CHAPITRE CXVIII
Comment le roi Charles eut recours au pape et au roi de France , et passa à Naples avec deux mille cavaliers ; comment ledit roi mourut , et comment le gouvernement du royaume passa aux mains des fils du prince qui se trouvait alors prisonnier à Barcelonne.
Le roi Charles ayant appris la fâcheuse nouvelle de la captivité du prince et de la bataille des comtes, le faitd’armesd’ Agosta (Augusta)et les autres pertes qu’il avait essuyées et qu’il essuyait tous les jours, eut recours au pape et ensuite au roi de France, et fit tous ses efforts pour marcher contre le roi d’Arragon. Il vint à Naples, craignant beaucoup que cette ville ne se révoltât. Le comte d’Artois et autres comtes , barons et chevaliers, au nombre de deux mille , l’accompagnèrent. Ils arrivèrent à Naples si mal à propos pour eux , qu’il ne retourna pas en France deux cents chevaliers de ces deux mille : tous les autres périrent dans la guerre de la Calabre, ou à Tarente. Il périt en un seul jour à Otrante, plus de trois cents chevaliers; un pareil nombre à Tarente, et plus de cinq cents dans la plaine de Saint-Martin. Que puis-je vous dire? Ils ne se rencontraient jamais avec des Catalans et des Arragonnais , que ceux-ci ne les battissent et ne les exterminassent. C’était bien l’œuvre de Dieu, qui abaissait leur orgueil et exhaltait l’humilité du roi
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d’Arragon , de ses enfants et de ses peuples. Vous pouvez en avoir été convaincu, en voyant les prisonniers auxquels ils avaient rendu la liberté pour la gloire de Dieu , tandis que le roi Charles ne fit jamais relâcher aucun de ceux qui étaient tombés en son pouvoir. Au contraire , ceux qu’il prenait avaient les poings coupés et lesyeuxcrevés. L’amiral et les gens du roi d’Arragon avaient long-temps supporté ces énormités sans les commettre euxmêmes; mais^considérant enfin le détriment qui résultait pour eux de cette conduite, l’amiral se décida à user de représailles , en faisant couper les poings et crever les yeux aux prisonniers qui lui tombaient entre les mains. Les ennemi? voyant cela, changèrent de. conduite^ non pour l’amour où la crainte de Dieu; mais parcrainte de l’amiral. Il en est ainsi de bien desgens, dont on tire meilleurparti en leur faisant du mal plutôt que du bien. Il vaudrait mieux que chacun se corrigeât soi-même de sa méchanceté , par amour ou crainte de Dieu , que d’attendre les elTets de sa colère, comme fit celui-ci.
Enfin , le roi Charles recevait tous les jours de . si tristes nouvelles, qu’on disait que jamais aucun seigneur, après avoir eu tant de prospérités, n’avait , sur la fin de sa vie, éprouvé tant de malheurs. Cela prouve que nous devons tâcher de nous mettre à l’abri de la colère de Dieu ; car quel est le pouvoir qui peut lui résister? Que vous dirai-je? Etant tombé dans une telle série de maux, il plut à Dieu de le retirer de ce monde, et il mou-
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rut ' . On peut dire de lui que le jour de sa mort mourut le meilleur chevalier, après le roid’Arragon et le roi deMajorque Je n’excepte que ces deuxlà. Aussi son pays fut dans un grand embarras, par la raison surtout que le prince qui devait le gouverner après lui, se trouvait prisonnier à Barcelonne. Toutefois le prince avait plusieurs enfants^: entre autres il avait trois garçons assez grands , savoir: monseigneurEn Louis, qui fut, par la suite , frère mineur , puis évêque de Toulouse , et mourut évêque; il est à présent canonisé par le Saint- Père apostolique , et sa fête est chômée dans tous les pays chrétiens. Il avait un autre fils, qui s’appelait et s’appelle encore duc de l'arente.
Ces troisfils, conjointement avec le comte d’Artois et les autres hauts barons de leur sang , gou-
1. Charles d’Anjou mourut à Foggio, le 7 janvier i‘i 85 , nouv. stile.
2. Charles eut de Beatrix, comtesse de Provence, sa première femme, trois fils : Charles, quilui succéda; Philippe, prince d’Artois, morten 1277 (voyezla chronique deMorée), ët Robert, morten 1266; et trois filles. Blanche, femme de Robert de Béthune, comte de Flandres ; Beatrix, mariée à Philippe de Courtenai ; et Isabelle , femme de Ladislas- Ic-Cumain , roi de Hongrie. 11 n’eut pas d’enfants de sa seconde femme , Marguerite, comtesse de Tonneire.
3 . Charles II , dit le Boiteux , fils de Charles d’Anjou , eut de son épouse Marie, fille d’Etienne V, roi de Hongrie, mort le 25 mars i 323 , neuf fils et cinq filles ; les fils sont: Charles Martel , roi de Hongrie ; Louis, évêque de Toulouse ; Robert', roi après son père ; Philippe, prince de Tarentc ,
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vernerent son pays ' , jusqu’à ce que le prince fui rendu à la liberté; ce qui arriva peu après ^ , ainsi que vous l’apprendrez ; mais je cesse de vous parler du roi Charles et de ses petits-enfants, et vais vous parler du roi de France.