‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 80 sur 165 · CHAPITRE LXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXI

Comment Je roi Cliarles, apprenant la mort du comte de Lanro, eu

ressentit une vive douleur; et comment il rc'solut de se venger du roi

En Pierre.

Le roi Charles, instruit de la mort du comte de Lanco , de tous les chefs et chevaliers , et de tous ceux enfin qui se trouvaient avec lui , en ressentit un chagrin qu’on ne saurait décrire , sachant surtout que c’étaient des gens de pied qui avaient l'ait cette expédition. Il songea à ce qu’il pourrait faire j il fit prévenir toutes ses troupes de se tenir prêtes, et cela afin que si le roi d’Arragon passait la mer, il se vengeât de ce massacre. Il se montra fort abattu devant son monde ; mais il méditait en son âme un grand dessein ; car c’était un des meilleurs hommes de guerre de son temps. Il devait l’être par bien des raisons : la première , parce qu’il était du plus noble sang du monde ; ensuite, parce qu’il avait toujours vécu dans les camps; qu’il s’était trouvé avec le roi Louis de France à la croisade de Damiette et à celle de Tunis , et que dans les guerres qu’il avait faites , il avait remporté bien des victoires en Toscane, en Lombardie et en d’autres lieux. Chacun sait bien (pi’il ne suffit point à un prince d’avoir les qualités

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d’un bon guerrier ; mais qu’il cfoit avoir du sens , de la bonté et de la sagesse , et saisir pendant la guerre les moments favorables. Vous n’ignorez pas que l’Evangile dit que l’homme ne vit pas seulement de pain ; ainsi un prince ne doit pas être réputé parfait, parce qu’il est habile à la guerre; car il a besoin de bien d’autres qualités. Or, on peut dire que le roi Charles était non-seulement très habile au métier des armes, mais aussi bon en toutes autres choses. Il en donna la preuve à tout l’univers , par la résolution qu’il prit dans cette circonstance difficile , où on le verra concevoir et exécuter un projet qui doit être regardé comme demandant plus de valeur et d’intelligence que s’il eût remporté de nouvelles victoires aussi brillantes que celles qu’il avait obtenues sur le roi Mainfroi et sur le roi Conrad. Si vous me demandez pourquoi cela , il m’est facile de vous répondre ; que lorsqu’il remporta ces victoires , il était en pleine prospérité ; tandis qu’en ce moment-ci^ il était en péril et dans un état de dénûment et par plusieurs causes : la première , qu’il n’avait plus aucun pouvoir sur mer ; la seconde , qu’il avait perdu le comte de Lanco avec la plus grande partie des barons et chevaliers dans lesquels il se confiait le plus; d’un autre côté, il avait à craindre que la Principauté , la Calabre, la Fouille et l’Abruzze^ ne se soulevassent contre lui , à cause de la conduite indigne qu’y avaient tenue les gouverneurs qu’il leur avait donnés. Il réfléchit donc

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à ce danger et à bien d'autres qui le menaçaient ; savoir : qu’il avait affaire au prince le plus vaillant, et qui commandait aux troupes les plus braves , les plus loyales et les plus dévouées à leur seigneur, à qui elles n’auraient pas balancé à sacrifier leur vie, etqui se seraient laissé mettre en pièces mille fois avant de souffrir que l’honneur de leur roi reçut lamoindre atleinte.il était donc indispensable pour lui d’avoir en ce moment de la raison , de la force et du courage. Que vous dirai -je? Pendant la nuit, tandis que les autres dormaient, il veillait et pensait plus sagement que ne fît jamais nul autre roi , à son propre salut et au recouvrement de son royaume.

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