CHAPITRE CXXV
Comment le seigneur roi , l’infant En Alphonse , les Riches-Hommes et les barons sortirent de Péralade pour secourir le royaume ; et de la grande me'chancetd que les almogavares firent à Pe'raladc , en la ravageant et la brâlant.
Après ces six jours, tous les comtes, les Riches- Hommes et barons, dirent au roi qu’il n’était pas à propos qu’ilrestât là, non plus que l’infant ; qu’ils devaient au contraire aller diriger les affaires du royaume; que le comte d’Ampuries et le vicomte deRocaberti iraient renforcer leurs châteaux, qui pourraient donner bien du mal aux ennemis ; que En Raimond Folch , vicomte de Cardona, pourrjiit aller fortifier et défendre la cité de Sona, et qu’il suifisait de laisser à Péralade deux chefs avec leurs
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compagnies. Cela fut ainsi décidé, et le roi voulut que le comte de Pallars et En Guillaume d’Anglesola restassent à Péralade^ ainsique En A. de Cortsaviet En Dalmaude Castellnou, qui était alors fort jeune, et restait toujours près du roi. On peut dire qu’il y avait là quatre des meilleurs chevaliers du monde. Ensuite , on voulut que En A. de Cortsavi et En Dalmau de Castellnou allassent renforcer leurs châteaux , parce qu’il y avait assez des deux autres pour commander à Péralade.
Dès le matin, et de grand jour, le comte d’Ampuries se rendit dans sa comté , et fit mettre en état les châteaux et autres places. Le vicomte de Cardona alla à Gironne, où il s’enferma, et fit éloigner de la ville les femmes et les enfants. Il prit en sa compagnie des chevaliers pleins d’honneur, qui lui étaient attachés de cœur , et des hommes de la cité ; et il mit sur un bon pied la cité de Gironne et la terre de Gironelle.
Le vicomte deRocaberti alla également prendre soin de ses châteaux , ainsi que le comte de Castellnou , En Gesbert , le noble En Dalmau de Castellnou , et A. de Cortsavi. Les choses étant ainsi arrangées, ils prirent en pleurant congé du roi, qui se disposa à partir le lendemain.
Il convoqua un conseil général à Péralade , où il prononça un très beau discours , les exhortant et encourageant à se bien défendre , et il prit congé de tous, annonçant qu’il se mettrait en marche le lendemain avec l’infant. Tous commencèrent à pleurer
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et à lui baiser les mains , ainsi qu’à l’infant. Les prud’hommes de Péralade lui dirent : « Ne crai- » gnez rien, seigneur , cette place est forte et pour- » vue de vivres et d’hommes ; et s’il plaît à Dieu , » nous tiendrons le roi de France si bien embar- » rassé ici , qu’il n’ira pas plus loin ; et s’il le fait , » nous loi intercepterons les voies et les provi- » sions. » roi les remercia beaucoup.
Je vous dirai que les almogavares qui étaient auprès du roi étaient au nombre de cinq mille ; le roi avait ordonné d’en laisser mille à Péralade. Mais ceux qui étaient désignés pour rester en furen t bien fâchés : ils regrettaient le butin que leurs camarades pourraient faire sur les Français pendant leurs courses nocturnes , et ils résolurent de faire changer la chose. Vous entendrez la grande méchanceté qu’ils firent lorsque le roi fut sorti de la ville, et qu’il pouvait être avec l’infant à Villabertran, ou à Figuères. Ils mirent le feu à cent endroits de la vUle, et crièrent : «Sauve! sauve! » Les bonnes gens de la ville, qui dormaient en leurs lits, entendirent l’alerte et virent la cité en flammes ; chacun courut, l’un à son fils, l’autre à sa fille; le mari vola au secours de sa femme et de ses enfants, tandis que les almogavares ravageaient et pillaient. Que vous dirai-je? La ville fut tellement embrasée qu’il n’y resta que les murailles et deux auberges, que les flammes épargnèrent. Ce fut bien dommage qu’une ville comme Péralade , qui était si ancienne, et qui, depuis Charlemagne et Roland, n’a-
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vait point subi le joug des Sarrazins , fût ainsi détruite. Il est vrai que Charlemagne fonda le monastère de Saint-Quirch, et le donna à Péralade, quoiqu’il soit sur un autre territoire que celui de Péralade, c’est-à-dire dans la comté d’A.mpuries, Tandis que le feu était à la ville , tous les habitants en sortirent, à l’exception d’une bonne dame, nommée Na Palomera, qui allaàl’autel de Sainte-Marie, dans laquelle elle avait grande confiance, et voulut mourir là ; elle fit bien , et ce fut un bonheur pour elle.
Pendant cette nuit , le roi de France et son armée, voyant ce grand incendie , furent étrangement surpris et restèrent à cheval. Quand le jour fut arrivé , ils virent la ville en flammes et abandonnée; ils y entrèrent et éteignirent le feu comme ils purent. Les braves gens regrettaient de voir une si belle ville consumée par les flammes. Il y en avait d’autres qui , au lieu d’éteindre le feu , le ranimaient , tant iis étaient méchants. On vint à l’église de Sainte-Marie , où on trouva cette bonne femme , qui embrassait l’image de la vierge ; et les Picards , la plus mauvaise race de l’armée , la mirent en pièces devant l’autel. Ils amenèrent ensuite leurs chevaux et les attachèrent à l’autel , et commirent des sacrilèges dont Dieu sut bien les récompenser , comme vous l’apprendrez par la suite de cet ouvrage.
A la nouvelle de la destruction de Péralade , le roi , l’infant et tous les autres furent très affligés;
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mais les circonstances étaient telles qu’on ne pouvait rien l’aire. En tout temps, quel que soit le roi d’Arragon , il est donc tenu de faire beaucoup en faveur de la ville de Péralade en général , et de ses anciens habitants en particulier. Le seigneur de Péralade , qui était au service du roi d’Arragon , perdit tout ce qu’il possédait ; et moi et tant d’autres , nous y avons perdu presque tout notre avoir. Nous n’y avons plus mis les pieds , et nous avons couru le monde , au milieu de grands travaux et de grands dangers , afin de pourvoir à nos besoins ; et la plus grande partie a péri dans les guerres de la maison d’Arragon.