplement pourvu de tous ces dons, et fut en même temps un des meilleurs guerriers qui furent jamais. Je fus témoin de toutes ses vertus, et je puis les affirmer, aussi bien que tous ceux qui furen t dans le cas de le voir et d’entendre parler de lui. Dieu lui fit de plus la haute faveur de lui accorder d’excellents enfants et petits-enfants, soit filles, soit garçons, et de les voir de son vivant , ainsi que je vous l’ai raconté. Dieu lui accorda encore la satisfaction de faire, avant l’âge de vingt ans, la conquête du royaume de Majorque , et de l’enlever aux Sarrazins, après bien des peines et des travaux qu’il souffrit lui et les siens , soit dans les combats , soit par la disette , les maladies et autres contretemps, ainsique vous pouvez le voir dans le livre qu’il composa sur la prise de Majorque ' . J’ajoute à cela qi|e celte conquête se fit de la manière la plus courageuse et la plus hardie qui fut jamais employée pour s’emparer d’une ville comme Majorque , qui

I. Leroi Jacme ou Jacques a écrit lui-raéinc, eu Catalan, une chronique de son temps, imprimée à Valence en i557, in-fol. La conquête de Majorque forme le second livre.

Digili?"! by GoOglc

24 CHllONlQUE (in8)

est une des fortes villes du monde, et la mieux défendue par ses murailles. Comme le siège dura long-temps au milieu du froid , de la chaleur, de la disette, il fit faire, par le bon comte d’Ampurias, une excavation par laquelle la ville fut minée ; une grande portion de la muraille s’écroula le jour de Saint-Sylvestre et de Sainte-Colombe^ en l’an douze cen t vingt-huit ; et par cette brèche, le roi , l’épée a la main, à la tête de ses troupes, pénétra dans la ville , et la bataille fut terrible dans la rue nommée aujourd’hui Saint-Michel. Le seigneur roi reconnut le roi Sarrazin , se fit jour jusqu’à lui , avec son épée , et le saisit par la barbe ; car il avait juré de ne point quitter ces lieux qu’il ne tînt par la barbe le roi des Sarrazins : ainsi exécuta-t-il son serment.

Page 1