CHAPITRE CXIII
Comment l’amiral En Roger de Luria parcourut lei côtes de la Calabre , et fît des prises considérables ; comment il prit le prince de MatagriroD , fîls aine du roi Charles, et rendit lu liberté à l’infante, sœur de lu reine d’Ârragon j et de la forte contribution qu’il imposa aus habitants de Naples.
L’amiral, d’après l’ordre del’infanf , fît mettre en élat les quarante g’alères et réunit les chiourmes et les autres compagnies, composées, ainsi qu’il lui avait été prescrit , moitié de Catalans et moitié de Latins j il plaça des hommes de trait , tous Catalans , sur toutes les galères ; à l’exception de six galères légères où étaient d’autres troupes; fit charger le pain nécessaire; et lorsque les galères furent bien pourvues de tout ce <|ui était nécessaire , l’infant fit dire à l’amiral de l’aire embarquer tout son monde. La trompette sonna et chacun se rendit sur la flotte avec plaisir ; après quoi l’amiral alla prendre congé de la reine l't des infants. La reine le signa et le bénit.
L’infant prit à part l’amiral et lui parla ainsi : « Amiral , nous sommes bien aises que vous pre- » niez la route de Naples et que vous vous empa- » riez , s’il est possible , de l’île d’Ischie ; car si » une lois nous en sommes les maîtres, nous » détruirons facilement Naples. — Seigneur , « répondit l’amiral, signez-nouS;, benissez-nous ,
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» el laissez-nous faire ; car nous espérons, avec la )) grâce de Dieu, faire de telles choses, qu’on en » parlera à jamais. » Ayant dit cela, il haisa la main au roi et prit congé de l’infant En Frédéric el des autres personnes^ et on s’embarqua.
Il y avait quarante galères, quatre vaisseaux, armés et quatre barques armées. Ils dirent la bonne parole et partirent à la bonne heure.
Ils cùloyèrent la Calabre, et en débutant ils prirent l’Escalea. Ils trouvèrent au port de Saint- Nicolas d’Escalea quatre navires et lieaucoup de vaisseaux qui chargeaient des bois pour les rames , mâts et antennes des galères et des vaisseaux que l’on devait amener à Naples. Après cela, il .s’empara de la Manthea, de Ximoflet, de Saint- Onoxent, du Citrar et de la cité de Policastre, qu’il incendia et détruisit entièrement; il prit ensuite Castell-Abat, et mit en état toutes ces places. Croyez que ceux de Calabre, sachant que le combatde Cordeaux n’avait pas eu lieu , se rendaient sans beaucoup se défendre; car ils aimaient tous de cœur et d’ame le roi d’Arragon , et haïssaient les Français à la mort. Ils le donnèrent bien à entendre quand l’infant passa en Calabre ; et depuis longtemps ils ne désiraient rien tant que ce voyage.
L’amiral s’étant rendu maître de tous ces lieux, alla à Naples trouver le prince , qui n’en fut pas fort satisfait. Il fit cette route prenant à tout moment des informations. Rendu devant Naples, il ordonna qn’on se rang’eât en bataille par échelons ;
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il se prépara et se disposa , et s’approcha du môle à deux portées de trait. Il pouvait s’avancer encore , car- il n’j trouvait pas d’opposition , mais il le fit ainsi avec raison, afin de les engager à monter sur leurs galères, pour le combattre avec toutes celles qu’ils avaient.
Ceux de Naples voyant arriver les galères de l’amiral , crièrent et se sauvèrent ; toutes les cloches de Naples faisaient un tel vacarme, que le ciel et la terre semblaient se confondre. Le prince se rendit au môle avec la cavalerie , fit sonner la trompette , et publier que chacun s’embarquât sur les galères , sous peine de la vie. Mais on criait vainement ; nul ne voulait s’y rendre. Alors le prince, transporté de colère, monta le premier sur les galères. Les comtes , les barons , les chevaliers , les citoyens, et tous les autres, voyant le prince agir si bravement, furent honteux de leur lâcheté, et se portèrent aux galères, appareillés et armés. Que vous dirai-je? On arma trente-huit galères et beaucoup de vaisseaux et de barques, et on vogua versl’amiral.Celui-cifitsemblantde prendre la fuite , afin de les attirer au-dehors , de telle sorte qu’une seule galère ne put lui échapper ; enfin , , lorsqu’il les vit en pleine mer, il fit volte-face; ce que voyant ceux-ci , ils n’eurent plus la même ardeur à la poursuite, et arrêtèrent leurs rameurs.
