‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 117 sur 165 · CHAPITRE CV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CV

Comment l’amiral En Roger de Lnria détniûit ou prit trente-sept galères , et en battit vingt-cinq qui étaient sorties de Naples , et sur lesquelles SC trouvaient huit comtes, et six autres seigneurs bannerels, pour prendre terre à Xifelo.

L’amiral En Roger de Luria s’étant rendu maître de Lipari , et ajant envoyé à la découverte les deux vaisseaux armés et les deux barques armées, ils revinrent chacun en particulier^ et annoncèrent que trente-six galères étaient sorties de Naples avec un] certain nombre de comtes et de barons ; qu’elles conduisaient avec elles beaucoup de barques, contenant ensemble au-delà de trois centschevaux^ et qu’une nombreuse cavalerie venait par terre à la Man thea. Cette cavalerie se rendait à Xifelo, et au château de ce nom, qui tenait encore pou r le roi Charles , et qui est un des forts châteaux de Sicile. Mais la cité qui se trouve au pied de la montagne ne tenant pas pour lui , ils venaient pour s’emparer de la cité et mettre des forces dans le château. Après avoir déposé la cavalerie à terre , ils devaient retourner à la Manthea , et renouveler leurs voyages jusqu’à ce qu’ils eussent tout transporté. Ainsi feront-ils , si Dieu n’y met ordre. Véritablement ils furent près de causer de grands dommages à la Sicile.

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L’amiral En Roger, instruit de cela, fit donner le signal par les trompettes ; chacun se rendit à la poupe des galères ; l’amiral leur fit part du rapport qui lui avait été fait , leur fit un discours , et les exhorta à se bien conduire. Il leur dit entre autres choses : « Barons, vous savez que la reine » est arrivée en Sicile avec les infants En Jacques >1 et En Frédéric , ce qui, sans doute, a été fort » agréable à tous. Il faut qu’avec l’aide de Dieu , )) nous nous emparions de ces galères et de ces » gens , qui viennent enflés d’orgueil. Chacun » peut s’imaginer que là où sont huit comtes et six » autres grands seigneurs , il doit se trouver de » grandes forces et d’orgueilleuses espérances. Il » faut donc aujourd’hui redoubler de courage ; » car, sur mon honneur, nous acquerrons une » grande gloire en combattant contre de telles » troupes. » Iis s’écrièreùt tous : (t Allons , allons !

« il nous tarde tant de nous trouver devant eux , » que les jours nous semblent des années. »

La trompette sonna, et on s’embarqua. Ils allèrent à la bonne heure; ils prirent la route d’Estrangol , et de là passèrent dans la Calabre , et puis directement à la Manthea, à Ximoflet, à Sentonoxet , à Sitrar , à Caustrecuch , et à Maratia. Lorsqu’ils furent à la plage de la cité de Macanstre, ils aperçurent sur le cap de Pelanuda la flotte des comtes, et s’écrièrent tous : «« Sus! sus! » Ils se formèrent en bataille avec beaucoup d’ordre , cl puis ils marchèrent à l’ennemi. Les comtes

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voyant arriver la flotte, de l’amiral En Roger, enseignes déployées , en furent très satisfaits ; mais s’ils avaient grand plaisir , les chiourmes des galères n’en avaient pas. Cependant, elles furent obligés de faire tous leurs efforts, car elles n’eussent pas osé désobéir aux ordres des comtes et des barons. Ainsi, ils s’avancèrent prêts à combattre. Jamais on n’atlaqua avec tant de vigueur. Au milieu de la mêlée, vous auriez vu frapper de tous côtés , et les arbalétriers catalans tirer tranquillement comme s’ils eussent été à un jeu. Que vous dire? Bien fort est celui qui combat avec Dieu. Dieu secondait l’amiral, les Catalans et les Latins, de sorte qu’il n’y eut pas de défense qui tînt ; les Catalans se conduisirent si vaillamment, que les galères des comtes furent vaincues, et celles qui purent sortir de la mêlée se sauvèrent. Il y eut onze galères qui purent s’échapper ; mais eUes n’avaient pas de quoi crier Laus Domino, car elles étaient si maltraitées qu’elles n’eurent plus qu’à prendre la fuite. L’amiral les voyant s’éloigner mit six de ses galères à leur poursuite ; elles les suivirent jusqu’au château de Pixota, maiselles prirentterre, et il se trouva là tant de cavalerie qu’on ne put en prendre aucune ; mais autant valut, car la cavalerie dont les chefs étaient sur les galères , s’écria : « Ah ! traîtres , comment » avez-vous fait pour abandonner de si honorables » capitaines que ceux qui se trouvaient sur les ga- » 1ères ? « En disant cela ils les exterminèrent tous.

