‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 126 sur 165 · CHAPITRE CXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXIV

Comment le« cortès furent convoquées à Messine et le prince condamnéàmort; et comment l’infiuitEnJacques, après avoirfait publier la sentence de mort par tonte la Sicile , fut touché de pitié et ne voulut point la faire mettre à exécution.

Les Cortès se trouvèrent réunies au jour indiqué. L’infant fit convoquer le coaseil général , afin que toutle monde fût rendudevant le palais de Messine. Tous ceux de la cité généralement , ainsi que tous les autres , et les Riches-Hommes, les chevaliers et syndics de tous les lieux de Sicile , et tous les sages hommes une fois réunis, l’infant, qui était un des plus sages princes dumonde en faits eten paroles, et est et sera tel tant qu’il vivra, se leva et dit : «Nous » vous avons convoqués , parce que le prince , fils » aîné du roi Charles, est, ainsi que vous le savez, » en notre pouvoir, et renfermé au château de Ma- » tagrifon.Vous n’ignorez pasquele roi Charles, son » père, s’empara de l’héritage du bon roi Mainfroi, » notre aïeul , et votre seigneur légitime , et que le » roi Mainfroi périt dansle combat, etavec lui le roi » Eudes ( Eutius) son frère. Vous avez su aussi que » le roi Conrad, notre oncle, vint de l’Allemagne » dans l’intention de venger leur mort et cette

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» usurpation; mais, selon la volonté de Dieu, il fut » lui-même vaincu , lui et son armée , par ledit roi » Charles, et il tomba vivant entre ses mains. Vou5 » savez enfin que , par la plus grande cruauté qui » fut jamais exercée par un roi , ou fils de roi, sur » un roi aussi estimable que le roi Conrad , issu » de la plus noble famille , il eut la tête tranchée » à Naples. D’après cette grande cruauté, vous pou- » vez concevoir quelle punition Dieu lui infligera » et quelle vengeance il en tirera. Vous êtes ceux » qui avez le plus souffert de toutes ces choses ; car, )) par la mort de ces princes, vous avez comme perdu » parents et amis ; et comme il plaît à Dieu que ce » soit vous qui en tiriez vengeance, il a mis en votre » pouvoir la chose la plus chère que le roi Charles » puisse avoir au monde ; jugez-le , et prononcez » telle sentence qui vous paraîtra juste. »

Là-dessus, messire Aleynep^ désigné pour répondre au nom de tous à ce que proposerait l’infant , se leva et dit : « Seigneur , nous avons écouté at- » tentivement ce que vous venez de nous dire ; et » c’est la pure vérité. Nous rendons grâces à Dieu » et à notre seigneur le roi d’^rragon , de ce qu’il » a bien voulu nous envoyer un aussi sage seigneur » que vous l’êtes , pour nous gouverner à sa place. » Et puisqu’il vous plaît que ce soit nous qui exer- » cions la vengeance que doit subir le roi Charles, » pour les morts qu’il a causées , et pour le mal » qu’il nous a fait, je dis, pour moi, que le prince )) doit subir la mort que son père a fait subir au

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» roi Conrad ; et si ce que j’ai dit est approuvé par ■» les barons, chevaliers, syndics, qu’ils se lèvent * et le confirment, et qu’on l’écrive ; etque l’avis » des syndics soit donné tant pour eux-mêmes que » pour les lieux qu’il représentent. Si quelqu’un » veut dire autrement, qu’il se lève ; car ce que j’ai » dit, je le confirme en mon nom et au nom de tous » les miens. »

Alors il cessa de parler; mais, avant que personne selevât,toutlepeuple de Messine s’éleva et s’écria: « 11 a bien dit ! il a bien dit ! Qü’il ait la tête cou- » pée ; nous confirmons l’avis de messire Aleynep.» L’amiral, qui savait d’avance comment cela irait, se leva, et dit : « Barons, ainsi que messire Aleynep » l’a proposé, que chacun se lève pour soi, Riches- >► Hommes , chevaliers et syndics; et une fois la » sentence approuvée , qu’on l’écrive. »

Il appela deux notaires des plus âgés de Messine , qt deux juges, afin que les juges dictassent la sentence , et que les notaires l’écrivissent pour en conserver la mémoire : la chose eut lieu ainsi. L’amiral la fit lire en présence de tous. Quand lecture en eut été faite , et que chacun l’eut approuvée, tant pour soi que pour les lieux qu’il représentait , l’amiral demanda à toute l’assemblée , en général, si elle approuvait ladite sentence. Tous répondirent : « C’est ce que nous vou- » Ions , et nous le confirmons pour toute l’île de » Sicile. >> Alors on se retira, et chacun s’en alla , bien persuadé que justice serait faite le lendemain.

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Mais après que la sentence eut été prononcée et confirmée, l’infant voulut user de miséricorde, car il répugnait à rendre le mal pour le mal. Il se rapj)ela ce que dit l’évangile , que Dieu ne veut point la mort du pécheur , mais sa conversion ; et lui ne voulut point la mort du prince, mais il désira que par lui pût renaître la paix et la concorde ; sachant bien surtout qu’il n’avait participé en rien à la faute de son père, le roi Charles. Il avait au contraire ouï dire , et c’était la vérité , que la mort du roi Conrad lui avait causé bien de la peine. 11 se rappelait aussi qu’il était proche parent du roi son père , et que puisqu’il l’était de son père , il l’était de lui-même.

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