L’amiral en fit autant; il fit attacher l’une à l’autre chaque galère , et se mit en ordre de bataille ; le prince fit de même ; après quoi ils s’attaquèrent
galère contre galère , et il se livra la plus terrible bataille qui eût jamais lieu sur mer, car on ne pouvait pas même lui comparer la bataille des comtes, ni celle de Malte. Que dire? Elle dura depuis la troisième heure jusqu’au soir. Mais qui peut résister à la volonté et à la puissance de Dieu ? Il était , et il est encore favorable au roi d’Arragon et à ses jieuples, aussi le roi Charles et le prince ne pouvaient rien contre lui ; et Dieu , le Dieu de vérité , donna la victoire à l’amiral et aux siens, qui s’écrièrent : « Arragon et Sicile! sus! sus! » Dans leur ardeur , ils submergèrent bien, trente galères ; mais ils ne pouvaient s’emparer de celles du prince , ni de celles qui l’entouraient, tant il s’y trouvait d’hommes éminents, qui préféraient mourir plutôt que de voir prendre le prince. Vains efforts! Us furent enfin vaincus, et la plus grande partie des comtes, barons et Riches-Hommes y furent tués.
La galère du prince resta seule , et on ne pouvait s’en rendre maître. Alors l’amiral s’écria : «Couj) rage! » et chacun s’empressa de se jeter sur la galère du prince ; l’amiral y parut lui-même l’épée ù la main.
Qnand ils furent vers le milieu de la galère , il se livra un combat où il fut porté de part et d’autre les coups les plus terribles et les plus merveilleux. Enfin, tous ceux qui étaient sur le pont de la galère ])érirent. L’amiral vint en présence du prince , qui se défendait mieux que roi, fils de roi , ou che-
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valier, si bien que nul ne pouvait résister à ses coups. Il était en une telle fureur, qu’il eût préféré la mort à la vie. Des chevaliers de l’amiral s’approchant avec des lances , voulaient l’en frapper ; mais l’amiral s’écria : « Barons , arrêtez , c’est le » prince ! j’aime mieux le prendre vif que de le « voir mourir. »
Le prince entendant cela , et voyant que la défense était vaine , se rendit à l’amiral. Tous furent ainsi pris ou tués.
Après la bataille gagnée, l’amiral dit au prince: (( Si vous voulez conserver la vie , vous avez deux » choses à faire à présent; mais si vous ne voulez y » consentir, soyez bien certain que la mort du roi » Conrad sera vengée à l’instant. -Qu’ exigez- » vous de moi, dit le prince ? Si je le puis, je le ferai » volontiers. — C’est que vous fassiez venir de suite » la fille du roi Mainfroi, sœur de la reine d’Arra- » gon, que vous avez en votre pouvoir au cbâteau » de l’Hou ’ , avec les dames et demoiselles de sa » suite. En même temps , faites que le château et » la ville d’Ischia se rendent. »
Le prince dit qu’il le ferait. Il envoya aussitôt un de ses chevaliers à terre, sur un vaisseau armé , qui ramena madame l’infante , sœur de la reine ,
I. C’est le château de l’Œuf, Castcllo dell’ Uovo, Muntauer a écrit le mot uovu à-peu-près comme il l’eiiteiidait prononcer, sans le traduire.
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avec quatre demoiselles et deux dames veuves. L’amiral les reçut et accueillit avee grand plaisir. Il mit le genou en terre et baisa la main de l’infante. Après cela il se rendit à Ischia avec toutes ses galères; ils trouvèrent la ville dans la désolation, parce que la plus grande partie de ses habitants avaient péri ou été faits prisonniers dans la bataille.