L’amiral , avec ses galères , redoubla d’efforts ,

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et tous s’écrièrent : « Arragon î Arragon ! sus 1 » sus ! » et ils fondirent sur les galères. Tous ceux qui furent trouvés sur les ponts furent immolés , excepté les comtes et les barons ; ceux qui n’avaient point péri dans le combat , se rendirent à l’amiral. Ainsi , l’amiral s’empara des vingt-cinq galères , et de tout ce qu’elles contenaient ; et les comtes , barons et autres furent pris ou tués. 11 envoya ensuite vers les barques qui transportaient les chevaux, desquelles on s’empara ; il n’en échappa peut-être pas dix, qui se retirèrent au château de Pixota. L’amiral fut très satisfait de se rendre maître des vingt galères qui étaient restées , ainsi que des barques et vaisseaux , et des comtes et des barons , excepté du comte de Montfort , d’un frère de ce comte, et de deux de ses cousins germains qui^ n’ayant pas voulu se rendre , furent mis en pièces. Ils firent bien en cela , car ils n’ignoraient pas que s’ils étaient faits prisonniers, ils seraient mis à mort. Mais tous les autres comtes et barons se rendirent à l’amiral.

Après ce succès^ l’amiral se rendit à Messine , d’où il envoya un vaisseau armé en Catalogne au roi, et un autre en Sicile à la reine et aux infants. Vous pouvez penser quelle fut la joie en l’un et l’autre lieu. Pensez aussi combien tous les gens de la flotte du roi d’ Arragon eurent de profit. Ils g'agnèrent tous tellement, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, qu’on ne saurait l’exprimer. L’amiral laissa à chacun le butin qu’il avait pu faire ;

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et par de telles générosités il doublait leur courage. Il imita en cela ce que le roi avait fait pour les dix galères des Sarrazins dont En Corral Llança s’était emparé, ainsi que vous l’avez précédemment vu. Il est certain que tout amiral , chef ou commandant de troupes , doit faire en sorte que tous les gens qui sont sous lui soient toujours riches et contents; s’il leur enlève le butin qu’ils peuvent faire , il leur enlève le courage , et à l’occasion cela se retrouve. Bien des chefs se sont perdus , d’autres se perdront encore , faute de largesse et de générosité, tandis que ceux qui ont ces qualités leur ont dû souvent leurs victoires et leurs honneurs.

Or^vous devinez comment ils arrivèrent à Messine tout joyeux ; jamais on ne fit de fête pareille à celle qui eut lieu à leur arrivée. Les infants En Jacques et En Frédéric sortirent à cheval , et se rendirent avec beaucoup de personnes de distinction à la Fontaine-d’Or ; toute la ville de Messine y accourut. L’amiral ayant aperçu les infants, monta sur une barque qui le porta à terre. Il s’approcha de l’infant En Jacques^ et lui baisa la main; mais l’infant le baisa sur la bouche. Il en fut de même de l’infant En Frédéric. L’amiral dit à l’infant En Frédéric : « Seigneur, que faut-il que je fasse? » — Allez sur vos galères, faites vos réjouissances , » rendez vous ensuite au palais, faites vos saluta- » tions à la reine, ensuite nous assemblerons notre » conseil, et nous verrons , de concert avec vous , » ce que vous aurez à faire. »

