CHAPITRE CXXXVIII
Comment le roi d’Arragon alla au col de Panicat pour détruire les Français; comment le roi de France, malade , abandonna le siège deGironne,etpria, avantde mourir, l'infant En Philippe de retourner en France ; et comment le roi d'Arragon lui accorda la faveur de le laisser passer eu toute sûreté.
Le roi ayant appris cette nouvelle, se rendit au col de Panicas avec toutes les troupes qu’il avait aux frontières, tant à pied qu’à cheval, afin que le roi de France , ni aucun des siens ne pût s’échapper. Le roi de France instruit de ce qui s’était passé, se trouvant dans une mauvaise situation et malade , vint à la plaine de Péralade , où il rallia toute sou armée. 11 y trouva à peine trois mille chevaux armés, et bien peu de troupes à pied; car il en avait péri une ffrande quantité par les combats ou les maladies; il se regarda donc comme perdu. Quant au cardinal , ne me demandez pas s’il eût bien voulu absoudre de toute peine et de tout péché le roi d’Arragon, pourvu qu’il le laissât sortir sain et sauf de son royaume. Que puis-je vous dire? Le roi de France fut si affligé , que se trouvant malade , son mal empira ; il fit venir ses fils , et dit à monseigneur Philippe! « Vous avez toujours été plus » sage que nous. Si nous vous eussions cru , nous » ne serions pas au moment de mourir, car notre • trépas aura lieu avant la fin de la nuit; et tant
CnnoKiQUES. T. I''. — R. Mchtàmeh. /. 2^
4l8 CHRONIQUE (laSS)
» de braves gens qui sont morts ou qui périront en- » core n’eussent pas été victimes de nos fautes. » Nous vous signons et bénissons, et nous vous » conjurons, surtout, de ne point souffrir qu’il » soit fait le moindre mal aux gens de Castellon » et autres lieux qui se sont rendus à nous. Nous » vous engageons , au contraire , à les dégager de » tout ce à quoi ils s’étaient soumis envers nous, » afin qu’ils puissent retourner à leur seigneur, » comme ils étaient auparavant. Nous vous don- » nons aussi le conseil d’envoyer des messagers » particuliers à votre oncle le roi d’Arragon, pour » le prier de vous laisser retirer, vous et votre » frère, ainsi que mon corps mort ; car je suis bien » assuré que, s’il le voulait, pas un seul d’entre vous » ne pourrait sortir d’ici , sans être pris ou tué. » Nous savons que le roi d’Arragon vous veut » du bien ; il n’ignore pas quels sont vos sentiments » de bienveillance envers lui , et il ne se refu- » sera pointa votre demande ; ainsi, mon cœuret le » votre seront satisfaits. Enfin , mon cher fils , je » vous prie de me faire un présent. — Que ce que » vous désirez soit fait, mon père, demandez seule- » ment, et j’obéis. — C’est bien, mon fils, bénisoyez- >» vous, et de Dieu et de moi! Savez-vous ce que je » désire? C’est que vous ne veuilliez aucun mal à » votre frère, qui est ici, pour avoir voulu s’em- » parer du royaume de votre oncle. Vous n’igno- » rez pas que ce n’a point été sa faute , mais bien » la nôtre cl celle du roi Charles votre oncle. Je
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» VOUS conjure, au contraire, de l’aimer et de » l’honorer comme un bon frère ; car vous n’êtes »> que deux frères nés d’une mère issue d’une des » plus illustres maisons royales qui soit au monde,
» et dans laquelle sont les chevaliers les plus excel- >) lents ; vous devez donc l’aimer bien tendrement.
» Je vous prie aussi de faire tous vos efforts pour » que la maison d’Arragon reste en paix avec celle » de France et avec le roi Charles, et qu’enfin le » prince, votre cousin, soit rendu à la liberté ; je » suis persuadé que si vous y donnez vos soins, la » paix aura lieu. »
Ayant ainsi parlé , il fit approcher ses deux enfants, les embrassa et les fit embrasser l’un l’autre ; ensuite^ levant les yeux au ciel, il demanda le corps de Jésus-Christ et le reçut avec grande dévotion , aussibie n que l’extrême-onction . A près a voir e u tous les sacrements que doit recevoir un bon chrétien , il croisa les mains sur sa poitrine et dit : >> Seignenr,
» mon Dieu, je vous recommande mônâme ».
Il passa ainsi , doucement et en bonne fin , l’an douze cent quatre-vingt-cinq, à la fin du mois de septembre. Si vous désirez savoir où il mourut, je vous dirai que ce fùtenune maison de Simon Villanova, , chevalier, qui est située au pied dePujamilot, près de Villanova, à moins de demi-lieue dePéralade ' .
I. 11 y a ici erreur à la fois dans la date et dans la désignation du lieu. Pliilippe-le-Hardi tomba en effet daiigcrcuscniont malade à Villeneuve dans le Lainpounlan , sur
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Le roi Philippe exigea que l’on cachât la mort de son père. Il envoya un message secret au roi d’Arragon , son oncle , qui se trouvait alors au col de Panicas. Il lui fit part de la mort de son père, et le pria instamment de le laisser passer, lui et ses gens ; car il pensait qu’il valait mieux pour lui, roi d’Arragon, que lui, Philippe, fût roi de France que tout autre.
Sur cet avis, le roi d’Arragon pensa qu’il devait prévenir son frère le roi de Majorque, qui était à Suelo, à deux lieues de l’armée et du lieu où il se trouvait lui-même. Il l’engagea à aller au-devant du roi Philippede Franceson neveu, avec sa cavalerie et les troupes du Roussillon, pour le recevoir à la Cluse, afin d’empêcher que lui ni son monde ne fussent exterminés par les almogavares et les hommes de mer, qui étaient au col de Panicas avec l’amiral En Roger de Luria ; et qu’une fois au-delà du Pertus et du col , il empêchât de son mieux qu’on ne s’approchâtderoriflamme;que,desou côté, il ferait dire à son neveu, le roi de France, qu’il nes’éloignâ t pas de l’oriflamme, lui ni son frère il le priait enfin de faire tout ce qui dépendrait de lui pour empêcher ou diminuer le mal qu’on pourrait leur faire.
Les ordres du roi d’Arragon furent ponctuellement exécutés. Il en fit part au roi de France.
la fin de septembre i u85 , et ce fut alors qu’il envoya une ambassade au roi d’Arragon j mais il ne mourut que le 5 octobre de la même année, à Perpignan.
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Quaudle roi Philippe apprit que le roi d’ Arragon lui donnait uae sorte de sauf-conduit, à lui, à son frère, et à ceux de ses gens qui seraient auprèsde lui, et que l’ordre était donné au roi de Majorque de se trouver à la Cluse , avec sa cavalerie , il voulut savoir ce qu’il avaità faire; ilfît venir son frère et le cardinal, et leur dit : « J’ai reçu réponse du roi d’Arragon , » notre oncle. Il m’accorde toute sûreté, ainsi qu’à » tous ceux qui seront auprès de moi avec l’ori- » flamme ; mais il assurequ’ilne peut faire de même » pour le reste de l’armée, parceque ses troupes sont » si nombreuses, que personne au monde ne pour- » raitlescontenir. Jevois avec peine qu’une grande » partie des hommes qui restent est dans le cas de w périr. — Seigneur, dit le cardinal^ puisqu’on » vous permet de vous retirer , et que votre per- » sonne et celle de votre frère sont plus précieuses » que celles de tous les autres ensemble , relirons- » nous promptement^ et tous ceux qui périront « ici^ iront droit en paradis. »
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