Le prince donna ordre de remettre à l’amiral la ville et le château; ce que les habitants firent aussitôt sans se faire prier, dans l’espoir de recouvrer ceux de leurs amis qui avaient été pris sur les galères. L’amiral reçut le château et la ville, et y laissa quatre galères bien armées, deux vaisseaux et deux cents hommes. Il donna la liberté sans rançon , à tous les gens d’Ischia , qui avaient été faits prisonniers , et leur distribua les vêlements des autres ; ce qui fit grand plaisir à la ville d’Ischia. Il donna ensuite l’ordre à celui qu’il avait laissépour commander aux quatre galères et aux deux vaisseaux, de ne laisser entrer ou sortir de Naples qui que ce fût , sans une permission de sa part ; tpus ceux qui entreraient devaient déclarer et payer tant par navire, vaisseau ou marchandise; à la sortie, on devait payer un florin d’or par tonneau de vin , deux florins par tonneau d’huile ; et tous les autres objets étaient soumis ainsi à une taxe fixe.
On arrangea les choses de manière que le commandant d’Ischia avait son facteur à Naples, qui recevait les droits de tous les objets ci-dessus désignés. Ils ne pouvaient sortir qu’avec la permission
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tlu commandant , faute de quoi ils étaient arrêtés et perdaient leur vaisseau, navire et marchandise.
Ce fut le plus grand honneur qu’un roi pût s’attribuer sur un autre roi , que celui que prit ici le seigneur roi d’Arragon sur le roi Charles. Et le roi Charles fut contraint de le souffrir sur les habitants de Naples, qui eussent été perdus s’ils n’avaient pu vendre et expédier leurs denrées.
Après ces réglements , l’amiral alla à Procida et à l’île de Caprée, et s’empara de toutes ces îles , qui lui firent hommage comme les gens d’Ischie, 11 rendità chaque endroit les prisonniers qu’il avait faits; ensuite il envoya un vaisseau armé au roi d’Arragon en Catalogne, et un autre en Sicile, pour annoncer ces heureuses nouvelles. Dieu nous don ne la même j oie qu’on en ressentit en ces lieux-là !
Le roi d’Arragon , toute la Catalogne , l’Arragon , le royaume de Valence , la reine, les infants, et toute la Sicile, en eurent un plaisir extrême. Mais la douleur du roi Charles, qui apprit ces événements à Rome, au moment où il était auprès du pape , fut très grande * , ainsi que celle de leurs partisans , tandis que le parti des Gibelins en fut grandement satisfait.
Les deux vaisseaux qu’avait expédiés l’amiral s’étant éloignés , ce même Maître qui avait donné la
I. Pendant son voyage à Rome, Charles avait laissé le prince’deSalerne son fils, comme vicaire général. On a vu comment il avait été fait prisonnier par Roger de Luria.
