CHAPITRE LXXVI
rommentleaeigncur roi nomma amiral le noble En Roger de Luria , el ordonna de se rendre à Bordeaux pour le combat; et comment, a^ant pris congë de chacun, il revint en Catalogne avec quatre galères catalanes.
Le roi fit venir le noble En Roger de Luria qu’il avait fait élever, il le fit mettre à genoux et lui dit : M Madame Relia , votre mère , a bien servi la » reine notre épouse ; quant à vous , vous avez été » jusqu’à ce jour élevé avec nous, et vous nous » avez bien servi. Ainsi ^ avec la grâce de Dieu , » nous vous donnons le bâton d’amiral ; soyez donc » dès à présent notre amiral en Catalogne , Va- » lence et Sicile , et dans tous les pays que nous » possédons, ou dont Dieu nous accordera la con- » quête. »
Le noble En Roger de Luria, se prosterna et baisa les pieds et puis les mains du roi ; il prit ensuite le bâton sous de si heureux auspices , qu’il serait à désirer que tous ceux à qui le roi confie des charges s’en acquittassent aussi bien que ledit noble ; car on peut dire avec vérité que jamais vassal en aucun emploi ne servit aussi honorablement que lui. Il se conduisit de cette manière depuis le moment où le bâton lui fut remis jusqu’à celui où il expira.
A la réception dudit amiral , il se fit à Messine
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des fêles et des réjouissances incroyables , après quoi le roi fit assembler un conseil général à l’église de Sainte-Marie-la-Nouvelle, à Messine. Là il parla sagement et noblement ; ü censura , exhorta chacun , tant Catalans et Aragonnais que Latins , à s’aimer et à s’estimer mutuellement comme des frères, etàn’avoir jamais d’altercations entre eux; après quoi il ajouta : « Vous savez tous » que l’époque où nous devons aller combattre le » roi Charles, n’est point éloignée; nous ne man- » querions point au rendez-vous, pour la seigneurie » du monde entier. Nous vous engageons donc, » en attendant, à être en repos et sans nulle crainte. » Nous laissons parmi vous une grande quantité de )) braves gens , qui seuls seraient en état de vous » défendre contre le roi Charles ; ainsi vous pou- » vez être en sécurité sous la garde de Dieu. Nous » promettons de vous envoyer la reine notre épouse » et deux de nos fils , dès que nous serons rendus » en Catalogne, afin que vous soyiez persuadés » que ce royaume nous tient à cœur , autant que » la Catalogne et l’Arragon. Soyez assurés que » tant que le monde existera^ nous ne vous fau- » drons , nous , ni les nôtres , vous regardant » comme des vassaux légitimes. Nous vous pro- » mettons que si nous ne périssons pas dans le coni- » bat, nous nous rendrons aussitôt ici, à moins » qu’il ne nous survienne quelque affaire qui exige » impérieusement notre présence; mais dans tous » les cas , nos yeux seront sans cesse tournés vers » vous. »
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Là-(lessus il signa et bénit tout le monde, et prit congé d’eux. Alors vous eussiez vu des pleurs et entendu des cris lamentables : «Bon seigneur, que Dieu « vous conserve et vous rende victorieux ! Puis- » sions-nous, en tout temps, avoir de bonnes nou- >i velles de vous ! » Le roi descendit de la tribune du haut de laquelle il avait parlé; alors chacun s’empressa de lui baiser les pieds et les mains ; tous voulurent le faire ; on le suivit jusqu’au palais, sans qu’il lui fût possible de monter à cheval. Il ne le voulait pas non plus, parce qu’il voyaitaccourirde tous les rues desdames et demoiselles qui baisaient la terre au-devant de son passage , ne pouvant parvenir à lui baiser les pieds et les mains. Que pourrai-je ajouter ? Il avait commencé à parler dès le matin, du haut de la tribune, et avant son arrivée au palais , il était nuit close. Enfin, ni lui ni aucun de ceux qui étaient là , n’avaient songé à boire ni à manger ; et aucun d’eux ne pouvaient se rassasier de le voir.
Quand il fut au palais , les trompettes et les nacaires commencèrent à se faire entendre , et tous ceux qui voulurent manger ^ purent se satisfaire ; car pendant le séjour du roi d’Arragon en Sicile , les maisons et les tables des hommes de pays furent toujours offertes à qui se présentait, et le roi et les autresseigneursacceptaientlesrepasqui leur étaient offerts là où on pouvait les traiter honorablement.
