‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 81 sur 165 · CHAPITRE LXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXII

OCt il est fait mention du parti que prit le roi Charles dans ces extr^mit(is^ et comment il envojra au roi En Pierre un défi , d’où il résulta un rendez-vous pour combattre entre ces deux rois ; et comme les princes et les seigneurs doivent avoir dans leurs conseils des hommes mûrs et qui connaissent les afiidres.

Il pensa ainsi et se dit : « Le roi d’Arragonest le » prince le plus habile et le plus valeureux qui » ait existé depuis Alexandre ; et s’il est homme » d’honneur , il doit se retirer de dessus tes terres » puisqu’il les aenvahies sans te déclarer la guerre. » Tu le lui feras dire par tes envoyés ; enfin , il » doit décider la chose corps à corps , ou deux

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» contre deux, ou cent contre cent. Quand il en

sera convenu il ne reculera point. Tu choisiras le » combat de cent à cent ; tu en soumettras le juge- )) ment au roi d’Angleterre; nous promettrons cha- » cun de nous rendre, dans un délai bref et fixé, à M Bordeaux. Quand le jour de la bataille sera près, » les gens de Sicile le sauront ; ils s’agiteront , » disant: Pourquoi nous armerions - nous contre » le roi Charles , puisque si le roi d’Arragon est » vaincu , nous serons tous écrasés par la puis- » sance du premier.Tout le pays sera donc tranquille » jusqu’à l’issue de la bataille , et personne ne » bougera. » Il forma ce projet, qui est bien le plus sage et le plus profitable que pût former un prince en pareille détresse. Il choisit deux hommes distingués et les envoya au roi d’Arragon à Messine. Il leur ordonna de dire au roi, devant toute sa cour, soit de ses gens, soit Siciliens ou autres , qu’ils ne voulaient lui parler qu’en présence de tous; et lorsqu’on serait assemblé, alors ils devaient l’insulter.

Ces envoyés se rendirent à Messine et suivirent les ordres de leur maître. Lorsque la cour fut complète , ils dirent : « Roi d’Arragon , le roi » Cliarles nous envole vers vous et nous ordonne » de vous dire , que vous êtes sans honneur et sans » foi, puistjue vous êtes entré dans son payssansdé- » clarer la guerre. » Le roi d’Arragon , enflammé do colère, répondit : « Dites à votre maître , que » nos envoyés seront chez lui aujourd’liui et lui

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» répondront en face , ainsi que vous avez pro- » noncé devant nous ces injures; retirez-vous. »

Lesdits envoyés se retirèrent sans prendre congé du roi, s’embarquèrent sur le vaisseau armé qui les avait amenés , retournèrent auprès du roi Charles et lui rendirent la réponse du roi d’Arragon .

Il ne s’écoula pas six heures, avant que le roi Pierre eût envoyé au roi Charles , deux chevaliers sur un vaisseau armé. Ils lui dirent sans le saluer : « Roi Charles^ le roi d’Arragon, notre maître, M vous fait demander s’il est vrai que vous ayiez » donné ordre à vos envoyés de lui dire ces pa- » rôles injurieuses »? Le roi Charles répondit : « Oui , sans doute ; et je veux que vous sachiez » de notre propre bouche , vous , le roi d’Ar- » ragon et le monde entier , que nous lui avons » envoyé dire ces paroles ; et nous les répétons » ici nous-mêmes en votre présence. »

Alors les chevaliers se levèrent, et l’un d’eux dit : « Roi , nous vous répondons de la part de » notre maître, le roi d’Arragon, que vous mentez » par la gorge, et qu’U n’a rien fait contre l’hon- » neur et la foi ; mais il dit que vous avez manqué » à la foi et à l’honneur , quand vous êtes venu » attaquer le roi Mainfroi, et quand vous avez fait » mettre à mort le roi Conrad ; et si vous le niez, » il vous en fera convenir corps à corps. Et quoi- » que votre cavalerie soit très estimée , et com- » posée de bon chevaliers , il vous donnera le choix

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» des armes, à cause des années que vous avez » de plus que lui. Si cela ne vous convient pas ,

» il vous combattra de dix à dix , cinquante à cin- » quante , ou cent à cent ; nous sommes prêts à » accepter ces combats. »

