‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 43 sur 165 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Comment le roi En Pierre d’Arragon résolut de venger la mort du roi Mainfroi et de ses frères les rois Conrad et Eudes; comment il se rendit en France pour voir la reine sa soeur ; et de son intimité avec le roi de France.

Le seigneur roi En Pierre d’Arragon ayant eu connaissance des batailles et des victoires au moyen desquelles le roi Charles avait fait sa conquête , en fut fâché et indigné : le grand amour qu’il avait pour la reine sa femme et ses enfants le décida dans son ame à ne pas prendre de repos qu’il n’en eût tiré vengeance. Il détermina donc en lui-même, ainsi que doit faire un sage prince , tout ce qu’il devait faire pour cela ; il songea au commencement , au milieu et à la fin de son entreprise , ainsi que tout homme doit faire. Comme un des plus sages hommes du monde, ce roi médita déplus sur trois choses : la première était de savoir qui pourrait le seconder, ou qui pourrait le contrarier ;laseconde, de seprocurerles fonds nécessaires ; et la troisième, d’agir si secrètement, que nul ne pût connaître ses

I. Pierre avait épousé, en laG'i, à Montpellieu, Con- ■>;taiice, fille de Mainfroi, détrôné par Charles d’Anjou Mainfroi avait donné la Sicile en dot à sa fille.

(ȕ79) DE RAMON MUNlANEIl. lo5

projets que lui-mèine. Il pensait que son projet était tel, que personne ne serait de son avis de faire la guerre à l’église , qui est toute la puissance des chrétiens, et à la France, qui est la plus ancienne maison des rois de la clirétienté ; et cependant, malgré ces deux raisons, il avait résolu d’entreprendre la guerre. Aucune personne au monde ne le lui aurait certainement conseillé s’il eût demandé son avis; mais il pensa qu’en se confiant en Dieu et en la justice qu’il voulait maintenir, il parviendrait, avec l’aide de Dieu , à venger le père et les oncles de sa femme, et l’aïeul et les grands oncles de ses enfants. On peut s’imaginer quelle était la douleur de la reine, depuis qu’elle avait appris la mort de son père et de ses oncles ; et le roi En Êierre aimait infiniment sa femme. Que chacuti se souvienne de ce qu’a dit Munteyagol : « Celui-là a la » guerre près de lui, qui l’a chez les siens; mais » plus près encore si elle est dans son conseil. » Quand le roi entendait soupirer la reine, il avait le cœur navré. Ayant calculé tous les risques, il pensait que c’était à lui seul de tirer vengeance de cette affaire. 11 se persuada qu’il devait s’en occuper sans en faire j)art à qui tpie ce fût ; il songea donc à pourvoir aux trois objets ilont je vous ai déjà entretenus; savoir, premièrement, ([ue nul ne put venir attaquer son royaume; secondement, (pu^ son dessein ne fut connu de personne ; troisièmement, de réunir l’argent nécessaire à son projet. Il tourna d’ahord ses regardssnr la maison de l’Vance.

loO CHUONIQUE (>V9'1

Il est vrai qu’étant .enfant, et du vivant de son père , il était allé en France , pour voirie roi et la reine sa sœur. Il crut qu’en y allant alors , il ne perdrait pas son temps , et que son absence ne ferait point tort à ses frontières , du côté des Sarrazins, parce qu’ils ne peuvent faire la guerre pendant l’hiver, étant mal vêtus, peu actifs, et craignant beaucoup le froid. Il alla donc en France au mois de janvier ; il fut reçu avec honneur, joie et contentement delà part du roi de France ; il y séjourna deux mois, dans les fêtes et les plaisirs; il alla aux jeux et aux tournois , avec les chevaliers et fils de chevaliers qui étaient venus avec lui , et avec bien des comtes et des barons de France, qui le faisaient pour lui plaire. Que vous dirai-je? il se forma une telle intimité entre lui et le roi de France , qu’ils communièrent l’un et l’autre d’une même hostie consacrée, et se prêtèrent foi et hommage , et firent le sermentque l’un ne s’armerait pas contre l’autre, enfaveurde qui que ce fût aumonde ; et qu’au contraire , ils s’aideraient et se secourraient mutuellement envers et contre tous. L’amitié fut entre eux aussi intime qu’elle puisse l’être entre deux frères ; tellement, que j’ai vu le roi de France porter d’un côté de la selle de son cheval , les armes du roi d’Arragon, et de l’autre ses propres fleurs ; et cela, en témoignage d’amitié envers ledit roi d’ Arragon ; et celui-ci en faisait de même. Enfin , il s’en reloiirna très satisfait du roi de France et de la reine sa sœur. .Te vous ai parlé de ceci, parce ({ue nous

DE RÂMON MÜNTANER.

aurons dans la suite occasion de rappeler cette alliance, qui aura rapport à notre sujet.

Page 1