CHAPITRE LXXXIX
Comment le leigneur roi d’Arragon se disposa à se rendre à Bordeaux au jour fixe' pour le combat, à l’insu de tout le monde j et du noble et merveilleux courage qu’il déploya pour remplir son serment.
Le seigneur roi d’Arragon connaissant la bienveillance du sénéchal envers lui, pensa que rien au monde ne l’empêcherait de se rendre au champ à Bordeaux, au jour désigné pour le combat; mais il tint la chose secrète , ne voulant la confier à qui que ce fût. Rappela un honnête marchand nommé En Dominique de la Figuera, natif de Saragosse, homme loyal , prudent , sage et discret. Il faisait le commerce de chevaux dans la Gascogne et la Wavarre ; il les tirait de la Castille et les conduisait à Bordeaux et à Toulouse. Il était riche, et prenait quelque fois vingt ou t rente chevaux à la fois en Castille pour les amener auxdits lieux. Vous |>ouvez penser qu’il connaissait bien tous les chemins qui existaient dans ces provinces, routes royales ou de traverse, de plaines ou de montagnes. Il n’y avait pas de petit sentier en Arragon et en Catalogne , qu’il ne connût mieux que les
Digiti.
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gens mêmes du pays. Il était au lait de cela par l’usage qu’il avait fait de ces routes , étant souvent obligé de se détourner pour conduire des chevaux à des Riches-Hommes , qui auraient été bien aises de s’en emparer, à cause des guerres qu’ils avaient à soutenir.
Or , cet En Dominique de Figuera étant auprès du roi , celui-ci le conduisit dans un appartement et lui dit : « En Dominique, vous savez que vous » êtes notre sujet, et que nous vous avons toujours » considéré vous et les vôtres ; nous voulons en- » treprendre, par votre moyen , une chose qui, si » elle réussit, avec la grâce de Dieu , nous portera » à vous faire tant de bien, que vous et les vôtres » serez à jamais heureux. »
A ces mots , En Dominique se leva , alla baiser les pieds du roi , et lui dit : « Seigneur , prdon- » nez , je suis prêt à vous obéir entièrement. »
Le roi prit un livre contenant les saints évangiles , et lui dit : « Jurez que vous ne parlerez à » personne au monde , de ce que je vais vous dire. » Celui-ci le jura sur-le-champ, et lui présenta son hommage des mains et de la voix. Après quoi le roi lui parla ainsi : «Voici, En Dominique, ce que » vous aurez à faire. Prenez vingt-sept de nos che- » vaux que je vous désignerai ; placez-en neuf en » trois endroits différents sur la route que nous » ferons d’ici à Bordeaux , trois en chaque lieu ; » ensuite , mettez-en neuf sur le chemin que nous » pourrons prendre en revenant par la Navarre ,
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)) et enfin neuf sur la route de la Castille. Notre » intention est de nous trouver en personne à Bor- » deaux au jour fixé pour le combat. Vous irez à » cheval comme le seigneur, et nous vous suivrons » comme votre écuyer, monté sur un autre » cheval , une courte lance à la main. Nous aurons » avec nous Bernard de Peratallada , monté sur un » autre cheval , avec une selle de trousse ; il por- » tera la nôtre qui sera légère, puisqu’elle ne » contiendra que notre robe et l’argent nécessaire à » ladépense. Il portera aussi une autre courte lance >> à la main. Nous irons tout le jour sans nous ar- )) rêter nulle part ; et à l’entrée de la nuit, nous » nous arrêterons, nous mangerons, et nous nous » reposerons. Au premier coup de matines , nous » trouverons d’autres chevaux que vous sellerez ;
» nous laisserons ceux de la veille ; et nous ferons » de même partout. Je serai votre écuyer, je vous » tiendrai l’étrier quand vous monterez à cheval , » et je vous servirai à table. En Bernard de Peratal- » lada pansera les chevaux. En allant, nous ferons » trois journées par jour, et bien davantage au re- « tour. Il ne faudra pas revenir par la même route » que nous aurons prise en allant . Nous voulons que » cela soit ainsi. Voyez quel chemin sera le plus » exempt dedangers;au départ remettez chacun des » neuf chevaux à un écuyer auquel vousaye* con- » fiance, etprisparmivosamisj iln’auraqu’unesimpie couverture. Placez chacun d’eux aux relais où » nous devons les trouver pour changer. Qu’un
