‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 101 sur 165 · CHAPITRE XC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XC

Comracnl le seigneur roi En Pierre d’Arragon entra au champ à Bordeaux, elle parcourut le jour dc'signc' pour le combat j comment il fit attester par dcrit qu’il avait comparu en personne ; et comment, ayant parcouru toute la lice , il n’y trouva personne.

Ils allèrent si bien, qu’ilsse trouvèrent à unedemilieue de Bordeaux, à l’heure de la prière du soir ; ils allèrent à la demeure d’un chevalier vieux et /loyal , de la connaissance de En Dominique , qui les reçut très bien. Après souper, ils allèrent dormir, et à l’aube du jour, ils se levèrent^ montèrent à cheval et se rendirent au champ. C’était précisément le jour où la bataille devait avoir lieu. Ils

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envoyèrent aussitôt leur hôte à En Gilabert deCruylles , qui était logé dans l’auberge la plus voisine de la lice. Ils le chargèrent de lui dire que En Dominique de la Figuera et un chevalier du roi d’Arragon se trouvaient chez lui , où ils avaient passé la nuit , et qu’ils le priaient de venir aussitôt leur parler.

L’hôte'allaalorstrouverEn Gilabert, qui étaitdéjà levé, et lui fît part de son message. En Gilabert sachant que c’était ce jour là que les rob devaient se trouver dans la lice, réfléchissait en lui-même, et se doutait de quelque chose , connaissant la noblesse des sentiments du roi d’Arragon et son courage. Il monta à cheval et partit avec l’hôte seulement. Quand il vit le roi, son fils changea de couleur ; toutefois il était si prudent , qu’il ne laissa rien paraître, à cause de l’hôte. Le roi le prit eu particulier, et laissa l’hôte avec En Dominique et En Bernard. Lorsqu’ils furent seuls , En Gilabertlui dit : « O seigneur, qu’avez-vous fait, et pourquoi w avez-vous couru un si grand danger? — En Gila- » bert , répondit le roi, je suis bien aise que vous » sachiez que quand j’aurais su y périr, je n’aurais ‘> point voulu n’être pas ici pour quoi que ce soit » au monde. Mais trêve à tous les discours ; vous » m’avez fait dire que je pouvais me fier au séné- » chai ; allez le trouver, et dites-lui qu’un chevalier « du roi d’Arragon désire lui parler ; qu’il amène » avec lui un notaire et six chevaliers de ses gens^ » sans plus; et cela sans retard. »

En Gilabert alla Ironverle sénéchal, etlui répéta

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les propres parolesdu roi. Le sénéchal alla vers le roi tleFrance.et luidit : «Un chevalier arrivé ici désire » me parler de la part du roi d’Arragon ; je vais )> me rendre auprès de lui , si tel est votre l)on » plaisir. »

Le roi de France , qui était accoutumé à recevoir chaque jour de telles demandes, répondit :

« Allez donc, à la bonne heure; après quoi » vous m’instruirez de ce qu’il aura dit. — Je le » ferai, seigneur. » Alors le sénéchal prit avec lui le notaire le plus âgé et le plus instruit de la cour d’Angleterre ,et six chevaliers despl us notables de sa compagnie; et lorsqu’ils furent rendus au champ, ils trouvèrent le seigneur roi , En Bernard de Peratallada et En Dominique de la Figuera. Le sénéchal entra dans la lice avec ceux qui l’avaient accompagné, ainsi que l’hôte avec le roi, et En Gilabert avec le sénéchal.

Quand le sénéchal fut entré au champ, le roi alla au-devant de lui et de ses compagnons, le salua de la part du seigneur roi , et celui-ci lui rendit son salut avec courtoisie. * Sénéchal , dit le roi , » j’ai comparu ici devant vous pour le seigneur » roi d’Arragon; car c’est aujourd’hui qu’il avait » promis sous serment , ainsi que le roi Charles , de » se rendre dans cette lice. Je vous somme de me » dire si vous pouvez garantir la sûreté du champ ,

» au cas où le roi d’Arragon s’y présenterait. » — Seigneur , dit le sénéchal , je vous réponds en B peu de mots , de la part du roi d’Angleterre et de

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)) la mienne, que je ne pourrais vous garantir la » sûreté du lieu ; et an nom de Dieu et du roi » d’Angleterre , nous le regardons comme dégagé, M et nous le tenons pour bon et loyal ; car nous ne » pourrions lui répondre de rien ; nous sonunes au » contraire bien certains que s’il se trouvait ici , « rien ne pourrait empêcher qu’il ne pérît , lui et » ceux qui l’accompagneraient; car le roi de France w et le roi Charles sont ici avec douze mille cheva- » liers armés. Vous pouvez donc imaginer com- » ment le roi d’Angleterre et moi nous pourrions » le garantir. — Je prie donc le sénéchal, dit » alors le roi, de l'aire écrire cette déclaration par » son notaire, »

