‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 28 sur 165 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Comment le roiEn Jacques se disposa à se rendre au concile ; et des fêtes qu’il fit an roi de Castille qui passait chei lui pour s’y rendre aussi.

Laissons cet objet auquel nous reviendrons , et parlons du roi d’Arragon. Quand il eut , de concert avec les infants, ordonné toutes ces choses, il songea aux moyens de se rendre au concile d’une manière honorable ; avec d’au tan t plus de raison , que les cardinaux et autres personnages du conseil du pape lui avoient fait dire, que le Saint-Père avait en partie désiré réunir ce concile , pour jouir du plaisir de voir le roi d’Arragon , avec ses gendres, le roi de France et le roi de Castille , et ses filles et ses petits -enfants; qu’il voulait jouir du bonheur de contempler l’effet de l’œuvre de Dieu , dans la naissance qu’il avait procurée audit roi d’Arragon ; que , d’ailleurs , il avait appris qu’il était un des hommes les plus sages, les plus prudents et les plus braves du monde , et qu’il l’engageait à donner des ordres, pour que toute la chrétienté se liguât pour aller attaquer les infidèles.

Quand il eut ordonné son voyage, il songea à aller au-devant du roi de Castille, et voulut examiner le soin qu’on avait pris pour subvenir à ses besoins. Il fut instruit de tout, et fut convaincu

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qu’il n’y avait pas moyen de mieux faire; alors le roi et les infants s’approchèrent du lieu par où le roi de Castille devait entrer.

Le roi de Castille, la reine et les infants, instruits que ledit seigneur roi et ses infants se disposaient à les recevoir avec pompe et distinction , se hâtèrent d’arriver. Au moment d’entrer sur la terre du roi d’Arragon , ils trouvèrent le seigneur roi et les infants qui les reçurent avec plaisir et avec joie ; et les gens du roi d’ Arragôn firent de grandes lètes et processions. Du jour de leur entrée, jusqu’à leur arrivée à Valence, il s’écoula douze jours. Dès qu’ils furent arrivés, il se fit tant de jeux, de réjouissances , de tables communes , tables dechevaliers, danses de sauvages, tournois , combats de terre et de galères, et de courses de vaisseaux que les gens de mer faisaient aller par les rues, sur des charrettes , et enfin tant combats de taureaux et mascarades; et ces jeux étaient si nombreux dans les lieux où le roi et la reine devaient passer , qu’étant à l’église de Saint- Vincent , où ils devaient aller faire le salut , en arrivant , il fut nuit noire avant qu’ils fussent rendus de là au palais, où le roi avait ordonné de loger le roi de Castille. La reine et les infants eurent aussi des logements convenaWes. Que vous dirai-je ? Les fêtes de Valence durèrent quinze jours ; de telle sorte , que nul artisan ou autre, n’y fit le moindre ouvrage ; car les jeux , les l'êtes et les danses se renouvelaient chaque jour.

On serait étonné d’apprendre quelle était l’a-

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bondance des mets que le roi d’Arragon faisait distribuer aux gens du roi de Castille. Si je voulais vous en faire le détail , cela m’amènerait trop loin , et je n’arriverais que tard à mon but. Je vous dirai qu’ils partirent de Valence et furent à Sainte-Marie du Puig de Morvedre ; ensuite à Borriana , à Gastello , à Gabanyes , aux Coves et à Saint-Mathieu ; ensuite à Ulldecona , et à la cité de Tortosa : là on les fêta , comme en la cité de Valence ; ils y demeurèrent six jours. Ensuite , ils allèrent au col de Balaguier , et passèrent par Saint-George , car alors le village de Perallo n’existait pas. De là ils allèrent à Cambrils et à la cité de Taragone.