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» écuyer ignore ce que fait l’autre; mais envoyez- >> les trois par trois au rendez-vous, et ainsi de tous; >) que chacun d’eux croie que vous n’en envoyez » que trois. Dites leur que vous faites partir ces che- « vaux pour les vendre, et qu’ils vous attendent en » tellieu. Qu’ils ne s’en éloignent sous aucun pré- » texte;qu’ils aient grandsoin d’eux et des chevaux, » etqu’ils se trouvent tous les trois dans une même » auberge. Pour nous, nous logerons dans une au Ire , »> afin qu’ils nenousvoientpas,carilsnousreconnaî- » traient. Disposez donc toutes choses comme je )) vous ai dit, et que tout le monde l’ignore. Jedon- « neraimes ordres pourqu’onvouslivreleschevaux » trois par trois; de sorte que ceux dont nous au- » rons les chevaux ne connaîtront pas nos des- « seins; nous dirons seulement que vous voulons » vous les livrer , afin que vous les fassiez essayer » au-dehors, pour savoir celuiqui sera le meilleur » pour nous. »
En Dominique de la Figuera, répondit : « Tout » s’accomplira selon vos désirs ; permettez , dès à » présent , que je fasse moi-même toutes les dis- » positions ; et , puisque je connais vos intentions , » j’espère que Dieu nous fera la grâce de réussir » entièrement. Dieu et vous serez satisfaits. Ayez » donc la ferme créance que je vous conduirai à » Bordeaux par telle route, que nous n’auronsrien à » craindre nulle part à l’aller aussi bien qu’au retour. » Donnez-moi un homme qui me livre les chevaux. J) — C’est bien dit, répliqua le roi; préparez-vous. »
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Alors il fit appelerson pallrenier, et lui dit qu’au nom du dévoùment qu’il avait pour lui , et sous peine de punition exemplaire, il se gardât de révéler à qui que ce fut , rien de ce qu’il allait lui dire, car lui et En Dominiqne de la Figuera étaient seuls dans le secret.
Le palfrenier répondit : « Seigneur , ordon- •i nez, j’obéis. — Allez livrer vingt-neuf chevaux » des meilleurs que nous ayons, à En Dominique » de la Figuera ; livrez-les-lui par trois. — Sei- » gneur , laissez-nous faire. En Dominique et moi ; » car j’ai en mon pouvoir soixante-dix chevaux » parmi ceux qui vous ont été envoyés par les rois » de Majorque et de Castille, ou autres. Nous au- » rons peu à faire pour en choisir vingt-sept » bons, car ils le sont tous. — Allez, à la bonne » heure , dit le roi ! »
Ils se retirèrent, et firent chacun ce que le roi leur avait ordonné. Ensuite le roi fit disposer dix cavaliers qui devaient partir chacun séparément. Il les envoya tousàBordeaux,unchaquejour,les adressant à En Gilabert de Cruylles. Chacun d’eux apportait un message à En (lilabert , et un au sénéchal de Bordeaux. Tous portaient la demande d’un saufconduit au sénéchal, disant que le roi était disposé à s’y rendre au jour du combat. Il faisait ceci par deux raisons : premièrement pour tenter la voie , et qu’on s’accoutumât à voir passer tous les jours des couriers du roi d’Arragon ; et pour voir si , en allant ou en revenant , ils n’éprouveraient au-
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cune contrariété, et en avoir des nouvelles chaque jour ; l’autre raison était qu’il n’ignorait pas que le sénéchal avait ordre de faire tout ce que voudrait le roi de France, excepté néanmoins qu’il avait une instruction positive du roi d’Angleterre de ne souffrir , sous quelque prétexte que ce fut , que la personne du roi éprouvât mal ni outrage ; et comme le roi d’Angleterre savait que ce sénéchal avait toujours eu un grand attachement pour le roi d’Arragon , il l’avait nommé sénéchal à Bordeaux, dès qu’il avait appris que le combat devait y avoir lieu.
A mesure quele sénéchal recevait un message du roi d’Arragon, il allait le dire au roi de France; celui-ci le chargeait de lui répondre de venir, que le champ était disposé , et que le roi Charles était prêt. Mais le sénéchal lui écrivait , au contraire, que s’il .faisait quelque cas de sa vie ^il ne s’y rendît pas ; qu’il serait justifié aux yeux de Dieu et de tout le monde ; que le roi d’Angleterre , ayant prévu qu’il ne pourrait le garantir contre ses ennemis, n’avait pas voulu aller à Bordeaux; et qu’ainsi il se gardât bien de s’y hasarder.
