‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 139 sur 165 · CHAPITRE CXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXXVI

Comment le comte de Castellon , auivi de vingt braves , alla demander au roi ce qn’il devait faire de Castellon ; et comment le roi leur permit de se rendre au roi de France, et les dégagea de leurs serments.

Le roi d’Arragon étant parti de Péralade et de Villa-Bertran , prit par la Salanca le chemin de Castellon , où il trouva le comte, qui ne savait que f aire depuis qu ’il avait appris l’incendie de Péralade . Les gens de Castellon étaient bien persuadés qu’après la perte de Péralade , ils ne pourraient résister aux forces du roi de France, ce qu’ils auraient fait si cette ville avait existé ; car ils espéraient même que ces deux places auraient donné du travail et du souci audit roi.

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Les prud’hommesdeCastellon, ayant donc appris ce désastre causé par les almogavares, allèrent trouver le comte , et lui parlèrent ainsi : « Dites , » seigneur , dites au roi d’Arragon , qu’il sache que » s’il veut entrer dans notre ville avec ses cheva- » liers, il le peut; mais que nous ne souffrirons >» pas qu’un seul almogavare y mette le pied ; nous » aurions trop à craindre qu’ils ne fissent chez nous » ce qu’ils ont fait à Péralade ; et nous vous prions » de nous dire la conduite que nous devons tenir. )) Si vous le voulez, nous sommes prêts à abandon- » donner Castellon ; et nous vous suivrons avec nos » femmes et nos enfants , après avoir mis le feu à » la ville. Car nous aimons mieux l’incendier nous » mêmes et emporter ce que nous pourrons , que si » les almogavares venaient nous saccager comme » ils ont fait des bons habitants de Péralade , qui, » à mesure qu’ils fuyaient , emportant avec eux ce » qu’ils pouvaient d’argent ou d’effets, étaient pil- >) lés par les almogavares ; ainsi notre résolution » ne doit déplaire ni à vous, ni au roi. >>

Le comte leur répondit : « Prud’hommes, j’irai » vers le roi avec vingt d’entre vous , qui parleront » au nom de la ville , et nous verrons alors quelles » seront ses intentions et ses droits. — Gela suffit , » répliquèrent-ils. »

Le comte monta à cheval, et s’en alla avec vingt personnes des plus distinguées de Castellon ; ils trouvèrent le roi tout près de là : le comte et les prud’hommes le prirent en particulier; on appela

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l’infant En Alphonse et quelques gentilshommes qui s’y trouvaient. Alors les prud’hommes répétèrent devant eux tout ce qu’ils avaient dit au comte.

Après qu’on les eut écoutés , le comte dit au roi:

« Seigneur, vous avez entendu ce que ces persoii- » nés viennent de dire. Je vous ferai part de la » réponse que je leur avais déjà faite en votre ab- » sence ; c’est que je veux que l’ou exécute tout ce » que vous ordonnerez d’eux et de la comté ; et si » vous l’exigez, j’y mettrai le feu moi-même ; car » tant qu’il me restera un souffle de vie , je ne me n détacherai point de VOUS. —Nous avons entendu, » répondit le roi, tout ce que vous et les prud’- » hommes de Castellon nous avez exposé, et je vous » déclare, à vous comme à eux, que la destruction )) de Péralade nous a causé la plus grande douleur, » et que nous aurions donné dix fois ce que valait » Péralade, pour qu’elle n’eût pas été détruite. » Mais nous nous trouvons dans une telle position, » que nous ne pouvons point sévir contre ceux qui » ont agi ainsi ; et nous reconnaissons que nous et » nos successeurs, nous sommes tenus de rendre » au seigneur de Péralade et à toute la commune » ce qu’ils ont perdu. Nous n’ignorons point qu’ils » n’avaient pas mérité d’essuyer un tel désastre , )) puisque cette guerre a lieu pour soutenir nos » droits et ceux de nos enfants , et non pour rien qui » touche ces pauvres gens ; nous nous regardons » devant Dieu et devant les hommes comme obli-

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» f^és à restitution. Et si le ciel nous fait la grâce J) de sortir de cette guerre avec honneur , nous ne )) manquerons pas, nous et les nôtres , de nous ac- » quitter envers eux. D’après cela, comment pour- » rions nous désirer que Castellon fût détruit. On » peut bien croire que pour rien au monde nous » ne voudrions que cela eût lieu. »

11 convint de plus que si Péralade eût subsisté, Castellon aurait pu tenir; que ces deux villes, pleines de braves gens , bien fortifiées et défendues par de bons châteaux et de bonnes troupes, auraient pu résister et auraient causé bien du mal aux ennemis; mais que puisque ce malheur était arrivé à Péralade, Castellon ne pouvait s’opposer aux forces du roi de France. «Ainsi, dit-il, je consens et ordonne » que vous permettiez aux prud’hommes de Castel- » Ion , de se rendre au roi de France. Je vous re- » lève de tout ce que vous me deviez, afin que vous » fassiez de même envers eux pour tout ce à quoi » ils étaient obligés envers vous. »

Le comte se tournant alors vers les prud’hommes, leur ordonna les mêmes choses que le roi lui avait ordonnées. Si jamais l’on vit de la douleur et des larmes , ce fut alors : cela n’est point étonnant ; car la séparation était cruelle.

Ensuite le roi avec le comte , l’infant et tous les autres, se rendirent à Gironne. Ceux de Castellon firent réunir le conseil général et lui rendirent compte de ce qu’ils avaient fait. Avant de sortir du conseil , ils désignèrent l’abbé de Roses et celui

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de Saint-Pierre , et les envoyèrent vers le cardinal, à l’armée du roi de France, priant le cardinal d’être leur intermédiaire près du roi de France. Il répondit qu’il le serait volontiers ; que le roi de France et lui faisaient plus douce farine qu’ils n’avaient coutume de faire; que depuis trois mois ils payaient la solde à leurs troupes, et que cependant ils n’avaient rien pris en aucun lieu de gré ou de force. Ils étaient hors d’eux-mêmes de joie , s’imaginant que dès qu’ils auraient franchiles frontières, tous les pays environnants se rendraient à eux ; mais ils éprouvèrent le contraire , car plus les gens les connaissaient et moins ils les estimaient. Jamais si grand nombre de troupes n’arriva dans ce royaume , si ce n’est en Catalogne , en Arragon et au royaume de Valence , abondamment fournies de pardons, d’indnlgenceset d’interdit, sans le soumettre. Aussi furent-ils trompés dans leur espérance, ne croyant point avoir affaire à des hommes si valeureux. t

Le cardinal fut donc l’intermédiaire entre les prud’hommes de Castellon et le roi de France, qui les reçut sous sa protection et sa sauvegarde , sous la condition de n’être tenus que comme ils l’étaient du comte. Il fut en outre convenu que toutes les portes de leur ville seraient fermées, excepté deux; et que nul individu de l’armée n’y serait reçu, s’il n’était porteur d’un permis. On leur donna enfin dix gardes pour les placer aux portes et sur les murailles , en signe

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de sauvegarde. Le roi de France leur accorda par grâce, que si le hasard voulait qu’il ne se rendît pas maître du royaume d’Arragon , dès le moment qu’il serait hors du col de Panicas^ ils ne lui devaient plus rien. Les abbés révinrent à Castellon avec ce traité.

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