Le sénéchal dit que cela était juste, et il le fit mettre par écrit. Le notaire écrivit dans son acte tout ce qu’avait dit le sénéchal , et lorsqu’il demanda au roi quel était son nom , celui-ci répondit : « Sénéchal, me garantissez-vous, moi et ceux » qui sont ici? — Oui, seigneur, sous la foi du roi » d’Angleterre. » Le roi jetant son chaperon en arrière , lui dit : « Sénéchal , me reconnaissez- » vous? » Celui-ci le reconnut et voulut mettre pied à terre ; le roi ne le permit pas , et le fit rester à cheval ; il lui donna la main ; le sénéchal là baisa et dit : « Qu’avez-vous fait, seigneur? — Je suis » venu, répondit-il, pour remplir mon serment; et » j’entends que le notaire écrive au long ce que vous )) avez dit et ce que je dirai , et comment j’ai paru » en personne et parcouru le champ du combat. »

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Alors il pique son cheval, fait le tour de la lice , et la parcourt dans tous les sens , en présence du sénéchal et des autres témoins. Pendant ce tempslà , le notaire écrivait tout ce qui se passait ^ pour la justification du roi ; et le roi ne cessait d’aller par tout le champ de bataille , ainsi que sa suite , une courte lance à la main ; et chacun s écriait ;

« Gj-and Dieu ! quel chevalier est celui-ci? Non ,

)) jamais on n’en vit un qui lui fût comparable. » Ayant ainsi visité la place plusieurs fois ^ tandis que le notaire dressait son acte , il alla à la chapelle, descendit de son cheval , qu’il tint par la bride , et pria Dieu avec des paroles convenables à la circonstance , le remerciant de ce qu’il l’avait mis à même de remplir, ce jour-là, son serment.

Ayant terminé sa prière , il revint trouver le sénéchal et les autres personnes. Le notaire qui avait tout écrit en fit lecture en présence du roi , du sénéchal et des autres témoins, et confirma son acte. Le roi demanda encore trois fois au sénéchal s’il voulait le garantir, attenduquedansce cas il resterait pour remplir les conditions du combat. Trois fois le sénéchal lui répondit que non : tout cela fut aussi écrit. Enfin, s’agitant sur son cheval, sa courte lance en main , il parcourut le champ dans tous les sens , et alla prier de nouveau à la chapelle ; après quoi il pria le sénéchal de dire au notaire de faire deux copies de l’acte divisé par A. B. C. , dont l’une resterait entre les mains de lui, sénéchal, et l’autre serait remise à En Gilabert de Cruylles.

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« Je l’ordonne ainsi au notaire, répliqua le séné- » chai ; et il le fera. »

Le roi prit le sénéchal par la main, et ils se rendirent à la maison où ils avaient couché. Quand ils furent là, le roi dit au sénéchal : « Ce seigneur » nous a fait beaucoup d’honneur et de plaisir chez » lui; nous vous prions donc, et le roi d’Angleterre » et vous-même , de lui faire tel don qui l’enri- » chisse lui et les siens. — Seigneur, vous serez » satisfait, répondit le sénéchal. » Le chevalier accourut pour baiser la main au roi; ensuite le roi dit au sénéchal : « Attendez un moment, je vais K prendre congé de la dame qui nous a, cette nuit , » si bien reçus. — Faites à votre plaisir , seigneur; » c’est l’effet de votre courtoisie. » Le roi alla prendre congé de cette dame, mais celle-ci apprenant que c’était le roi d’Arragon, lui baisa les pieds, et luirendit grâces de l'honneur qu’il leur avait fait.

Le roi partit, et durant une heure il marcha et parla avec le sénéchal , le remerciant de la bonne volonté qu’il avait montrée à son égard. Le sénéchal dit à En Dominique de la Figuera : « Vous » connaissez les chemins ; ne retournez ni par » où vous êtes venus , ni par la Navarre ; car je sais » que le roi de France à écrit de tous les côtés d’ar- » rêter dès aujourd’hui tous ceux qui appartieri- » draient au roi d’Arragon , soit qu’il s’en aillent » ou qu’ils viennentde ce côté-ci.—- C’est très bien, » répondit En Dominique^ et s’il plaît à Dieu, » nous y mettrons ordre. »

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Là-dessus ils prirent congé les uns des autres ; et le roi, sous la protection de Dieu, prit la route de la Castille; mais laissons-le pour le moment, et parlons du sénéchal , du roi de France et du roi Charles.

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