Parce moyen, le roi Charles était instruit qu’il arrivait chaque jour de ces couriers ; il croyait (|ue le sénéchal écrivait dans le sens qu’il lui prescrivait, et il était dans la persuasion que le roi d’Arragon arriverait.
Les chost^s allèrent ainsi jusqu’au jour du coml)at. Le seigneur roi d’Arragon fit venir Ln
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Bernard de Peralallada , fils du noble En Gilahert de Cruylles, le renferma dans une chambre avec lui et En Dominique de la Figuera , lui fit part de son projet, et lui ordonna de garder lesecret. Celui-ci le promit aussi bien que En Dominique. Il leur ordonna de se disposer pour être prêts à partir après minuit ; il fit dire au palfrenier de tenir prêts et sellés les trois chevaux pour En Dominique , et de mettre la première selle de trousse. Tout fut ainsi ^ disposé, et nul ne fut initié dans le mystère, qu’eux trois et le palfrenier.
Le roi savait bien que personne ne consentirait à le voir courir un tel hasard; mais il avait le cœur si haut et si loyal , qu’il n’aurait pas voulu , pour rien au monde, manquer au rendezvous, le jour du combat. Voilà pourquoi il le laissa ignorer à tout le monde , même à son fils aîné, l’infant En Alphonse, qui était auprès de lui. Que pourrais-je vous dire encore ? A minuit sonnant ils se levèrent ; le palfrenier avait préparé les trois meilleurs chevaux. Le seigneur roi monta sur l’un d’eux, porta la robe de En Dominique de la Figuera, et une courte lance enmain, vêtuen dessous de bonnes épaulières et d’une camisole, et le tout couvert d’un surtout de toile verte ; une robe en mauvais état, et vieille ; et un chaperon et une visière avec un bonnet de toile blanche sur la tête. En Bernard de Peratallada fut vêtu de même , et porta la trousse , c’est-à-dire une valise qui pesait bien peu, et une courte lance en main. En
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Dominique de la Figuera était monté comme le seigneur , bien harnaché , comme il avait coutume de le faire, avec ses housses.il avait un grand chapeau pour le soleil, et des gants ; enfin , il était paré dans toutes les règles. En Bernard de Peratallada portait un grand sac qui pouvait contenir six fouaces, afin de pouvoir manger pendant le jour, et boire de l’eau en tel lieu où ils ne seraient vus de personne.
Ils partirent ainsi de Jaca, sous la garde de Dieu . Ils allaient si rapidement, qu 'entre la première heure de la nuit et le jour, ils faisaient trois journées ; la nuit écoulée ils se reposaient toujours à la première heure ; ils ne mettaient pied à terre en nul lieu habité , et descendaient seulement pour boire ; car ils mangeaient leur pain à cheval, et en faisant route. Au bout de leur journée ils trouvaient trois autres chevaux; alors En Dominique allait avec son hôte à l’auberge où ils étaient. Ceux qui avaient conduit lesdits chevaux étaient contents de le voir, et lui demandaient comment il était ainsi venu pendant la nuit. « C’est, leur di- » sait-il , pour que les chevaux ne marchent pas » durant la chaleur. »
Tandis qu’il était là avec ses gens , le roi et En Bernard de Peratallada préparaient le repas. Bientôt il venait les rejoindre. En Dominique disait aux conducteurs des chevaux de rester là, et qu’illes reverrait le lendemain. De retour au logis , il trouvait le couvert mis ; le seigneur roi lui versait l’eau pour laver les mains , et En Bernard pansait les
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chevaux. Quand En Dominique était servi, et que ^ le roi lui avait servi les mets, En Bernard et le roi allaient manger à une autre table. Ils prenaient ainsi leurs repas , sans faire de grands discours , étant seulement occupés à manger , après quoi ils allaient se reposer jusqu’à l’heure de matines : alors, ils se levaient;En Dominique allait conduire les trois chevaux à l’auberge où se trouvaient les autres , faisait ôter les selles pour les mettre sur ceux qui étaient frais , et ordonnait à son monde d’en avoir grand soin; puis ils montaient à cbeval. Ils continuèrent de faire la même chose chaque jour , comme le premier jour.