CHAPITRE XIX
Comment , après avoir prié les lecteurs de prêter leur attention à ce qu'on doit leur dire , on raconte le grand combat que le noble Corral Llan^ livra, avec quatre galères, à dix galères du roi de Maroc.
Je viens parler encore^ un peu de son cousin En Corral Llança , au sujet d’une belle action qu’il fit , par la grâce de Dieu , et à la gloire du roi En Pierre d’Arragon. J’aurais pu vous raconter par la suite une chose que je vais vous dire à présent , ce qui serait revenu au même; je le fais ainsi , parce que j’ai occasion de faire mention de ces deux excellents hommes, le roi En Pierre et le noble En Corral Llanca; au reste, je ne pouvais mieux faire que de parler icidelabelle action du noble En Corral Llança, car
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ailleurs elle pourrait interrompre mon discours ; d’ailleurs , c’est une histoire très courte. Je prie chacun de m’excuser, si je raconte en ce moment, ce qui devrait être rapporté plus tard. Si l’on m’interrog'elà dessus, je répondrai que, d’après ce que j’ai déjà dit, je me tiens pour excusé. Au surplus, ce que je vais écrire , est une chose véritable , n’en faites aucun doute; je vous raconte donc la grâce que Dieu fit à ce noble En Corral Llanca.
Le seigneur roi d’Arragon devait recevoir perpétuellement un tribut du roi de Grenade , du roi de Trémésen et du roi de Tunis ; et comme ce tribut n’avait pas, depuis long-temps , été compté , le roifit armer à Valence quatre galères, dont il donna le commandement à En Corral Llanca; celui-ci alla au port de Tunis, à Bugia, et sur toute la côte, ravageant et détruisant les ports. Il vint dans la mer du roi de Trémésen, en une île nommée Alabiba , pour y prendre de l’eau. Dans le même temps, dix galères de Sarrazins du roi de Maroc, vinrent aussi prendre de l’eau. Ces dix galères de Sarrazins étaient des mieux armées, et montées par d’excellentes troupes: elles avaient déjà l’ail beaucoup de mal aux vaisseaux chrétiens , et emportaient un grand nombre de captifs , ce qui était un grand péché.
Les galèresde En Corral Llanca, voyant venir les «lixgalères Sarrazins, allèrent au-devant d’elles. Les Sarrazins, qui avaient déjà eu connaissance de ces galères , les ayant aperçues , crièrent, dans leur lan-
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j^ue : « Aur î aur ! » et vinrent vigoureusement sur elles. Les galères de EnCorral Llanca se réunirent , et délibérèrent. « Seigneurs , dit En Corral » Llança, vous savez que la faveur du seigneur » accompagne toujours le roi d’Arragon et ses su- » jets ; vous savez les victoires qu’il a remportées M sur les Sarrazins : le roi d’Arragon est avec nous » en ces galères, puisque voilà son étendard qui le » représente ; ainsi , vous avez avec vous la grâce » de Dieu, qui vous aidera et vous donnera la » victoire. 11 serait bien déshonorant pour ledit » seigneur et pour la cité de Valence , d’où nous » sommes tous, que nous prissions la fuite devant » ces chiens, ce que ne firent jamais aucun des » sujets du roi d’Arragon : ainsi , je vous engage » à vous rappeler quel est le pouvoir de Dieu , de » la sainte Vierge, madame Marie; et au nom » de la sainte foi catholique , et pour l’honneur du « roi et de la cité de Valence et de tout le » royaume , je vous exhorte à attaquer leurs ga- » 1ères, réunis comme nous sommes; conduisons- » nous, aujourd’hui, de manière à ce qu’on parle »> de nous à jamais. Assurément nous serons leurs » vainqueurs, et nous acquerrons beaucoup de » biens. Nous avons , comme vous voyez , un grand » avantage, puisque nous pouvons, à notre gré , ou » nous retirer , ou les forcer au combat. Voilà » mon avis; que chacun de vous donne le sien. » 11 ajouta : « Je vous engage , au nom du roi et » de la cité de Valence, à les attaquer. »
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Alors ils s’écrièrent tous : « Attaquons! atta- » quons ! ils sont à nous! » En disant cela , ils se préparent au combat; les Sarrazins en font autant. En Corral Llanca fond sur eux avec impétuosité. Plusieurs des Sarrazins dirent à leur général : « Les galères viennent à vous pour vous rendre » les armes. » Un très grand nombre d’entre eux le pensaient ainsi , parce qu’ayant sur leurs vaisseaux d’excellents cavaliers, ils n’imaginaient pas que les chrétiens fussent assez fous pour les attaquer ; mais le chef des Sarrazins, qui était un marin expérimenté , qui avait assisté à bien des combats, et avait éprouvé ce qu’étaient les Catalans , secoua la tête , et leur dit : « Barons , vous » avez une folle idée ; vous ne connaissez pas , » comme moi , les gens du roi d’Arragon ; soyez » certains qu’ils viennent à nous pour nous com- » battre, et prêts à mourir s’il le faut ; malheur au » fils de bonne mère qui les attendra ! et comme » ils sont résolus de vaincre ou de mourir, mettez- » vous bien dans la tête que si chacun de nous ne » fait pas aujourd’hui son devoir, nous sommes » tous morts ou captifs ; et plût à Dieu que je fusse » à cent milles loin d’eux ! mais puisque nous )) sommes ici, je me recommande à Dieu et à » Mahomet. »
Alors il fit son ner les trompetteset les nacaires;et,en poussant de grands cris, ils commencèrent une attaque vigoureuse . De leur côté , les quatre gai ères chrétiennes, sans pousser un cri , sans dire une parole ,
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s’élancèrent au milieu desgalèresennemies : lechoe fut terrible; la bataille dura du matin jusqu’au soir, et nul ne songea à manger ni à boire ; mais le vrai Dieu Notre-Seigneur, sa bienheureuse mère , d’où proviennent toutes les grâces , et la bonne étoile du roi d’Arragon , nous firent obtenir la victoire ; de sorte que les dix galères furent battues et prises, et tous les hommes captife ou tués. Grâces soient rendues à l’auteur de cette œuvre ! Les vainqueurs délivrèrent les chrétiens captifs , et leur donnèrent à chacun une portion du butin égale à celui que chacun d’eux avait obtenue ; ils retournèrent comblés d’honneur et de gloire à Valence , emmenant avec eux les galères et beaucoup de Sarrazins captifs , dont un grand nombre s’étaient caché au fond du navire.