CHAPITRE XXIX
Comment, aprè* la mort du roi En Jacques, ses deux infants se couronnèrent rois, c’est-à-dire l’infiinl En Pierre, roi d’Arragon, Valence et Catalogne; et l’infant En Jacques roi de Majorque, Minorque et Cerdagne^t comment la Catalogne vaut mieux que toute autre province.
Le roi En Jacques étant mort, les infants En Pierre el En Jacques se couronnèrent rois. L’infant En Pierre se rendit à Sarragosse , où il convoqua les corlès. On lui plaça la couronne sur la tête avec la plus grande solennité, au milieu des plaisirs et des fêtes. Il serait trop long de vous raconter les grâces et les dons qui s’y firent. Après avoir élé
(i»t6) de ramom muntaner. 8i
couronné en Arragon il vint à Valence : les cortès y furent également nombreuses. Il y vint , de toute la Castille, une grande quantité de personnes qui reçurent des faveurs et des présents considérables. Là il reçut la couronne du royaume de Valence. Il se rendit à Barcelonne, où il y eut des cortès nombreuses et beaucoup d’autres personnes ; il fut fier et charmé de recevoir la guirlande par laquelle il fut créé comte de Barcelonne et seigneur de toute la Catalogne. Qu’on ne s’imagine pas que la Catalogne soit une province peu importante ; sachez au contraire que le peuple de cette contrée est généralement plus riche qu’aucun autre que j’aie vu , quoique bien des gens prétendent qu’il soit pauvre. Il est vrai qu’on ne voit point, comme ailleurs, des hommes puissants, posséder de très grandes richesses en numéraire, maislaplus grande partie du peuple est dans l’aisance plus que partout ailleurs; les habitants vivent dans leurs maisons avec leurs femmes et leurs enfants avec plus d’ordre et de commodités que chez les autres peuples. Vous serez en outre étonnés de ce que je vais vous dire , qui est cependant vrai ; c’est qu’en Catalogne on ne parle qu’un seul langage , tandis que dans la Castille il y a de nombreuses provinces, et là chacun y parle une langue différente. Ainsi les Catalans sont séparés des Arragonais par le langage, quoiqu’ils aient tous le même seigneur. Vous trouverez pareille diversité en France, en Angleterre , en Allemagne ; les différentes provinces
Cbrokiqces. 7". f '~. — E. Montarer. /. 6
82 CHROMIQÜE (n;6)
de la Romanie, habitées par des Grecs, tous sujets de l’empereur de Constautinople , vous oflPriront la même différence ; ainsi que la Morée , le royaume de Larcha * , la Blaquie a , le royaume de Salonique , la Macédoine , la Natoliej et bien d’autres provinces , entre lesquelles vous trouverez autant de différence dans le langage qu’entre la Catalogne et l’Arragon. Il en est de même dans tous les autres pays du monde ; des Tartares , par exemple , qu’on dit très nombreux , et qui ne le sont pas, mais paraissent tels et ont soumis grand nombre de nations, parce que jamais vous ne trouverez de Tartares qui s’occupent d’aucun travail des mains, et qu’ils vont sans cesse guerroyant , et marchant en corps d’armée avec leurs femmes et leurs enfants. Pensez ce que seraient les Catalans s’ils vivaient comme ces peuples : ils feraient deux fois autant qu’ilsont fait ; car je vous ai parlé vrai sur les Catalans ; bien des gens pourront s’en étonner et traiter de fables ce que j’en ai dit : mais qu’on en dise ce qu’on en voudra, c’est la pure vérité.
Lorsque le roi En Pierre eut été couronné roi par la grâce de Dieu , il alla visiter ses terres ; on pept bien dire de lui que jamais seigneur ne fut autant craintet respecté au monde, après avoir fait punir aussi peu de personnes par la voie de la
1 . Je ne vois pas quel peut être ce royaume, a. La Blaquie est la partie de la Grèce située entre la Thessalie et l’Epire.
iiQii
(‘*76) DE RAMOIN MUWTANER. 83 . ,
justice. Le royaume était si sûr et si tranquille, que les marchands et autres personnes pouvaient le parcourir avec sécurité, chargés de florins et dédoublons. De son côté, l’infant En Jacques se |
rendit à Majorque et se fît couronner roi au m*ilieu des plus grandes fêtes et du contentement gé- !
néral. Il alla ensuite à Roses et à Perpignan ; il prit ^
la guirlande des trois comtés de Roses , de Cou- - ‘
flens et de Cerdagne. Il réunit une brillante cour; il y vint un grand nombre de barons de Catalogne, !
^rragon, de Gascogne et du Languedoc. Là se fil ^
rent derichesprésents. Il alla à Montpellier etentra ‘
en possession de la seigneurie et baronnie de cette f-
cité. Chacun d’eux régna avec justice et vérité , au i
gré de Dieu et de leurs peuples. ’