Le lendemain , le roi fit venir l’amiral et lui dit: « Faites armer sur-le-champ vingt-cinq galè- >) )'cs , et placez sur chacune un chef d’équipage
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» catalan, et un latin , quatre nochers catalans, » et autant de latins, et ainsi pour les hommes de la » prouejquelesrameurs soient tous latins et leshom- » mes de trait tous catalans. Nous voulons que par » la suite, lorsque vousorganiserezquelques flottes,
» ce soit conformément à cette disposition. Faites » arhoreraussitôtl’étendard,etpayezces vingt-cinq » galères et deux vaisseaux , car nous entendons » nous rendre en Catalosrne avec ces "alères. »
Il dit cela en présence de tous. L’amiral exécuta les ordres du roi. A la nuit, le roi le manda vers lui , et lui dit : « Gardez le secret sur ce que je vais » vous confier. Je vous le recommande aussi forte- » ment que vous nous êtes fortement attaché.
« Parmi toutes ces galères vous en armerez quatre U montées de braves gens , tous Catalans , pas un » Latin, ni d’aucune autre nation. Vous ferez sem- » Liant de les envoyer à Tunis , et les expédierez à » Trapana , où je me trouverai d’ici à \dngt-quatre » jours; vous leur désignerez les journées qu’elles » aurontà faire. Nous lestrouverons-là,nousmonte- « rons sur lesquatre galères et nous nousen irons sous » la protection de Dieu et de madame sainte Marie; » que ceci soifsecret et que rien n’en transpire. Vous « resterez avec les autres galères pour garder l’île » ainsi que les troupes qui sont en Calabre. — Sei- » gneur , lui demanda l’amiral , d’où vient que » vous voulez passer en Catalogne avec si peu de » forces? — N’en parlons plus, dit le roi. cela » sera ainsi. — Permettez - moi donc, seigneur.
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» de vous suivre sur ces quatre galères. — Non , » dit le roi, cessez de nous en parler, nous le vou- » Ions ainsi. — Il suffit, dit l’amiral. » Il obéit.
Leschoses étant ainsi préparées, le roi prit congé, sortit de Messine et visita toute la Sicile; il se rendit à Palerme où on lui fit les plus grandes fêtes ; il y réunit un conseil général ainsi qu’à Messine. Il leur tint les mêmes discours . et les pleurs et les gémissements le suivirent depuis l’église principale, où s’était réuni le conseil, jusqu’au palais. Ici comme ailleurs, les dames et demoiselles allaient au-devant de lui baisant la terre, lui donnant mille bénédictions, et lui souhaitant toute sorte de biens. Après quoi le roi se rendit à Trapana. Il serait impossible de vous dire le nombre infini des personnes qui le suivirent ; car au sortir de Messine , il vint des gens de tous les côtés qui marchaient à sa suite. Dans chaque endroit où il passait, on l’invitait à prendre tout ce dont il avait besoin , tant lui que les gens qui le suivaient, quels* qu’ils fussent. A Trapana , il assembla un autre conseil , et il fut plus nombreux que partout ailleurs. Il dit ici ce qu’il avaitdit ailleurs; et cetteréunioneutle même résultat que les autres.
Le jour et le moment mêmeoù le roi était à la tribune, arrivèrentles quatre galères, avec un vaisseau arméque l’amiral avait ajouté. En BamonMarquet et E n Béranger Mallol , dans lesquels le roi avait gran de confiance, commandaient les quatre galères. A leur arrivée, les prud’hommes du lieu leur firent four-
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nir des rafraîchissements en abondance. Ce même jour , le roi , au milieu des pleurs et des cris des gens de Trapaua, s’embarqua sous d’heureux auspices. On ne laissa monter sur les galères que les personnes qui avaient été désignées. Elles étaient peu nombreuses afin que lesgaleres en fussent plus légères. Le roi s’embarqua donc, et mit à la voile avec la grâce de Dieu ; puisse-t-il le conduire à bon port ! Je ne parle plus en ce moment du seigneur roi , je saurai bien revenir à lui ; qu’il aille â la bonne aventure. 11 laissa toute la Sicile en bon état, tant par terre que par mer , ainsi que tout ce qu’il avait dans la Calabre. Parlons du roi Charles.