Le roi Charles fut bien aise d’entendre cela j ü vit que la chose allait selon son désir, et il répondit : « Barons, les envoyés qui sont venus chez » vous aujourd’hui s’en retourneront avec vous, » et sauront du roi s’il a dit ce que vous nous avez » rapporté ; s’il l’a fait , qu’il donne son gage de- » vant nos envoyés, et qu’il jure sur les quatre » Saints Evangiles , qu’il ne se dédira pas de ce » qu’il aura avancé; après cela, revenez avec nos » envoyés , et nous vous donnerons pareillement » notre gage, et ferons le même serment. Le » même jour je prendrai ma décision et choisirai •> entre les trois partis qu’il m’offre ; et quel qu’il »soit, je suis prêt à m’y conformer. Ensuite, » dans un autre jour , nous déciderous lui et moi » devant qui nous devons livrer ce combat. Après » avoir désigné le juge de la bataille , nous pren- » drons le plus bref délai pour être prêts à la li- » vrer. — Ainsi soit-il, dirent les envoyés. »

Les uns et les autres passèrent à Messine auprès du roi d’Arragon. Les messagers du roi Charles s’acquittèrent des ordres dont ils avaient été chargés. Le roi d’Arragon leur répondit : « Dites au » roi Charles, que ce que lui ont dit nos envoyés » nous le leur avions ordonné; et afin qu’il n’en

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» doute point, ni vous non plus, je vous le répè- » terai. » Il leur répéta les mêmes paroles que ses envoyés avaient dites au roi Charles. « Eh bien ! » dirent les messagers , donnez-nous donc votre » gage en présence de tous. » Le roi prit une paire de gants que tenait un chevalier , et les jeta en présence de tout le monde. Les envoyés du roi Charles ramassèrent le gage et dirent : « Jurez , foi » deroi,surles Saints Evangiles , que vous nerecu- » lerez pas, et que si vous le faites^ vous vous dé- » clarez faux , vaincu et parjure. » Le roi le jura, ainsi qu’on le lui demandait , sur les Saints Evangiles. Ensuite, il ajouta : « Si vous pensez qu’il » y ait encore d’autres moyens à prendre pour » confirmer ma parole, je suis prêt à le faire. » — Il nous semble , dirent les porteurs du mes- » sage , que toute assurance est donnée. » Et ils retournèrent aussitôt avec les envoyés du roi d’Arragon, vers le roi Charles, à Régol, et lui rendirent compte de tout ce qu’avoit fait et dit le roi d’Arragon.

Le roi Charles remplit les mêmes formalités que le roi d’Arragon , relativement au gage et aux serments. Les messagers du roi d’Arragon emportèrent les gants; ainsi, la chose fut arrêtée de manière à ne pouvoir reculer ; ce dont le roi Charles fut très satisfait; et il devait l’être, puisqu’il calmait ainsi l’esprit de ceux qui voulaient se soulever contre lui , et accomplissait ce qu’il avait imaginé. Ainsi chacun put dire que le roi d’Arra-

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yonne fut joué dans aucune autre guerre que dans celle-ci. Cela lui advint par deux raisons , la première’, qu’il avait affaire avec un roi âgé et expérimenté en toutes choses ; car je veux que vous sachiez que l’expérience est au-dessus de tout. Le roi Charles avait soutenu de longues guerres ; il était âgé et pesait mûrement tous ses projets. Sans doute le roi d’Arragon était pourvu d’excellentes qualités; mais il était jeune et bouillant , et moins rassis que le roi Charles. Il ne songeait pas au moment présent, tandis que tout prince, ainsi que tout autre individu , doit songer au passé , au présent et à l’avenir ; s’il fait ainsi , et qu’en même temps il prie Dieu de le seconder, il est bien assuré de réussir dans ce qu’il entreprendra.

Le roi d’Arragon ne considère, pour la plupartdu temps, nile passé nü’avenir,etlaisse aller leprésent. Si le présent eût été ensoncœur,ilse fût bien gardé de consentiràce combat, enconsidérant que, d’après les circonstances actuelles , le roi Charles devait perdre son royaume , et qu’il était dans une position telle qu’il pouvait se rendre maître de toutle pays, sans coup férir et sans éprouver la moindre perte.

Ainsi , vous, rois et seigneurs, qui lirez mon ouvrage , ayez dans vos conseils des Riches-Hommes, des chevaliers et des citoyens, et toutes autres personnes d’un âge mûr, qui aient beaucoup vu et beaucoup pratiqué les affaires. Ils sauront bien distinguer le meilleur de deux projets ou le pire. Je me tais là-dessus, car tous les princes sont d’un

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sang si relevé et si bons par eux-mêmes , que s’ils n’étaient mal conseillés^ ils ne feraient jamais rien qui pût déplaire à Dieu; lors même qu’ils le font ils ne le cro)'ent pas; aussi devrait-on leur faire comprendre que ce qu’ils imaginent être bien ne l’est pas. Quant à eux, Us sont excusés devant Dieu , mais les misérables qui les trompent et qui leur donnent le change, en demeurent chargés, et en porteront la peine dans l’autre monde.

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