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L'amiral retourna aux galères , fit célébrer des fêtes ; on tira les galères, barques et vaisseaux pris, la poupe en avant etles enseignes traînantes. Quand on fut à la douane, ils crièrent : Victoire ! et tous les Messinois répondirent à ces cris , de manière que le ciel et la terre paraissaient se confondre. Après cela, l’amiral descendit à la douane , entra au palais, salua la reine, baisa trois fois la terre devant elle, avant de s’en approcher, et puis lui baisa la main.

La reine lui fit un accueil gracieux ; il alla également rendre ses hommages à madame Bella, sa mère , qui , pleine de contentement , l’embrassa plus de dix fois. Elle le pressait si étroitement, qu’on ne pouvait l’arracher de ses bras. Enfin , la reine se leva et alla les séparer; après quoi l’amiral , avec l’approbation de la reine et de madame Bellasa mère, se renditchez lui, où on lui fit de belles fêtes. 11 fit placer les comtes et les barons au château de Matagrifon , en des lieux fermés de grilles en fer et bien gardés ; quant aux chevaux, au nombre de trois cents, il les fitremettre àl’infant En Jacques, pour qu’il en disposât. Mais au lieu' de les envoyer dans ses écuries ^ l’infant En Jacques en donna trente à l’amiral , et distribua les autres aux comtes, barons^ chevaliers et notables citoyens ; il n’en garda pas un seul pour lui; il prit seulement quatre beaux palefrois, dont il fit présent à son frère l’infant En Frédéric ; ensuite il réunit son conseil au palais , où l’amiral fut appelé.

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Quand on fut assemblé , la reine envoya dire à l’infant En Jacques de se rendre auprès d’elle avec son conseil ; ce qu’il fit. La reine lui dit : « Mon » fils, je vous exhorte, pour l’amour de Dieu, avant » que vous preniez un parti sur les prisonniers , » à rendre la liberté à tous les individus qui » sont de la principauté, ou de la Calabre , ou de » la Fouille, ou des Abruzzes, et à les renvoyer » chacun chez eux , comme fit votre père des pri- » son niers dont il s’empara à la Gatuiia, et à la prise » des galères de Nicotena ; car , vous , mon fils , ni » votre père ni moi , nous n’avons pas à craindre » qu’aucun d’eux marche volontairement contre » nous ; s’ils le font, c’est qu’ils y sont forcés , n’i- » gnorant pas qu’ils sont nos sujets légitimes ; et si » on pouvait lire au fond de leur cœur, ony trou- » verait sans doute les noms de l’empereur Frédé- •) rie, de notre père le roi Mainfroi, de nous et de » tous les nôtres. — Madame , répondit l’infant , » ce que vous dites sera exécuté. » Et en présence de la reine, il donna ordre à l’amiral de le faire ainsi ; l’amiral répondit qu’il obéirait.

Je n’ai plus rien adiré, sinon qu’on suivit l’exemple que le seigneur roi avait donné. Le bruit de la bonté et de la piété de la reine se répandit par tout le pays et par tout le monde.

La chose étant ainsi arrangée, l’infant et ses con' seillers se rendirent à lasalle du conseil, etilfutdécidé que relativement aux comtes , barons ou chevaliers, on n’entreprendrait rien sans l’assentiment

ChROWIQüES. T. y, — R. MuNTAWRlt. /. 2 0

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d U roi d' Arragon ; qu’on armerait de suite une galère, sur laquelle on mettrait des messagers adressés au roi en Catalogne, avec le nom de chacun d’eux, et que le roi déciderait ce qu’on devrait en faire. Ainsi fut-il décidé et exécuté : la galère fut armée et expédiée de Messine. Je ne vous parlerai pas de la galère^ mais d’autres objets qui méritent bien d’être mentionnés.

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