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victoire à l’amiral lui accorda un temps si favorable,, qu’en peu de jours il fut rendu à Messine. Lorsqu’il fut à la Tourrette, les fêtes commencèrent et furent des plus brillantes. L’infant , toute la cavalerie et tout le peuple de Messine se rendirent à la Fontaine-d’Or. L’amiral traîna avec ses galères, les galères qu’il avait prises, poupeen avant et bannières traînantes. Arrivé à la Fontaine-d’Or , l’amiral aperçut l’infant, se mit dans une barque armée , et vint à terre. Les infants le voyant venir s’approchèrent de lui ; l’amiral s’avança, leur baisa la main , et chacun d’eux s’inclina et le baisa à la bouche. L’amiral demanda à l’infant ce qu’il jugeait à propos de faire du prince. « Songez , lui répondit le » prince , à retourner sur vos galères et à faire vos » fêtes. Nous serons rendus au palais avant vous » pour y recevoir l’infante notre tante ; et notre » conseil, où vous serez admis, décidera du sort du » prince et des autres personnes. »
L’amiral revint aux galères , et fit sa joyeuse entrée à Messine. On arriva jusqu’au palais , criant sans cesse : Vivat ! La ville répondait à ces cris, qui réjouissaient fort les partisans de la maison d’Arragon, et faisaient beaucoup de peine aux autres. Après cela, l’amiral fit mettre les échelles en terre à la douane du port; la reine sortit avec les infants et se rendit sur les galères, et ils embrassèrent leur tante avec bien du plaisir. Ils passèrent avec elle sur les échelles ; l’amiral en avait fait placer quatre deçà et delà, garnies de barres de bois , de ma-
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jlière que l’infante et les deux infants marchant de front avec elle, sortirent par l’échelle. Arrivée au bas de l’éclielle, la reine sa sœur et elle s’embrassèrent si étroitement , en pleurant , qu’on ne pouvait les séparer. C’était une grande pitié ; car depuis qu’elles ne s’étaient vues elles avaient perdu le roi Mainfroi, la reine leur mère , le roiConradet le roi Eudes leurs oncles, et bien d’autres honorés parents et parentes. Enfin l’amiral et les infants les séparèrent ; elles montèrent en se tenant par la main au palais, où on fit de grandes réjouissances. On leur servit à manger avec pompe et abondance.
Avant le repas, l’infant demanda à l’amiral de mettre le prince au château de Matagrilon , et de faire garder les comtes et les barons chez les chevaliers, et les autres personnes dans les prisons ordinaires. Ce qui f ut exécuté d’après les ordres de l’infant, dans l’espace de deux jours.
Après les fêtes, le seigneur infant fit dire à tous les Riches-Hommes de Sicile , aux chevaliers , aux citoyens et gens des villes et autres lieux, d’envoyer des syndics chargés de pleins pou voirs.On devait être réuni à Messine deux mois après la date des lettres ; il fixa un long terme , parce qu’il fallait ce temps pour envoyer ses messages au roi d’Arragon et recevoir ses ordres sur ce qu’on devait faire du prince et des autres prisonniers de marque. Quant aux hommes du commun , la reine les avait fait renvoyer chacun chez eux , ainsi qu’elle avait ordonné pour les autres.
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L’infant et l’amiral firent disposer une galère , et envoyèrent au roi d’Arragon deux chevaliers , pour lui annoncer que le prince avait été fait prisonnier et renfermé à Matagrifon sous bonne garde , et le prier de dire en réponse ce qu’il voulait qu’on fît de lui , aussi-bien que des comtes et barons. Ils lui envoyèrent par écrit le nom de chacun d’eux. La galère partit et alla trouver à Barcelonne le roi , qui avait été déjà instruit de la victoire par le vaisseau que l’amiral lui avait expédié. En conséquence, il s’était rendu àBarcelonne, pensant bien qu’il lui arriverait d’autres messages de Sicile.
A leur arrivée à Barcelonne, ils saluèrent , et il se réunit une si grande quantité de monde sur la place, tous parlant h la fois , que c’était im tumulte effroyable. Les envoyés mirent pied à terre ; ils allèrent trouver le roi au palais, lui baisèrent les pieds et les mains , lui remirent les lettres dont ils étaient porteurs , et lui firent part de leur message. Le roi les reçut honorablement, et on fit rafraîchir la galère. Ce jour même , il expédia les affaires, si bien qu’ils partirent le lendemain, et furent en peu de jours à Messine , où ils trouvèrent la reine , les infants et l’amiral , et remirent les lettres que le roi leur adressait. Ce qu’elles contenaient ne peut se dire ; mais ce qui s’ensuivit relativement au prince, et aux autres personnes, prouva assez que tout ce que fit l’infant à leur égard , avait été ordonné par le roi ; car il montra une telle sagesse envers le prince , qu’on pouvait bien en con-
CRBOHIQUlâ. T . y . — R. Mdktaber. /. 2 2
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dure que le seigneur roi était doué d’une grande sagesse.