‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 25 sur 165 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Où il cit raconte comment le roi donna de« récompenses aux veuves des chrétiens morts dans cette bataille -, comment les bons seigneurs font les bons vassaux ; et combien ou est heureux d'ètre sujet de la maison d’Arragon plutdt que de toute autre.

Le roi leur fit la faveur de leur accorder tout le butin qu’ils avaient fait , ne s’en voulant pas réserver la plus petite partie. Il voulut que les femmes et les enfants de ceux qui étaient morts en ce combat eussent leur portion comme ceux qui avaient

6ü CHllOiNlQUE

survécu, et tous furent fort satisfaits j cela parut si juste à chacun, qu’ils en conçurent un plus vif désir de bien faire -, ils le prouvèrent bien dans les actions et batailles qui suivirent , ainsi que je vous le dirai. Cela vous prouve que les bons seigneurs contribuent beaucoup à faire les bons vassaux , et ceux d’Arragon encore plus que les autres ; car on dirait , non pas que ce sont leurs maîtres ^ mais leurs amis. Si les sujets de nos rois savaient combien les autres rois sont durs et cruels envers leurs peuples , ils baiseraient la terre foulée par leurs seigneurs. Si l’on me demande :« Muntaner, quelles » faveurs font les rois d’Arragon à leurs sujets, plus » que les autres rois ? » Je répondrai , premièrement ; qu’ils font observer aux nobles, prélats, chevaliers, citoyens, bourgeois, et gens des campagnes, la justice et la bonne foi , mieux qu’aucun autre seigneur de la terre; chacun peut devenir riche sans qu’il ait à craindre qu’il lui soit rien demandé au-delà de la raison et de la justice, ce qui n’est pas ainsi chez les autres seigneurs; aussi les Catalans et les Arragonnais ont des sentiments plus élevés, parce qu’ils ne sont point contraints dans leurs actions , et nul ne peut être bon homme de guerre, s’il n’a des sentiments élevés. Leurs sujets ont de plus cet avantage , que chacun d’eux jjeut parler à son seigneur autant qu’il le désire . étant bien sûr d’être toujours écouté avec Ijienveillance et d’en recevoir des réponses satisfaisantes. D’un autre côté, si un homme riche, uti

Digitlzed by Coogle

(ia66) DE HAMON MUNTANER. 6l

chevalier, un citoyen honnête, veut marier safille, et les prient d’honorer la cérémonie de leur présence, ces seigneurs se rendront, soit à l’église, soit ailleurs ; ils se rendraient de même au convoi ou à l’anniversaire de tout individu , comme s’il était de leurs parents ; ce que ne font pas assurément les autres seigneurs, quels qu’ils soient. De plus , dans les grandes fêtes, ils invitent nombre de braves gens, et ne font pas difficulté de prendre leurs repas en public ; et tous les invités y mangent, ce qui n’arrive nulle part ailleurs. Ensuite, si des hommes riches, des chevaliers, prélats, citoyens, bourgeois, laboureurs ou autres, leur offrent en présent des fruits, du vin ou autres objets, ils ne feront pas difficulté d’en manger ; et dans les châteaux , villes , hameaux et métairies , ils acceptent les invitations qui leur sont faites, mangent ce qu’on leur présente , et couchent dans les chambres qu’on leur a destinées ; ils vont aussi à cheval dans les villes , lieux et cités, et se montrent à leurs peuples; et si de pauvres gens, hommes ou femmes , les invoquent, ils s’arrêtent , ils les écoutent , et les aident dans leurs besoins. Que vous dirai- je, enfin? ils sont si bons et si affectueux envers leurs sujets , qu’on ne saurait le raconter, tant il y aurait à faire ; aussi , leurs sujets sont pleins d’amour pour eux, et ne craignent point de mourir pour élever leur honneur et leur puissance , et rien ne peut les arrêter quand il faut supporter le froid et le chaud, et courir tous les dangers. Voilà pourquoi Dieu favorise

62 CHUOMIQUE (>a7S)

leurs actions et leurs peuples , qu’il leur accorde des victoires , qu’il en sera de même à l’avenir, s’ils plaît à Dieu , et qu’ils triompheront de tous leurs ennemis. Je laisse là cette matière, et je reviens à parler du roi d’Arragon et de ses excellents enfants. *

Page 1