CHAPITRE XXVIII
Comment le roi En Jacques, après s’être confessé et avoir reçu le corps
précieux de Notre-Seigneur Jésus-Christ, rendit son âme à Dieu; et de
la coutume observée par les fondateurs de Majorque jusqu’à ce jour.
Le roi En Jacques ayant vu cela, rendit grâces à Dieu , et revint à Xativa ; le roi En Pierre, son fils, le suivit. Arrivés à Xativa, on fit de grandes réjouissances pour la victoire qu’on avait obtenue par la faveur de Dieu ; mais on était en même temps très affligé de voir le mauvais état du seigneur roi. Ainsi il fut convenu entre le roi En Pierre et les barons et prélats de Catalogne , chevaliers , citoyens et prud’hommes de Xativa et autres lieux, de célébrer les fêtes de cette victoire dans la cité de Valence. Ainsi fut-il exécuté.
Qnand ils furent à Valence , toute la cité vint audevant du roi En Jacques ; on le porta au palais, où il fut confessé plusieurs fois; il communia, reçut l’absolution , prit dévotement les sacrements , comme nous l’avons dit ; après quoi , voyant la bonne fin que Dieu lui avait accordée , il fit appeler les rois ses fils, ainsi que ses petits-fils, leur donna sa bénédiction , et les endoctrina et prêcha , car il avait tout son bon sens et toute sa mémoire ; il les recommanda tous à Dieu , croisa ses mains sur sa poitrine , et dit l’oraison que Notre-.Seigneur vrai
Dieu prononça sur la croix. Aussitôt son ame se défragea de son corps, et, joueuse et satisfaite, gagna le saint paradis.
Ainsi mourut le roi En Jacques, le sixième jour de juillet 1276 ; il voulut que son corps fût porté au monastère de l’ordre de Poblet : ce sont des moines blancs placés au milieu de la Catalogne. Les pleurs et les cris se firent entendre fortement par toute la cité ; il n’y avait homme riche , artisan , chevalier, citoyen ni dame ou demoiselle, qui ne suivissent sa bannière et son écu , accompagnés de dix chevaux, auxquels on avait coupé la queue; et tout le monde allait pleurant et criant.
Ce deuil dura quatre jours dans la cité; ensuite tous ceux qui étaient invités à assister au convoi accompagnèrent le corps. Dans tous ces mêmes lieux, châteaux et villes où il avait été accueilli au milieu des éclats de la joie et des plaisirs , il fut accueilli au milieu des cris et des pleurs.
Ce fut avec de semblables démonstrations de douleur qu’il fut transporté au monastère de Poblet. Là se trouvèrent des archevêques, évêques, abbés, prieurs, abbesses, prieuresses, religieux, comtes, barons, suivants, chevaliers, citoyens, bourgeois et gens de toutesconditions du royaume; tellement, qu’à six lieues de distance, les bourgs et les villes ne pouvaient les contenir. Les rois ses fils, les reines, et ses petits-fils s'’y rendirent. Que vous dirai-je? l’afiluence du monde fut si grande, qu’on n’a jamais vu une foule si considérable as-
DE RAMON MUNTAHER.
sisler aux obsèques d’aucun seigneur quel qu’il soit; enfin, il fut enseveli au milieu des cris, des pleurs et des prières. Dieu veuille, dans sa miséricorde, recevoir son ame! Amen. Je suis bien assuré qu’il est au nombre des saints du paradis, et chacun doit ainsi le croire.
Cette cérémonie terminée , les rois retournèrent chez eux, ainsi qûe les comtes, barons et autres; et nous pouvons bien dire de ce seigneur, qu’il fut heureux , même avant que de naître ; que sa vie fut de même, et que sa fin fut encore meilleure.
l’aj^ouve fort les fondateurs de Majorque , qui ont ordonné que chaque année, le jour de Saint- Silvestre et Sainte-Colombe, jour où le roi avait pris Majorque , on ferait dans la cité une procession générale, danslaquelle on porterait la bannièredudit seigneur roi;et que dans cette journée, on priât eton chantât des messes pour l’ame du roi et on conjurât le ciel de protéger et défendre ses descendants, et de les faire triompher de leurs ennemis ; cela a Keu, non-seulement dans la cité , mais par toute l’île. Or, je supplierais notre roi d’Arragon , si lef était son bon plaisir, d’ordonner que les prud’hommes de la cité de V alence fissent de même tous les ans , le jour de Saint-Michel, une procession générale pour l’ame dudit seigneur roi, et pour l’accroissement et la prospérité de ses descendants : et cela parce que cette cité fut prise la veUle de la Saint- Michel par le roi En Jacques. Ce jour-là, tous les prêtres et les religieux feraient des prières et chan-
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‘teraient des messes pour l’ame du roi En Jacques. Je voudrais encore que le lendemain , par l’ordre du roi el des magistrats de la vUle , il se fit de grandes charités; chacun, en effet, doit faire de son mieux , s’il veut être récompensé dans l’autre monde, et honoré dans celui-ci. Les charités qui se font à Valence et ailleurs, sont récompensées par Dieu , qui fait croître et multiplier les biens de ceux qui les font.
Je cesse de parler du roi En Jacques, pour parler de son fils aîné , Pierre , roi d’Arragon et de Valence , comte de Barcelonne, ainsi que de leurs descendants, chacun en temps et lieu.