‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 128 sur 165 · CHAPITRE CXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXVI

Comment l’infant En Jac<jues passa en Calabre , et en lit la conquête ainsi que de la principauté , jusqu’à Castell-Âbat , et autres villes et lieux.

Le prince étant embarqué , l’infant ordonna à l’amiral de disposer et armer quarante galères , attendu qu’il voulait passer en Calabre, et y conduirela guerre , comme si son père y était en personne. L’amiral fut satisfait de voir dans le seigneur infant En Jacques , de si bonnes intentions et tant de courage et de hardiesse. Il n’eut garde de l’en détourner; il l’approuva au contraire , et lui répondit : « Seigneur , c’est bien dit ; faites préparer » votre cavalerie et votre infanterie, et regardez » les galères comme prêtes. »

L’infant fit appeler aussitôt toutes les troupes de Catalans et d’Arragonais qui se trouvaient en

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Sicile , excepté ceux qui avaient quelques emplois, ou qui gardaient les châteaux. En peu de jours il furent réunis à Messine, et le prince passa en Calabre avec mille chevaux armés , et cent enharnachés à la manière génoise. Il y avait un grand nombred’almogavaresetd’autres troupes. Desquarantes galères que l’amiral fit armer, vingt étaient ouvertes en poupe , et pouvaient contenir quatre cents cavaliers, et un grand nombre d’almogavares. Ainsi, grâces à Dieu, l’infant En Jacques allant par terre, et l’amiral par mer, pouvaient s’emparer des cités, villes , châteaux et autres lieux. Enfin, si je voulais vous raconter le tout en détail, assurément , ainsi que je l’ai déjà dit , le papier me manquerait ; car il se fit de si beaux faits d’armes, tant à pied qu’à cheval, qu’aucune histoire n’offrît jamais actes de chevalerie pareils à ceux que firent les troupes de l’infant et celles de l’amiral. Plus dp cent individus , parmi les Riches-Hommes et les chevaliers catalans et arragonnais , qui se trouvaient là, pourraient fournir, chacun par leurs prouesses et leurs grandes actions , la matière d’un roman plus merveilleux que celui de Jaufre (Godefroi) ; et même , au lieu de cent, je pourrais bien dire mille. L’infanterie ne se distingua pas moins. Mais parlons de l’amiral , dont toutes les actions furent merveilleuses. Il se serait regardé comme indigne de vivre, si une troupe de chevaliers eût exécuté un beau fait d’armes , et qu’il ne se fût pas trouvé à leur tête.

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Que vous dirai-je de plus ? Tels furent le courage et l’audace de l’infant En Jacques , que , depuis le moment où il passa en Calabre , jusqu’à celui de son retour en Sicile, il fit la conquête de la Calabre entière , à l’exception du château d’Estil , placé sur une haute montagne auprès de la mer. Il avait pris en outre la partie de la principauté qui est entre Castell-Abat , à trente milles de Salerne et Ilia, comme vous l’avez déjà vu , et de plus, Procida et Caprée ; à quoi il faut ajouter , du côté du levant , la cité de Tarente , toute la principauté , tout le cap des LangTjes » , la cité d’Otrante et Lecce^ à vingtquatre mille de Brindes.

Si on vous racontait toutes les belles actions qui eurent lieu à Otrante, par le noble En Béranger d’Entença , beau-frère de l’amiral , ainsi que par d’autres , vous entendriez les aventures les plus merveilleuses. Ils parcoururent toute la Fouille , l’île de Corse , le despotat de Larca ^ , et La Velona (Avlona) et l’Blsclavonie. Et comme on mettait à contribution tous les navires qui entraient ou sortaient de Naples , ce qui avait lieu au moyen des galères du roi d’Arragon pla-

1. Aujourd’hui cap de la Linj^uetta, à l’extrémité de l’Acrocéraune, et à l’entrée du golfe d’Avlone.

2. Arta. Je crois retrouver ici le royaume d‘Archa, que je n’avais pu reconnaître dans un des précédents chapitres.

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cées à l’île cl’Ischia , de même on faisait payer un droit en faveur du seigneur roi et de l’infant , à tout vaisseau ou navire entrant par le golfe de Venise, dans la cité d’Otrante , excepté ceux qui entraient à Venise ou en sortaient , parce que la cité et la république de Venise étaient en paix avec le roi d’Arragon.

Qu’on ne s’étonne pas si je ne parle ici qu’en abrégé de ces conquêtes admirables; il s’est déjà écri t des ouvrages où on raconte en détail la manière dont on s’emparait de toutes ces places , et cela me mènerait trop loin.

Ayant terminé la conquête de la Calabre et autres lieux , le seigneur infant confia chacune des places à ses Riches-Hommes , à ses chevaliei's , à des citoyens distingués , à des adelils, à des almogavares et à des chefs de compagnies. Il mit toutes les frontières en bon état; il revint ensuite en Sicile , où la reine et l’infante sa tante, l’infant En Frédéric et tous les habitants le revirent avec d’autant plus de plaisir , qu’il avait mis la Sicile à l’abri de tous les désastres de la guerre. Tous ceux qui habitaient les frontières de la Calabre , de la principauté et de la Fouille, continuaient la guerre, l'aisaient de grands profits et venaient dépenser leur argent à Messine.

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