Il serait impossible de dire les fêtes et les- honneurs que leur firent l’archevêque de Taragone, et les deux évêques de sa province , qui sont de la seigneurie d’Arragon. Les abbés, prieurs, etgr'aq^ nombre d’ecclésiastiques , les reçurent avec de grandes processions, en chantant et louant Dieu. Ils se rendirent ensuite à Sarbos et puis à Villefranche, qui est une belle et excellente ville. On les y fêla et on leur fit autant d’honneur que dans une cité. De là ils allèrent à S^nt-Clément et à Barcelone. Je n’ai pas besoin de vous dire comment ils y furent reçus j il serait difficile de le raconter. Comme Bareelonne est la plus belle et la plus opulente cité du seigneur roi d’Arragon , vous poiive?. vous imaginer quelles furent ces (êtes. Tout se passa là comme dans les autres cités : ils y denieurèrent

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dix jours; ensuite ils se rendirent à Granioles , à Hostalrich, etd’Hoslalrich à la cité deGironne. Il ne faut point parler des fêtes que leur firent les habitants de la ville , sans comprendre les chevaliers qui sont nombreux dans cette contrée ; tout le monde en fut étonné. Ils y demeurèrent quatre jours ; ik allèrent ensuite à Basquera et à Pontons ; après quoi le roi, la reine et tout leur monde, vinrent loger à Peralade. Je sais cela , parce que j’étais alors enfant , et le roi et la reine couchèrent cette nuit dans une chambre de la maison de mon père, où je vous ai déjà dit qu’avait reposé le susdit roi d’Arragon. Comme le roi et la reine de Castille furent ensemble cette nuit; on fit sept portiques dans la maison de Bernard Rossignol, qui était attenante à celle de mon père , par où le roi passa dans la chambre de la reine. Je vous assure ces y^ioses, parce que je les ai vues.

Ils séjournèrent pendant deux jours à Peralade, parce que En Dalmau de Rochabara , seigneur de Peralade, avait supplié le roid’A.rragon, de permettre qu’il les reçut un jour à Peralade ; et le roi , qui l’aimait beaucoup , lui permit de les inviter à Peralade pendant un jour, comme il le demandoit^ et lui en accorda un second par grâce spéciale ; Dalmau lui en rendit grâce; il devait bien le faire, car c’est une satisfaction que le roi n’accorda ni à noble ni à prélat, qui fut en Catalogne , si ce n’est à lui seul, et pour cela Dalmau lui fut très obligé.

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Après avoir passé deux jours à Péralade dansla joie et dans les fêtes, ils passèrent à la Jonquière , à Vélo , et à Mas ^ très joli endroit qui appartenait au Temple ? de là ils entrèrent à Perpignan. Ne nous demandez point les fêtes qu’on leury fit; elles durèrent huit jours. Ils se rendirent à Salses, à Villefranche et à Narbonne. Don Amalric de Narbonne leur fit de grandes fêtes etdesréjouissances;car lui et le seigneur infant En Jacques d’Arragon avaient épousé deux sœurs, filles du comte deF oix. Ils demeurèrent deux jours à Narbonne. Ils allèrent ensuite à Béziers , à Saint-Ibéri^ à Lopia et à Montpellier. Mais les jeuxet les fêtes qui eurent lieuàMontpellier surpassèrent tous les autres. Ils y restèrent quinze jours : ils écrivirent de là au pape et reçurent sa réponse ; après quoi , ayant résolu de prendre leur chemin par la France, ils partirent de Montpellier. Dorénavant je vous parlerai de ce qui fait l’objet de cet ouvrage, savoir : de l’honneur et des grâces que Dieu a faits à la maison d’Arragon ; et comme j’entends que cette matière serve à la gloire et à l’honneur de la maison d’Arragon et de ses sujets, j’en ferai mention. Ne croyez pas que cet événement soit d’un petit intérêt pour le roi et les infants : il est si important , que toute la Castille ne pourrait la payer pendant quatre ans. Vous qui lisez ce livre et qui ignorez quelle est la puissance du roi d’Arragon, sachez qu’elle est telle que le roi de France aurait bien de la peine à l’égaler ; et si ses trésors pou-

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valent y suffire , le courage lui manquerait pour l’entreprendre, et il se tiendrait pour battu. Toule- Ibis, le roi d’Arragon en fut autant satisfait que si tout ce qu’il dépensait lui eût été donné en présent par le pape ou autre. Mais-Z^/ew suffit à bon cœur; aussi Dieu l’a-t-il honoré et favorisé dans tontes ses entreprises. Or, laissons aller le roi de Castille , qui se rend au concile , et parlons du roi d’Arragon.

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